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Full text of "Revue des deux mondes"

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TUFTS COLLEGE LiBRARY 

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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



LXXXIX* ANNÉE. — SIXIÈME PÉRIODE 



TOMB L. — 1" MARS 1919. 



REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



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LXXXI\« AN.NÉE. — SIXIÈME PÉRIODE 



TOME CINQUANTIÈME 



PARIS 

BUREAU DE LA IIKVUE DES DEUX MONDES 

RUE DE L'UNIVEKSrrÉ, 15 

1919 



i'«. /% ri'jc". « 



77/^^ 



LES NOUVEAUX OBEREE 



TROISIEME PARTIE (2) 



VU. — L ALLIEE IMPREVUE 

LE 6 septembre, à l'Abadié, une lettre arriva. Le facteur 
e'tait venu plus tôt que de coutume. Marie était là, avec 
son père, tous deux inquiets du long silence d'Hubert.. 
Quand M. de Claire'pée tint l'enveloppe entre ses doigts, il 
murmura quelques mots, si bas, que Marie ne les entendit pas., 
Remerciements? Demandes? Qu'y avait-il de bonheur ou de 
malheur dans ce petit papier plié qu'il serrait dans sa main 
tremblante? 

— Tiens, dit-il enfin, puisqu'il est vivant, et que ce doit 
être une joie, tu seras la première à la connaître : ouvre la 
lettre. 

En vérité, il n'osait pas ouvrir la lettre, il avait peur, moins 
pour son fils que pour la nouvelle qui viendrait de la bataille. 

Marie se tenait près de lui sur le perron, en costume d'in- 
iirmière; elle prit les ciseaux pendus à sa ceinture, rompit l'en- 
veloppe, et lut : <( Beaucoup de mes camarades ne sont pas 
revenus, le régiment a été décimé : moi, j'ai échappé. Je n'ai 
pas même de blessure. Je ne puis vous dire où nous sommes, 
mais là où je suis, on tient. Nos chevaux sont à l'arrière : ne 
croyez pas que ce soit si dur, pour un cavalier, d'abandonner 

(1) Copyright by René Bazin, 1919. 

(2) Voyez la Revue des l" et l.îi février. 



b REVUE DES DEUX MONDES., 

son cheval et de combattre è. pied : on est sûr de reculer moins 
'vite. Même hi retraite est arrêtée à présent. On se fait vis-à-vis. 
'Les cœurs sont magnitiqucs : comment voulez-vous qu'un pays, 
servi de la sorte, ne connaisse point le salut? Je vous embrasse. 

Hubert. 

Trois jours plus tard, le brancardier volontaire, baron de 
(îlairépée, venait de transporter vingt blessés, de la cour de 
l'hôpital dans les salles du premier et du second étage. Il atten- 
(lail, dans le vestibule, l'arrivée des automobiles qui étaient 
repartis j)Our la gare et devaient ramener de nouveaux 
blessés, car, on le savait, une terrible bataille était engagée 
depuis plusieurs jours, et si près de Paris qu'on 'sentait bien 
que c'était la vie ou la mort de là France qui se décidait. Il 
<'lait debout, h gauche de la civière tachée de sang. Il avait 
encore, sur les épaules, les bretelles de cuir, insigne de sa 
chai'ge; près de lui. à gaucho, son camarade de corvée, un 
marchand de Saint-Baudile, faisait comme lui, et s'épongeait 
le front. Soudain, un enfant, un petit porteur de journaux, 
monta en courant les marches du perron, un journal a la main, 
et, apparaissant dans le vestibule ; 

— Y a du bon, il paraît, y a du bon, monsieur de Clairépée! 

— Donne vite! 

En un instant, le brancardier parcourut les communiqués 
de la Marne, puis il mit un genou sur le bois de la civière, 
discrètement, tandis que son voisin, étonné de l'altitude et du 
silence, demandait : 

— Que faites-vous là, monsieur? 

— Je remercie, mon brave, ca en vaul U p^ine vainqueurs, 
nous sommes vainqueurs, regardez! 

Et d'un doigt qui tremblait, montrant les lignes du journal, 
n'y voyant plus, il récitait plutôt qu'il ne lisait : 

« Communiqué du 8 septembre, l.'S heures : A l'aile gauche, 
les armées alliées, y compris les éléments de la défense avancée 
(le Paris, sont en progression continue, dejaiis les rives de 
rOurcq, jusqu'à la région de Montmirail. L'ennemi se replie 

idans la direrlion de la Marne, entre Meaux el Sézanne. Les 
troupes franco-anglaises ont fait de nombreux prisonniers... 
A notre centre, de -violents combats se sont livrés, entre Fère- 



LES NOriVF.AliX OHERLK, i 

Champenoise, Vitry-le-François et la pointe Sud de l'Argonne. 
Nous n'avons été refoulés nulle part... » 

L'autre, moins frémissant h toute nouvelle bonne ou 
mauvaise, moins Imaginatif, cherchait ce qu'il y avait de si 
victorieux dans ce communiqué, et il était partagé entre le 
désir de croire M. de Glairépée et la défiance que lui avait 
toujours inspirée la nature prime-sautière de son voisin de 
l'Abiidié. 

1 Ile infirmière descendit le grand escalier; le marchand, 
d'habitude peu e.\pansif, cria : 

— Madame de la Move, c'est-il vrai qu'on est vainqueur? 

— J'en ai l'idée, mon cher monsieur! 

Après elle, ce fut Marie qui vint à son père, et qui dit : 

— Eh bien! il me semble que cela va mieux! 
M. de Glairépée répondit : 

— Je suis encore un peu officier, tu sais; moi, je devine : 
ça va très bien. Tu n'as donc pas lu? « Refoulés nulle part,... 
progression continue,... prisonniers. » Et une bataille dont le 
front s'étend depuis Meaiix jusqu'à Verdun! Mais, Marie, c'e.st 
la France sauvée! 

Marie, étonnée, heureuse, n'osait pas croire ce qu'il disait, 
pas plus que n'avait fait le second brancardier. 

— Vous êtes très sur? 

— Comme de te voir. Pourquoi vous étonnez- vous? 

— C'est si beau ! 

— Moi, cela ne m'étonne pas : Notre-Seigneur a toujours 
été si bon Français! 

A ce moment, la sirène d'un automobile appela les bran- 
cardiers. Tous deux se courbèrent pour relever le brancard, et 
descendirent vers les blessés. 

Le lendemain, M. de Glairépée dit à Marie : 

— Ni ceux d'Arles, ni ceux d'Avignon n'ont illuminé; 
peut-être qu'à Paris on va donner des ordres? 

Et les jours passèrent. La France était un peu rassurée, elle 
ne se sentait pas victorieuse. La bénédiction était venue, et non 
la joie de la bénédiction. Avoir été trop malheureux, cela rend 
si défiant de la vie! On devient si lent à croire au bonheur 
qui revient ! 

Cependant, nous étions sauvés! Le vieux gentilhomme le 
savait. Le sang d'autrefois le lui avait dit. On commença donc 



8 



REVUE DES DEUX MONDES., 



de réentendre, le matin, à l'heure où il faisait, avant de partir 
pour l'hôpital, son tour de promenade le long des cyprès, 
M. de Glairépée sifder dans son jardin. Au diner, il fit venir 
le petit Maurice, que Dido l'Arlésienne amena, déjà demi- 
assoupi, et lui fit boire un doigt de vin, du grand clos. « A la 
Marne, mon gaillard! dit-il; à ton père qui en fut! » L'enfant 
ne comprit pas, Dido non plus. Quand ils furent hors de la 
salle, le maître de l'Abadié dit à Marie : 

— Les cloches qui ont sonné le tocsin devraient sonner 
pour la gloire de la Marne! Elles ne font pas leur devoir, 
Mariel plies n'ont pas toute l'éducation qu'il faudrait. La 
victoire, qu'est-ce que c'est? Une belle fille comme toi, qui s'en 
va devant nous. Pour qu'elle réjouisse les cœurs, il faut qu'on 
la voie passer. La victoire, Marie, c'est un mot bien puissant, 
mais il lui faut le consentement des cœurs. 

Marie répondit : 

— Je crois entendre Hubert. 

11 lui appartenait bien, à la France, cet Hubert de Glairépée 
qui trouvait dans la guerre toute la jeunesse française, le mou- 
vement, l'aventure, le danger, la chance de s'illustrer, l'occa- 
sion d'être entièrement vrai avec soi-même, d'accord avec toute 
sa foi et toute sa lignée. Il était, dans l'épreuve, plus libre que 
d'autres : les liens d'amour qui le retenaient au monde avaient 
été brisés; que lui importait le poste qu'il remplirait, la place 
où il se battrait, la mort même? Depuis le premier jour, il 
s'était juré de ne demander jamais rien, d'être celui qui "n'a ni 
volonté, ni désir môme contre l'ordre reçu. 

Ses camarades et lui remontaient maintenant vers le Nord. 
Un nouveau danger menaçait la France, et quelques-uns seule- 
ment, parmi les hommes de guerre, commençaient à le voir. 
Après notre victoire de la Marne, toute l'énorme armée d'inva- 
sion, ayant fait volte-face, se retirait talonnée par la peur, lors- 
qu'elle s'aperçut que les Français n'arriveraient pas à profiter 
de leur victoire; alors elle se reforme; en même temps, à 
l'appel de ses chefs, de nouveaux corps d'armée sortent des 
forêts de Germanie. L'Allemand abandonne le rêve qu'il 
avait failli atteindre, d'entrer à Paris, il se dirige au Nord afin 
de déborder l'aile gauche des troupes françaises, de couper la 
retraite aux soldats de Belgique, de s'emparer de Boulogne, de 
Galais, de Dunkerque, et de canonner enfin, de cette pointe 



LES NOUVEAUX OBERLE. ^ 

extrême de la France, l'Angleterre détestée, suzeraine de la 
mer; il cache autant qu'il peut ce grand mouvement; pour 
qu'on ne le suive pas, il continue de nous attaquer sur l'Oise. 
On le contient à grand'peine. Qui donc va le joindre dans sa 
pointe menaçante? Le 4 octobre, le général Joffre a nommé 
Foch commandant en chef des armées du Nord ; il lui a 
donné pour tout ordre : « Faites ce qu'il faudra, faites pour 
le mieux. » En somme, et quand on y songe bien, ce sont les 
paroles d'un roi à son premier ministre en qui il a confiance. 
Aussitôt, Foch quitte en automobile le quartier général. A 
quatre heures du matin, le 5 octobre, il réveille, dans Breteuil, 
le général de Castelnau, et il lui dit : « Tenez bon. » Un peu 
après, il passe par Aubigny, et il dit au général de Maudhuy : 
« Faites de même et tenez bon. » Puis, dans les terres plates, 
à Doullens, il établit son poste d'observation et de comman- 
dement. Les rumeurs qui lui viennent, les renseignements 
qu'il recueille feraient trembler un chef ordinaire. Autour de 
lui, il y a une vaste région à défendre, mais presque point 
de troupes : quelques bataillons tenant garnison ici ou là, 
quelques régiments anglais débarquant à Boulogne ou au 
Havre. Il y a bien l'armée belge ; elle vient, mais en déroute* 
Le 9 octobre, les Allemands sont entrés dans Anvers, ils pour- 
suivent les divisions belges, ils font passer le long de la mer, 
par Bruges, par Ostende, plus de quatre corps d'armée, qui 
vont se rabattre et cerner ces trop faibles troupes, ou qui vont 
enlever le haut bout de la France, en arrière de Calais. 

Quelles heures I On apprend que le prince héritier de Bavière 
vient d'écrire un ordre du jour qui se termine ainsi : « 11 s'agit 
maintenant de no plus laisser traîner le combat avec notre 
ennemi le plus détesté;... le coup décisif reste à frapper. » Dans 
une autre proclamation militaire, le général de Demling crie 
aux soldats de l'Allemagne : « La percée sur Ypres sera d'une 
importance décisive. » L'empereur, qui devait dîner à Paris en 
août 1914, se propose à présent de faire, le 1*'" novembre, son 
entrée solennelle dans la ville d'Ypres, berceau des libertés 
belges, et de s'y faire couronner, dans le décor merveilleux de 
la place des Halles, roi de Belgique. Sire, la date est mal choi- 
sie ! Vous n'y songez pas! Le 1^' novembre, c'est la fête de tous 
les saints que vous ne connaissez guère, et le 2, c'est la fête 
des morts ! 



10 



REVUE DES DEUX MONDES. 



Le grand Français qui « doit faire pour le mieux » va bâtir 
son mur, pour tenter d'arrêter cette marée qui déferle. Le 
46 octobre, il donne l'ordre, à l'amiral Ronarc'h d'occuper 
rJixmudo. et de s'y maintenir. Au Sud de Dixmude, dans la 
région d'Ypres, pour fermer la brèche immense par où l'ennemi 
peut se ruer sur la France, il a tout juste, à la première heure, 
(l(Mix divisions territoriales, la 87^ et la 80", qui arrivent de 
Dunkerque. Ce fut le com^ienremeiit de la muraille. Ils se 
mirent à creuser la terre et à s'abriter derrière de pauvres rem- 
parts de boue, ces hommes des vieilles classes, jetés là pour 
arrêter des armées jeunes, intactes, innombrables, qui, ne 
sachant pas que les autres avaient clé vaincues à la Marne, 
croyaient continuer une victoire. Aux divisions belges, échap- 
pées d'xVnvers, et qui traversaient, poursuivies, le Nord de la 
Belgique, le général demandait de s'arrêter sur l'Yscr, et d*y 
faire tête. Mais, le 13 octobre, il apprenait que la fatigue, la 
douleur des batailles perdues, le spectacle des familles en fuite 
refluant vers la France, conseillaient mal les soldats, qui décla- 
raient qu'on ne pourrait tenir sur l'Yser. Le 16, le général Foch 
s'est donc décidé à aller voir le roi Albert. Il roule dans un 
automobile, avec M. de Broqueville, dans la direction de Furnes, 
et la voiture n'avance pas vite : elle croise un peuple entier qui 
fuit, ouvriers et bourgeois mêlés à des soldats ; le canon gronde 
en arrière et pousse cette foule. Au passage, quelques-uns 
reconnaissent le ministre et le soldat. On salue, on se range 
à peine. Deux hommes, l'un Belge et l'autre Français, sont 
dans le fleuve de douleur qu'ils remontent seuls; difficilement, 
dans l'angoisse du retard qui peut être mortel pour deux 
nations, ils arrivent à Furnes, vers trois heures de raprès-midi. 

Sur la place aux petits pavés réguliers et mouillés qui, 
«l'ordinaire, ne sonnaient que sous le pas d'un promeneur, ou 
l'onde légère d'un carillon tombé de la tour abbatiale, il y 
avait bien des témoins. Ils étaient surtout rassemblés dans 
l'angle que forment le palais de justice et le vieil hôtel de ville 
bâti en briques blondes, et qui a un perron à baldaquin, tout 
Heu ri et sculpté. 

« 17 octobre 191i. — Ma chère Marie. J'étais hier à Furnes, 
iiccompagnant le général D.. qui ma pris malgré moi, pour un 
temps court, j'espère, comme officier d'ordonnance. 

«( Il lui fallait, m'a-t-il dit, un homme débrouillard, capable 



i 



LES NOUVEAUX ORERLK. 41 

de faire, en automobile ou à cheval, les plus longues courses, 
ne doutant de rien, une espèce de casse-cou. Il connaissait 
notre famille, par lesTrous^ergues, qui sont des alliés communs , 
dans le grand désordre où sont les choses, il m'a rencontrt^^ 
il m'a \u, il m'a dit de le suivre. 

« Donc, j'étais sur cette exquise place de P'urnes, hier, h 
trois heures moins dix. il parait que le Roi se tenait en per- 
manence h rhulel de ville, nvci son état-major, et mon géné- 
ral est monté seul, par l'escalier tournant, dont je ne voyais 
que l'ombre, aussi fine et nuancée que celle des tableaux de 
llembrandt ou des palais de la brume. (( Attendez-moi dehors, 
Clairépée. » J'avais laissé la voiture le long du palais de 
justice, et je regardais celte place que menaçait déjà le canon, 
dans le lointain, il pleuvait, une petite pluie tîne, et chez 
nous, peut-être, toutes choses eussent été ternes. Mais vois-tu, 
Marie, ce furent des artistes merveilleux, ces geos du Nord, 
bâtisseurs d'églises, d'hùtels de ville, de maisons corporatives. 
J'avaiv autour de moi des maisons à pignon b;Uies en briques 
dures, d'un jaune fin, que l'humidité n'entame pas. Je 
m'appuyais aux murs d'un hôtel de ville bâti, lui, en pierres 
bleues, et, de l'autre côté de la place, bien haut dans le ciel, se 
dressait la tour abbatiale et carrée de Saint-Nicolas, qui est 
faite en briques rouges, observatoire d'où l'on découvre, paraît- 
il, toute une Flandre verte où la guerre va passer, plus 
• sacrilège qu'ailleurs. Elle est si bien faite pour la paix, cette 
petite ville, et sa campagne aussi 4 Ce bleu, ce jaune, ce rouge 
; si tiaut dressé -dans le ciel pour recevoir et renvoyer le moindre 
; rayon dû levant ou du couchaut, tout cela est fondu par lu. 
i brume, faiseuse d'harmonie, qui ne quille point ces terres 
basses; tout cela fut choisi par des architectes qui avaient 
des yeu.x de peintre, et qui travaillaient à remplacer ce qui 
manque, en leur contrée, à la lumière du jour. Je me rap- 
pelais le nom de l'un d'eux, Marc Boucquet, qui fut le maître 
de loeuvre de cette muraille même contre laquelle j'avais le dos 
appuyé. Je souris, en t'écrivant ces choses qui sont si peu de la 
guerre et que j'ai vues dans le plus tragique moment. Je m'y 
complaisais cependant, j'étris comme un enfar^t en récréation, 
et sais-tu, toi ia chère Provençale, que ce Furnes, entrevu par 
ton frère, c'est, après Sienne et Toulouse, le plus bel exem- 
plaire peut-être de l'architecture en briques, en briques 



d2 



REVUE DES DEUX MONDES. 



entières et lisses, ou sculptées? Oui, ma chère, ils ont sculp!.é 
les briques à coups de ciseau et du marteau, ces joailliers du 
Nord qui cherchaient, avant tout, les surfaces et les pointes 
qui peuvent donner le plus d'éclat sous la moindre lumière. 
Je voyais aussi d'autres petits officiers comme moi fumer leur 
cigarette dehors, immobiles sous la pluie; d'autres regarder 
obstinément les fenêtres à meneaux derrière lesquelles le Roi 
tenait conseil, en ces heures d'agonie de la Belgique ; d'autres, 
las d'attendre, allaient s'abriter sous la loggia dont le fronton, 
mieux ajouré qu'une dentelle de Flandre, repose sur quatre 
colonnettes aussi droites et fines que dos fûts de bouleaux; 
d'autres avaient pénétré déjà dans le vestibule, à l'entrée de 
l'escalier de l'hùtel de ville. Il y avait de tout : quelques Fran- 
çais, des Belges surtout, des aviateurs, des officiers d'ordon- 
nance, des officiers d'artillerie, boueux, engoncés dans leur 
capote, couverts d'une peau de bique au col relevé; ils par- 
laient bas, j'entendais des mots tristes, ils disaient : « Cola 
peut être un désastre; » ou bien : « Pourvu que, demain, il y 
ait encore une Belgique! » Ces mots-là, tu comprends, on 
va vers eux, il faut qu'on sache. 

<( Je m'avançai vers les groupes qui enveloppaient le per- 
ron; je montai les marches; on me laissa faire sans rien me 
demander; j'entrai dans l'ombre de ce bel escalier en spirale 
qui dut voir de si élégants cortèges. Ah ! Marie, sur les 
marches qu'avait gravies, le matin, le roi des Belges, et qu'il 
allait descendre, j'aperçus, le long des murs, d'autres officiers, 
presque tous jeunes, et qui revenaient d'Anvers, ou d'Ostende, 
ou de Bruges. Plusieurs, de fatigue et de douleur, cachaient 
leur visage dans leurs mains, plusieurs pleuraient à découvert, 
n'ayant plus même le courage de dissimuler leurs larmes. Je 
m'assis près d'un de ceux-là, un peu épais, les joues rasées, los 
paupières lourdes sur des yeux bleus ingénus. Il avait la 
physionomie lamentable d'un fils taciturne pleurant sa mère. Il 
attendait, je ne sais quoi, je ne sais qui, peut-être n'était-il là 
que posé, comme un pigeon voyageur qui n'en peut plus. Je 
lui demandai : « Vous souffrez? » Il me montra sa jambe enve- 
loppée de linges à la hauteur de la cheville. « Oui, un peu, 
j'irai faire soigner cela plus tard, mais ce n'est pas ce 
qui me fait pleurer : c'est tout mon pays perdu. — Pourquoi 
perdu? » Il me considéra un moment, comme s'il voyait en 



LES NOUVEAUX OBERLE. 13 

moi un homme qui n'a plus sa raison, leva les épaules, et mit 
sa tète dans ses mains. Des officiers supérieurs descendirent, 
et passèrent à nous frôler. D'autres montèrent. Nous ne bou- 
geâmes pas de notre place, ni lui, ni moi, mais, entre ses doigts 
écartés, il avait reconnu quelqu'un, car il me dit, quand le 
silence se fut un peu rétabli, dans cette cage sonore : 

— Vous ne l'avez pas vu ? 

— Qui? 

— Broqueville? Il était avec un général français; il va 
chez le Roi. Je pense bien que tous, là-haut, ils discutent l'éva- 
cuation. Ah ! Monsieur, je vous souhaite de ne jamais vivre des 
minutes comme celles que je vis en ce moment I 

<( Gomme il était très jeune, et n'avait point d'habileté pour 
composer son visage, il eut, presque aussitôt après avoir dit 
ces choses, une espèce de sourire qui fit briller ses pauvres yeux 
en larmes. 

— Je parie que vous ne connaissez pas l'hôtel de ville? 

— Non. 

— Vous ne pouvez pas entrer parce que vous êtes trop petit 
officier, c'est comme moi; ils sont là, au premier étage, dans la 
salle qui était tendue de cuir de Gordoue; elle est belle, vous 
savez; il n'y a plus de tentures, on a enlevé aussi, de crainte 
de ceux qui viennent, le portrait de l'archiduc Albert et de sa 
femme Isabelle, nos princes des temps anciens, mais la déco- 
ration est belle encore, et le plafond, et la hotte de la chemi- 
née ; c'est là, devant la cheminée, que le roi Albert décide en 
ce moment, avec nos généraux et avec Broqueville, de se 
retirer en France et de laisser la place à Hohenzollern. Pauvre 
Roil il est plus grand que son royaume. Moi, je suis ici pour 
le voir, voyez-vous. Quand il sera passé, j'irai me faire soigner 
à l'hôpital. Et puis, demain, les Boches me prendront, avec 
tous les autres blessés, et ils m'enverront.., 

(( H fit un geste qui voulait dire : « dans l'Allemagne 
inconnue, bien loin, où je serai perdu. » Je cherchai une 
réponse, et je n'en trouvai pas. Je mis la main sur l'épaule de 
ce brave garçon, et je lui dis : 

— Qu'en savez-vous? 

« Il écouta, ses yeux bleus fixés sur les rniens, me deman- 
dant'si j'avais quelque espoir à lui donner, puis il appuya la 
tète le long du mur en disant : 



14 



REVUE DES DKIJX MONDES. 



— Voua ne savez pas mentir, vousjnon plus : nous sommes 
perdus. 

<( Il se passa un peu de temps encore : sur les marches, der- 
rière moi, trois ofticiers ou soldats, je ne sais trop, assis comme 
nous, fumaient, et je sentais les jambes de l'un d'eux, qui 
riait, heurter mon dos par saccades. Le bruit de plusieurs 
personnes, sortant ensemble de la salle au cuir de Cordoue, 
arrêta subitement le rire de mes voisins. M»n compagnon le 
plus proche tourna la tête; reconnaissant cette fois, peut-être, 
la voix d'un de ceux qui descendaient, je le vis s'appuyer et se 
soulever sur son poing gauche; je le soutins, l'aidai à se 
relever tout à fait, et, portant la main à son bonnet de police, 
il salua. Deux hommes descendaient rapidement, ils causaient 
à mots couverts, mais avec celte vivacité qui donne, aux 
phrases les plus banales, l'accent de la passion. Celui qui mar- 
chait le sef-ond disait : 

— Je suis content, il a si bien compris! Vous verrez, on 
va bâtir, bùlir... 

« La lumière n'entrait plus dans la cage de Tescalier; elle 
restait, bien pâle, dans l'ouverture de la porte ; la silhouette 
des deux personnages, l'une après l'autre, s'y découpa; ils dis- 
parurent. J'eus le temps de remarquer que le second était plus 
petit que le premier, et large d'épaules. Marie, nul savant ne 
pourra calculer la force d'expansion d'une nouvelle; ni les 
murs, ni les recommandations, ni les distances, ni l'obligation 
du secret d'Ltat, rien n'y fait : la nouvelle passe. A peine les 
deux visiteurs avaient-ils fermé la portière de leur automobile, 
qu'il vint du monde du dehors, montant l'escalier, qu'il en 
vint aussi du salon au cuir de Gordoue. Qui? je l'ignore, des 
gens sans mandai, des écouteurs, des deviueurs : en quelques 
instants, l''escalier fut plein de gens qui se disaient les uns aux 
autres, sans même modérer leur voix, que le Roi pouvait 
entendre : « Eh bien, oui, le Roi est d'accord, le général 
français a parlé, Broqueville l'a soutenu, le Roi a décidé qu'on 
résisterait, on résiste, les troupes vont s'arrêter. » Mon voisin, 
qui était debout, dit d'une voix que je n'oublierni de ma 
vie : 

— Il y a encore une Belgique, vive IJieu ! 

« Et quand je voulus lui répondre, il n'était plus là. Je 
demandai à un inconnu, un de ceux qui parlaient le plus haut : 



LES NOUVEAUX OBERLE. 15 

— Qui était le général français? 

H II répondit d'un mot sonore et qui remplit sa bouche : 

— Foch. 

<( Quelle occasion j'ai perdue! Cet homme qui a la réputa- 
tion d'une espèce de génie, et que j'aurais tant aimé à connaître, 
il a passé à me toucher, et je n'ai vu de lui que la largeur de 
son dos 

« Mon général à moi, l'aiilre, descendit un quart d'heure 
plus tard; il me prit par le bras, gravement, et me dit : 

— Clairépéc, il s'est passé de grandes choses devant 
moi. 

<( Puis, tout le temps du voyage de retour, dans l'automo- 
bile, dès que je cessais de causer avec lui, il les revoyait, il 
reprenait la physionomie qu'il avait eue, tout à l'heure, quand 
le Roi parlait; puis ses yeux levés cessaient de voir les images 
dans l'espace, et ses lèvres cessaient de rire, sans qu'il pro- 
nonçât un seul mol. » 

Toussaint 191 i. — « L'emfvcreur Guillaume ne sera pas 
couronné à Vpres, Marie; les fusiliers marins dont vous avez 
dû entendre parler, dans vos pays là-bas, et les territoriaux, et 
la cavalerie combattant à pied et qui se sacrifie, le lui ont 
interdit. De grosses armées teutonnes se sont bien ruées 
contre le mur du général Foch, et elles ont passé l'Yser, et fait 
reculer ces troupes braves, mais épuisées, de la Belgique. Mais 
le mur a été reporté plus loin. Foch, en grand architecte, en a 
dessiné ou plutôt reconnu l'orientation : c'est le remblai du 
chemin de fer de Nieuport à Dixmude. On se bat partout; la 
bataille est terrible, mais déjà, nous, les Belges nos amis, nous 
avons un nouvel allié, un allié formidable. Ils le connaissaient, 
tous les hommes du pays, ils avaient lutté contre lui pendant 
des siècles, ils n'avaient qu'un signe à faire pour que l'aide 
leur fût donnée : cependant, ils hésitaient, ils préféraient souf- 
frir, et répandre leur sang. Je peux te raconter cela, Marie, à 
présent que c'est fait... J'ai été, depuis quinze jours, chargé de 
plusieurs missions par mon général, tantôt portant un message 
à Furnes, ou dans les villages environnants, tantôt passant 
plusieurs jours et plusieurs nuits à Nieuport, afin de rendre 
compte d'un événement si grand, et qui a déjà transformé les 
conditions de la lutte. Marie, notre allié puissant, et redou- 
table, c'est la mer. 



16 



REVUE DES DEUX MONDES. 



« Je t'écris la nuit, dans la cave d'une maison où les bou- 
teilles de vin ne devaient jamais avoir chaud ; dehors, il ne 
tombe pas que de la pluie : les obus, assez régulièrement, tra- 
versent l'ombre et le brouillard, et font éclater, comme une 
boite d'allumolles écrasée entre les doigts, les quatre murs 
d'une de ces tranquilles demeures de commerçants, de retraités 
et de marins qui, au bout de la plaine, avaient trouvé un sol à 
peu près sec. Je t'écris pour te dire bonjour, Marie, j)ar besoin 
d'exprimer la tendresse amassée dans la solitude, l'abandon, le 
danger, et aussi pour qu'un jour Maurice connaisse quelques- 
unes des choses extraordinaires que son père a vues en octobre 
1914. Je me dis quelquefois qu'après la paix lointaine, nous 
viendrons tous trois en ce pays-ci, et que je vous montrerai 
une terre bien différente de la nôtre. Pas entièrement différente 
cependant. Tu connais un peu les canaux d'irrigation de la 
Durance, dont l'eau court si vite et partout, dans notre plaine, 
et surtout aux environs de Chàteaurenard. La pointe de 
Flandre où je suis est sillonnée, elle aussi, comme disent les 
Flamands, de « coupures d'eau, » rigoles, fossés, canaux, 
rivières. Mais tandis que notre Durance est une coureuse 
ardente et qui remue les cailloux, qui les transporte au loin, 
et fait, les jours de grande crue, le bruit d'une avalanche, 
l'Yser, et je ne sais combien d'autres cours d'eau, s'avancent 
entre des rives molles et presque sans inclinaison, vers des 
sables où la mer les reçoit. Dans les champs détrempés que 
limitent des lignes de saules bas, combien de fois déjà n'ai-je 
pas longé le canal de Furnes! Un brin d'herbe qui tombe à 
l'eau met une journée à faire un voyage de cent mètres. De 
grandes étendues de pays sont même d'un niveau plus bas que 
celui de la mer du Nord; il a fallu les protéger par des digue.s, 
empêcher, par toutes sortes de travaux d'art, ces estuaires pai- 
sibles de devenir, quand la marée monte et qu'elle est un peu 
forte, des chemins par où elle reprendrait |)ossession de ses 
golfes abandonnés. Presque tout ce système de canaux aboutit, 
adroite de Nieuport, à des écluses qui forment patte d'oiseau, 
patte de coq, si tu veux : les doigts étanl allongés vers la terre, 
et l'ergot vers la mer. 

« C'est une maîtresse position que ces écluses, sur lesquelles 
veillaient tout un monde d'ingénieurs et de watringues; mais 
presque tous ces hommes, confidents des secrets de l'eau, ont 



LES NOUVEAUX OBERLE. 



17 



été dispersés; les écluses, sans gardiens, sont battues, la nuit 
surtout, par les canons allemands. Je me souviens, — n'est-ce 
pas une rencontre curieuse? — que, préparant mon concours 
de Saint-Cyr, j'avais pris plaisir à étudier l'histoire des écluses 
dii Nieuporl, expressément mentionnées dans le traité de 
Nimègue, et que le roi d'Espagne refusa obstinément de céder 
à Louis XIV. Je ris, sous le bombardement régulier, d'entendre 
encore m'arrivor du passé, et résonner dans le fond paisible de 
mon âme, les noms des plénipotentiaires du roi de France : 
maréchal d'Estrades, Colbert, de Mes-mes, d'Avaux,et celui d'un 
des envoyés de Charles II : le marquis de la Fuente, qui s'inti- 
tulait « maître perpétuel de la victoire, major perpétuel et 
grand escrivain de la ville de Séville. )> Espagnols et Français 
connaissaient bie-n le suprême secours que les écluses pouvaient 
donner au parti qui les posséderait. Les paysans, les bourgeois, 
les artisans des Flandres, devenus soldats, cachés derrière la 
pierre d'un canal ou h l'abri de sacs de terre empilés, se souve- 
naient aussi. Écoute bien ce qu'ils disaient. Plusieurs, frappés 
à mort, voilà quelques semaines, portés dans les ambulances 
ou expirant au revers d'un talus, avaient attiré à eux 1» chirur- 
gien ou l'ofticier : « Monsieur..., on ne va pas pouvoir tenir. .a 
Ils sont trop; pourquoi ne pas faire comme dans les anciennes 
guerres? » C'était leur testament. On n'osait dire ces choses 
qu'au moment de la mort, parce que, faire comme dans les 
anciennes guerres, c'était bien défendre le pays, mais aussi en 
détruire la richesse. Le 17 octobre, voilà donc treize jours, un 
])aysan, à la brune, se glissa jusqu'à la maison, près de Rams- 
capelle, où était l'Etat-Major de la 7^ brigade belge. Après 
quelque hésitation, il fut reçu; il disait : « Je veux parler au 
chef lui-même. » Introduit devant le général, il lui révéla, 
comme un grand message : <( Y a moyen d'inonder le pays, et 
notamment le Groot noordland Polder. » On l'envoya au quar- 
tier général à Wulpen; il ne voulut point dire son nom, et 
continua sa course dans la nuit. 

« Or, Nieuport était menacé, les attaques se faisaient plus 
fréquentes, et l'Etat-Major préparait déjà en secret la défense 
ruineuse et sûre. Dès le 21 octobre, à [onze heures du soir, le 
capitaine Thys allait en reconnaissance, et se glissait, partant 
de Nieuport, vers les écluses bombardées". 11 avait avec lui 
Henri Geeraert, père de huit enfants^ homme solide et brave, 

TOME L. — 1919. 2 



18 



REVUE DES DEUX MONDES.; 



à la face large el peu mobile, aux moustaches grises, tombantes. 
Tous ceux qui, comme moi, ont gîté dans Nieuport, connaissent 
le batelier Henri Gecraert, qui a navigue sur tous les canaux 
'le Belgique et de France, (les deux hommes, tout seuls, s'avan- 
çaient sur les jetées, sur les quais pavés ou bétonnés, tandis 
que les obus éclataient et que les balles, frappant la pierre ou 
les balustrades des écluses, ricochaient en faisant des Hammes. 
Tantôt debout, tantôt rampant, ils arrivèrent au bord du pre- 
mier canal. (Tétait là, à vingt mètres de» portes, que les mani- 
^■elles avaient été jetées. Avec une gafie, Geeraert les chercba 
longtemps dans la vase, et enfin il sentit que le croc avait happé 
un morceau de fer. Il retira la manivelle avec plus de précau- 
tion et de secret plaisir que si c'avait été une demi-douzaine 
de lingots d'or; mais, comme si les Allemands s'élaicnt doutés 
que, dans l'ombre, on travaillait contre eux, ils commencèrent 
à diriger sur les écluses un feu si nourri, qu'il fallut se retirer. 
(Juelques jours plus tard, comme je me trouvais à Furnes, le 
dimanche 25 octobre, je fus emmené par un autre officier, qui 
sortait de l'Hôtel de Ville; j'avais un renseignement à lui 
demandtr. « Venez, dit-il, j'ai une mission pressée à rem- 
<c plir. Vous m'accompagnerez. » Nous traversâmes ensemble la 
place, dans la direction de l'Est; nous tournâmes à l'angle, où 
se trouve une vieille maison a pignon, et, bientôt, l'officier 
frappa à la porte d'une petite maison de la rue des Sœurs- 
NOires. 

— Bonjour, Kogge. 

— Bonjour, mon capitaine. 

« L'homme avait le type du vieux soldat légendaire : un 
maigre visage, des yeux bleus, de courtes moustaches et une 
mouche blanches. Comme il portait la main à son chapeau, je 
f)us voir qu'il appartenait cependant à la marine ou à la batel- 
lerie, car .son pouce droit était tatoué d'une ancre. C'était, 
comme je l'ai su trois jours plus tard, un garde watringue, 
auquel l'Etat-Major belge faisait demander un grand et dange- 
reux service : ce vieil homme était l'un des seuls Belges, pré- 
sents dans le pays, qui connût parfaitement le régime des 
eaux, des écluses, des ponts, et l'Etat-^lajor le priait de guider 
les terrassiers militaires qui rendraient complètement étanche 
la digue de l'immense lagune où entrerait la raer : le remblai 
du chemin de fer dé Nieuport à Dixmude. Je m'étais retiré à. 



LES NOUVEAT'X OBERLÉ. 19 

quelques pas en arrière; la femme de Charles Kogge l'avait 
rejoint. Comme elle avait la voix nette, je lentendig qui disait 
'^ C'est déjà dur d'être ici, Kogge. ils vont te faire tuer, on ne 
peut tenir sur les écluses, ni sur la ligne du chemin de fer. 
Un père, ça ne se remplace pas; laisse donc aller les jeunes! 

— 11 n'y en a plus, dit le bonhomme; c'est î» moi d'y 
aller. 

<( Je revins avec lui et l'ofticier, jusqu'à l'entrée de la place; 
il ne parlait que sur interrogation. Comme le capitaine lui 
demandait : 

— Que connaissez-vous des eaux? 

— Tout, répondit-il. 

« Je les laissai, alhint h mon devoir comme ils allaient au 
leur. Mais dans la nuit du 27 au 28, à trois heures dû matin, 
grâce au courage et à l'e.xpérieiu'e de deux oflicier^ jeunes, de 
deux vieilles gens du service des eaux et d'une équipe de ter- 
rassiers, la première écluse fut ouverte. Le bruit du clapotis 
de l'eau qui entre, et qui court, monta aux oreilles «les braves 
qui travaillaient sur les grandes écluses de Nieuport : ce fut la 
plus belle musique qu'ils eussent entendue dans leur vie. 
(( Venez, les eaux de la mer, aidez les hômnfxês, faites mourir 
nos arbres, les restes de nos maisons, et rendez stérile la terre 
porte-graine : mais chassez l'ennemi des Flandres! » La mer 
ne se précipita point; elle refoula seulement le couirant insen- 
sible d'un grand canal qui remonta vers sa source..; Peu à peu, 
elle se déversa dans les fossés. L'heure avait été choisie ; c'était 
celle d'une forte marée, et l'eau, glissant, s'insinuant partout, 
à l'Est de la ligne du chemin de fer, mouillant lë.§ terres, fon- 
dant les mottes, commença d'inquiéter l'Allemand, qui ne 
comprenait point pourquoi les tranchées s'emplissaiient d'un 
centimètre, puis de deux centimètres, puis de trois centimètres 
de boue liquide. Les officiers téléphonèrent aux généraux, qui 
répondirent : « Employez les pompes, » Ils bouclièrent les 
fossés, mais les fossés débordèrent ; ils tirent apporter des 
claies, mais elles furent submergées ; ils essayèrent d'enlever 
leurs batteries, mais les canons étaient enlizé.s, et quand ils 
voulurent entin, de désespoir, .>4e jeter contre cette petite armée 
belge qui ne pouvait tenir plus longtemps, ils s'aperçurent que 
la mer est une grande puissance, elle aussi, et qu'un peuple 
opprimé l'avait mise de son coté. Les pêcheurs raconteat 



20 



REVUE DES DEUX MONDES. 



aujourd'hui que, sur les plages voisines, les eaux de la mer 
immense ont baissé, pendant une nuit, de l'épaissenr d'une 
main. )> 

Quelques jours plus tard, au mas de l'Abadié, Marie 
recevait une quatrième lettre d'Hubert : « Marie, Marie, tu ne 
devinerais jamais quelle visite je viens de faire! Je viens 
d'avoir deux belles chances : ma nomination de capitaine, 
qui fera plaisir à papa, — il paraît que j'ai mérité de l'avan- 
cement au cours de la retraite et pendant la Marne, — 
puis, avec mon général, une visite à Gassel. C'est là que se 
trouve, à présent, le quartier général des armées du Nord. 
Le mont Gassel, comme on dit ici, porte, sur sa plus longue 
pente, toute une ligne de moulins à vent, et, là où la pente, au 
Sud, devient plus rude, une cascade de maisons. Il y en a surtout 
des vieilles là-haut ; dans la plaine elles sont jeunes .ou vieilles : 
et toutes ont des toits bleus. Ville bleue dans la verte Flandre, 
voilà ce qu'aurait dit un peintre. Mais à présent, tu ne trou- 
verais personne pour parler des ardoises et des briques : nous 
vivons dans la boue. Du diable si je savais ce qu'allait faire 
mon général dans cette petite ville flamande : il n'est pas plus 
loquace qu'il ne faut. Nous arrivons en automobile, sur la 
place, devant l'hôtel de ville. J'entre, avec mon chef, qui 
demande à parler au général Foch. Admis presque aussitôt, 
il me fait signe de le suivre, et je crois bien que je dois cet 
honneur à une grosse liasse de documents que j'avais dû 
prendre dans l'auto, et que je portais. Me voici donc en 
présence d'un grand homme de guerre, de celui qui vient de 
barrer le passage à la marée allemande et de couvrir tout le 
Nord de la France. Je le regarde avec cette attention que tu 
me connais, qui ne quitte point l'objet, qui le fouille, qui 
photographie, qui retient le détail. Eh bien! c'est un chic 
homme! J'elfacerais le mot si je n'écrivais pas à ma sœur. 
En vérité, c'est beaucoup mieux : un homme simple, ferme, 
bon. Feu de démonstrations de politesse. Une poignée de main 
cordiale au général, un petit mot à moi et un regard aigu, 
d'une seconde, qui m'a deviné à fond. Tout de suite il est à 
l'aifaire dont mon chef vient l'entretenir, alîaire de service que 
je ne puis raconter. 'Pendant qu'il cause, écoute, répond, j'ai 
le temps de l'étudier. Je suis en arrière, et ils sont penchés 



LES NOUVEAUX OBERLE. 21 

tous deux sur les cartes. Ni la carte n'est neuve, ni le mobilier 
de fortune du cabinet oia nous causons n'indique un besoin 
de luxe ou de confort. L'homme est de taille n^oyenne; il a 
bien les larges épaules, que j'avais aperçues dans l'ombre de 
l'escalier de Furnes; une tête puissante, tout éclairée d'idéal 
dans la partie haute, rude en bas, comme s'il y avait en lui 
deux hommes. Une moustache bourrue couvre les lèvres; la 
mâchoire est épaisse, avançante, pesante, et l'on sent bien 
que, chez d'autres, elle aurait tiré à soi et qualifié toute la 
physionomie : mais l'âme a veillé, elle a lutté, elle est souve- 
raine, elle a répandu sa force raisonnable sur le front qui est 
large et dénudé, dans ces yeux longs et enfoncés, solidement 
bridés, près des tempes, par l'arcade sourcilière tombant en 
pente rapide, et qui se nieuvent sans hâte, entre les paupières 
ridées. Je suis sur que ces yeux-là, qui ont lu beaucoup de 
livres, ne lisent plus à présent que des cartes; je suis sûr qu'ils 
ont pleuré; ils sont pleins de méditation. Ce Foch est sûrement 
un méditatif. Il parle, comme s'il expliquait à des enfants 
une chose difficile, sans élever la voix, sans jamais viser à 
l'effet, par petits groupes de mots que séparent des intervalles 
marqués. On devine, à des inflexions à peine sensibles de la 
parole, les grands sentiments et mouvements de cette âme 
passionnée, mais ils ne sont point exprimés. Un petit rire de 
bonhomie efface même, ou tente d'effacer, l'impression qu'aurait 
faite un mot plus haut qu'un autre. Ce que j'admirai surtout, 
dans les paroles de Foch, c'est qu'il n'en perdait point, qu'il 
n'entrait dans aucune explication inutile : la plus rigoureuse 
volonté dans le discours le plus nu, yoilà un Irait qui n'est 
guère de notre Midi, et cependant il en est, ce Foch, mais il 
appartient à la montagne, et nous sommes de la plaine, nous 
autres, Marie. Quand il eut donné son conseil et ses ordres, 
il a répondu à mon général, qui le félicitait d'avoir gagné la 
grande bataille de l'Vser, et lui demandait : « Gomment avez- 
vous fait? » Je crois que je puis reproduire, presque sans 
altération, les mois de ce vainqueur modesie : 

« — Bah! on fait comme on peut!... Dans les grandes cir- 
constances, nous nous décidons souvent pour des raisons qui 
nous paraissent petites. On ne sait pas toujours ce qu'il y a 
à faire : on le sent... En guerre, il faut agir, surtout ne pas 
craindre; ne pas faire trop de calculs; choisir vite, et se fier à 



22 REVtlE DES DEUX MONDES. 

son choix... Une décision «si à prendre, eile presse, et c'est 
toujours ainsi : autour de moi, tout est pai-eil, dans ce cabinet 
ou dans un auti-e, ces nie«bies, ceHe (^arte, mon cigare que je 
mâchonne; pourtant il iaul ! il fani ! Tant «le choses possibles, 
et il faut!... La grande allai iv, c'est de ne pas fléchir, quand le 
mot est -dit, de ne pas trembler. On tiont quand on veut tenir, 
avec presque rien. <'e mur que j'ai bàli, ati début, c'était un 4il, 
et il a a ri' été la marée... 

« Ces mots, cette [physionomie, ce «ju'il a lait déjà, tout 
indique plus qu'un bon général : un grand capitaine. Tu sais 
qu'il y a, dans oe lerme-lù, uik; ampleur «ju-e l'autro ne possède 
pas. 

({ Mon généra4 court le pays en autoîw^ldle. Je l'aocompagne. 

<( Jl'ai vu dans la plaine de Saint-l*ierrebroucii, sur une 
route bordée de ses fossés pleins d'eau, et à cette heure du soir 
OLi l'on dirait que l'air e.st semé de pa-ilie haciiée, tant les rayons 
s'y brisent, j'ai vu une lille majestueuse qui ^e ressemblait. 
Ne le fâche pas si je dis majestueuse. Elle marchait bien, 
— es-Ui contente? — elle avait un visage d'un calme trompeur, 
comme h- lien, — es-tu lâchée? — Je répare tout de suite : elle 
portait, sur les éjiauies, un joug de bois très bien fait, aux 
bouts duquel pendaient deux seaux pleins d'eau. Cette fille reve- 
nait de la fontaine. Elle était de tes amies : une travailleuse, 
sûrement une h^iinéte fille. Au loin, des peupliers étêtes, et 
un peu partout dos sauies ayant perdu leurs feuilles de bonne 
heure, par la l'aisoii qu'ils les ont monlr-ées plus tôt que les 
chênes. Ma vision a vitt; disparu. 

« Tu me demandes si j'ai beaucoup changé? Voici : je suis 
devenu un homme de guerre, l^e temps que je vis a rejoint mes 
années de Saint-Cyr et mes années 4e garnison. J'ai toujours 
été soldat, ie n'ai vécu que pour vivre les heures d'à présent. 
Jure-Tiioi que tu n'épouseras qu'un homme qui se sera battu, 
et cliiquoment. Celui-là seul sera digne de toi, princesse de la 
garrigue en Heur, qui aura d'abord secouru la France, ta 
maman et la mienne. Le reste... 

u Marie, dis-moi quelque chose de l'Abadié et de ses habi- 
tants! » 

De grand matin, après avoir fait son lit et mis en ordre 
Idiite chose, Marie s'asseyait devant sa table, et écrivait : 

.( Tu veux des nouvelles? Il n'y a que les vôtres qui 



LES NOUVEAUX OBERLE. 23 

vaillent. Nous ne vivons que de vous, et vous vous trompez 
tous quand vous dites : « chez nous. » Il n'y a plus de che?: 
nous, depuis que vous êtes partis. Aucun foyer n'est au com- 
plet, aucune àme n'habite plus .son château, son étage ou sa 
ferme. Toute la vie est où vous êtes. Nous sommes ceux qui 
attendent, et nous passons nos jours à vous chercher par 1»; 
désir, par le souvenir, par la prière. Le reste peut être le 
«ievoir : il occupe les mains, un peu l'esprit, mais pas t'Uil le 
<œur. Oh non ! personne n'est heureux comme autrefois; même 
.si tu revenais en congé, ou blessé, — un peu seulement, — 
nous ne retrouverions pas la joie de notre ancien Abadié ; à 
cause de ce grand vent de guerre qui souftle partout; à cause 
des passants dont chacun est une peine vivante ; à cause de 
la date de ton prochain départ, que nous aurions tous pré- 
.scnte, a chaque seconde de n#trc joie. Il n'y a plus de chez nous, 
Hubert! 

« Ton fils dort, dans la petite chambre à côté. Il grandit, 
il s'allonge, et le voyant jouer, — rarement, — avec quelques 
fils de nos amis, plus courts et plus joufflus, te le dirai-je? je 
lui trouve déjà un corps de cavalier. Il a tes mollets de coq, 
tes épaules effacées, et cet œil de guetteur, tout à coup, dès 
qu'un bruit, un mouvement, ou seulement le travail de son 
imagination le met en éveil, en interrogation et en défi. Nous 
avons vu, au-dessus de nos oliviers, pas.ser un aéroplane. D'où 
venait-il? où allait-il? « Il est en vacances, » a dit Maurice. 
Et que c'était bien trouvé! Quelle autre explication? Cette 
flamme de la coque, dans le ciel provençal, ces ailes, ce ronfle- 
ment de bourdon : le petit a rêvé de la machine volante, et, 
•Miaque jour, sans le dire, il cherche cette apparition souve- 
raine qui a traversé, une fois, l'air où il vil. 

(' Je te vois sourire ! Tu te demandes si je n'ai pas vu passer, 
moi aussi, dans mon ciel, quelque amour inattendu? Non! Je 
l'assure que je possède entièrement mon amour futur, celui 
que j'ai amassé pour le donner un jour, .le ne songe pas à me 
marier pendnnt la guerre. J'aurais trop peur. Et puis, vraiment, 
j'éprouve un certain défdaisir à apprendre <|u'une infirmière 
s'est fiancée avec un blessé. Ne peut-on supposer quelle est 
venue la, dans ees pauvres salles d'hôpital, pour se faire aimer? 
Je ne puis pas bien analyser un sentiment que je ne souhaite pas 
d'éprouver : mais il me semble que quelque chose manquerait 



-i REVUE DES DEUX MONDES. 

à la fierlé de mon amour, si je me pouvais dire que j'ai conquis 
un homme affaibli par la souffrance, que je me suis approchée 
de lui avec un air de pitié ; que mes soins, mes pas, mes 
retours, mon costume de demi-religieuse, rien de tout cela n'a 
été de pure charité, mais que je me cherchais moi-même en soi- 
gnant un soldat. Je veux, après la guerre, si je suis aimée d'un 
homme qui aura bien combattu, le vaincre à mon tour. D'ail- 
leurs, je n'ai point de mérite à penser de la sorte. Je soigne 
le plus souvent la souffrance anonyme. Inconnue, je soigne 
quelqu'un de France : c'est tout. Les confidences que je reçois 
ne me concernent point. Voilà mes mérites. Ils sont petits! 
Nous avons beaucoup de travail, parce que rien n'est jamais 
fini quand on s'essaye à la charité, qui est un grand art. Je 
pense souvent que les peintres, les musiciens, doivent connaître 
ce même tourment. Les femmes de journée, qui nous aident, 
se contentent à moins. 

« Tu te souviens de Clarens, acheteur d'un brin de courant 
de la Durance? Il est en passe de devenir millionnaire. Ses 
ouvriers le détestent, comme il a détesté, avant eux, tous ceux 
qui l'ont fait vivre. Il paye cher, et il n'aime pas; sa femme 
continue d'aller au marché, chaque samedi, en corsage clair 
et en cheveux. Elle salue toujours papa, ce qui est pour moi un 
signe d'esprit. Son mari, quand il nous rencontre, ne manque 
jamais de tirer une lettre de sa poche, et de la lire, absorbé, les 
sourcils divisés par la profonde ride du génie des affaires. Mon 
cher papa souffre de ces grossièretés, qui sont souvent, autour 
de nous, des ingratitudes. Il nie disait hier soir : (( Marie, un 
« temps fut où le village était notre famille prolongée, et le 
« savait, et en témoignait. Mon père me l'a souvent dit. Mais la 
« bonne façon des anciens, qui aimaient, n'est plus aussi 
« répandue. Ce ne sont pas des partisans que je veux, mais des 
« parents. Et. souvent, je m'accuse de n'avoir pas su m'en faire. 
<( Je pense que Hubert saura mieux, lui : l'école de la guerre 
<( lui aura bien appris les hommes. » Tu le vois : nous comp- 
tons sur toi, non pas seulement pour être heureux, mais pour 
qu'un coin de la France le soit avec nous et par toi. 

(( Tu demandes quel temps il fait? Du soleil, Hubert, du 
soleil chaud. Parce que tu piétines dans la boue du Nord, 
voudrais-tu que la Provence oubliât qu'elle est gardienne de la 
douceur de vivre, et qiie la poas.sière e.^^t sa brume? Un seul 



LES NOUVEAUX OBERLE. 



or. 



signe me rappolle, chaque matin, que l'hiver se glisse dans le 
mpnde : c'est le froid de l'eau que je viens de verser dans une 
cuvette. L'air est tiède, tant que le jour combat. La vigne de la 
Garrigue, qui monte vers les oliviers, le clos où ton iils fut 
couché, sur ordre exprès de sa maman, et de toi, quatre jours 
après sa naissance, entre deux ceps royaux, afin de prendre 
contact avec la terre auguste, a revêtu la splendeur automnale., 
Elle n'a rien diminué de son train ordinaire. Elle n'a en rien 
adouci l'éclat de son or, de sa pourpre violette, de ses pampres 
au cœur lie-de-vin lisérés de vert. Jusqu'à la fin de septembre, 
les femmes ont fait la vendange. L'odeur du moût courait en 
rubans autour des moulins à cylindres, des cuves, des barri- 
ques alignées, et voyageait à travers les espaces. Aujourd'hui, 
les derniers grains oubliés, les pouillards de la prodigieuse 
compagnie des raisins, achèvent de sécher sur les ceps à demi 
dépouillés, et les grives sont éclatantes à la pointe des pêchers 
de plein vent. Chasseur, quand viendras-tu? 

<< Je t'embrasse, mon Hubert, et je cours à l'hôpital. Ta 

IMarte. » 

Novembre vint. Décembre vint. Hubert continuait de vivre 
la vie active de l'oflicier d'ordonnance attaché à un général 
jeune, audacieux et coureur d'étoiles. Il s'otirait à toutes les 
missions difficiles, et peu d'officiers, chargés régulièrement de 
la liaison, portèrent plus d'ordres que lui, et reconnurent plus 
de terrain, entre le mois d'octobre 1914 et le commencement 
de 1915. Le climat du Nord éprouvait à peine ce méridional 
sec, sobre et rompu dès l'enfance aux longues marches. Seul, 
l'ennui le tenait, et le tenaillait, de ne plus voir les choses dans 
la clarté. De la mer prochaine, du sol qui avait bu tant de 
pluie, et l'eau du tant de rivières, <le canaux et de fossés, des 
brumes sortaient. Elles se mettaient en voyage. Le vent les 
rassemblait et les poussait en nuées, longues comme un grand 
pays, vers l'Allemagne ou vers la France. L'eau tombait le 
matin, le soir, la nuit; si, parfois, vers midi, les gouttes de 
pluie étaient moins pressées, si la couche des nuages s'amin- 
cissait et laissait filtrer une lumière jaune, qui ne faisait 
d'ombre nulle part, bientôt la nappe de ténèbres mouillées 
fermait sa déchirure, et continuait de couler dans le ciel, 
pareille aux armées allemandes, compactes elles aussi, et 



26 REVUE DES HEl X MONDES. 

toujours avançant ; les gouttes rapprochées, égales, recommen- 
çaient de tomber sur les champs, où les navets, les choux, les 
racines du blé coupé, les tiges mortes des fèves tremblaient, 
dans les terres délayées. Sous co déluge, les hommes se bat- 
taient, faisaient les corvées et les exercices, creusaient des 
tranchées et des abris, mangeaient, dormaient, trouvaient par- 
lois la force de plaisanter; une petite fumée se levait autour 
de leur corps, comme de la fourrure d'un chien qui a pris un 
bain. Los planches neuves, apportées de loin, assemblées <\ la 
hàle pour bâtir les baraquements, moisissaient en deux 
semaines. Du rivage des Flandres aux frontières de Suisse, le 
•sol, creusé de parallèles multipliées, que raccordaient entre 
elles d'autres lignes tordues, recevait des armées alîrontées, 
invisibles, entre lesquelles s'étendait la zone des balles et de la 
mitraille, la zone de mort deux fois limitée par les réseaux de 
til de fer barbelé. Etranger ou Français, personne ne pouvait 
penser à la France sans voir aussitôt, en esprit, la ligne de 
bataille qui la coupait en -deux, et la trace de sang toujours 
frais qui courait de la mer aux Alpes. 

Vni. — LA .NUIT DE GUET ET LE JOUR d'aPRÈS 

Après avoir fait ses classes comme simple soldai, Pierre 
Ehrsam quitta Besançon, et fut envoyé sur le front de guerre. 
Ln rapide passage dans un cantonnement, une revue de détail 
])ar le capitaine, puis, à la tombée du jour, c'est-à-dire de très 
bonne heure dans l'a])i-ès-midi, formation par quatre sur la ' 
place d'un village, et ordre de départ : <( On monte en ligne. » 
Deux mois passés à Besançon n'avaient fait qu'ajouter aux pre- 
miers griefs de Pierre contre sa patrie nouvelle. Il ne regrettait 
pas d'avoir quitté l'Alsace et pris du service en France, parce 
que la justice de la cause des Alliés lui apparaissait dans une 
si vive lumière qu'il ne comprenait pas qu'elle ne s'imposât 
point à tous les hommes. Mais la vie en commun, dans la 
chambrée, dans les couis, dans les marches, beaucoup de pro- 
pos entendus dans les cafés, des phrases lues dans les journaux 
socialistes, l'espèce de suspicion qu'on lui marquait, le délai 
de prohation tout au moins qu'on exigeait, avant de coudre des 
galons de laine sur les manches du sous-officier de l'armiée 
allemande, étayaient ses premiers jugements, et ajoutaient à son 



LES NOUVEAUX OBERLt;. 



21 



irritation. Sans doute, il aurait pu se faire recommander par 
des notables de la vallée de Massevaux, et, plus d'une fois, la 
pensée lui était venue d'écrire à i'uii d'eux : u Apprenez-leur 
donc qui je suis, qui nous sommes, et que nous méritons mieux 
que cet accueil réservé, presque hostile, et si peu habile. » Mais 
il l'avait repoussée, par fierté. « Je ferai mon chemin, seul. » 
Il était bien seul, en elVet. Les lettres de sa nière, régulières, 
une fois chaque semaine, — elle écrivait le lendemain à Joseph, 
— lui donnaient l'état des affaires de la fabrique, quelques 
-nouvelles d»; Massevaux, el racontaient, le plus souvent, 
quelque Irait h l'honneur des Fran«:ais. soldats ou administra- 
teurs. Pierre comprenait fort bien l'intention maternelle, et, 
sur ce point, ne répondait jamais. Vers la tin de son séjour à 
Besancon, il apprit qu'un chasseur, d'un autre bataillon, dési- 
rait permuter avec un chasseur du 5®. Ces mutations, en temps 
de guerre, sont naturellement difficiles. Pierre se présenta 
devant le capitaine, qui était un b(d homme de guerre : « Pour- 
quoi voulez-vous quitter le bataillon? — Parce que, si je me 
présente ailleurs, venant du 5', je serai bien reçu. — Ne 
l'avez-vous pas été ici? — Non, je suis arrivé avec un état 
civil allemand. J'ai eu des scènes, des attrapades, et j ai dans 
le cœur des rancunes. — Alors, j'appuierai la demande près de 
notre chef. Pas de rancunes dans le service, si ce n'est contre 
les Boches. Je sais que vous avez l'esprit militaire. — Pas celui 
de la caserne, pas celui de l'arrière. — Tant mieux! Croyez- 
vous que je l'aie ? » L'officier considéra un moment ce pauvre 
chasseur qui, dans son regard, n'avait aucune crainte vulgaire 
ni aucune rouerie. « Allez, Pierre Lancier, il ne sera pas dit que 
votre première demande aura été refusée. Je vous regrette. » 

Pierre s'en retourna, ayant vu un homme, et se disant : 
« Si j'avais dû aller au feu avec celui-là, j'aurais retiré ma 
demande ! » 

Il faisait donc partie d'un autre bataillon, lorsqu'il « monta » 
au cantonnement de première ligne. C'était au début de cette 
guerre entre soldats terrés, alors que les chemins creusés ne for- 
maient encore que des fossés sans clayonnage, coupant les 
vallons et montant les coteaux. On était mal abrité, (^n dor- 
mait où l'on pouvait, souvent dans un trou creusé dans le 
talus de glaise, de craie ou de rocaille, et les guetteurs levaient 
la tête au-dessus des parapets, pour observer l'ennemi, c'est'à- 



28 



REVUE DES DEUX MONDES.: 



dire le champ à travers lequel il pouvait s'avancer, et les rejets 
de terre marquant, à cinquante mètres, à cent mètres ou plus, 
le dessin des tranctiées allemandes. 

L'automne était rigoureux. Dans la région où Piorre allait 
passer les mois les plus froids, les hommes se plaignaient 
. d'être mal couverts, de manquer de gilets de laine, de chaus- 
settes, de caleçons, et le commandant, homme du monde, 
avait écrit a plusieurs amis et amies de Paris : a Quêtez de la 
laine pour mes chasseurs. » Le 18 novembre au soir, il y eut 
une éclaircie, la pluie cessa de tomber dans le secteur qu'il 
commandait, et, do l'Est, se mit à souffler un vent sec qui 
apportait une odeur de sapins. Au même moment, par un 
cycliste, le chef recevait un billet e'crit sur papier glacé, tim- 
bré aux armes un peu voyantes d'une famille qui passait l'au- 
tomne dans un château, à 15 kilomètres en arrière des lignes. 
Aussitôt, il donna des ordres à une demi-compagnie can- 
tonnée dans le village, et, tandis qu'il téléphonait, ses officiers, 
qu'une porte seulement séparait de lui, furent surpris de 
l'entendre parler de la fanfare du bataillon. 

Sur un plateau boisé, de trois côtés entouré de ravins, et de 
l'autre relié à l'Ouest par des terres de labour, quelques invités 
étaient réunis autour d'une femme qui n'était pas sans fraî- 
cheur encore, mais croyait mieux a sa jeunesse que ceux qu'elle 
recevait. Les cheveux, d'un blond ardent, encadraient un 
visage de demi-sang, un peu empâté, dont le teint uniforme 
n'était pas dû seulement à la nature; un peu d'ombre autour 
des yeux, des rides fines noyées parmi, avouaient une date de 
naissance que ni la blondeur des cheveux, |ni l'éclat de la voix, 
ni le rire trop facile, ne faisaient oublier. 

— Eh bien, messieurs, tout est convenu, n'est-ce pas? Je 
résume : M. de la Halleraie et M. de Céry ont bien voulu 
vérifier les paquets, qui sont en ordre dans le vestibule. .« 
Halleraie, vous êtes chargé de la distribution des caleçons? 

— Parfaitement. 

— Vous, Céry, des cache-nez, des chandails, des chaus- 
settes? 

— Nous serons prêtes, nous aussi, dirent ensemble M™^ de 
Céry et M°^« de la Halleraie. 

M"® du Revoir, une enfant de quinze ans, inclina là tête en 
signe d'assentiment. 



LES NOUVEAUX OBERLÉ. 20 

— Oli ! ce n'est pas de vous que je doute ! 

— Merci, madame. 

— Mais qu'est-ce que fera notre éminent ami, Albéric 
T'oiilaine ? 

— Moi, messieurs, j'annonce, je fais le boniment. J'ai pré- 
pare quelque chose de patriotique, d'aimable, d'envolé'. Je 
descendrai, dès que la voiture régimentaire sera avancée, les 
six marches du perron, je me porterai au-duvaut do l'offificr, 
et je lui dirai... 

— Mais non, mais non, ditM'"« du Revoir, l'interrompant, 
ménagez vos effets, mon ami : ce sera beaucoup mieux pour 
tous si nous avons de l'inc'dit., 

Le comédien très connu d'un des théâtres du boulevard 
s'élaiL déjà avancé de quelques pas vers la fenêtre, la figure 
grave, et, bien qu'il n'eût pas de chapeau, avait fait le geste de 
se découvrir devant l'officier. Ses bras retombèrent le long de 
son corps. Il redevint naturel. 

— Puisque aussi bien, vous êtes tout près de la fenêtre, 
ouvrez-la donc, que nous jugions du temps, ajouta la châtelaine. 

Albéric Fontaine tourna l'espagnolette, ouvrit la fenêtre, 
travailla un peu de temps le mécanisme rouillé des contrevents, 
et enfin, dans le rectangle des murs, le paysage nocturne 
apparut : les belles ondes descendantes d'une futaie, que les 
feuilles n'avaient pas encore quittée; au-dessus, le ciel, res- 
plendissant et sombre. On était à l'époque de la nouvelle lune. 
Les plus petites étoiles luisaient. L'air froid, chargé de l'odeur 
des feuilles, le plus puissant et le plus durable des parfums 
de l'année, entra dans le salon, en fit le tour, et ranima 
M. de Géry, homme âgé, qui commençait à s'assoupir. 

— Vous voyez, messieurs, nous aurons beau temps. Mais il 
faudra se lever de bonne heure. 

— Je n'ai pas de réveil, dit Géry. A quelle heure pensez- 
vous qu'il faille être debout? 

— A la pointe du jour; moi, je serai coiffée, habillée. ..i 

— Et divine... Mais, enfin, l'heure exacte? 

— Sept heures. 

— Sapristi, dit M. de la Halleraie, cela me rappellera mon 
temps de Sainl-Gyr. 

Albéric Fontaine se borna à s'incliner, et répondit : 

— A vos ordres, madame. 



50 



REVUE DES DEUX MONDES. 



M"'* du Revoir se tourna vers un des familiers de la maison, 
un forestier, tout dernièrement nommé « chef de la circon- 
scription des bois tendres, » qui feuilletait un album, près du 
piano, et dit : 

— Commandant, vous ne serez malheureusement plus des 
nôtres demain matin. Je le regrette! 

Par la fenêtre, le grondement du canon entrait avec le 
vent. M*"*" du Revoir et ses invités, d'ordinaire, n'y faisaient 
plus attention; ils essayaient de continuer la vie d'avant la 
guerre; on no parlait du communiqué qu'à l'heure du cour- 
rier. Cependant, ces hommes du monde, cette maîtresse de 
maison, qui comprenaient mal la sévérité soudaine de la vie, 
et ne faisaient point d'elîorts pour s'y adapter, mais, au con^ 
traire, luttaient contre elle et s'imaginaient être braves en cela, 
éprouvèrent ce soir une émotion secrète : l'image passa, dans 
leur esprit, des soldats surpris dans les tranchées par l'éclate-^ 
ment des obus. 

— Fermez la feiièlre, voulez-vous, Konlaine? Il fait un peu 
froid. 

M™'" du Revoir se leva presque aussitôt; les invités mon- 
tèrent dans les chambres; la nuit continua d'èt'-e claire partout, 
et grondante le long des lignes. 

Avant le jour, dfs chasseurs, le bâton ou le fouet à la 
uiaiu, poussant des mulets, montaient les sentiers en lacets 
qui enveloppent le plateau du Revoir. Ils riaient. Les feuiNes 
tombaient en planant dans l'air immobile. Quelques-uns, à 
leur béret;, avaient mis une brindille de houx avec ses baies.i 
« Faut être beaux, la dame est belle à ce qu'il parait. » Ils 
claicnl beau.x de jeunesse et d'insouciance. D'autres, par un 
autre chemin, montaient aussi. Le rendez-vous était à six 
heures cinquante-cinq, sur l'esplanade sablée, rectangulaire, 
dessinée par un cordon de|{caisses d'orangers centenaires qui 
séparait de la forêt un château Renaissance, aux murs de 
pierres brutes, hautes en couleur, violettes et rousses, aux 
fenêtres étroites, au long toit réjoui [)ar des girouettes, et j)ar 
des cheminées claires autrefois, toutes moussues à présent et 
pareilles a des troncs de chênes enlierrcs. Six belles marches 
en (lemi-<^enle donnaient accès dans le vestibule- La porte était 
close, les fenêtres l'étaient aussi- Mais, dans le crépuscule, on 
voyait, sous les volets du premier étage, des rayons de lumière 



LES NOUVEAUX ODERLE. 



31 



qui se môlaieiil au jour nouveau. Comme sept heures sonnaient, 
une fanfare éclata dans la futaie prochaine. On ne voyait point 
les musiciens, mais seulement* les conducteurs, tenant en 
biide les six mules pomponnées de ronge, — où avaient-ils 
pris ces nœuds garance? dans le drap d'une culotte de fantas- 
sin? — et, en avant, un sous-lieutenant tout jeune, qui saluait 
de l'épée. Car la porte du château s'ouvrait. La châtelaine se 
plaçait au milieu de la plus haute marche, entre sa fille **t 
M""^ de Céry. On avait mis des robes du malin, des robes d'été 
qu'un manteau dégrafé laissait apercevoir. M. de Céry et M. de 
la Halleraie, selon leur promesse, et émus, et s'imaginant 
travailler, apportaient un premier paquet, enveloppé de toile 
d'emballage, et criaient : 

— Couvertures! Où est la mule pour les couvertures, mes- 
sieurs? 

Albéric Fontaine, les devançant, car il ne portait rien, et 
déjà saluant comme il avait dit, le bras étendu, la main décri- 
vant un arc et n'oubliant personne, commençait : u Nous 
sommes heureux, mon lieutenant, de dire à vos petits chas- 
seurs les sentiments d'admiration que tous ici... «Il ne put 
continuer. Le jeune officier avait pris cette main à peine à 
bout de geste. « Merci, monsieur, merci pour le bataillon. 
Voulez-vous bien me présenter à M'"*" du Revoir : sous-lieute- 
naiit Balmin? » Arrêté au début de sa période, le comédien no 
legrella rien. Le rôle nouveau ne lui déplaisait [)as. L'oiticier, 
dè> qn'il eut été nommé, baisa la main de ÎM"" du Revoir, salua 
M""" de Céry et la fille de là maîtresse de maison, et, tandis 
que M. de la Halleraie et M. ^9 Céry déménageaient le second 
paquet, — caleçons de laine, — demanda : « Vous me permet- 
trez, madame, de faire relever ces messieurs. Nous devons être 
à huit heures vingt au cantonnement. » D'un signe, il appelait 
en même temps quelques-uns de ses chasseurs, qui arrivèrent 
au pas gymnastique, saluèrent en montant les marches du 
perron, enlevèrent chacun un paquet de lainages, et, en 
trois minutes, eurent tout chargé et licelé sur le dos des 
mules. 

— Quel âge avez-vous, monsieur? 

— Vingt-deux ans, madame. 

— Saint-Cyrien? 

— Promotion de Montmirail. 



32 



REVUE DES DEUX MONDBS. 



— • Prendrez-vous une tasse de chocolat ou du Champagne? 

— Champagne, madame. 

— Vos hommes seront servis en même temps que vous. 
Venez vite. Ahl chère armée française! iMes amis et moi, nous 
ne cessons de penser à elle. Mon grand-père, un Parisien comme 
moi, était colonel dans l'armée... 

Les invités entrèrent dans la salle à manger, pendant que 
deux valets de chambre, un très vieux et un très jeune, et trois 
femmes de service qui riaient et rougissaient d'une si rare 
occasion de « voir du monde, » apportaient, devant le château, 
sur la terrasse, des tables toutes préparées, et, versant à boire 
aux conducteurs et aux musiciens sortis de la forêt, montraient 
aussi le grand goût qu'ils avaient pour l'armée. Quand M'"^ du 
Revoir apparut de nouveau, tous les chasseurs, spontanément, 
saluèrent. Et c'était un joli remerciement, muet et cordial. 

Dix minutes plus tard, les chasseurs descendaient, sous les 
arbres, vers le cantonnetnent. La fanfare allait devant. Puis 
venait un groupe d'hommes précédant le convoi. 

— Chic, n'est-ce pas, la réception de là-haut? demanda le 
sous-lieutenant Balmin. 

Le chasseur auquel il s'adressait, nouveau venu, que l'offi- 
cier n'était pas fâché d'interroger et de tàter, c'était Pierre 
Lancier. . 

— Mon lieutenant, j'ai fait du service dans une armée plus 
rude. 

— Plus bête aussi. Avez-vous vu les chasseurs qui remer- 
ciaient en saluant? Quels yeux! Quels gestes! Quel sentiment 
de courtoisie fine ! On eût dit un cortège galant au lever d'une 
belle dame. Je vous abandonnne la dame, mais ce qu'elle a 
fait, la manière dont elle l'a fait, c'est de la pure France! 

— A l'Opéra, je l'aurais compris : nous sommes en guerre, 
je crois? 

Le jeune officier, étonné, jeta un regard sur le beau soldat 
qui marchait près de lui, dans le sentier descendant. Froissé 
d'abord, il comprit vite qu'il devait s'expliquer. 

— Vous apprendrez cela. La guerre nous fait faire tous les 
sacrifices, excepté celui de la galanterie. Nous devions bien 
une aubade à cette châtelaine, qui nous donne pour plusieurs 
milliers de francs de lainage. Elle fait office de gouvernement- 

— Elle usurpe! 



LES NOUVEVUX OBERLE. 



33 



— Heureusement. Vous les verrez bientôt, dans la bataille, 
vo.^ camarades. 

Mâchonnant une aiguille de sapiti, Pierre dit à demi-voix : 

— J'ai un peu honte de ce que je viens de faire : ce n'est 
pas de la guerre. 

— Mais si ! de la guerre de gentilshommes! 

— Combien sont-ils donc, de gentilshommes, dans le 
bataillon? 

— lis le sont tous, et vous aussi. Pas tous élevés eu nobles, 
mais tous nés. Bonaparte avait une bonne armée, mais pas ça. 
pas ça, croyez- moi. 

A huit heure vingt-cinq seulement, le détachement arri- 
vait près du cantoniienieiiL, au bas de la pente, à trois cents 
mètres du village. Quand ils furent en haut, le commandant 
regarda défiler ses hommes, assista au déchargement des mulets, 
félicita gaiement les chasseurs, puis, prenant à part le sous- 
lieutenant, lui dit, sans hausser le ton : 

— Balmin, vous ferez vingt-quatre heures d'arrêts. iMolif : 
avoir fait la cour dix minutes de trop à la donatrice. 

L'officier passa près de l'Alsacien, et dit à demi- voix : 
— ■ Vous le voyez, chez nous aussi, la discipline a son tour.: 
Le surlendemain, f*ierre Ehrsam, à la pointe d'un saillant 
de la ligne française, debout sur la banquette de tir, coiffé de 
son béret qui faisait visière et défendait les yeux contre la 
lueur du croissant de lune, son fusil allongé sur le parapet, la 
tète dépassant le rejet des terres, écoulait et regardait la nuit. 
Une bi'unie froide, peu épaisse, mais qui formait peu à peu dos 
gouttes d'eau sur le visage, sur les mains du soldat, sur le 
canon du lebel, tamisait la lumière et diminuaitencore l'horizon. 
Derrière ses vagues, poussé(;s par le vent d'Est à peine sensible, 
un homme aurait pu venir jusqu'à quinze pas sans être vu. Des 
bruits de mots, de coups de pioche, arrivaient par moments, 
sans qu'on put deviner d'oîi ils étaient partis. Pierre éprouvait 
une joie d'être à ce poste de danger, et de veiller à l'honneur 
du pays. Il tressaillit. Quelqu'un, qu'il n'avait pas entendu venir, 
parlait derrière lui. 

— C'est vous. Lancier? 

— Mais oui, dit l'homme en tournant la tête. 

Et il salua une ombre qui s'appuya, et se tint immobile le 
long de la paroi, du côté droit. 

TOME L. — 1919. i 



34 REVUE DES DEUX MONDES, 

— Commandant Nnx, Lorrain. C'est votre première sortie 
contre le Boche, jenne homme? 

Ehrsam, plus grand, considérait le chef, jeune, musclé, 
en pleine force de corps et d'àme; il supportait le regard de 
ces yeux bleu pâle, — oui, bleus munie dans la nuit pluvieuse, 

— ce regard qui cherchait les autres regards, les faisail dclaler 
comme un gibier, et les lerrait. Le commandant, satisfait de 
la rencontre et de ce premier examen de la recrue, se disait en 
même temps : « Pas peureux, celui-là; capable de s'attacher; 
pas encore apprivoisé. » Pierre répondit : 

— Je ne pouvais venir plus tôt, m«)n commandant. Dès le 
jour fixé pour la mobilisation, je devais rejoindre Rîii'.heim : 
j'ai rejoint Besançon. Il n'y a pas eu de retard, de mon côté. 

— Sang de France, h ce que je vois. 
~ D'xVIsace, c'est à peu près pareil. 

Quelques coups de fuàil furent lires dans l'ombre, à droite; 
une salve répondit. Le silence reprit sa majesté première. Le 
canon grondait, mais très loin, à la dislance où il n'est plus 
un bruit qui interrompt la pensée et qui détourne du songe 
commencé. 

— Etes-vous content d'avoir retrouvé la patrie? 

La réponse vint lentement. Elle était sincère et audacieuse, 
du soldat au chef : 

— Pas entièrement. 

— J'aime mieux cela. En temps de paix, nous n'étions pas 
nous-mêmes, ces dernières années, et vous n'avez pas pu juger 
vos frères d'armes. Mon cher, il faut invoquer Notre-Dame de 
Liesse, Notre-Dame de la belle humeur... Vous vous ferez à 
nous... il faut nous avoir vus à la guerre, pour tout comprendre, 

— et pas civile. — Vous verrez bientôt. Ne vous pressez pas de 
nous aimer, je veux dire d'aimer la France... Gela viendra. 
J'espère que je pourrai vous nommer caporal d'ici peu,... puis 
sergent, n'est-ce pas? Vous étiez sous-officier, dans l'armée 
allemande? 

— Oui, mon commandant. 

— Puis, si nous avons des coups de chien, qui sait? le galon 
d'argent fin?... Vous doutez? 

— Mais non. 

— Chez les chasseurs, on n'avance pas facilement au choix. 
Mais la mort se charge de l'avancement à l'ancienneté... 11 est 



LES NOUVEAUX OBERLÉ. 35 

rapide depuis quatre mois. Allons, bon courage! Je continue 
ma ronde. Vous n'avez rien à me demander? 

— Si, mon commandant. 

— DiteSi 

— Savcz-vous s'il y a beaucoup d'Alsaciens-Lorrains devant 
nous? 

Le chef, qui s'e'lait mis à regarder, par-dessus le remblai, 
les brumes en marche lente, regarda de nouveau Pierre, et 
celui-ci crut que c'était avec dcliance. , 

— Les Allemands se sont garde's de faire des re'giments 
alsaciens-lorrains. Je crois même qu'ils envoient, de préférence, 
vos compatriotes sur le front russe. Cependant, il doit bien 
rester quelques gens de chez vous dans les rangs. Vous avez des 
amis, naturellement...? 

— Très proches. 

— Oubliez-les. Vos amis, à présent, c'est nous tous. Bonne 
nuit. Lancier! 

En trois pas, l'officior eut disparu dans la tranchée. La nuit 
était toute fuite. Gomme il arrive souvent, la brume s'agitait, 
et lentement voyageait; elle devenait, par couloirs, transpa- 
rente, et on voyait alors, en face de la tranchée, ou à droite, 
ou à gauche, une avenue d'herbe boueuse, des rejets de terre, 
un arbre, un buisson. Puis tout s'effaçait h. cet endroit, et îe 
vent dé[)laeait lacolonne creuse et couchée. Des files d'hommes 
arrivèrent des arrières, et; passant près du guetteur, se tirent 
reconnaître : corvée de soupe, corvée de charbon, corvée de 
rondins et de claies. Le commandant voulait que les« avants » 
fussent, confortables pour la saison d'hiver. Les hommes 
s'éloignèrent, mais le silence ne se rélablit pas. Des coups de 
marteau, des bruits de pas et de lourdes choses remuées 
voyageaient aussi dans la brume écouteuse, qui répète au loin 
les sccrels. Le travail allait remplir les heures qui venaient. Les 
deux armées ennemies sortaient des souterrains et renforçaient 
leurs défenses. Un peu de lumière d'étoiles commença de 
tomber du ciel. Pierre, le menton appuyé sur le remblai d'ar- 
gile, crut voir une forme convexe, de la même couleur que 
l'herbe, à une trentaine de mètres au delà du réseau de fils de 
fer. Gela ne bougeait pas. Monticule? Sillon ancien? Gadavre 
d'ennemi ou d'ami, auquel personne ne pourrait donner la 
sépulture? Affût biisé et sans roues? Outils abandonnés par 



36 



REVUE DES DEUX MONDES. 



une patrouille surprise? Pierre dirigea le canon de son fusil 
vers cette chose qu'il ne se souvenait p )int d'avoir vue à cette 
place, lorsque, au coucher du soleil, il avait pris la faction. Il 
visa, moins dans l'intention de tirer que par désœuvrement, 
pour occuper ses yeux et ses mains, et pour pouvoir se dire : 
« Quelle que soit la chose, là-bas, je la tiens en ma puis- 
sance. » Le point de mire était logé dans celte forme obscure. 
La balle, si le doigt pressait la gâchette, irait droit à ce ren- 
flement de la pâture, et le traverserait, qu'il fût de terre, de 
bois ou de chair. Et, se courbant de nouveau, après avoir 
étudié le très court horizon, Pierre s'aperçut que l'objet 
s'était déplacé. Le brouillard commençait de se lever. 

Sûrement, le fusil n'avait pas remué. C'était la chose qui 
avait avancé. De bien peu : d'un mètre environ. 11 y avait un 
soldat, couché dans l'herbe, rampant, à trente rriètres de Pierre.- 
Pour être plus sûr, le guetteur attendit encore une demi- 
minute. Puis, ne pouvant plus douter qu'il eût, devant lui, un 
homme de patrouille, et allemand, il ramena légèrement le 
canon de son arme de gauche à droite, la faisant pivoter sur 
la terre du parapet, et ajusta. Sa main droite chercha la 
gâchette. Alors, il eut un frisson d'horreur. Dans son esprit, 
peut-être même dans l'air voilé de la nuit, devant lui, — que 
sait-on? — il vit une bonne figure blonde, tranquille, fumant 
la pipe recourbée, comme faisait Joseph en parcourant les 
ateliers de la fabrique, et qui disait : « Tu veux me tuer, mon 
frère? » Il essuya ses yeux, du drap de sa manche. Il tremblait» 
Il ne quitta plus du regard l'homme qui, se croyant caché par 
les herbes, ou confiant dans sa chance, rampait plus vile, et 
s'approchait du réseau de fil de fer. « Je dois tirer... Je snis 
le gardien de tous ceux qui dorment là... Il faut... S'il surprend 
un guetteur, — il n'est pas seul, cet homme; derrière lui, 
d'autres rampent, sans doute, dans les herbes, — je serai 
coupable du meurtre; j'aurai trahi ma patrie nouvelle. Je suis 
de France, à présent... » Ce mol-là décida de la mort de 
l'ennemi. Le doigt pesa sur la gâchette. Un éclair sortit du 
canon; tous les hommes [)oslé,s le long des lignes, des deux 
côtés, jusque bien loin dans l'ombre, se dressèrent au bruit. 
Sur le champ d'herbes, un fantôme gris s'était lové. II poussa 
un cri terrible, agita les bras en l'air, et s'abattit sans avoir 
fait un pas. 



LES NOUVEAUX OBERLÉ. 37 

Pierre n'y put résister : il enjamba le parapet. C'était une 
iction folle. Déjà vingt coups de fusil avaient répondu au sien.- 
)es balles ^ vrillaient dans la terre aukour de lui. Il aurait 
m ramper, mais non, il était debout, cherchant la brèche 
îintre les fils de fer du barrage. Un camarade, courbé dans la 
j;ranchée, cria : « Eh bien! quoi? T'as tué un Boche I Ça ne se 
l'amasse pas! » Les gardiens avancés des deux armées, tirés de 
jla torpeur de la veillée, et craignant une attaque, lançaient des 
fusées, tout le long des lignes. Des salves partaient à droite et 
i gauche du poste de Pierre. Celui-ci, à demi fou d'horreur, 
n'y prenait pas garde; ayant trouvé le passage, il traversait en 
îigzag le réseau, et s'avançait en courant, visé par les Alle- 
mands cachés dans les tranchées en face, et qui ouvraient le 
l'eu contre la forme humaine en mouvement. Pierre arriva 
près de sa victime, s'agenouilla, des deux mains lui prit la tête 
3t la tourna. Courbé, tout entier à l'épouvante de ce qu'il ima- 
ginait, il vit une tempe trouée d'où le sang coulait à gros 
bouillons, des yeux convulsés, des joues pâles, une barbe en 
pointe, miiis non point blonde, rousse plutôt, de la couleur 
des feuilles pourries des hêtres. En ce moment même, la 
lueur d'une fusée était vive au-dessus de lui. Oh! comme il 
regardait ce pauvre visage mort, et avec quelle certitude gran- 
dissante de ne le point connaître! Et il commençait de se 
redresser, ayant subitement repris l'usage de sa raison et le 
sentiment du danger, quand un choc violent et peu douloureux 
le renversa, et le coucha à deux pas de l'Allemand. Il essaya 
de se relever, sentit qu'une de ses jambes était inerte, se traîna 
sur les mains, en s'aidant de sa jambe valide, fit ainsi qua- 
rante mètres, s'affaiblit tout à coup, et s'évanouit. 

Il se réveilla longtemps après, dans une salle d'auberge, 
qui servait d'ambulance, à quelques kilomètres du front. 
La jambe droite avait été traversée un peu au-dessus du 
^enou, et l'os touché. Pierre avait perdu beaucoup de sang. 
Un pansement rapide fut fait par un chirurgien que cinq 
lutres blessés attendaient. Puis, transporté à la gare la moins 
éloignée, — elle l'était de deux grandes lieues, — dans un 
camion que toute aspérité des chemins faisait sursauter, Pierre 
fut enfin tiré de là par des infirmiers, qui retendirent sur la 
paille d'un wagon à bestiaux, en compagnie de onze blessés., 
L'un des infirmiers compléta la treizaine de voyageurs. Et le 



Z8 REVUE DES DEUX MONDES^ 

train se mit en marche. Il roula deux jours entiers. Nul ne 
sut jamais pourquoi les soldats qu'il portait soudrirent, pour la 
plupart, un si long supplément de torture, excepte le major, 
qui est mort depuis. La paille, non fraîche, môlcc de poussière 
contaminée par les débris secs d'excréments d'animaux, collait 
aux lèvres des plaies mal bandées, ou découvertes par les 
secousses du voyage, et y versait des poisons puissants. Des, 
malades jouaient aux caries; d'aulrcs, abimés dans la douleur, 
dans la composition laborieuse et désespérante du roman de la. 
blessure, depuis le moment où elle fut reçue jusqu'à ses 
extrêmes et innombrables conséquences possibles, se tai.'-aient; 
d'autres juraient et criaient, frappant à cou[)s de poing les 
parois de bois noir maculées de lâches : « Cochons! arrêtez-; 
nous, descendez- nous 1 » Ils criaient surtout pendant les arrêts, i 
malgré l'infirmier. Des agents venaient voir ce qui se passait. 
Ils a[)pclaient une dame de la Croix-Uouge, qui donnait un bol 
de bouillon ou un verre de vin, et, s'il y avait le temps néces^ 
saire, rajustait les bandes de toile; pour le reste, ils disaient 
bonnement : « N'y a pas d'ordres. C'est tout de môme triste 
de faire tant voyager ces jeunesses. » 

— En avons-nous encore pour longtemps? 

— Je ne sais pas. 

— Vous ne pourriez pas demander? 

— Inutile.; 

La machine reparlait, les chambres noires h. bêtes, mal 
attelées, résistaient, cédaient, heurtaient dans un bond les 
tampons de la voiture de tôle, et continuaient de rouler entre 
les campagnes qu'on ne voyait point. L'air froid descendait, 
en tourbillonnant, des ouvertures défendues par des barres dé 
fer, que le mufle dressé des bœufs et des vaches de la Villelte 
avaient vernies de bave. 

D'assez bon malin, le mardi 24 novembre, le panneau 
mobile du wagon roula encore une fois sur ses roulettes 
d'acier. Quelques blessés furent descendus. Il n'en resla que 
trois de la douzaine primitive. LiCS autres avaient élé hospita- 
lisés dans les villes, çà et là, le long de l'immense ligne de 
Paris à Marseille. Comme le ciel devenait pur, et l'air plus 
chaud, l'iiifirmier laissa entr'ouverle la porto. Le voyage était 
presque achevé ; on apercevait, par la baie étroite, une campagne 
de plaine aux horizons de montagnes. Une heure encore, puis. 



LES NOUVEAUX OBERLÉ* 39 

la porte s'ouvrit toute grande. Des infirmiers, avec des civières, 
s'approchèrent du wagon. Des curieux regardaient. Pierre 
n'avait pas entendu le nom de la station. Il demanda : « Où 
sommes-nous? » Le nom, drôlement prononcé, par des bouches 
qui chantent tout, ne lui dit rien. Deux automobiles atten- 
daient, dans la cour d'une petite gare de campagne, au pied 
d'une montagne pelce. Il fallut traverser la moitié de la plaine. 
Pierre et ses deux compagnons furent emmenés ainsi jusqu'à 
l'hôpital, et là, chacun h son tour, salués par un vieux monsieur 
aux yeux très clairs, aux cheveux boulfants sur les tempes, 
et qui s'inclinait d'abord devant les hôLcs, sans rien dire, 
comme pour demander la permission de les servir, puis, 
empoignait les brancards, en arrière, — côté le plus lourd, — 
tandis qu'un professionnel soulevait l'avant-train. 

Ce malin-là, au déjeuner, iM. de Glairépée dit à sa fille ; 

— J'ai transporté, ce matin, un blessé alsacien. 

— Ahl c'est le premier;... très blessé? 

— Je le crains. Informe-toi, Marie, je l'ai monté, avec Bap- 
tiste, dans le service de M'"® de la Move. 

La journée fut rude pour l'infirmier volontaire; d'autres 
blessés arrivèrent dans l'après-midi; il fallut aussi porter plu- 
sieurs d'entre eux, de la salle que dirigeait M"'* de la Move 
jusqu'à la table d'opération, puis les reprendre, encore 
endormis, sanglants, pareils à des cadavres d'assassinés. C'était 
le devoir qui répugnait le plus à M. de Glairépée. Celui-ci ne 
pouvait, sans un serrement de cœur, assister à ce débatentre 
la vie et la mort, où la mort a l'air si près de triompher, A la 
fin de l'après-midi, grâce à une des voilures qui allait aux 
provisions, il put se rendre au bourg de Graveson. Un ami 
l'avait invité à dîner. 11 était près de onze heures quand l'infir- 
mier, les jambes grises de poussière jusqu'au-dessus du genou, 
poussa le verrou intérieur de l'Abadié. Il s'apprêtait à monter 
dans sa chambre, lorsqu'il entendit du bruit dans le salon. Il 
ouvrit la porte avec précaution, et, à sa table de travail, au 
milieu de ses propres manuscrits et de ses livres d'histoire qu'il 
délaissait depuis des semaines, il vit sa fille, penchée, qui écri- 
vait. La lumière, contrainte entre les pentes de l'abat jour de 
soie, illuminait le visage calme, la chevelure blon<le (]ui sem- 
blait d'or fin. Le souvenir de ses épauielles de capilaine vint à 
la pensée de M. de Glairépée, et le fit sourire^ 



40 



REVUE DES DEUX MONDES^ 



— Eh bienl Marie, pas couchée? 
Il est infiniment doux, au retour, après une absence que la 

tendresse a fait paraître longue, de rencontrer un regard qui 
n'a point cessé d'être à nous, et qui se pose, tout droit sur nos^ 
yeux, et qui dit : « Vous voilà enfin! » 

— J'ai transcrit tout ce long passage des Recherches sur la 
noblesse provençale, que vous aviez commencé de copier. Il faut 
bien que je vous aide : cette guerre, d'ailleurs, serait trop dure 
à supporter, si chaque seconde n'en était employée. 

— C'est captivant, n'est-ce pas? 

— Très. 

Il alla vers elle, l'entoura de ses bras, et l'embrassa. 

— Moins que toi, moins que toi 1 

Heureux de se retrouver, assis du même côté de la table et. 
tournés l'un vers l'autre, le père et la fille se sentaient l'àme 
ouverte à je ne sais quelle bénédiction, qui tombe sur nous le 
soir, après les journées bien remplies. Le père, selon son habi- 
tude, rendit un compte exact de tout ce qu'il avait fait; Marie 
raconta de même son après-midi et sa soirée, mais plus sobre- 
ment. 

— A propos, dit-elle, voire Alsacien n'est pas bien. 

— J'en avais le pressentiment; l'opération a été longue. 

— Oui, M'"® de la Move ne sait pas s'il aura encore deux 
jambes après-demain; il parait que c'est un homme très cou- 
rageux. Il doit souffrir terriblement; on l'a mis seul dans une 
des trois chambres au midi. 

— Il n'est pas officier, cependant? 

— Non, simple chasseur : mais c'est un grand malade. Je 
dis simple chasseur : c'est déjà beaucoup! Un corps d'élite. A 
des bouts de phrases qu'il a dits. M""® de la Move a fort bien vu 
que ce pauvre soldat était un homme de bonne éducation. Il a, 
dit-on, un visage d'une fermeté singulière, des sourcils bien 
arqués, une moustache fine; sans cette pâleur de mort qui ne 
l'a point quitté, on pourrait dire qu'il est un bel homme. Voilà 
ce qu'on m'a raconté. Il a choisi le nom de Pierre Lancier, 
quand il s'est engagé dans l'armée. Mais, au vrai, il s'appelle 
Ehrsam. 

— Ehrsam, cela veut dire l'honnête homme, le brave homme, 
un beau nom I 

M. de Glairépde, après avoir glissé, entre deux pages, une 



LES NOUVEAUX OBERLÉ.i 41 

bande de journal, ferma le livre dans lequel Marie avait copié 
la citation, et dit en se levant : 

— Marie, as-tu essayé quelquefois de compter les familles 
bourgeoises qui seraient nobles aujourd'hui, si nous avions un 
roi? 

Quelques jours passèrent. Pierre eut une fièvre violente; il 
délira; le bruit de sa mort prochaine se transmit, comme un 
secret, de proche en proche, dans tout le personnel de l'hôpital.- 
Puis la suppuration diminua, la couleur violacée de la peau 
commença à fondre par plaques, le sommeil revint, le sang 
jeune continua, dans les artères et les veines, contre les germes 
mortels, son offensive victorieuse, et, un matin de décembre, 
le médecin-chef, sortant de la cellule orientée au midi, où repo- 
sait Pierre Lancier, dit à demi-voix, pour son malade et pour 
lui-même : « II vivra. » 

Le blessé n'eut pas l'air d'entendre. Il avait reçu pourtant, 
dans son cœur, la promesse. Elle était en lui, comme une 
puissante joie qu'il ne pouvait pas dire. Elle l'endormit. Le 
rideau qui fermait la cellule, et la séparait seul du couloir par 
où venaient l'air et la lumière, avait été replié. Par la fenêtre, 
en face, de l'autre côté du passage, le soleil d'hiver, éclatant, 
pénétrait entre les cloisons et chauffait les pieds du blessé. 
Pierre dormit jusqu'à une heure avancée de la matinée. Au 
moment où il s'éveillait, une ombre passait dans le couloir. II 
se souleva, et appuya sa tête au plus haut de l'oreiller. 

— Madame ? 

Celle qui vint, c'était Marie. Elle traversait le corridor, 
appelée par une infirmière dans la salle voisine.i 

— Que demandez-vous, monsieur. ? 

Il la regarda. Tout près de la cloison de gauche, elle s'était 
arrêtée, et, h demi détournée, blanche dans la lumière, encore 
dans l'attitude de la marche, un peu penchée en avant, elle 
allait disparaître, dès qu'il aurait répondu. 

Il la regarda, et ne répondit pas. 

— Dormez, reprit-elle, vous êtes encore trop faible. 

La main qu'elle avait posée sur le rideau plié glissa le long 
de l'étoiïe. Un léger mouvement de tout le corps, qui se 
lève et prend son élan, annonça que Marie allait continuer sa 
route. 

— Non, ne partez pas ! Écoutez 1 



42 BEVUE DES DEUX MONDESa 

Elle attendit un peu, liabiluée aux caprices des malades. Elle 
avait de la pitié plein les yeux. 11 but d'abord cette tendresse 
qui allait à sa souffrance. Et ses yeux, à lui, ses yeux sombres, 
s'avivèrent. La volonté, depuis des jours absente, revint, déjà, 
maîtresse, au moins pour un moment, dans ce regard qui avait 
appartenu h la douleur et au rêve. 

— Ecoutez : je vais revivre 1 

Ce mot s*écb;»ppait de pauvres lèvres bleues ; les yeux aussi 
ies disaient, et tout le visage tiré, qu'enveloppaient d'ombre 
des poils de barbe drue. Marie entendit, avec un battement de 
cœur, ce cri de la vie nouvelle, qui la prenait à témoin. 

— Oui, vous allez revivre ! Le major vient de vous le dire, 
n'est-ce pas? 

— Il no croyait pas que je l'entendrais si bien. Il aurait pu 
me faire mal. C'est si brusque et si nouveau! Pourquoi avez- 
vous encore tant de compassion dans les yeux? Le moment est 
passé. C'est bier que je pouvais mourir. 

Il délirait à moitié. Il reprit : 

— Cbez moi, il y a quelqu'un qui attend... 

— Vous êtes marié? 

— Ma mère babite la terre pour laquelle la guerre a éié 
déchaînée... Comment vous appelez-vous, madame? 

— Que vous importe ? 

— Pour que je me souvienne mieux. 

— L'infirmière de service. 

— Pour que je vous rappelle ? 

— Marie de Clairé[)ée. 

— Comme c'est beau! 
Il passa la main sur ses yeux, afin de les tenir un moment 

de plus éveillés, puis il dit : 

— Mademoiselle de Clairépée, ayez la charité d'écrire à ma 
mère que je vais revivre. Je m'appelle Pierre Elirsam. 

Et, rompu de fatigue, il détourna la (ôle, les paupières closes. 

Elle s'éloigna. Dans la grande salle voi-iiie, ayant rencon- 
tré M™* de la Move, qui était chef de service, elle lui fit la 
commission de celui qui allait revivre. M""" de la Move promit 
d'écrire : réflexion faite, elle télégraphia. 

Trois jours s'écoulèrent, et, un matin, le caporal de garde 
vit entrer une dame en deuil, bien mise, gantée, qui l'embar- 
rassa en lui demandant : 



LES NOUVEAUX OBERLÉ. 43 

— Monsieur, vous avez ici, parmi les blessés, un chasseur, 
M. Ehrsam? 

— Non, madame, * 

— Voyez donc, j*ai été appelée par télégramme, il est ici, 
sûrement... Cherchez, je vous prie... 

— Il y a bien un chasseur, l'Alsacien... 

— C'est mon fils, alors 1 

— Mais il ne s'appelle pas comme ça. Je connais Lancier, 
je ne connais pas Ehrsam. Attendez donc... 

II alla aux renseignements, et, après dix minutes, fit mon- 
ter, près du blessé, la mère, que précédait M"" de la Move, et 
que suivait un pelit commissionnaire, rencontré à la gare. Car 
M""^ Ehrsam était venue à pied. 

— Comment est-il, madame? 

— Pas encore très bien, mais nous le tirerons d'affaire. La 
fièvre a baissé, il a dormi. Est-ce votre seul fils? 

— Non, madame, non. 

— Vous en avez un autre dans nos armées? De quel régi- 
ment est-il? Peut-être aurions-nons quelqu'un parmi nos 
blessés... 

— Non, madame, il est très loin, ce!ui-lh..s 

Cela fui dit d'un ton si net, et si dépourvu de l'ordinaire 
accent maternel, que, par-dessus l'épaule, l'infirmière-major, 
en montant l'escalier, jota un coup d'œil sur celle femme qui 
avait un secret et ne le livrait pas. Quand elles furent au pied 
du lit du blessé, M""^ Ehrsam s'avança entre la cloison et le lit, 
seule, jusqu'auprès de ce jeune homme si pâle, que la souf- 
france, on le devinait au pli profond entre les sourcils, tour- 
mentait encore dans le sommeil. Pierre se plaignait parfois 
faiblement. Celle qui avait une si longue habitude de venir au 
cri de son enfant, passa la main, très doucement, sur ce front 
douloureux. La première fois, la ride diminua; la seconde, Qlie 
s'effaça; la Iroisième, IMerre s'éveilla, et vil sa mère., 

— Ahl maman, qui est làl Maman 1 Maman! 

— Oui, me voilai Tu m'as appelée... 

— Non, ce n'est pas moi! 

Elle trouvait étrange l'expression de ces yeux que la fièvre 
occupait encore de ses rêves; elle eut voulu meltre de l'ordre, 
un ordre pareil à celui de son esprit, dans les pensées de son 
fils, celles qui échappaient et fuyaient. Pourtant, il ne lallait 



44 



REVUE DES DEUX MONDES, 



pas le heurter. Il ne devait pas être averti qu'il divaguait. Elle 
demanda, lâchant de retrouver sa voix d'autrefois, quand lui, 
il était tout petit : 

— Peut-être, en effet, n'est-ce pas toi qui m'as appelée. Qui 
donc, mon Pierre? 

— Elle, maman, une jeune fille très belle qui passait; très 
bonne, qui s'est arrêtée... Elle refusait de me dire son nom... 

— Peu importe, je t'assure... Qu'une personne ou l'aulro 
ait porté le télégramme, je l'ai reçu. Moi qui n'ai guère voyagé, 
j'en ai fait un voyage! Notre amie, de la place du Chapitre, 
m'a prêté sa voiture pour aller jusqu'à Belfort. El Belfort, que 
c'est loin de Saint-Baudile! Mais je ne regrette rien, mon 
Pierre; je te trouve mieux que je ne supposais; pas encore 
tout à fait bien, mais j'ai de quoi me réjouir... 

Elle embrassait son enfant; elle s'asseyait près de lui. 
M""* de la Move s'était retirée presque tout de suite. La mère et 
le fils causèrent une demi-heure; puis, dans l'après-midi, une 
grande heure. On avait trouvé, pour M'"® Ehrsara, une chambre 
à l'hôtel de la Durance, auberge de peu d'apparence mais 
renommée pour le bon accueil, où elle passa, ce jour-là et le 
lendemain, tout le temps qu'elle ne passa point près de son 
fils. Le secon3 jour, elle dit à celui-ci : 

— Je puis te laisser; demain, il faut que je retourne en 
Alsace, mon bien-aimé ; mais je vais encore m'occuper de toi et 
de ton frère. J'ai la charge de défendre la fortune de mes deux 
fils, soldats l'un contre l'autre, et de faire vivre de nombreux 
ouvriers, en des temps difficiles. Mon Pierre, je suis fière que 
mon fils aine ait été blessé de ce côté-ci de la frontière... Si 
mon autre fils l'était, ou s'il était tué, ma peine serait sans, 
compensation... Quand tu seras capable de marcher, dis-moi, 
que fera-l-on de toi ? 

Elle penchait au-dessus de lui, en parlant, un visage encore 
jeune, et rose à la pointe des joues, et calme en apparence, 
mais autour des yeux bruns, si intelligents, dont le regard était 
toujours sans distraction ni partage, les paupières étaient devej 
nues toutes brillantes. Elle défendait aux larmes de couler. 

— Dis-moi, que fcra-l-on de loi? 
Lui, il comprenait ce qu'elle souffrait, ayant déjà rcprisJ 

non pas toute sa force, mais ce qu'il en faut pour se décider] 
et pour sourire en répondante 



LES NOUVEAUX OBERLE. i5 

— Je crois que les blessés guéris, maman, ont d'abord un 
congé, avant de retourner au dépôt de leur régiment. 

— Tu le passeras à Massevaux. Que ce sera bon, un mois 
ensemble! Même quinze joursl 

— Trop bon ! 

— Pourquoi dis-tu cela? Que veux-tu donc que je com- 
prenne? Vous êtes ainsi, vous, les hommes : quand vous avez 
pris une résolution qui doit nous briser le cœur, vous 
n'avez pas le courage de l'avouer; il faut que nous la devi- 
nions. 

Dans son esprit, tout à coup, plusieurs souvenirs s'étaient 
éveillés; elle les avait présentes, et vivantes en elle, ces heures 
du passé où, par faiblesse peut-être, avec une bonté maladroite, 
Louis-Pierre Ehrsam l'avait amenée, par degrés, à craindre, à 
voir, k formuler elle-même une décision qu'il avait formée 
seul. Et cependant, quelle différence entre le père, autoritaire 
et secret, et ce grand jeune homme affaibli, qui, pour ne plus 
rencontrer le regard de sa mère, avait posé la joue droite sur 
l'oreiller, et qui répondait : 

— Maman 1 Maman I Quand vous devriez me soutenir 1 
Elle tressaillit; elle se pencha encore plus; elle baissa la 

voix, pour que les voisins de cellule n'entendissent point les 
secrets de la mère et du fils. 

— Tu ne veux pas me faire de la peine, je le sais, Pierre 
Mais, pourquoi dis-tu que l'Alsace, que la maison, que moi, ce 
serait trop bon ? 

— Parce que ce n'est pas l'Alsace que j'ai besoin d'aimer, 
à présent... 

Comme il disait cela, il se tourna de nouveau vers sa mère, 
et elle revit les yeux qui ne mentaient jamais., 

— Vous ne comprenez donc pas que j'ai du mal à m'habiluer 
à eux, à ceux de la patrie que j'ai choisie, qui est la vôtre aussi, 
maman?... 

— Mais oui... 

— Et que, si je vous retrouve, vous tous, là-bas, avant de 
la connaître bien, j'aurai contre elle trop d'arguments... Vous 
m'en donnerez sans le vouloir... J'en ai assez dans le souvenir... 
C'est d'abord pour cela que je parle comme je fais...- Vous 
devriez avoir plus de pitié de moi... 

Et elle aperçut, dans les yeux de son fils, un tel trouble, une 



46 



REVUE DES DEUX MONDES. 



souffrance si vive, qu'elle se sentit changée en un instant, el 
que toute sa miséricorde maternelle lui revint. 

■ — Non, va, je comprends... Dis-moi toute ta pensée, mon 
enfant cliéri... Tu as peur que le retour chez nous ne retarde 
l'accoutumance au nouveau pays;... ancien et nouveau tout 
ensemble, n'est-ce pas? 

Les paupières, en se baissant, répondirent oui. 

• — Elle est diflicile? Tu as été froissé? Tu luttes contre 
toi-même?... 

Les paupières s'abaissèrent encore.^ 

— - C'est pour cela que tu voudrais rejoindre, en sortant de 
l'hôpital,., ton régiment? 

' — D'abord pour cela ; oui, dès que je serai à peu près bien. 

— Hélas!... Mais tu as donc une aulre raison? Tu dis: 
w D'abord... » Est-ce que je me trompe? Pour ne pas revenir à 
moi, mon Pierre a trouvé un aulre motif? 

Sur les joues de M"'« Ebrsam, deux larmes coulaient. Elle 
se redressa. La réponse tardait à venir. Pierre, enfin, répondit : 

— Maman, j'ai eu ellut une seconde raison... 

— Laquelle? 

— Joseph n'a pas cessé de se baltre, lui, de l'autre côlé : il 
faut bien que j'en fasse autant, du mien. C'est de l'équilibre. .s 

Il avait trouvé la force de rire en disant cela. 
La mère s'essuya les yeux, considéra un moment ce fils qui 
parlait selon la race, et elle dit : 

— Ce sera mieux. 

Mais ce matin-là, elle ne put rester à l'hôpital jusqu'à 
l'heure du déjeuner. 

Les blessés, les infirmiers, les infirmières, voyant passer au 
milieu d'eux cette Alsacienne, si di{^iie et silencieuse, parlaient 
d'elle et de Pierre. Au mot qu'elle avait dit à propos de Joseph : 
« Il est très loin celui-là 1 » quelques-uns avaient deviné que le 
second fils devait se battre dans l'armée allemande. Ils discu- 
taient, selon leur expression, « le cas de Pierre Lancier. » La 
sympa! hie pour le blessé s'en accrut, et la légende grandissait 
autour de lui sans qu'il en connût rien. 

Le deuxième jour, pa» plus que le premier, TM"*' Ehrsam ne 
chercha, soit h parcourir le bourg dcSaint-Baudile, soit 5 rendre 
visite à l'infirmière-major ou au médecin. Elle désirait une 
seule chose : apercevoir cette M"* de Clairépée dont, une seconde 



LES NOUVEAUX OBERLÉ^ 47 

fois, Pierre lui avait parld. Elle se défiait, comme beaucoup de 
mères, de l'arlidce féminin, et se croyait tenue de veiller sur 
le cœur trop cnlliousiasle de Pierrb, de l'avertir, de le retenir. 
dp qu'elle n'avait point fait encore, ayant l'horreur de passer 
pour curieuse, elle le fil, ce dernier jour, vers le soir : elle 
attendit, dans le vestibule, que les deux infirmières et une des 
lingcrcs du pavillon de droite quittassent la maison. A six 
heures, et dans l'ardente lumière que répandaient les lampes 
électriques, Marie de Clairépée, M"" Lérins et une de ses amies 
passèrent devant elle ; toutes trois s'inclinèrent : un instant, les 
yeux gris, les yeux limpides et graves rencontrèrent les yeux 
bruns de M™* Elirsam. Celle-ci continua de regarder celle qui, 
plus grande que les autres, et marchant si bien, au milieu 
d'elles, s'éloignait. Et il lui vint au cœur une douceur extrême, 
seulement de l'avoir aperçue. « Je ne crains point celle-là, »> 
pcnsa-t-clle. 

Le lendemain, de grand malin, elle embrassa Pierre pour 
la dernière fois, et prit le train pour remonter vers lo lointain 
Bel fort. 

La visite avait fait sensation; le départ en grossit l'impor- 
tance : on savait si peu de chose de ces Alsaciens, mère et filsî 
Quels gens secrets, et qu'il eût été intéressant de les ciiambrer 
un peu i Mais à qui faisaient-ils attention? 

— Famille Iragiquc, il me semble, disait en confidence, et 
tordant les lèvres à gauche, pour n'èlre pas entendu h droite, 
M. de Clairépée. — il arrivait, il venait d'arrêter le médecin- 
chef, dans le vestibule où passaient quelques infirmiers et des 
fournisseurs. — J'ai pensé plusieurs fois que ce garçon-là devait 
être le héros de plusieurs histoires peu communes. Avez-vous 
remarcjué cet air d'énergie, monsieur le médecin-chef? 

— En elTct. 

— Et comment supposer qu'elle n'ait point été mise à 
l'épreuve? C'est tout à fait impossible. Je suis persuadé, 
d'abord, qu'il a quitté l'Alsace h. la déclaration de guerre. 
Il fallait être un rude gars... J'ai voyagé autrefois en Alle- 
magne. La surveillance était stricte. Vous devriez demander 
son histoire à votre malade, en faisant la visite? 

— Demandez vous-même, mon cher monsieur de Clairépëe 
moi, je n'ai pas le loisir et pas l'habitude* 

Il salua Doliment, et s'esquiva. 



48 



REVUE DES DEUX MOINDES. 



Dans le cabinet de repos, meublé de deux chaises, d'une 
table de bois blanc avec une cuvette, d'un miroir de 1 fr. 50, 
et où les infirmières se retiraient quand elles étaient par trop 
lasses, M™« de la Move, imposante et essoufflée, rabattant sur 
son front le bandeau qu'avait déplacé l'allure un peu vive à 
laquelle elle venait de monter l'escalier, confiait ses impressions 
à M"^ Lérins toute menue, noire, jeune encore, ridée avec des 
yeux ardents, vrai petit pruneau du Midi, qui se tenait assise, 
les genoux relevés, les talons accrochés au barreau de la chaise, 
la tête dressée vers l'infirmière-major. 

— Mademoiselle, je ne comprends pas que cet homme-là ne 
soit pas encore officier. Sa mère est très bien. Lui aussi. Quand 
je lui apporte un bouillon, le matin, il a une manière de 
remercier, en inclinant la tête, qui m'émeut à chaque fois. 
Ce doit être un cœur. Pas bavard, par exemple. 

— Il le deviendrait ici, dit M"® Lérins, en montrant toutes 
ses dents blanches et toutes ses gencives. 

— Je ne le crois pas. Il serait, tout au plus, éloquent. 
Un blessé, qui a quitté l'hôpital hier, m'a dit qu'il avait entendu 
M. Pierre Lancier, dans un cantonnement, entre soldats, 
s'exprimer avec une ardeur singulière, au sujet de la discipline 
et de l'organisation, qu'il trouve bien médiocres, en France. 
La section de chasseurs dont M. Lancier faisait alors partie, 
revenait d'une expédition peu ordinaire, en efTet. Une châte- 
laine des environs avait distribué des ballots de lainage, pour 
le bataillon, dans la cour du château. La musique avait donné 
l'aubade aux invités, en remerciement... 

— La fanfare, madame : un bataillon de chasseurs! 

— Fanfare, si vous voulez. Mais c'est très bien I 

— Il ne jugeait pas comme vous. Ses comparaisons déso 
bligeantes, si elles faisaient rire la plupart de ses compngnons, 
toujours contents de la fronde, en blessaient quelques-uns 
secrètement. C'étaient les meilleurs Français qui soulTraient. 

' Moi, j'aurais souffert, et je n'aurais pas ri, et j'aurais dit pour- 
quoi. Voyez-vous cet Alsacien qui fait la leçon ! 

— Pas souvent, riposta M"* Lérins. Dans l'habitude de la 
vie, il est plutôt taciturne. J'aime assez cela : il faut une 
certaine force pour ne pas tout dire. 

— Madame, on vous demande dans la salle, l'opéré d'hier. 
Aussitôt rinfirmière-mnjor quitta M"® Lérins. Penchée 



LES .NOUVEAUX OBERLÉ. 49 

au-dessus du lit d'un grand blessé, maternelle, respirant, 
sans donner le plus léger signe de dégoût, sans détourner ou 
relever la tête, l'odeur des chairs travaillées de gangrène, 
touchant les linges maculés de pus et de sang vif, elle aida le 
chirurgien, pendant un quart d'heure, à laver la plaie, et refit 
le pansement. Elle n'eut ni un geste inutile, ni une parole. 
Puis elle continua la visite. On l'admirait avec raison, dans 
l'hôpital; les blessés qu'elle soignait étaient en confiance. Elle, 
simplement, se sentait utile, contente de ne plus être ce qu'elle 
était hier, de ne pas être ce qu'elle serait encore demain. 

Deux toutes jeunes filles pliaient des draps, dans la lingerie, 
au-dessus du vestibule. Celle qui était blonde, d'un blond très 
ensoleillé, et toute rose de teint, passant les mains sur une de 
ces pièces de toile qu'elle venait de poser au sommet d'une pile 
d'autres pièces toutes pareilles, disait aussi : 

— Je voudrais le voir, l'Alsacien; quand il sera debout, 
nous le verrons, par la fenêtre, se promener dans le jardin de 
l'hôpital. On dit qu'il a eu des romans! 

— Ma chère, répondit sa compagne, les meilleurs d'entre 
eux ont eu le même roman : ils ont aimé la France, qui ne les 
aimait guère. 

— Qui a inventé cela? Ce n'est pas toi, Ludovise. 

— Non, c'est Marie de Clairépée. 

— Oh! celle-là, elle est comme la fleur de grenadier : n'y 
en eût-il qu'une dans un verger, on ne peut ne pas la voir... 
Allons, prends un drap... Bien... En double!... En double 
encore ! Secouons à présent. Tire un peu plus sur l'étoffe, 
Ludovise; tu mollis; les draps seraient mal plies... 

Lui, il ne se doutait pas qu'il fût l'objet de l'attention. Les 
forces lui revenaient. Vers le milieu de décembre, il commença 
de se promener dans les couloirs, appuyé d'abord sur des 
béquilles, bientôt sur des bâtons. Le malin de Noël, il assista à 
la messe, dans une chapelle de confrérie, qui touchait l'hôpital, 
et, en rentrant, s'assit, pour la première fois, dans une 
étroite salle de lecture et de jeux, que les organisateurs de 
l'œuvre avaient nommée : salle des convalescents. Il ne s'y 
attarda guère, et on le vit, promptement, revenir au fauteuil 
de rotin qu'il avait soin de placer au même endroit, depuis 
quelques jours : c'était dans le large couloir, à demi fermé 
par un paravent, et qui faisait communiquer le vestibule avec 

TOME L. — 1019. , 4 



SO REVUE DES DEUX MONDES. 

les salles du rez-de-chaussée. Los blessés s'étendaient là, sur 
des chaises longues, et, fumant, lisant, écrivant des lettres, ils 
attendaient l'heure du dîner. On sortait peu. Le médecin-chef 
abrégeait, autant que possible, la durée des séjours à l'hôpital.. 
Des avis lui venaient de l*aris, de ne pas prolonger les traite- 
ments cl do ne pas allonger les congés de convalescence. La 
bataille élail engagée en Champagne, depuis le 21 , cl des noms 
inconnus, tout à coup, prenaient de l'auréole et devenaient des 
noms de villages nobles, inscrits dans les mémoires, à jamais : 
Perlhcs, JMesnil-les-llurlus, d'autres encore, il fallait que les 
blessés guérissent promptcment. Ils le savaient, ils se laissaient 
vivre doucement, fainéantement. Des songes d'amour traver- 
saient leurs heures inoccupées: besoin d'aimer, besoin d'oublier 
les spectacles de mort et les souiïrances endurées, cl de laisser 
bientôt derrière soi, ici ou là, une tendresse nouvelle qui 
rendit (»lus précieuse la vie aventurée. 

Pierre avait donc choisi sa place. Il lisait beaucoup, la tête 
appuyée sur le dossier h demi renver.-é de la chaise de rotin^ 
Des soldats, des médecins, des infirmières longeaient la mu- 
raille, d'une fenêtre à l'autre, de l'ombre à la lumière. Lui, 
d'un regard prompt, sans que la pensée fût interrompue, il 
enveloppait la silhouette en mouvement, el se remettait à guet- 
ter celle qui ne passait presque jamais. 11 fallait que Marie fût 
appelée dans la salle du rez-de-chaussée, tout à l'extrémité, où 
se trouvaient les services administratifs de l'hôpital, pour 
qu'on la vit droite, simple, ne cherchant pas et ne craignant 
pas les regards, suivre la longue ligne des couloirs, et, blanche 
dans le demi-jour des intervalles, éclalanle de blancheur dans 
la lumière des fenêtres, tourner au bout de ce passage encom- 
bré de chaises, de tables, de bé(|uilles allongées, et entrer dans 
le bureau des administrateurs. Quand Marie avait passé, Pierre 
laissait tomber le livre et ne le rouvrait plus. Il attendait le 
retour de la jeune Mlle. 11 la trouvait belle, mais, prévenu 
contre les jeunes filles françaises par ce qu'il avait lu dans tous 
les livres allemands, et souvent encore dans des romans dits 
« parisiens, » que des amis de Massevaux lui avaient prêtés, il 
cherchait à surprendre, en elle, ces signes de coquetterie,, ces 
manèges savants, cet esprit de ruse et de perversité peut-être, 
qu'on semblait d'accord, parmi les étrangers, pour attribuer 
aux Françaises. H découvrait, au contraire, un être d'une force 



LES NOUVEAUX OBERlIS. 51 

et d'une limpidité singulières, donl la verlu n'élail pas prude- 
rie, doiîl la bravoure avait l'air d'une igtiorance et n'en était 
pas une. Elle passait au milieu de 'ces hommes, dans le couloir 
de l'hôpital, avec l'évidente volonté d'être, le plus possible, la 
charité. Elle se savait belle. Elle devait savoir qu'elle plairait.. 
Mais elle était maitrcssc de ses yeux. 

Le jour de l'an, IN'crre la vit ainsi, et il écrivit à Masse- 
vaux : « J'ai été moins seul que je ne craignais. Pour moi, 
l'année 1015 s'est ouverte sur quelques mots dont le sens indé- 
fini a suffi h douze heures de méditation. Nous avons, nous 
autres blessés, dans ce petit hôpital de province, une liberté 
que n'ont peut-être pas tous les autres. Ce matin, quand nos 
infirmières ont pnni dans les salles, elles nous ont salués gen- 
timent du vœu traditionnel : « Bonne année! » Celle qui m'a 
prévenu, car je ne l'avais pas aperçue, dans le couloir, au 
moment où je m'étendais sur ma chaise longue, m'a dit : u Je 
u n'écourle pas les bonnes formules, monsieur: bonne année, 
M bonne santé, le paradis à la fin de vos jours ! » Elle doit avoir 
beaucoup d'esprit. Cela se devine au pli léger de ses lèvres, qui 
remonlent d'une demi-ligne et changent tout le visage. Je n'ai 
trouvé à répimdre que : « Ainsi soil-il, mademoiselle! » Elle 
venait d'en dire autant h mon voisin de chaise longue. Je 
n'avais eu aucun trailemenl de faveur : cependant, j'ai vécu 
tout le jour des mots que vous me disiez, maman, quand j'étais 
petit et que j'entrais dans votre chambre, le jour des étrennes, 
et que m'a répétés, celte fois, une jeune fille inconnue. » 

« Inconnue » élail mis là pour prévenir le Viigabondage de 
l'imagination maternelle. Si Marie se prêtait pou aux courts 
dialogues que d'autres arceplaicnt volontiers, M. de Claiiépéc, 
qui ne craignait pas les piroles, et parcourait les salles plus 
souvent que ne le faisait sa fille, manifestait une sympathie 
particulière à cet Alsacien en qui, bien vite, il avait deviné 
riiommc de belle éiluration et de caractère. Il lui faisait signe 
de la main, au passage : « Bonjour, bonjour! » s'informait 
de la santé de Pierre, mais, jusqu'à présent, n'était pas entré 
eu conversation. 

Le 5 janvier, il s'enhardit, et, tendant la main à l'Alsacien : 
— Je suis ravi, monsieur, devons voir en pleine convales- 
cence. Hier, vous êtes sorti avec deux cannes, sans béquilles, à 
co qu'il parait? 



O- REVUE DES DEUX MOiNDES. 

— Mais oui, j'ai pu aller jusqu'au bureau de tabac, à 
trois cents mètres de l'hôpital : c'est fort beau pour un homme 
de vingt-sept ans. 

Pierre était étendu, comme de coutume, sur la chaise de 
rotin, derrière le paravent. M. de Glairépée prit un pliant, 
enleva ses bretelles d'infirmier, qu'il mit en travers de ses 
genoux, et il s'assit. 

— Croiriez-vous, monsieur Pierre Lancier, dit-il, que j'ai 
eu hier une discussion à votre sujet? 

— Je le crois, puisque vous le dites. 

— Le médecin-chef, qui est de nos amis, prétendait avoir eu, 
plus d'une fois, l'occasion de défendre la France contre vous. 

Pierre secruv la tête, et eut un sourire triste. 

— Pas la France, monsieur, mais la manière dont elle est, 
éduquée, administrée, gouvernée. Vous êtes l'exemple mira- 
culeux d'un peuple qui fait tout pour mourir et qui ne meurt 
pas. Je suis loin de dire tout ce que je pense, cependant. 
Puisque le major me permet de causer librement avec lui, je 
pourrai, la prochaine fois, lui faire quelques observations au 
sujet de votre service de santé, qui est incomplet, mal outillé, 
improvisé comme le reste. 

— Vous pourriez dire : notre! i 

— Je dis votre, quand je n^approuve pas. 

— Vous savez le français dans les nuances. 

— Ah çà ! vous figurez-vous que nous ne savons pas le 
français, en Alsace?... Quelle singulière ignorance, — per- 
mettez moi le mot, — de nos habitudes, de nos mœurs, de nos 
idées, de la géographie de mon pays natal 1 Les Français ont 
eu l'oubli facile et presque parfait... 

— Monsieur, ce qu'il y a, au profond de chacun de nous 
et au profond des peuples, ne se voit pas aisément. Qui aurait 
dit, avant le mois d'août dernier, que la mobilisation se ferait 
sans troubles et même sans accidents, et que des Français, 
auxquels la Patrie avait été si peu ou si mal enseignée, trouve- 
raient tant de courage pour la défendre? Quand il s'agit de 
juger un peuple comme celui de France, c'est une erreur de no 
tenir compte que du bruit qu'il fait et des idées fausses dont 
on le gave : il faudrait pouvoir calculer les résurrections dont 
il est capable. Je ne prétends pas que vous soyez injuste, vous 
n avez pas la volonté de l'être, et votre engagement dans l'armée 



LES NOUVEAUX OBERLE. 06 

le prouve bien. Mais si nous vous ignorons, vous aussi vous 
ignorez la France. 

— Il y a cinq mois que j'y vis. 

— Il y a plus (le mille ans qu'elle dure. Je vous assure qu'à 
certains jours, quand j'analyse mes idées, mes répulsions, mes 
sympathies, je me dis : d'où vient ceci, et d'où vient cela? Je 
crois alors voir la barbe grise et les bons yeux d'un Glairépée 
qui s'était fait taillader le corps au service de la France, il y 
a quelque cent ans, et qui me dit : « C'est moi, mon petit-fils, 
« c'est moi I » Croyez-moi, monsieur, ne vous hâtez pas de vous 
prononcer, battez-vous encore, vous jugerez plus tard. 

Ils étaient là, à l'abri du paravent, dans ce couloir d'hôpi- 
tal, s'observant l'un l'autre, animés par un Ilot de pensées dont 
ils n'exprimaient que quelques-unes. S'ils se sentaient difté- 
rents, ils en étaient déjà au point où deux hommes s^'estiment. 
M. de Glairépée, qui avait plus que l'autre la tradition de cour- 
toisie et la volonlé de ne jamais blesser, baissa le ton le premier. 

— Je vois, dit-il, que l'Alsacien n'a rien perdu de cet esprit 
frondeur dont il est fait mention dans toute son histoire. 

Pierre dit, — sa voix tremblait un peu : 

— Heureusement, monsieur. 

— J'en suis d'accord. 

— Non seulement nous ne l'avons pas perdu, mais il s'est 
déchaîné contre l'Allemand, depuis surtout la bataille de la 
Marne. Vous n'y perdez rien. Ils se sont mieux encore aperçus, 
nos maîtres, que nous vous aimions... 

— A votre façon. 

— Qui est la bonne. Ils ont dit : « Rien n'est fait, mais 
après la guerre, nous germaniserons déûnitivement l'Alsace et 
la Lorraine. Cette fois nous réussirons. » 

— J'espère bien que l'occasion leur en sera enlevée. 

— Je me suis battu et je me battrai pour cela, monsieur. 
Mais vous devez comprendre qu'ayant soulTert, parce que nous 
sommes restés Français, nous avons quelque chose à reprocher 
aux Français qui ne sont pas suffisamment restés eux-mêmes. 

— Vous voulez dire? 

L'Alsacien était un passionné, mais, comme beaucoup de 
ceux-là, il savait modérer son emportement et se faire persuasif. 
En cela apparaissait une des essentielles différences entre sa 
race, son éducation, et la race, l'éducation de- ses maîtres aile- 



*>'* REVUE DES DEUX MONDES. 

iiiaiids, Pierre se sou'ova et se pencha vers M. de Glairépée, et 
ses yeux deineuraieiit ardents, mais sa voix se faisait plus pre- 
nante el plus savante. 

— J'arrive, comprenez-le bien, d'un pays où tout est prévu, 
et vous ne prévoyez rien. Vous vivez dans le provisoire; vos 
cinquante dernières années ne se raliaclient à aucune grande 
conccplion française. Vous avez évité des affaires, évité des 
interpellations, évité des questions. Mais on peut se demander 
si vous avez fait de l'histoire de France. 

— Vous oubliez nos conquêtes coloniales I 
— []n collier de perles! 

— Ehl ce n'est déjà pas si mal! 

— Destiné aux voleurs. Qu'avcz-vnus fait contre eux? Et à 
l'intérieur, ces divisions, ces scandales, ces pillages... 

— Je vous accorde que ce fut souvent une pauvre poli- 
tique. Mais vous voyez que le peuple demeurait capable el 
digne d'en avoir une autre. 

— Oui et non; vous commenciez de déchoir, 

— Et, s'il vous plaît, comment le sait-on, en Alsace? 

— Pensez-vous que nous ne lisions pas vos livres, en Alsace? 
Eh bien! votre esprit s'affinait jusqu'à perdre de sa solidité.. 
Vous vous perdiez dans les nuances. Nous sentions bien que 
votre énergie baissait : vous balanciez, vous disrutiez, vous 
mettiez en parallèle toutes les idées, les bonnes et les mau- 
vaises, sans avoir presque jamais le très simple courage de 
choisir, et cela paraissait vous suffire. Pour nous, pendant ce 
temps-là, éloignés de vous, ayant perdu le contact, voyant 
nettement ce scepticisme, celte absence d'audace, ce goût de la 
vie facile qui sont des signes de décadence, nous commencions 
de pleurer sur vous et de nous détacher. Deux causes qui. Dieu 
merci, n'ont pas eu le temps de produire toutes leurs consé- 
quences, tendaient à nous séparer de notre pairie véritable : 
cet excès de raffinement, l'excès aussi de votre crédulité. J'en 
ai encore de la colère dans te c(eur 1 Ali! ma fière petite Alsace, 
monsieur, comme elle a micwx valu que vous autres! Seule, 
elle ne croyait pas à la Kullur. Seule, elle résistait à ce poison 
du diable. Et c'étaient des pnysans, des industriels, des mar_ 
chands, des ouvriers, qui luttaient contre tout ce qui était 
boche, tandis que vos professeurs, vos savants, vos hommes 
d'Etat, levaient l'encensoir devant les philosophes et les poli- 
tiques de la Germanie. 



LES NOUVEAUX OBERLiS. 55 

— La guerre nous a déjh guéris.- 

— J'en doute un peu, monsieur. Le remède, c'est nous qui 
vous l'apportons. L'Alsace gagnera à redevenir française, mais 
la France aussi gagnera singulièrement à retrouver l'Alsace. 
Ce n'est pas seulement des soldais, des contribuables, un sol 
magnifique, des forêts, des étangs, et les milliards de polasse, 
de minerais de f^r et de cli;irbon, que renferme la terre do chez 
nous. La grande valeur alsacienne, pour vous, elle est d'abord 
dans l'énergie que nous avons gardée. 

— Dravo! j'aime ce mot-là. 

— Peut-être parce que vous ne l'entendez pas assez souvent 
Vous avez besoin de notre entêtement, et vous l'aurez; de 
notre esprit de commandement, et vous l'aurez; et puis vous 
aurez le Rhin, et vous sentirez enfin ce grand courant d'air, 
du Nord au Sud, où vous n'avez pas respiré depuis trop 
longtemps. Les autres nations se battent pour dus possessions 
d'abord, pour le commerce; vous aussi, vous avez grand besoin 
de renouveler votre industrie et de vous répandre par le monde ; 
mais le premier fruit de votre victoire sera celui-ci : vous 
aviez besoin d'un élément solide, volontaire, rési-lant, pour 
parfaire le caractère national qui est votre vraie richesse et 
votre vraie gloire, et c'est nous qui vous l'apporterons; une 
vertu nécessaire vous sera restituée. 

Le vieux gentilhomme regiirdait maintenant, avec une 
sympathie profonde, celui qui, en exprimant ses griefs contre 
la France, venait de se montrer si Français. Il se mit à rire, et 
posant la main sur la main gauche de Pierre qui s'appuyait au 
bord de la chaise longue : 

— > J'aimerais à causer avec vous tout à loisir, monsieur; 
il faut que nous nous revoyions; demain, c'est la fêle des 
Rois; nous avons coutume de la fêler, dans nos familles pro- 
vençales : faites-moi le piaisir de venir dîner h. l'Abadié. Je 
n'ai plus de voiture, et depuis longtem[)s; les deux chevaux 
de Francès Douisset sont malades : mais j'ai un brave garçon 
de locataire, aux environs, qui veut bien, quebjucfois, atteler 
pour moi, et je vous ferai reconduire, le soir, à l'hôpital. 

Pierre accepta. 

René Bazin. 

f La quatrième partie au prochain numéro.) 



L'ORDRE DU JOUR 

1016 



En un seul ce mot semble tordre 

Les deux plus beaux que nous ayons. 

L'Ordre du Jour : le Jour et l'Ordre 1 

La Discipline et les Hayons! 

La Volonté, mais la Lumière! 

Ces deux mots sont la France entière; 

Et, comme les plus beaux rameaux 

Servent à former la couronne, 

Pour qu'un nom d'honneur s'environne 

On pose sur lui ces deux mots. 

Ordre du Jour! — Cri pe'remptoirel 
Injonction de la Clarté! 
Ordre qu'un Jour donne h l'Histoire! 
Ordre aux jours par un Jour jeté! 
Qu'on les sache, qu'on les récite, 
Ces brusques proses dont Tacite 
Eût envié l'àme et le tour! 
On apprend la justice exacte 
Que le Verbe doit rendre h l'Acte, 
En lisant les Ordres du Jour! 

Oui, le goût devenant hostile 
Aux phrases que nous entassions, 
Je crois qu'on rapprendra le Style 
En lisant les Citations. 
Perdant toute trace d'usure, 



l'ordre du jour. 57 

Les vieux mots remplis de mesure, 
Les vrais mots, reprennent leur sens; 
Belle louange sèche et verte, 
Les soldats t'ont redécouverte, 
Le Laurier remplace l'Encens. 

Sobridté que l'on savoure! 

Achille, à cet Ordre cité, 

N'eût tenu que d'un mot : « Bravoure, ». 

Son brevet d'héroïcité. 

Mais ce mot vaut une Iliade; 

Et lorsqu'un lanceur de grenade 

Meurt debout sur les parapets : 

« Bon soldat, » dit la prose altière, 

Car l'adjectif, en temps de guerre. 

Est plus calme qu'en temps de paix. 

Dans ce langage, enfin avare 

De tout ce qui semble éloquent, 

« Superbe » est l'épilhète rare, 

« Magnifique » n'est pas fréquent. 

Mais « beau » suffit; on s'en contente* 

Et sur une toile de tente 

On s'endort satisfait pour peu 

Qu'un chef qui vous vit à l'ouvrage 

Ait dit simplement : « Boau courage, n 

Ou bien : « Bjlle tenue au foui » 

Le mot reluit et se retrempe. 

« Dévoûment » semble refourbi., 

« Patience » est comme la lampe 

Allumée au fond du gourbi. 

« Champ d'honneur, » quel soleil surl'herbel 

« Brillamment » redevient l'adverbe 

Qui dit qu'un homme étincela; 

Chaque parole est sérieuse; 

Et quand on lit : « Mort glorieuse, » 

On sait que la Gloire était iàl 



58 BEVUE DES DEUX MONDES» 

C'est ainsi. Les plus nobles rimes 
S'usent aux lèvres des rimours; 
Vertu des mois, tu te périmes; 
Fierté du langage, tu meurs... 
Et soudain, quand lu t'éduicores, 
Un grand blessé du Bois des Caures, 
Un moribond de Givcnchy, 
Pâle et mordant sa jugulaire» 
Jetlc snr.le vocabulaire 
La pourpre qui le rafraîchit! 



Pudeur qu'exige l'héroïsme I 

Style haulain et détache! 

« A trouvé la mort, » euphémisme 

Qui veut toujours dire : « A cherché! » 

L'expression : « Soldat dans l'àme » 

Semble inscrile sur une lamel 

Oh! comme vous rédigez bien, 

Témoins qui nous iniiiàles 

A ces histoires Spartiates 

En français laeédémonien I 

Que nous sont des bcaulés verbales 

Quand nous pouvons lire aujourd'hui : 

« Eut ses habits perces de balles 

Et deux chevaux tués sous lui! » 

A domain la lilléralurel 

Je préfère à toute lecture 

De hauls fails dits en termes brefs; 

A tous les discours je préfère 

Ces huit mois : « N'a cessé de faire 

L'admiration de ses chefs! » 

Cela semble dit d'un ton ferme 

Sur un glacis à la Vauban, 

Tandis qu'un tambour ouvre et ferme 

Les giiillemels sombres du ban ! 

— Lisons comment on peut reprendre 



L ORDRE DU JOtTR. 

Le hameau qu'on retrouve en cendre, 
Le bois qu'on retrouve en tisons! 
Lisons : « S'est porte seul en tèle... » 
Lisons : « A .sauté sur la crête... » 
Lisons : « S'est emparé... » Lisons...' 

Quand l'Ordre du Jour énumère 
L'Alpin, le Zouave cl le Hussard, 
Il fait ce que faisait Homère : 
Faisons ce que faisait llonsard! 
Pendant un jour, posant sa lyre, 
Pour lire Homère et le relire, 
n s'enfermait à double tour ; 
Nous, quand notre ànie est embrumée. 
Pour lire l'Ordre de l'Armée 
Enfermons-nous pendant un jourl 



Le nom, le lieu, la circonstance, 

Un seul détail, c'est tout... et c'est 

Une Épopée en une stance. 

Un Évangile en un verset! 

Et toujours, pour que s'élabore 

Le Livre Sacré de l'Aurore 

Où l'Avenir se recréa. 

Le Nomenclaleur anonyme 

Pose un alinéa sublime 

Sous un sublime alinéa I 

En celle écriture guerrière 

Pas un mot ne chante, et pourtant 

La Victoire ouvre la barrière 

Enire chaque ligne, — en chantant! 

« Prit un drapeau... Prit la redoute.. 

Voilà qui vous guérit du doute! 

Quand on lit : « S'est précipité..., » 

Du Gid même on a la visite. 

Et l'on sent Hamlel qui vous quitte 

QuanJ on lit : « N'a pas hésité 1 » 



59 



60 REVUE DES DEUX MONDES. 

Ordres Sacrés des Jours augustes 

Où le pays se releva 1 

C'est à chacun de vos mots justes, 

Un peu de brume qui s'en va, 

Un peu de clarté reconstruite 1 

« A pris d'assaut... A mis en fuite. .«i 

« A tenu lôte... A rétabli... 

« A donné le plus bel exemple..» » 

paroles par qui le Temple 

A cessé d'être enseveli 1 



doigts crispés sur leâ étofTes 

Des drapeaux ! — Et puis, tout le temps. 

Ce même refrain de ces strophes : 

« A fait preuve... » mots éclatants 1 

Oh 1 combien de ces : « A fait preuve » 

Sont l'héritage d'une veuve ! 

<i A fait preuve... A fait preuve... » Quoil 

Ce peuple était perdu de vices? 

Et tout à coup on lit : « Services..* 

« Valeur morale... Oubli de soi... » 

La France était vague et perverse? 
Sans idéal et sans autels? 
Et puis on lit ceci : « Traverse 
Gaîment les feux les plus mortels I » 
Gaîment I A ce mot, tout en larmes, 
La Marseillaise crie : « Aux armes, 
Citoyens 1 » — Qui donc avait dit 
Que cette France était penchante? 
Qu'elle fredonnait? — Elle chante l 
Qu'elle dansait? — Elle bonditl 

Un grand soldat idéaliste 
S'est brusquement recomposé- 
Et voici tous ceux, sur la liste, 
Dont il est dit : « S'est proposé; » 
Tous ceux, avides d'holocauste, 



L ORDRE DU JOUR. 

Pour qui le plus terrible poste 
Est un irrésistible aimant, 
Troupe frissonnante et bénie, 
Jeunes frères d'IpUigénie... 
« S'est proposé spontanément! » 

« S'est offert... » — Mourir à leur âge, 

Et quand vient la balle saison I 

« S'est oflert pour le repérage... 

« S'est offert pour la liaison... 

« S'est offert... » Jamais notre Histoire 

Ne fut un plus large Offertoire 1 

Ah! comme on s'est toujours offert 

Sans espoir de croix ni de grade 1 

Et chaque fois qu'un camarade 

Est resté dans les fils de ferl 

L'Ordre du Jour est le lexique 

De l'orgueil enfin revenu. 

« A résisté, » verbe stoïque. 

« A témoigné... S'est maintenu... » 

Âhl si pauvre que soit sa vie, 

Que chacun de nous ait l'envie. 

Prenant ces mots à l'avenir 

Dans leur forte acception neuve, 

De « témoigner, » de « faire preuve, » 

« De résister, » de « maintenirl » 



Un détail profond se détache 

Dans chaqiK' rapide lueur : 

On voit soudain une moustache..* 

Une âme... unsang... une sueur... 

Des gants blancs... de grosses mitaines. 

Les casques font aux capitaines 

Des profils de centurions... 

Qu'est-ce qu'un ordre de l'Armée î 

Du Vigny dans du Mérimée..* 

Un colonel dit : « Sourions! il 



61 



62 REVUE DES DEUX MONDES. 

« N'a qnillc son observatoire 

Que lorsque le mur s'ccronla... » 

« Blesse un homme cl lui donne à boire... » 

Tout le soldat de France est là! 

Un lieutenant, — splondide groupel — 

Rapporte son chasseur en croupe, 

Car de l'horreur nail la douceur; 

El le lieutenant qu'on rapporte 

Laisse pendre sa lèlc morte 

Sur l'épaule de sou chasseur! 

Fraternité toujours croissante! 

Quel est ce vieux, poussant, là-bas, 

Sur la brouette gémissante. 

Le blessé qui ne gémit pas? 

C'est un chef qui vers l'ambulance 

Ramène ainsi son ordonnance; 

El lorsque, d'un, pas monacal. 

S'éloigne celle silhouette, 

Nous savons pourquoi la brouette 

Fui l'invention de PascalJ 



Un commandant, pris du délire 
Dont peut être pris un lion, 
S'écroule en criant, dans un rire : 
« Comme il est beau, mon bataillon! )» 
Vingt éclats criblent la poitrine 
D'un jeune artilleur de marine 
Qui ne daignera consentir 
A s'évanouir comme un mousse 
Qu'après avoir, d'une voix douce. 
Dicté ses éléments de tirl 

Chargé d'une reconnaissance 
Au-dessus d'un sombre rempart, 
L'avion vibre : « Essence? — Essence! 
— Contact? — Contact! » L'avion part- 
Un shrapnell au cri de hulotte 



l'ordre du jour. ^'■i 

Vient couper le pied du pilote. 
Le pilote reste railleur, 
El, rallrnpanl son pied qui bouge 
Dans le grand fusolngo rouge, 
Il le passe à son milrail^iurl 

Mais, en bas, d'autres vont, ^ans ailes, 
Prendre un aussi terri bic essor. 
On vient de placer les ccliuUcs. 
C'est à dix heures que l'on sort. 
Il se peut qu'un souvenir pleure; 
Il se peut qu'on regarde l'heure ; 
L'heure au poignet n'a pas tremblél 
La Mort, naguère, aimait l'emphase; 
Mais, aujourd'hui, sur quelle phrase 
Meurt-on au bord d'un champ de blé? 



Que disent-ils, ces grands poètes? 

Ils disent : « Je meurs, ce n'est rien. » 

— « Deuxième section, fuites 
Voire devoir. J'ai fait le mien. » 
Voilà quelles sont les paroles 

Au bord d'un champ de fcverolesl 

« Avertissez le lieutenant 

Qu'ils ont franchi la passerelle... » 

— « Pour la Franco... je meurs pour elle... » 
Corneille est simple maintenant! 

A son commandant qui l'embrasse, 

ElTrayc de le voir sou (Tri r, 

Un soldat de deuxième classe 

Dit : « Je suis heureux de mourir! » 

On lit sans trouver le mot « [)lainle. » 

On trouve parfois le mot « crainte ; » 

La crainte d être évacue. 

Oh! comme à leur poste ils demeurent! 

Comme ils y meurenti Comme il? meurent! 

Lisons : « Tué... Tué... Tué... » 



6i 



REVUE DES DEUX MONDES. 

L'un, SOUS quelque sapin des Vosges 
Aussi bleu qu'un conte de Grimm, 
A mordu la pourpre des sauges 
En chantant la Sidi-Drahim; 
L'autre, avant de mourir, ajoute 
Son àme à son carnet de route ; 
L'un prie et meurt sur son canon; 
L'autre jure : on croit qu'il blasphème; 
Mais Dieu, dans le juron suprême, 
Ne veut entendre que Son NomI 

Large victoire populaire 1 

Toute à chacun 1 N'aimez-vous pas 

Qu'il n'y ait plus qu'une colère, 

Qu'un serment, qu'un souffle et qu'un pas, 

Et, quand l'homme de Rivesalte 

Crie enfin sur la Marne : « Halte! » 

Qu'un bon petit être joyeux 

Meure au coin de l'immense drame 

En disant : « Dites à ma femme 

Que je suis mort victorieux! » 

Espoirl espoir dans la lumière! 

Les yeux larges comme des lacs, 

Le veilleur est debout derrière 

Des architectures de sacs. 

La peau de mouton qui l'afiuble 

Dans l'ombre a l'air d'une chasuble. 

Le vent chante un long Requiem. 

Un blessé cherche de l'iode. 

Le Bois des Corbeaux crie : « Hérode ! » • 

Une étoile dit : « Bethléem 1 » 

Veille, veilleur! Un paysage 
T'a confié tout son destin. 
Mets un mouchoir sur le visage 
De l'officier mort ce matin. 
Veille! et songe, dans ta vigile, 



l'ordre du jour. 65 

Qu'avant d'expirer sur l'argile, 
11 a retrouvé, ce héros, 
L'accent du Jardin des Olives 
Pour dire à vos ombres pensives : 
» Allez et veillez aux créneaux! » 

Prête au vol, l'aile qui s'écarte, 

Derrière l'homme au képi d'or, 

La Victoire observe la carte; 

L'homme apprend que son tils est mort. 

La Déesse ferme son aile. 

« Pleure, moi j'attendrai, » dit-elle. 

— « Non, dit l'homme, je sais qu'on doit 
Vaincre d'abord, pleurer ensuite. 

— Eh bien, l'ennemi prend la fuite... 
Pleure 1 — Je n'en ai plus le droit! » 



...Et sur cette liste infinie 
11 n'est pas un de ces exploits 

— Emouvante monotonie! — ■ 
Qui ne revienne plusieurs fois! 
On imite l'exploit qu'on aime. 
Contagion qui gagne môme 
Le Noir fier d'éblouir le Blanc! 
Beaux plagiats dont on s'enivre! 

— Regardons les exploits se suivre. 
Et se suivre en se ressemblant! 

Comme de l'aulne sort le vergne. 
Comme du hêtre le fayard, 
D'Assas produit La Tour-d'Auvergne, 
Du Guesclin, sans cesse, Bayard! 
Multiplication farouche! 
Regardons drageonner la souche 
Et naître, en ces profonds terreaux 
Où chaque geste en sème d'autres, 
De l'apôtre un buisson d'apôtres. 
Du héros un bois de héros! * 

TOMK L. — 1919. 



6t) REVUE DES DEUX MONDES. 

Bon Dieu! quel sang! la forte sèvel 
Vieille race, tu te cabras l 

— Un gars de la campagne enlève 
La mitrailleuse entre ses bras 
Gomme il emportait une poule! 

— Pour pouvoir, tant que son sang coule, 
Crier sus aux fuyards lourdauds, 
L'officiel tombé sur la face 

Ordonne au caporal qui passe 
De le retourner sur le dos! 

La Mort souffle avec violence. 

Flocons d'ouate dans le ciel, , 

Flocons d'ouate à l'ambulance l 

Le brome est pestilentiel. 

Mais de peur qu'une note fausse 

N'échappe aux clairons que l'on hausse 

Sous d'efTroyables aquilons, 

Le chef de la Clique sonore, 

Pour battre la mesure encore. 

Monte à l'assaut à reculons 1 



Pas de cœur où ne s'abolisse 
Le plus antique diiïérend. 
Un prêtre en bonnet de police 
Veut s'élancer vers un mourant : 
Il tombe. Un rabbin le remplace, 
Voit le crucifix, le ramasse. 
Le porte à son frère chrétien. 
Et sur ce mourant qu'il assiste 
Tombe et meurt, merveilleux déiste. 
Pour un Dieu qui n'est pas le sien 1 

Chacun, sans galonnage aux vestes, 
Obscur sous un casque embué, 
Veut avoir, — quels verbes modestes! 
(c Participé, » « Contribué. » 
Allemagne, du Nord aux Alpes, 



l'ordre du jour. 67 

La France est dure que lu palpes 1 
Nos petits canons magistraux 
Ont allongé leur trajectoire, 
Kt l'on sonne une goutte à boire 
Qui n'est plus celle dog bistros 1 

Quand la charge sonne, on halète, 
Mais on fera ce qu'il faudra, 
Sobre, et n'ayant pour épauiette 
Qu'un seul petit rouleau de drap I 
La goutte à boire sera buel 
Et tandis que l'on « contribue » 
En soldat simple d'aujourd'hui, 
Et tandis que l'on « participe, <» 
C'est au nuage d'une pipe 
Que tout le panache est réduit I 

Plus de cheval noir qui se cabre 
Pour les Gcricault de demain ! 
Le plus sabreur jette son sabre 
Et s'en va la canne à la main. 
Canne à la main, pipe à la bouche, 
Ce héros sans geste nous louche 
Autant que Noy ou que Murât. 
Mais si la mitraille le tue. 
Comment fera-t-on sa statue ? 
Je suis tranquille : on la fera. 

— Grenadier, ta main?... — Elle tlambei 
Mais j'ai mis le feu. — Dur blessé, 

Ta jambe?... — Pas besoin de jambe 
Pour tirer du fond d'un fossé! 

— Est-ce toi, Fanfan-la-Tulipe, 

Qui pleures du sang comme Œdipe? 

— C'est bien moi. — Que veux-tu 1 ■ — Je veux 
Rendre compte à mon capitaine 

De ce que j'ai vu dans la plaine 
Lorsque j'avais encor des yeux! 



68 REVUE DES DEUX MONDES.: 

Gloire à ceux qui perdent la vue 
Pour sauver ce que nous voyons! 
Gloire aux âmes qui dans la rue 
Ont des béquilles pour rayons! 
Et puisqu'elles se sont crispe'es 
Sur de plus sublimes épées 
Que celles des combats humains, 
Avec d'humbles lèvres avides 
Allons, au bord des manches vides, 
Baiser les invisibles mains! 



Ah! que d'une voix métallique, 
Aux quatre coins de la Cité, 
Comme une prière publique 
L'Ordre du Jour soit récité! 
Mettons les noms en litanies. 
Sachons par cœur les agonies. 
Et croyons voir, du livre ouvert, 
S'envoler chaque paragraphe, 
Pour aller devenir agrafe 
Sur quelque ruban rouge et vert! 

Combien de ces Croix, réservées 
A des IVIorts pour la Nation, 
N'auront pas été soulevées 
Par une respiration! 
La Croix, faite pour la poitrine, 
Se sent mourir dans la vitrine, 
Et c'est comme un second trépas; 
J'ai toujours pensé que la mère 
Devrait porter la Croix de Guerre 
Quand le fils ne la porte pas. 

Oui, demandons que sur leur voile, 
Avec un déchirant orgueil, 
Les mères portent cette étoile, 
Tant qu'elles porteront le deuil, 
Pour qu'aux yeux de la foule émue 



l'ordre du jour. 69 

L'étoile de leur cœur venue 
Revienne à leur cœur douloureux, 
Pour que, de larmes arrosée, 
La Croix de Guerre soit posée 
Sur Sept Glaives au lieu de deux' 

Dieu! quelle aube nous verrons poindre 
A travers nos pleurs éblouis! 
Joignons les mains! Il faut les joindre 
Pour dire en pleurant : « Quel pays! » 
Et quel paysan que le nôtre, 
Qui, se faisant un cœur d'apôtre 
Par un effort de sa raison. 
Va, sous une nouvelle bure, 
Mettre son antique courbure 
Au service de l'Horizon! 



Pour que la capote fameuse 
Ne s'accroche pas au réseau, 
En sifflant l'air de Sambre-et- Meuse 
Il l'a retroussée en biseau. 
Au drap bleu de la République 
Il fait ce pli de forme oblique; 
Mais un jour, l'ouvrage accompli, 
Il laissera, comme d'une aile. 
Tomber sur la terre éternelle 
La paix qu'il porte dans ce pli! 

Quand le Bois Sabot sent la brise 

Succéder au vent de l'obus. 

Quand, sur les noirs chevaux de frise, 

On croit voir tomber Sirius, 

— Mais c'est l'astre d'une fusée, —. 

Ils sortent, et sur l'herbe usée 

Ils rôdent... Qu'ils sont beaux à voir! 

Casqués de ciel, bottés de bourbe, 

Le regard droit, la pipe courbe... 

Je les ai vus, un soir. Un soir, 



70 REVUE DES DEUX MODES. 

A l'heure où l'on cïomple les pertes, 
Ceux que l'on nomme les Poilus, 
Je les ai vus près de ce Perllies 
Que l'on appelle les Ilurlus. 
J'ai vu, sur les rondins sylvestres, 
S'asseoir ces Archanges terrestres, 
Habilles d'un azur terreux; 
Car leur symbole involontaire, 
C'est que, sous le gris de leur terre, 
Ils sont du bleu de tous les cicuxl 



La torpille non expîosée 
S'enfonçait au flanc du ravin, 
Et des Ombres, dans la rosée, 
Apportaient le pain et le vin; ' 

Le canon d'un bosquet sinistre 
Rayait de feu le ciel de bistre; 
Et là, sans l'avoir mérité, 
Près des, Croix que la pluie écorce, 
Je les ai vus. J'ai vu leur forc^, 
Leur gravité, leur vérité. 

Surla ronce qu'elle cisaille 
Avant d'aller mourir pour nous, 
J'ai vu celte sainte Bleusaille 
Devant qui l'on tombe à genoux! 
Bleusaille I mot gouailleur et triste! 
Mot qui sent le peuple et l'artiste I 
Qui contient Danton et Watteau, 
Le paysage et la colère. 
Tout le bleu du sang populaire 
Coulant pour le bleu du coteau! 

Et je me disais, dans cette ombre : 
Les voilà, ceux dont il est dit : 
« N'a pas cessé, malgré le nombre^.. 
N'a pas cessé d'être hardi... 
D'avoir du calme. . du courage. .« 



l'ordre du jour. 71 

N'a pas cessé, mnlgré son âge... 
N'a pas cessé, quoique blessé... 
N'a pas cessé, malgré la neige... » 
Ah! les voilà donc, me disais-je. 
Voilà ceux qui « n'ont pae cessé! » 



Qu'ils sont beaux I La triple courroie 

Plaque à leur dos l'anneau luisant 

Qu'ils mettront un jour avec joie 

Aux naseaux du monstre pesant. 

« Héros! » dit mon regard. — « Nous sommes, j> 

Répond leur silence, « des hommes : 

C'est beaucoup moins, et c'est bien mieux! «> 

Ces hommes, comment les décrire? 

Ils ont dans leur barbe du rire. 

De la tristesse dans leurs yeux* 

Le rire dit : « Je m'habitue 
A me faire pour vous tuer. » 
Et l'œil triste ajoute : « Je tue 
Sans pouvoir m'y habituer. » 
Ah! cher homme de notre race, 
Qui n'a pas rêvé, loup vorace. 
De mettre un dur pays de loup 
Au-dessus de tout par la haine, 
Mais une douce France humaine. 
Par l'amour, au milieu de louti 

Lorsqu'il chante : « Auprès de ma blonde, 
Qu'il fait bon..., » il dit dans son cœur ; 
« Mais quand j'aurai sauvé le Monde, 
Auprès d'acné il fera meilleur! » 
— Quel est le vrai nom qui le nomme. 
Cher soldat bleuâtre? — u Bonhommel » 
Humanité... bonlé... j'entends! 
Héros du Linge ou des l^parges. 
Poilu, c'est pendant que tu charges. 
Mais Bonhomme, c'est tout le temps! 



72 REVUE DES DEUX MONDES. 

Et puisque celte guerre, en somme, 

N'est qu'un dernier duel fatal 

Du Bonhomme avec le Surhomme, 

De la Vie avec le Mêlai, 

Il faut, pour que la Paix ramène 

La respiration humaine, 

Que le Bonhomme de chez nous 

Abatte le Surhomme, et sente 

Craquer l'armure éblouissante 

Sous sa grosse semelle à clous 1 



Méphistophélès, dont le rire 

Perdit quelques dents à Verdun, 

Espère encor voir se détruire 

Tous les hommes à cause d'un; 

Nous, chantons déjà nos prodige^! 

Promontoire de Massiges, 

Lorelte, ô Buval profond. 

Chantons 1 Chantons, Puits de Galonné, 

L'Ode à la Seconde Colonne 

Que les Ordres du Joiir nous font! 

Sans cesse, comme une fumée 

Qui se changerait en airain, 

Les Ordres du Jour de l'Armée 

Montent du farouche terrain. 

Et le tournoyant édifice 

Qui s'exhale du sacrifice 

Où fondent nos soldats de fer 

S'accroît d'une volute neuve 

Chaque fois qu'un d'eux « a fait preuve, » 

Chaque fois qu'un d'eux « s'est offert I » 

Et toujours, toujours plus opaque 
Chaque fois qu'on se prodigua, 
Et plus haute après une attaque 
De Mangin ou de Passaga, 
La Colonne monte en volutes, 



l'ordre du jour. 73 

Grâce aux martyrs des sombres luttes 
Qui, dans la cuve des vallons, 
Ont jeté leur cœur à la fonte. 
Et, pour que la Colonne monte, 
Meurent pendant que nous parlons I 

Colonne toute morale. 

Noble pendant spirituel 

De cette Autre dont la spirale 

Porte un héros dans notre ciel 1 

« Quoi! » dit la Colonne de bronze, 

« Le souffle de Mil-huit-cent-onze 

N'était donc que le précurseur 

Des âmes de Dix-neuf-cent-seize? 

Seconde Colonne française, 

Tu vas plus haut que moi, ma sœuri 

Plus haut dans la pure atmosphère 1 

Car la Colonne va plus haut 

Qui ne s'arrête pas pour faire 

Un socle de son chapiteau! 

Plus haut dans l'azur même! Et comme 

Ce n'est pas, cette fois, un Homme 

Qu'aux étoiles tu veux mêler, 

Ce qu'au-dessus des clameurs fauves 

Tu portes, tu soutiens, tu sauves, 

C'est le Ciel, — qui faillit crouler! » 

Edmond Rostand. 



LES MERVEILLEUSES UEURES 

D'ALSACE ET DE LORRAINE 

LES JOURS DE GLOIRE 



LA PREMIÈRE ENTRÉE 

La nuit du 16 au 17 novembre fut d'une rare beauté. 
Il gelait : le ciel découvert semblait presque bleu; la lune 
inondait de sa lumière pâle les Vo>:ges, y laissant de grands 
trous d'ombre, mais faisant scintiller comme une immense 
masse de diamants les sapins givrés, les clairières argentées. 
Quelle plénitude de joie, tandis que ma voilure escaladait la 
montagne et redescendait vers la plaine alsacienne! 

Ce col sans doute est nôtre depuis quatre ans et plus : car 
c'est par Bussang que je gagne cette vallée de Saint-Amarin, 
dès les premiers jours de celte guerre occupée, et oîi, comme 
dans tout le Sundgau alors reconquis, j'ai vu en d'inoubliables 
jours régner une sorte d'âge d'or en plein âge de fer : c'était] 
ce « paradis tricolore » que peirjt Ilansi et où régnait alors 1< 
commandant Poulet. Mais sous le même ciel semé d'éloilesj 
par les chemins baignés de la même lumière pâle, à travers les 
sapinières argentées toutes pareilles, les escadrons, les batailj 
Ions, les batteries, en marche vers l'Alsace qui attendait, franj 
chissaient les Vosgos; dans le silence de cotte nuit magniOquej 

(1' Voyez la Revue du 45 février. 



LES MEUVEILLEUSES HEURES D ALSACE ET DE LORRAINE. i 3 

je croyais les entendre s'acheminant vers les petites villes où, 
dans le décor si familier que j'évoquais facilement, nos soldats 
allaient entrer le lendemain sous le soleil d'une radieuse jour- 
née et au milieu du délire des Alsaciens libérés : Dagsbourg 
en direction de Wasselone, Sc.hirmecken direction deMolislieim, 
Saales en diiet'-lion de Schlcstadt, Suinte-Marie en direction 
de Ribeauvillé, Munster en direction de Colmar. Ne jouissant 
pas du don d'ubiquilé, — quel regret aujourd'hui! — je rejoi- 
gnais, au delà de Saint-Amarin, à liilsclnviller, le grand chef 
qui demain entrerait à Mulhouse à la tète de ses troupes. 

Le général llirsrhauer est un Mulhousien. Et voilà encore 
qui donne l'impression que, dans cette merveilleuse chronique 
de la rentrée en Alsace-Lorraine, tout est à souhait : sur dix 
généraux d'armée, — exactement, — on a pu trouver un 
Mulhousien pour entrer à Mulhouse, Ilirschauer, un Messin 
pour entrer à Metz, Mangin ; le gouverneur de Strasboui^ 
sera un Alsacien, le gouverneur de Metz, un Lorrain; Je com- 
mandant du corps d'armée qui, le premier, entrera à Stras- 
bourg, Vandenbei g, sera de Phalsbourg; le haut chef qui viendra 
à Neuf-Brisach aborder le Rhin, Ilerr, sera de Neuf-Brisacfa. 
Songeons, au regard de ce fait, que l'Allemagne n'a jamais 
pu obtenir de l'Alsace qu'une poignée d'ofliciers et un seul 
officier général : Scheuch. 

Bref la France rentrant chez elle en Alsace, Hirschauer 
plus spécialement rentrait chez fui à Mulhouse. Ilirschauer! 
Hier il commandait l'armée de Verdun, bien digne par les ser- 
TÎces rendus de succéder, en cet historique quartier général de 
Souilly, à un Pélain, à un Nivelle et à un Guiliaumat, — série 
hors pair. Pétain est général en chef, Nivelle l'a été, Guiliaumat 
commandait naguère, lui aussi en chef, l'armée d'Orient, mais 
je crois bien que, ce soir du 16, leur successeur Ilirschauer 
n'échangerait point contre un commandement en chef la 
mission d'entrer le premier dans la première ville alsacienne 
recouvrée. 

« Mon général, à quelle heure entrez-vous? — A midi. — 
Puis-je vous précéder? — Iluml En principe, non. En fait, oui, 
si vous voulez. » Je sentais fort bien l'énormilé de la requête 
et, parlant, apprécie à son prix la valeur du privilège : il ne 
tient plus qu'à moi d'entrer, premier officier, dans celte pre- 
mière ville alsacienne. 



"7^ REVUE DES DEUX MONDES. ' 

Dès 8 heures du matin, le 17, je roule, avec le camarade 
G... pris à Thann, vers Mulhouse. Dans quelques jours, il 
paraîtra banal de dire à un chauffeur : « A Mulhouse ! » Ce 
matin-là le mot, au moment même où je le crie, retentit à nos 
propres oreilles comme les sons entendus dans un rêve : « A 
Mulhouse 1 » 

Cette ville où je vais pour la première fois trouver l'Alsace 
libre, c'est la dernière, on se le rappelle, que j'aie, en 1914, 
laissée derrière moi asservie, celle que je quittais en me 
disant : « Quand et comment les retrouverai-je ? » Je les vais 
retrouver après ces quatre ans et demi : je ne suis plus le confé- 
rencier en frac qu'on fête discrètement et qui cherche, dans la 
salle où un millier d'Alsaciens l'écoutent, à ne point faire de 
« gaffe, » de nature à faire dissoudre le Cercle des Annales. Là 
où je crois rêver, — toujours, — c'est de me voir sous cet 
habit bleu, le baudrier de cuir en sautoir et le revolver au 
flanc, traversant les lignes françaises et allemandes boule- 
versées, et, par tout ce pays haché de tranchées, courant vers la 
cité qui attend la France. Avril 1914, novembre 1918. Ne me 
dites point que quatre ans et demi se sont écoulés : non, un 
siècle ; tout est autre : les choses et les gens. Un souvenir 
encore pendant que je roule : un cimetière de Woëvre, le 
11 août 1914 ; je suis sergent de garde et tiens sous un œil 
sévère la route d'Etain ; un hussard, un beau hussard d'au- 
trefois, dolman bleu de ciel et pantalon garance, passe au 
galop, l'estafette classique, et il nous crie : « Mulhouse est 
prise ! » Le soleil en parut plus chaud, le ciel plus bleu. Mul- 
house prise deux fois, deux fois fut perdue en ces tragiques 
semaines d'août et parce que Mulhouse avait acclamé les sol- 
dats du général Pau, qui, hélas! ne purent y rester, nulle 
ville n'a peut-être été soumise à plus dure loi de la part du 
tyran revenu. Aujourd'hui Mulhouse, qui, en 1914, a salué le 
soldat français ivre de ce premier assaut donné et qui si folle- 
ment combattait, va contempler la grande armée victorieuse, 
sereine et solide, qui a reconquis l'Alsace dans les plaines de 
France. 

Les lignes allemandes abandonnées : de grands entonnoirs 
déjà recouverts d'herbe, la trace de nos obus de 1914 et de 1915; 
des boyaux, des tranchées vides de troupes, mais où gisent paquets 
de cartouches et bandes de mitrailleuses; des casques camou- 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 77 

ilés ; un canon de tranchée laissé là ; le long des routes, 
d'énormes masques de papier tressé, gris, triste et qui déjà 
pend en certains endroits; la roule un peu rompue, hâtive- 
ment refaite. Et soudain le premier village : Lutlerbach; des 
drapeaux aux chaumières, des bras levés, des chapeaux agités, 
des cris : « Vive les libérateurs I » Nous crions : « Vive l'Al- 
sace ! » Nous dépassons les carrioles où foisonnent les rubans 
tricolores. Tout ce monde court vers l«i ville où va se faire le 
miracle. Et soudain, par Dornach, nous entrons à Mulhouse. 
La voiture vient stopper devant l'Hôtel de Ville. 

C'est un émerveillement. Puis-je dire que chaque maison a 
son drapeau? Non.: la cité tout entière semble roulée dans 
un immense pavois tricolore; les rues paraissent, — tant les 
oriflammes couvrent les façades, — tendues de tricolore et, — 
tant les drapeaux saillent des fenêtres, — de tricolore pla- 
fonnées. De Dornach à l'Hôtel de Ville, une foule un peu 
éparse, incertaine, encore dans l'émoi du rêve incroyable : des 
chapeaux qui se lèvent sur notre passage, de larges sourires, 
(les yeux qu'on essuie; mais les cris hésitants., Nous mettons 
pied à terre et la foule reflue vers nous, mais avec une sorte 
de respect simplement souriant, presque muet; les officiers 
allemands ne les ont point habitués à la pensée qu'on peut 
aborder familièrement un monsieur à galons. Et puis nos uni- 
formes bleus peut-être déconcertent. Soudain un gamin se pré- 
cipite et, se jetant sur moi, baise le pan de ma vareuse ; un 
vieux à ruban vert et noir me dit : « Mon lieutenant, voulez- 
vous me permettre d'embrasser votre Légion d'honneur? » 
Nous avons les larmes aux yeux. Un gamin de huit ans por- 
tant dolman noir, pantalon garance et képi rouge vient nous 
offrir la main. Je le prends dans mes bras, le soulève au-des- 
sus de la foule. Alors c'est fini : les relations sont établies, un 
immense cri de Vive la France! et nous voici assaillis, des cris, 
des rires, des larmes, la débâcle de tous les sentiments doux 
et forts, l'écluse levée devant un torrent d'aniour. Ah ! la belle 
heure 1 l'heure merveilleuse I 

Mulhouse nous attendait dans la frénésie d'un amour que 
surexcitait la reconnaissance. Ayant déjà connu deux fois, en 
l'Jl4, les horreurs des combats, la cité était, par surcroît, depuis 
quatre ans, prise dans le front allemand. Et déjà son cœur bat- 
tait de gratitude parce que, — le mot me fut dit cent fois, — « les 



78 



HEVi E DES DELX MOM't: 



Français n'avaient point envoyé un obus sur la ville. » Dans les 
heures dernières cependant, elle s'était crue perdue. A tort, l'Al- 
lemand affirmait que les Français allaient attaquer surce front, 
et déjà ordre était donné d'évacuer la population; c'était, en 
attendant le combat destructeur qui peut-être ne laisserait sub- 
sisterque des ruines, la ville abandonnée, livrée à la soldatesque 
allemande. « Nous ne vous aurions même pas vas les rosser, » 
me disait un vétéran. 

Et soudain la ville sauvée, intacte en son opulence, avait 
vu sans combats le Boche s'éloigner, allait voir le Français 
arriver. Je ne résiste pas à produire ici la lettre d'un Mulhou- 
sien qu'on a bien voulu me communiquer : elle explique 
l'accueil que tout à l'heure la cité fera aux libérateurs; elle est 
du 16, veille de Ventrée : « Vous dire quels sentiments nous 
animent en ce moment est totalement impossible. On respire, 
on rit, on pleure, on se serre la main, on voudrait embrasser 
tout le monde, on est agité. En un mot, on vit, on revit. Et le 
cœurdéborde de reconnaissance, car, nous, surtout à Mulhouse. 
à dix kilomètres du front, pris souvent entre deux feux, nous 
vivons encore. A peine avait-on appris, vers quatre heures de 
l'après-midi, que l'armistice était signé que déjà, en ville, la 
feule parcourait les vues. E}i un clin (fœii, tout le monde arbora 
le drapeau tricolore (le 11 !). On criait : « Vive la France! On 
reparlait français. Quel réveil! Et tout cela au nez des Boches! 
Dans la soirée, plus un sergent de ville, plus un officier, mais 
dps cris de joie, une agitation sans pareille. Je ne vous parle 
pas des affiches, des caricatures, des étalages séditieux... Tout 
est aux trois couleurs. Qu'on vienne un peu voir maintenant 
s'il faut un plébiscite! Presque tous les soldats (allemands) 
arborent des cocardes françaises, on arrache de force les épau- 
lettes aux officiers, on se bouscule, on s'agite, on chante. 
Presque chaque famille avait son drapeau tout prêt et jamais 
la ville n'aura été aussi pavoisée que pour l'arrivée de nos 
chers pioupious. Les gens, faute de mieux, teignent des draps 
de lit, des taies d'oreillers, des housses, des nappes, tout ce qui 
est étoffe. On improvise des costumes d'Alsaciennes pour rece- 
voir nos amis. » C'est dans celte ville surchauffée que nous 
venions de mettre pied à terre, et l'on pense si cela alla vite ! 

A l'église, la messe finit ; à la sortie, nous sommes entourés : 
les grands papillons noirs à cocardes des femmes et l'accortè 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 79 

tenue d'Alsace, les uniformes des petits hommes repris aux 
vicWles panop/ies d'éirennes, les rubans tricolores à toutes les 
poitrines, les (lots tricolores k tous les chapeaux font de cette 
sortie de messe quelque chose de charmant, et pour nous, en 
cette toute première heure, de vraiment incroyable. Là, comme 
devant la mairie, un moment d'effarement dans la foule : 
« Mais ce sont des officiers français! » Déjà nous ne sommes 
plus les seuls : pendant la messe, une dizaine d'officiers de 
l'étaf-major Ilirschauer sont arrivés en ville. On nous inter- 
roge : « A quelle heure arrive le général? — A midi! » et 
j'ajoute : « Heure française! » — « C'est vrai, s'écrie un 
papillon, l'air fort animé, c'est vrai aussi, on a oublié l'horloge 
(et la jeune fille montre le clocher), c'est honteux d'avoir cette 
sale heure de Berlin! » Encore une joie : avoir d'un mot fait 
changer « la sale heure de Berlin; » le cadran qui marquait 
dix heures ne va plus en marquer que neuf et, dans son exal- 
tation, un ^u\.YQ papillon znQ : « On aura été Français une 
heure plus tôt! » 

Sur la place de riTôtel-de-Villc, la foule grossissait : sur le 
perron, quelques officiers s'entretenaient avec les conseillers; 
nous entrons dans le vestibule ; deux prêtres y pénètrent 
comme portés par des ailes, la figure extasiée; on s'embrasse. 
L'un d'eux est le curé de Saint-Joseph, l'historien de Winterer, 
l'abbé Cetty, qui tout à l'heure va tomber mort, succombant à la 
joie qui en eiïct rayonne, dans l'expression exacte du mot, de 
tout son être. Us sont d'ailleurs tous deux dans un tel état que 
déjà tout dépasse mon attente. 

« Allons au-devant du général î » Il entrait par Dornach à la 
tête de la 168^ division (général Manivielle), ou plutôt quelques- 
unes de ses troupes : un escadron de cavalerie, une compagnie 
du génie, le 344« de lignej des batteries. 

Il était, cet Alsacien, à cette heure, un privilégié parmi 
les privilégiés. Le premier de tous ses frères d'armes de la 
grande guerre, il faisait rentrer la France en Alsace. Il faut 
se le figurer, ce général Ilirschauer, droit sur son cheval, 
figure de l'Est, forte carrure, puissante tête, et dans la face aux 
larges méplats où la forte moustache met une note énergique 
de plus, le regard fin, pénétrant, facilement railleur; mais 
émerveillé, stupéfait en dépit de son attente, manifestement 
bouleyersé, il cheminait déjà sur les fleurs semant le sol. 



80 



REVUE DES DEUX MONDES. 



digne, grave, pâle, dans la tenue maintenant insolite des 
généraux d'avant-guerre : le dolman noir et la culotte rouge. 
Car Mulhouse s'étant parée pour lui, il s'était paré pour elle, et 
sachant que la ville attendait « les pantalons rouges, » voulait 
qu'elle en vît au moins un. Près de lui, tout en bleu pâle au 
contraire, tenue de campagne, droit, mince, élégant, le général 
de Mitry, commandant l'armée des Vosges, dont le sourire fai- 
sait tourner la tête à plus d'une accorte Alsacienne. Derrière 
eux l'Etat-Major suivait, dominant une mer démontée. 

J'eusse dû m'attend re à tout. Et cependant je restais autant 
qu'un autre effaré, et d'ailleurs transporté. Dès le faubourg 
où s'était portée la foule, l'ovation prenait telles proportions 
qu'elle dépassait l'attente même de ceux qui s'y livraient. 
Après le faubourg, elle s'enflait encore, devenait surhumaine. 
Rien de ce que j'allais voir par la suite, — et Dieu sait... — 
ne devait effacer cette impression d'ivresse que me donnait 
le délire de cette première captive dont les fers tombaient 
devant nous. Acclamations formidables, baisers des deux mains 
envoyés, les yeux en larmes, le rire aux lèvres, les fronts illu- 
minés, — littéralement illuminés, — par la joie, un courant 
entre les âmes, des eflluves grisants, tout pour la satisfaction 
de l'œil et du cœur, bientôt les embrassades, des bouquets 
présentés, et, des fenêtres, une telle pluie de fleurs que c'est 
miracle en cette mauvaise saison. Ce restera pour moi la 
caractéristique de l'entrée à Mulhouse : les fleurs, les milliers 
de chrysanthèmes blancs, roses, de marguerites d'automne 
rouges, mauves, blanches, pétales légers et satinés qui volent 
comme les cœurs et bientôt s'étalent oîi sont les cœurs : sur 
la poitrine des braves. C'était, après la rue du Sauvage, beau 
spectacle que ce cortège tout fleuri, sous ce ciel éclatant, azur 
vif et soleil d'or, et la voûte des drapeaux frissonnants, entre 
les murs amoureusement tendus, dans la pluie continue des 
baisers et des fleurs, les cris, les chants, les Marseillaises cou- 
pées par les cris, les cris mal étouffés par les Marseillaises, et 
cette acclamation unique, grondante, presque terrible d'amour : 
« Vive! vive! vive! vive la France! Vive, vive, vive! » Ah! elle 
vivra, soyez-en sûrs. Alsaciens, mes frères, elle vivra de longs 
siècles, car une nation ne meurt pas quand elle a pu vivre un 
demi-siècle, à ce point aimée, dans les cœurs qui lui avaient 
été arrachés. 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 81 

« Vive 1 vive ! vive la France 1 » On ne se blasait point. En 
vain nos troupes essaient-elles de garder quelque impassibilité. 
Dans les rangs peu à peu les yeux se mouillent, les bouches 
sourient. Plus un fusil bientôt qui n'ait son bouquet, pas un 
sabre dont la garde n'ait sa gerbe, pas une poitrine sans 
quelques fleurs; certaines en sont cuirassées. Parles rues larges 
de la grande cité, le général Hirschauer continuait à s'avancer, 
saluant avec une gravité émue, les yeux parfois brillants de 
larmes. Au vol, j'entendais : « Quel beau général! Ça, c'est un 
vrai chef français! Tu as vu comme il a souri en passant! — 
Et l'autre, le bleu, qui est-ce ? — Qu'est-ce que ça fait? C'est des 
Français. » 

Vous avez raison, Lisel, Suzel ou Katel, vous avez raison! 
Qu'Hirschauer et Mitry aient bravement combattu, que la France 
connaisse leurs noms et sache leurs exploits, peu importe 
ici : avec eux, c'est la France qui entre et qu'on fête ! « C'est 
des Français. » 

Le général a arrêté son cheval : les vétérans, vieilles bar- 
biches d'autrefois et moustaches blanches, l'essaim des Alsa- 
ciennes à papillon, — des milliers, — les tout jeunes gens des 
sociétés sportives, le conseil municipal aux écharpes tricolores, 
se massent autour de lui : le défilé commence. 

Ah! quel défilé! A Melz, à Strasbourg, à Golmàr, quand les 
très grands chefs entreront, du 19 au 25, on aura eu le temps 
de se préparer, les troupes auront parfois rafraîchi la tenue, 
raccommodé les capotes, fourbi les casques. Mais ces hommes 
qui défilent ici, à peine sortent-ils des combats et ils ont fait 
de rudes marches pour gagner l'Alsace. Ils sont hâves, la figure 
fatiguée des dernières luttes et ces capotes, usées, lavées par les 
pluies, rongées par les boues, évoquent ces autres grands 
soldats d'une autre grande époque qu'a chantés Béranger : 

Ces habits bleus par la victoire usés... 

Oui, cesihien le Poilu : le casque encore bossue, les habits 
élimés, un régiment réduit à quelques compagnies, une com- 
pagnie de soixante hommes, le corps sortant de la fournaise 
d'hier comme le drapeau qui le domine, — déchiqueté et pâli, — 
d'autant plus superbe, d'autant plus acclamé. Et sur tous ces 
habits bleus, des fleurs, des fleurs, des fleurs ! Le Généra! qui 
regarde passer ces braves, émerge des fleurs. Soudain une petite 

TOME L. — 1919. 6 



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REVUE DES DEUX MONDES. 



Alsacienne, rompant les barrières, — qui leur peut résister? 
— en .apporte un nouveau tribut. Il faut voir le mâle soldat 
se pencher, empoigner la jolie petite sous les bras, la hisser sur 
sa selle d'où l'enfant ri garde, dix bonnes minutes, passer 
les poilus, et les cris de joie de la foule. Ce fut un moment 
unique, le geste résumait la journée : la France reprenait 
l'Alsace. Est-ce, en cette minute, le grand soldat ou la petite 
fille que, du sabre haut levé, puis largement abaissé, cet offi- 
cier qui passe salue, droit sur sa solle et la figure en feu? 

Longtemps on parlera d'ilirschauer à Mulhouse : soldat 
magnifique qui entra, si beau de dignité sans raideur, compri- 
mant ses larmes parce qu'il était « le chef, » et cheminant, 
redressé par son émotion môme, dans les cfiluves d'amour Par 
surcroit, il se fil tribun quand, de l'estrade où l'adjoint au 
maire venait de le saluer au nom de la vieille république de 
Mulhouse, il eut l'heureuse pensée de répondre non aux 
notables de l'eslrade, mais à la foule entière se pressant sur la 
place. Sa forle voix portait, jusqu'aux extrémités de ce Forum 
alsacien, de fortes paroles fortement pensées. 

Qui dira la soirée de Mulhouse? Le volcan s'est ouvert; la 
lave qui a jailli par une bouche unique, maintenant se répand 
dans la cilé. Les soldats qui se « disloquent » sont assaillis, 
embrassés, portés. Les citoyens s'embrassent entre eux. Ce 17 
au soir, y a-t-il de par le monde un seul lieu où règne plus 
de joie? « Vous ne pouvez imaginer, écrit le lendemain une 
Alsacienne, ce qu'a élé l'entrée h Mulhouse, de vos admirables 
soldats; on les couvrait de fleurs, on les embrassait; les enfants 
s'accrochaient à eux, ne voulant plus les quiltcr. Cette victoire 
si complète enchante l'àme, le bonheur guérit tous les maux. » 

La nuit enveloppait la cité lorsque je la quittai. De toutes 
les visions qu'elle m'avait données, j'en gardais une très pré- 
sente : pendant ce défilé, un brave homme, près de moi, saisi 
par l'extase, ouvrait les bras, à chaque compagnie qui devant 
lui passait, et, sans souci du beau chapeau de soie qui roulait 
dans la poussière, il répétait avec un sourire d'illuminé sur sa 
face congestionnée : « Voilà les Poilus! Oh! les Poilus! » Jamais 
le culte h nos héros anonymes ne m'avait paru revêtir forme si 
parfaite d'admiration. 

Dans la banlieue de Mulhouse, je rencontrai de grands four- 
gons qui montaient vers la ville : c'était le « ravitaillement. «La 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 83 

France, qui apportait la Liberté, apportait aussi la pure farine 
blanche. Le règne du pain noir finissait et cela aussi faisait 
image. 

Entre Mulhouse et Thann, soudain la nuit s'éclaira de 
grandes lueurs : les gamins mettaient le feu aux masques de 
papier tressé, sèches par trois anftées d'usnge et qui, tout le 
long des routes, flambaient magnifiquement. C'était le bouquet 
du feu d'artifice : Mulhouse apparaissait au loin comme enve- 
loppée d'une auréole de feu. 

LA DESCENTE DES VOSGES 

Au moment où, dans un délire de joie, Mulhouse accueillait 
Hirschauer, nos troupes, sous un gai soleil, descendaient des 
Vosges vers l'Alsace par les roules en lacets. On les vit entrer 
au commencement de l'après-midi à Dagsbourg, Schirmeck, 
Saales, Sainte-Marie-aux-Mines, Munster; déjà quelques 
éléments avancés se montraient aux portes de Schlesladt. 
Le 18, les Français franchissaient le col de Saveinc ; les 
avant-gardes s'installaient à VVasselone, et le général Messimy 
faisait à Colmar une entrée que, j'y reviendrai, l'émotion 
publique transformait en triomphe. Cependant, toutes les char- 
mantes petites villes alsaciennes de 'la région : Marmoutiers, 
Wasselone, Mohheim, Obernai, Darr, Hibcauvillé, et jusqu'aux 
plus petits villages, faisaient Icte à nos troupes. 

En ces deux premiers jours, ce fut dans les Vosges alsa- 
ciennesun bruissement d'armes, — et un bruissement de baisers. 
J'ai dit quelle était la tension des esprits et des cœurs en cette 
vigile du 16 où, le cœur battant, la région attendait les libé- 
rateurs. Pas de partie de l'Alsace restée plus ardemment fran- 
çaise; les habitants de Schirmeck ou de Sainte-Mnrie, tout 
voisins de Saint-Dié, sont des petits-fils de Lorrains, mais à 
Ribeauvillé ou à Saverne les Alsaciens ne sont pas des Français 
moins chauds. Durant de longues années de servitude, le voisi- 
nage de la France les a en quelque sorte tous étayés. « Le petit 
joue au soldat, » me disait, en IDUO, un hôtelier de Sainte-Marie, 
tandis que le gamin défilait seul, pour son plaisir, un clairon 
aux lèvres, devant un général imaginaire. « Il a donc vu des 
soldats! Vous n'avez cependant pas de garnison? — Pensez-vous, 
monsieur, se récriait le père, pensez- vous ou'il irait imiter 



84 



REVUE DES DEUX MONDES. 



des soldats allemands? Non, mais je le mène, tous les 14 juillet, 
à Saint-Dié, où il voit défiler les chasseurs. Fritz, ajoutait-il, 
montre à ce monsieur comme tu sais la Sidi-Brahim. » Il 
disait : Siti Prahirn, mais ce n'en était que plus à mon gré. 
Depuis cinq ans, on n'allait plus aux 14 juillet de Saint-Dié. 
On n'irait plus maintenant : le 14 juillet se ferait, en 1919, 
en 1920, longtemps, toujours, chez soi et on n'aurait plus à 
passer la frontière, sous l'œil irrité du gendarme prussien, 
pour aller voir défiler les chasseurs à pied. 

Des récits, des lettres et de rapides visions m'ont permis de 
vivre l'émoi de ces heures. La route débouche presque du col 
vers la petite ville : la route rose des Vosges qui semble une 
écharpe tendre jetée à travers la sombre forêt de sapins; c'est 
parla qu'iVs vont arriver. Depuis la veille, tous les drapeaux sont 
aux fenêtres, les sapins plantés le long de la grand'rue reliés 
parles guirlandes tricolores; ces demoiselles ont préparé leurs 
costumes,— vieux ou neufs, complets ou incomplets, transmis 
depuis des générations, ou improvisés avec les doublures des 
rideaux; — les vétérans ont une belle chemise blanche bien 
empesée, se sont fait repasser une cravate blanche, ont essayij 
de donner un lustre nouveau à \qut gibus et leur redingote porte 
à la boutonnière un ample nœud vert et noir de 1870; le maire 
bon Alsacien, a retrouvé la « sous-ventrière » tricolore. On 
n'a pas partout les fleurs de Mulhouse; on en a fabriqué d'arti- 
ficielles, en étamine, en soie, en papier, des bouquets tricolores. 
On fait fête à M. le Curé qu'on revoit en soutane. On fait fête 
à M. X..., à M. Y..., enlevés par les Boches, mis en forteresse 
et rentrés de la veille, comme M. Simonin de Schirmeck à qui 
ses quatre ans et plus de prison et d'exil font une auréole. 
Tout le monde est sous les armes : « Est-ce pour aujourd'hui? 
Fritz, va voir s'zVs viennent. » Fritz, qui a arboré un superbe 
costume de zouave d'avant 1870, cadeau qui fut fait à son 
père vers 1880, trotte aussitôt et disparait au tournant. On ne 
le reverra plus tout à l'heure qu'à la main d'un magnifique 
tambour-major. Mais déjà des gens accourent des hameaux 
de la montagne, criant : « Ils arrivent! ils arrivent 1 » Et voici 
les Hansi d'avant-guerre tenus pour fabuleux par les gens de 
peu de foi, ces rêves colorés qui enchantaient nos yeux et 
faisaient hausser les épaules aux sceptiques, aux pessimistes, 
il y a seulement six mois, oui, voici les visions de Hansi qui 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE EÏ JjE LORUAIINE. 85 

tout entières prennent corps. Les arcs de triomphe qui portent : 
<( Vivent les libéi'ateiirs ! Vivent les vainqueurs ! Salut à nos frères! 
Salut aux lier os de la Liberté l Vive l'Armée française! Vive la 
France! » se dressent à l'entrée des cile's. La foule impatiente 
se porte bien au delà. Et voici qu'au dernier tournant de la 
route rose, on voit déboucher unô fanfare : les clairons sonnent, 
les tambours roulent, les cuivres éclatent : Marche de Sambre- 
et-Meuse, Sidi-Brahim, ou simplement Casquette du père 
Bugeaud,\di plus aimée peut-être. Ah! cette minute! longtemps, 
de génération en' génération, on s'en transmettra le souvenir. 

Qu'importe la troupe, qu'importe l'arme ou le numéro, 
qu'importe que ce soit une division précédée d'un général aux 
feuilles de chêne ou un bataillon ayant à sa tête un jeune 
commandant? Comme on disait à Mulhouse : « Qu'est-ce que 
ça fait? C'est les Français! » Le chef, à cheval, jeune ou vieux, 
s'avance raidi par l'émotion même, droit sur son cheval, car il 
est l'homme qui, à cet instant, — tout comme demain à Metz 
le général en chef, — s'appelle, quel que soit son grade, tout 
simplement : la France. Devant lui, la musique joue l'hymne 
national ou la marche favorite du régiment. L'arc de triomphe 
se dresse. A Schirmeck, j'ai lu une inscription touchante : 
« Chers libérateurs, soyez les bienvenus! » Il y a des larmes de ten- 
dresse dans ce feuillage tressé. Le maire s'avance, son écharpe 
tricolore largement étalée, flanqué du curé, le rabat reconquis 
au vent; ou bien, dans certains villages, le clergé a revêtu ses 
ornements, et les bannières religieuses se mêlent aux oriflammes 
des sociétés civiles; car elles sont toutes là, des pompiers, réar- 
borant le haut casque datant de Louis-Philippe aux jeunes 
boys-scouts, de la fanfare municipale aux vétérans de 70. 

On ne respire plus : le maire, le curé haranguent avec les 
yeux brouillés de larmes; ils ne font que commenter le salut de 
l'arc de triomphe : « Chers libérateurs, soyez les bienvenus I » 
Parfois le notable qui harangue, maire, adjoint, curé ou 
simple particulier, est sorti des geôles allemandes depuis 
quarante-huit heures : on pense s'il se sent deux fois « libéré » 
par notre victoire et s'il a le droit de parler « des fers » que l'Alle- 
mand a mis aux mains de l'Alsace. Le soldat, du haut de son 
cheval, répond en quelques mots; alors, rougissantes, Liesel, 
Katel, Suzel s'avancent : c'est à qui donnera la première son 
bouquet. Qu'il soit vieux ou jeune, commandant de corps 



86 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'armée ou chef de bataillon, l'officier est remué de la mêm® 
émotion, car le général se sentant rajeuni au contact de ces jolis 
minois, le jeune commandant se reprocherait, en revanche, 
de n'être point quasi paternel; il y a dans les baisers donnés 
ou pris une galanterie de jeune chevalier avec un sentiment 
de bienveillante protection, naturel chez le « libérateur. » 
Défilé des troupes, — petites ou grandes, — acclamations; 
toujours cette stridente et inapaisable clameur : « Vive, vive, 
vive la France 1 » On les trouve « superbes, » nos poilus. Et 
« comme ils marchent légèrement 1 » Ce ne sont point ces 
balourds d'Allemands qui faisaient Irembler le sol sous leurs 
lourdes bottes. Celle perpétuelle comparaison achève d'exalter 
les cœurs : « Enfin, s'écrie naïvement un petit papillon, 
enfin! on va pouvoir aimer les soUfals! » Vin d'honneur à la 
mairie, discours encore, toasts : les vétérans embrassent le 
chef de guerre : « Quelles campagnes avez-vous faites? demande 
celui-ci. — Mexique, Armée des Vosges en 1870. — Tenez, mon 
général, en voici un qui a fait l'Italie. » Le vieux étale en elfet 
trois médailles. Encore ûes papillo7is : cette petite robe rouge 
brûle d'tMre embrassée, puisque la petite robe verte l'a été; le 
chef embrasse : « Vous êtes contente d'être Française? — Ohl 
monsieur le général I » Et une paire d'yeux brillent comme 
des escarboucles. « Vous avez commandé le soleil pour nous 
recevoir. — Oh! monsieur le général, il fait toujours beau (c'est 
le proverbe alsacien aimablement rappelé) quand les anges 
passent. » Nos hommes ne demandent qu'à jouer le rôle 
d'archanges, et môme d'archanges valseurs: et le soir, a()rès une 
retraite aux llambdaux, il y a bal ; on danse paitout : à la petite 
place enrubannée, à la salle de la mairie, dans les auberges 
papillons noirs ou chamarrés et vareuses bleu horizon; je sais 
un bourg où le curé, connu pour être à l'ordinaire « féroce » 
pour le bal, ses pompes et ses œuvres, s'en allait par la foule 
en frappant dans ses mains et criant, me rapporte-t-on : « Allez, 
jeunesses, allez, dansez, dansez! » — « C'est tout juste, si sa 
soutane troussée, notre bon curé n'esquissait pas un entre- 
chat, » me dit une bonne paroissienne. Et elle ajoute en 
baissant les yeux (c'est une personne mûre) : « Je dansais bien, 
moi. » 

On ne dormit point ces nuits-là. Les troupes parfois ne 
faisaient que passer, poussaient plus avant; mais d'autres 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSAGE ET DE LORRAINE. 87 

allaient venir : des chacals après des vitriers, des biffins après 
dos cuirs, dos tiircos après des arli/îots. Et comme l'ivresse 
s'augmentait de leur « gentillesse, » on voulait faire toujours 
mieux : « Dansez, dansez, jeunesses! » 

Parfois on va bien avant du bourg, — tant on est pressé de 
prendre contact, — au-devant de la troupe. « Ils viennent de 
Mulzig, » ont crié des personnes arrivant en carriole à 
Molsheim : vile la charmante petite ville, — vrai décor pour 
l'Opéra, avec ses places pittoresques et ses grosses portes 
gothiques, — est en émoi : un cortège se forme devant l'exquis 
hôtel de ville, court au-devant du kTi'^ de ligne : le capitaine 
qui commande l'avant-garde est porté en triomphe; le maire, 
M. Jehl, le reçoit à la mairie tout comme s'il s'agissait du maré- 
chal Foch. Le régiment entre. Quel beau bal, ce 18! Et le 20, 
on recommencera pour le général Desvoyes qui sera reçu ban- 
nières déployées par le maire et le •« reclour, » l'abbé JMelz, qui 
bénit le Dieu des armées et les armées de Dieu. Le cortège 
s'arrêtera au monument élevé aux soldats et, de l<à, h l'église; 
puis, — toujours, — bals partout. Lorsque j'arrivai quelques 
heures après, la ville continuait à danser : les musiques par- 
couraient les rues. Pavoisé, JMolsheim semblait l'heureuse 
invention d'un peintre de génie : ah ! le joli décor pour une fête 
pittoresque et le joli cadre à cette féerie I 

A Sainle-lMarie, — quecos barbares appelaient Marfàrsch, — 
les soldats n'en reviennent point de la fcle. « Hier, à la tombée 
de la nuit, note l'un d'eux, nous sommes entrés musique en tête 
et en grand tralala. Je ne puis décrire la réception qui nous a 
été faite parcelle population, qui a tant soulTerl de l'occupalion 
de ces barbares. Je n'ai jamais vu une ville aussi pavoisée. On 
se demandait commentées gens avaient pu confectionner tant 
de drapeaux tricolores de toutes les formes et tant de guirlandes. 
Inutile de te dire qne les poilus avaient plusieurs bouquets au 
bout du fusil et à la boutonnière. Ces gens-là nous sautaient au 
cou et si on leur donnait du pain, ils pleuraient toutes leurs 
larmes. » A Barr, musique de la ville, pompiers, les jeunes filles 
habillées en Alsaciennes nous attendaient. Le colonel a été 
obligé de descendre de cheval. Nous étions enlevés. Jamais je 
n'ai assisté à pareille fêle. Malgré que nous étions faligués, tu 
penses si on marchait. » Parfois, il n'est pas besoin d'atteindre 
une petite ville pour être « reçu. ^> « Nous avons été reçus K 



88 



REVUE DES DEUX MONDES. 



bras ouverts; depuis la frontière (col du Bonhomme) jusqu'à 
Kaisersberg, ce n'a été que fêtes. Tout le monde nous donnait 
des fleurs, du pinard, — et les demoiselles sautaient même au 
cou des poilus. » A la Poutroye; — qu'absurdement le Boche a 
baptisé Schnierlach, — on montre bien qu'on est des gens de 
la Poutroye et non de Schnierlach. « Là ce fut l'apothéose ; 
c'était magnifique: une décoration superbe, pleine de feuillages 
de sapins, de verdure, lampions et drapeaux français. Un arc 
de triomphe avec cette inscription : Porte de l'Alsace. Nous 
traversons la ville musique entête d'un pas allongé, malgré les 
35 kilomètres que nous , venions de faire depuis le matin. La 
foule était ivre de joie. » 

AAndlau.l'avant-veille occupé par des Hongrois (cette guerre 
a eu de ces surprises) et qui, la veille, avait vu passer des Alle- 
mands en déroute etcriant: « Les Français nous suivent de près, » 
il y avait eu douta : « Les Français passeraient-ils en ce petit 
endroit. ^> » Il en arriva tout un régiment : l'ivresse était telle 
que les jeunes filles dansaient devant les chevaux; des vieillards 
pleuraient : « On peut mourir! » Le soir il y eut bal. « J'ai 
dansé, me racontait une aimable vieille demoiselle. Gela ne 
m'était pas arrivé depuis bien trente ans. J'avais été invitée par 
un vieux capitaine qu'on appelait « le Papa » dans le régiment. Et 
les jeunes filles du pays me criaient: « Eh! quoi, mademoiselle, 
vous dansez! » et à mon cavalier les jeunes officiers disaient: 
« Gomment, le Papa, on danse! » Qui ne dansait pas ces soirs 
d'ivresse des 17, 18, 19 entre les Vosges et l'Ill? On dansait. 
Alsaciennes et poilus enlacés, dans la vallée de la Bruche comme 
dans celle de la Liepvrette, aux bords de la Fecht comme aux 
bords de la Zorn. Et déjà, le 18, nos soldats atteignaient le 
Rhin, à l'Est de Mulhouse, le 414^ ayant le privilège de venir, 
premiers soldats de France, s'arrêter au Nord d'Huningue 
devant le grand fleuve remis « en notre verre. » 

Cependant, le 19, le général Gérard, commandant la 
8® armée, faisait une entrée solennelle, — tout le pays de Sarre- 
bourg et Phalsbourg étant, nous le verrons, occupé de la veille, 
— à Saverne. L'hommage était bien dû à la ville d'où, en 1913, 
était parti le cri de révolte qui avait ému l'Europe. « Aux héros 
de la liberté, ceux qui ont souffert pour elle, criait un arc de 
triomphe, et, pour qu'on ne s'y trompât point : « Affaire de 
Saverne. Novembre 1913- Entrée des Français à Saverne. 



LES MERVEIILEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 8'.' 

Novembre 1918. » Aucune ville peut-être plus ornée : les rues 
transformées en avenues de sapins enrubannés, et, le soir, illumi- 
nées, — un gigantesque arbre de Noël dressé au seuil de l'Alsace. 
Le général français arrêta son cheval devant le palais princier 
des Rohan, celle caserne où le petit ober-lieutenant avait proféré 
l'outrage. — Et c'est là que défila la troupe de la Revanche. 

Ainsi, de Saverne, à Guebwiller, les Vosges ainsi que 
leurs contreforts étaient en deux jours redevenus français. 
Les morts de l'Hartmannswillerkopf et du Linge étaient vengés. 
La montagne de Sainte-Odile dressait sa masse sombre au- 
dessus de la plaine oii déjà bataillons, escadrons et batteries 
s'acheminaient vers Marckolsheim, Strasbourg et Haguenau. 
Sur le sommet du célèbre sanctuaire un drapeau tricolore flot- 
tait sur le ciel admirablement bleu, miraculeusement bleu pour 
ces jours de fin de novembre ; mais tout était miracle^ 

LA VIGILE DE METZ 

Le quartier général de Mangin, ce 18 au soir où j'étais de 
retour de Mulhouse par les Vosges en fête, offrait le plus. émou- 
vant aspect. On se préparait à entrer à Metz le lendemain, et 
tel était le caractère qu'on pressentait à cette entrée en cette 
ville religieuse et comme sacrée, tels étaient les sentiments 
qui, d'avance, se donnaient licence dans nos cœurs, que l'on 
s'y préparait comme à un sacrement, « Ne vous croyez-vous 
pas, disais-je à un ami rencontré là, ne vous croyez-vous pas 
à la veille de quelqu'une de ces fêtes de l'âme que nous avons 
connues, — un catholique dirait la veille d'une première com- 
munion? » 

Les nouvelles qui venaient des premiers villages, bourgs et 
cités de Lorraine occupés, nous faisaient en effet pressentir 
facilement l'esprit dans lequel la grande ville lorraine nous allait 
accueillir. A Jouy-aux-Arches, — banlieue de Metz, — le 140^ 
avait été, le 17, reçu avec une émotion profonde par un des 
incarcérés d'Ehrenbreistein, M. Jules Antoine; les soldats, 
abordés sur le mode sentimental par les petites Lorraines, en 
restaient pénétres : quelques jours après, un de ces soldats à 
qui l'on demandera « s'il veut bien donner la cocarde tricolore 
qu'il porte, » répondra avec émotion : « Je ne la donnerais pas 
pour un sac d'or : je la garde comme souvenir, car c'est d'une 



y^* REVUE DE§ DEUX MONDES 

petite Française de Jouy-aux-Arches. » De Luppy, où le général 
Caron va entrer, on écrira : « Pour un court moment, les 
battements du cœur sont suspendus. Sont-ce vraiment les 
Français? — Oui, oui, les voilai » A Chàtel-Saint-Germain, le 
maire et le curé ont pré.senlé au colonel, entre autres gens, 
« les parents en deuil à qui il a adressé de bien bonnes 
paroles » qui ont fait verser des larmes. A Ancy-sur-Moselle, 
entre Arnaviile et Metz, on avait produit un drapeau tricolore 
d'avant 1870 portant encore l'aigle impériale, et on l'avait 
processionnellement porté dans les bras du Sacré-Cœur. Partout 
le curé, qui souvent sortait de prison, avait été aux côtés du 
maire pour accueillir les chefs militaires. 

A Chàteau-Salins, la fête ollerle à l'admirable division du 
Maroc devait rester l'une des plus louchantes de toute la pro- 
vince. Le général Daugan avait dit à ses soldats : « Vos dra- 
peaux et vos fanions flotteront et salueront bien bas des Lor- 
rains qui depuis près de cinquante ans pleurent en silence sous 
l'oppression de leurs lourds vainqueurs et appellent de tout leur 
cœur la France chérie. » Le 17, à huit heures, la division, en 
marche depuis l'aube, avait vu soudain, dans la brume du 
matin, flotter des bannières qui venaient au-devant d'elle. Les 
soldats avaient été accueillis au milieu d'un tel frémissement, 
partant si évidemment du plus profond de l'être que, disait-on, 
le soldat sans peur qu'est Daugan, n'avait pu se défendre contre 
les larmes. La Légion étrangère, ayant à sa tète le colonel Rollet, 
ayant défilé superbement, les noiables, s'avançant en une atti- 
tude religieuse, avaient demandé au général la permission 
d'embrasser ce drapeau qui, depuis 1914, avait été de toutes 
les grandes batailles. 

A Morhange, un offlcier (qui m'a communiqué ses notes) 
arrivant le 17, le premier, avec quelques camarades, pro- 
duit une sensation telle que lui-même en reste le cœur étreint : 
conduits chez le maire comme des envoyés du ciel, nos offi- 
ciers marchent « entourés de gens qui rient, qui pleurent, 
qui louchent leurs vêtements comme des reliques; » chez le 
maire, on boit à la France, on chante la Marseillaise, « une 
Marseillaise coupée de sanglots, plus sublime que toutes celles 
entendues jusqu'ici; les larmes coulent, de ces larmes qui ne 
sortent pas seulement des yiMix, mais qui débordent du cœur 
brisé de joie. » Un vieux combattant de 70, parmi les gens qui 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 91 

affluent, dit d'une voix grave : « J'avais demandé à Dieu de ne 
pas me prendre avant ce jour : voilà quarante-huit ans que 
je l'attends. » L'adjoint revient avec la vieille écharpe tricolore 
de son père, maire en 1870. Le curé-doyen accourt, ayant, — fait 
sans précédent, — abandonné les vêpres à son vicaire : il veut 
que les ofliciers fassent à son presbytère l'honneur d'une visite; 
un peu plus, il admettrait qu'en y entrant ils vont sanctifier 
l'église. Un soldat, qui a été d'une des entrées de Lorraine, 
écrit : « Après la présentation du drapeau, toutes les femmes 
présentes sont venus l'embrasser. C'était émotionnant. » On 
allait voir, à Sainl-Avold, la musique militaire accompa- 
gner les vêpres chantées par l'aumônier de la division, évêque 
de Gap, Mgr de Llobet, car si en Alsace des curés excitent les 
jeunes ouailles à la danse « pour la France, » en Lorraine, 
des curés donnent aux entrées le caractère que pouvaient 
donner à celles des Croisés en Terre Sainte les moines délivrés 
du joug des Infidèles. A Sarrebourg, la messe du lieqidem sera 
chantée par la maîtrise du corps d'armée; à Thionville, on 
sera reçu par le vénérable abbé Wagner, déporté pour avoir 
refusé de faire un sermon aux prières publiques ordonnées 
par l'évoque pour le triomphe de rAllcmagne. Réellement, 
dans ces journées de novembre, régnait en Lorraine une 
atmosphère prodigieuse. Les Tancrède ou les Rodrigue, ayant 
terrassé le Maure, devaient être ainsi reçus au seuil des 
sanctuaires délivrés. 

On savait, d'autre part, qu'à Metz même courait une émo~ 
tion intense. Le 17 au matin, le Conseil municipal réuni au 
sein d'une nombreuse assistance avait entendu M. lung, député 
à l'ancien Landtag, qui, arrivant de Strasbourg, avait donné 
la note. En celte ville de Metz où le baron de Gemingen conti- 
nuait, au nom de l'empereur d'Allemagne, ses fonctions pré- 
fectorales, M. lung put s'écrier en pleine mairie qu'il fallait 
faire aux soldats de France « une entrée digne de notre mère 
patrie la France. » M. Guenser, élu président, fit éclater la 
joie d'un vieux cœur français longtemps oppressé. « Réjouis- 
sons-nous de cette réunion où, pour la première fois, il nous 
est permis de nous servir de notre langue maternelle et de 
nous entretenir fraternellement. Ouvrons cette séance en 
criant : Vive la France I Vive l'armée française 1 » Dos accla- 
mations lui répondirent. 11 reprit : « Mesdames, messieurs, 



92 



REVUE DES DEUX MONDES. 



levez-vous en souvenir de ceux qui sont morts pour nous 
libérer. Ce souvenir sera éternel. A eux nos prières! » Et, 
suivant la teneur du procès-verbal, l'assemblée « se leva dans 
un silence religieux. » 

C'était là ce qu'on appelle souvent la « froide Lorraine. » 
« On nous juge, a écrit Barrés, sur la discrétion de notre 
cœur, ))Et ailleurs : « Ces gens de Metz sont de vieux civilisés, 
modérés, nuancés, jaloux de cacher leurs puissances d'enthou- 
siasme. » Ils ne les cachaient plus, mais elles se traduisaient 
suivant le mode grave et je dirai pieux. « Lorsque les Juifs, 
au retour de Babylone, virent poindre à l'horizon les hauteurs 
de Sion, écrira le Messin pour expliquer aux Français le caractère 
de la réception, ils éclatèrent en sanglots et s'agenouillèrent.i 
Nous aussi nous avons voulu fléchir le genou devant les soldats 
de France. Ne pouvant le faire, nous pleurons. » Dans la tour 
de la cathédrale, le « grand moûtier de Lorraine, » la Mute 
dont l'airain porte : « J'annonce la Justice, » frémissait : 
jamais pareille occasion ne lui serait offerte, pareille fête servie. 
Les officiers, qui le 17, le 18, vinrent à Metz s'entendre avec 
la municipalité, virent qu'après le drapeau impérial et féodal 
d'Allemagne, le drapeau rouge avait été abattu. Mais dans la 
cathédrale, des gens agenouillés ornaient de fleurs le tom- 
beau de Mgr Dupont des Loges ; des prières d'actions de grâces 
montaient vers les ogives de l'admirable nef comme un encens. 
Et soudain, — fait incroyable en cette ville « discrète, » 
il sembla que les pavés se soulevaient; c'était le 18 au soir; 
les trois Hohenzollern de bronze, Guillaume P^ Frédéric III 
et le « vainqueur de Metz, » le prince Frédéric-Charles qui, 
de leur lourd poids opprimaient encore le sol, — et les cœurs, 
— roulèrent en bas de leurs piédestaux. La « discrète » ville 
mettait en pratique le « Deposuit potentes de sede » et aidait 
Dieu à « déposer les puissants. » Le Guillaume II qui, au 
fronton de la cathédrale, en vain se dissimulait sous le man^ 
teau du prophète Daniel, était enchaîné et cloué comme au 
pilori, sous la pancarte désormais célèbre : « Sic transit gloria 
mundi. » 

Au quartier général de ChampigneuUe, on était pénétré 
d'une sorte de respect : chacun avait conscience de la valeur 
du geste qui s'allait faire; on se rappelait cette journée du 
20 octobre 1870, où le maréchal Bazaine livrait la ville, où les 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLS ACE ET DE LORRAINE. 93 

régiments signant des protestations et criant qu'ils se voulaient 
battre, des bandes d'ouvriers et de bourgeois parcourant les 
rues avec des drapeaux, protestant aussi contre l'infamie, 
tandis que, sonnant le tocsin, la Mute appelait à l'aide, — dans 
le vide. Déjà Frédéric-Charles enserrait la cité. Bazaine faisait 
afficher, ce 20 octobre, la proclamation où il annonçait à l'armée 
du Rhin que tout était fini. Or, le 18 novembre 1918, je vis 
Mangin signer la proclamation qui restera célèbre : « Lorrains, 
mes chers compatriotes, enfin l'heure a sonné de la délivrance 
que vous attendiez depuis quarante-sept ans avec une fidélité 
qui a fait l'admiration du monde... La France dont vous avez 
été la rançon, ouvre largement ses bras à, tous ses enfants 
retrouvés; ceux qu'elle aime le mieux sont ceux qui ont le plus 
souffert. M Le soir, l'affiche était placardée sur les murs de 
Metz, couvrant celles de la Kommandantur impériale, comme 
elles du Conseil de la Révolution. L'ombre enveloppa, ce soir 
du 18, une ville où, — en attendant la visite de Pétain à la 
cathédrale, s'élevaient de mille foyers les Te Deum, les Magni- 
ficat et les Nwîc diynittis, — tandis qu'autour des bronzes ren- 
versés se répétait le philosophique et narquois Sic transit 
gloria mundi. 

LE SACREMENT 

« Jamais, écrivait l'auteur de Colette Baitdoche, je ne passe 
le seuil de cette ville désaffectée sans qu'elle me ramène au 
sentiment de nos destinées interrompues. » Nos destinées fran- 
çaises se renouaient de toutes parts magnifiquement, Metz allait 
voir entrer en ses vieux murs, — ce mardi 19 novembre 1918, 
— un maréchal de France. Fabort, maréchal de Richelieu, Ney, 
maréchal de Napoléon, recevraient l'hommage du maréchal 
Pétain, en attendant celui du maréchal Foch. 

C'est grosse émotion pour un pèlerin du Metz de 1905, que 
d'apercevoir dans la brume bleue du matin, au centre du cirque 
des collines au sommet desquelles les forts, rendus par la capi- 
tulation allemande, sont en nos mains, la ville délivrée et le 
magnifique vaisseau de sa cathédrale sur lequel flotte notre 
drapeau. Alors « le pauvre Lélian, » cet étrange Verlaine, que 
j'ai jadis vu au Quartier Latin, me revient k l'esprit et son 
prophétique Metz : 



94 



REVUE DES DEUX MONDES. 



Patiente, ma belle ville. 

Nous serons mille contre mille 

Non plus un contre cent, bienlôtl 

A l'ombre, où maint éclair se croise, 

De Ney, dès lors âpre et narquoise, 

Forçant la Porte Serpenoise 

Nous ne dirons plus : ils sont trop. 

Nous chasserons l'atroce engeance, 
Et ce sera notre vengeance 
De voir jusqu'aux petits enfants 
Dont ils voulaient, — bêtise infâme! 
Nous prendre la chair avec l'âme, 
Sourire, alors que l'on acclame 
Nos drapeaux enfin triomphants... 



Mute, joins à la générale 
Ton tocsin, rumeur sépulcrale, 
Prophétise à ces lourds bandits 
Leur déroute absolue, entière 
Bien au delà de leur frontière, 
Que suivra la volée altière 
Des Te Deum enfin redits. 



Tout y est : nous avons enfin été mille contre mille; Ney se 
dresse tandis que Mangin va passer la porte Serpenoise que de 
loin il « forçait » dans les héroïques journées de cet é(é; les 
enfants dont u ils«voulaient, — bêtise infâme, — nous prendre 
la chair avec l'àme » nous sourient à noire entrée et vont 
acclamer « nos drapeaux triomphants. «Attendons une heure, 
et la Mute va porter ses sons au loin, poursuivant dans « leur 
déroute absolue, entière, bien au delà de leur frontière, » 
l'oppresseur déconfit par nos nouveaux Fabert et nos nouveaux 
Ney. Tout à l'heure s'élèveront au sou de l'orgue, dans les églises 
de Metz, « les Te Dcum enfin redits. » 

Verlaine sans doute avait soulevé la dérision de ces « pédants 
incultes » dont une autre strophe fiétrit la lourde tyrannie.) 
Pour avoir intitulé, en un petit livre sur la Lorraine, le cha- 
pitre consacré à Molz : « La captive lorraine, » je me vis, moi 
qui n'étais pas Verlaine, en butte, en l'espèce de ce petit volume, 
à la proscription,. Aujourd'hui, la « captive lorraine » est libre 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'ALSACE ET DE LORRAINE- *J5 

et je viens, comme nous y incitait jadis Barrés, « baiser ses fers 
brisés. » Je connais peu d'heures où j'aie plus vivement senti la 
joie de vivre et de vivre Français, Et pour que ma joie soit 
complète, voici que, sur le seuil même de Metz, un peu en avant 
de la barrière, le meilleur des Lorrains me tend les bras en 
souriant : le général de Maud'huy, que j'embrasse les larmes 
aux yeux. Car le nouveau gouverneur, ce Messin enragé, 
attend impatiemment Pétaia avant d'entrer dans sa ville. Et 
tout à l'heure, j'aurai cette autre joie de voir, dans Metz déli- 
vrée, Maurice Barrés au milieu d'une jolie foule de petites 
« Colette. » 

Les faubourgs sont fort peu pavoises : il y a là une grosse 
population allemande : eùt-elle fait mine de pavoiser que les 
Messins, — tout comme l'ont fait les Mulhousiens, comme le 
feront les Strasbourgeois, — leur eussent fait rentrer leurs dra- 
peaux. Mais le vieux Metz offre un aspect magnifique et réchauf- 
fant. Les rues étroites de la cité française se prêtent à la déco- 
ration : rue aux Clercs comme rue Serpenoise, les bampes des 
drapeaux ne sont pas loin de se croiser au-dessus de nos têtes. 
C'est un foisonnement. Ce n'est point cependant l'impression 
que m'a laissée le Mulhouse de dimanche littéralement tendu 
de tricolore. Sauf cet îlot proprement lorrain entre l'Esplanade 
et la place d'armes, les drapeaux sont espacés; on mesure mieux 
encore que devant, à ce trait, que c'est bien un ilot en efTet peu 
à peu rongé par le flot des Barbares. Dans certaines rues lor- 
raines même, chaque maison a bien mis son drapeau, mais s'en 
contente; le Lorrain n'est pas homme à « se faire remarquer. » 
A quelqu'un qui lui reprochait sa rudesse, — « un vrai buisson 
d'épines, » — notre compatriote Jules Eerry répondait presque 
douloureusement : « Mes roses pousserit en dedans. » Les roses 
de Metz poussent en dedans, comme celles de ce Lorrain de 
marque. Cependant l'animation est joyeuse, mais on sent bien 
que le sentiment est en grandes nappes qui ne jailliront que 
par maintes échnppécs, — vives et courtes. Je ne m'attends pas 
à plus, mais je contemple avec édification celle belle fauchée 
de llohenzollcrns par quoi s'est affirmée, — une heure, — la 
violente haine de Metz longtemps opprimé. 

Guillaume 1'='' reste entier; naguère sa statue m'avait si fort 
offusqué que je n'avais pu m'empêcher de réclamer, dès 1906, 
qu'on la jetât bas au premier jour; elle dominait orgueilleuse- 



î)G 



REVI'E DES DET^X MONDES. 



ment la vallée de la Moselle et les champs de bataille de 1810, 
que, de son côte, le prince Frédéric-Charles semblait contem- 
pler, de son coin, d'un œil plein de superbe narquoise. Guil- 
laume git, la tête couverte de terre et, couché, il semble un 
gigantesque cadavre : Frédéric-Charles sert de jouet à des ga- 
mins qui courent sur son corps en agitant de petits drapeaux. 
Quant à Frédéric 111, il a perdu sa tête en la bagarre. Un Messin 
dit près de la statue gisant décapitée : « C'était encore le meil- 
leur de la famille. — Allons donc, riposte, un autre impi- 
toyable, c'est qu'il n'a presque pas régné. 11 aurait été comme 
les autres. » 11 ne faut fpoint demander une équitable mesure 
et des nuances trop fines à des gens qui, près de cinquante ans 
ont été écrasés par ces Brandebourgeois. 

Ney et Fabert sont entourés de drapeaux; j'en rêverais plus 
encore ; ces héros de Lorraine, comme ceux d'Alsace, étaient le 
meilleur lien entre les provinces perdues et la mère patrie ; ils 
étaient les grands témoins, à Phalsbourg Mouton, àjStrasbourg 
Kléber, à Colmar Rapp, ici ce soldat de Richelieu et ce soldat 
de Napoléon, et dans tous les cimetières, —tel ce curieux champ 
des morts de Neuviller oii trente officiers généraux et supérieurs 
d'une seule génération reposent, — une légion de grands soldats 
de la Révolution et de l'Empire. Mais Ney et Fabert vont sous 
peu s'entourer de plus beaux drapeaux : ceux qui leur arrivent, 
décorés de leurs fourragères, des champs de bataille de France 
et qui dans leurs plis leur apportent l'hommage de l'éternelle 
Grande Armée. 

A midi, la foule se met à circuler : il s'y remarque plus 
d'épanouissement attendri que de joie bruyante; mais si vous 
alliez au fond des cœurs, vous y verriez chanter « le jour de 
gloire )) et le plus ardent des hymnes d'allégresse. Lorsque, à 
cette heure même, la Société des Jeunes Ouvriers descendit du 
Haut-de-Sainte-Croix, faisant enfin, pour la première fois depuis 
le 28 octobre 1870, retentir les murs de la Marseillaise , je vis 
des figures convulsées et des gens pris d'un grand tremble- 
ment, Samain, qui ensuite traversa la ville avec sa Lorraine 
sportive toute couverte de tricolore, entraîna vers l'Esplanade 
des cœurs en liesse. Mais cette ville forte et pieuse attend, pour 
que son émoi éclate, d'autres appels : à une heure après-midi, 
la Mute se mettant enfin, — après ces quarante-huit ans, — à 
« annoncer la justice, » les yeux se tournèrent vers le ciel, 



LES MERVEILLEUSES HEURES D ALSACE ET DE LORRAINE. 



97 



pour revenir très vile sur la terre, où le canon s'était mis à 
gronder : le bronze de la Mute et celui des canons signalaient 
que le général en chef des armées françaises franchissait la 
barrière de Metz, et de toutes paris la foule refluait vers l'Espla- 
nade oîi, devant Ney, Mangin, entrant à la suite, devait pré- 
senter les troupes à Pétain. 

Un maréchal de France félon avait livré Metz : il avait 
sans doute paru qu'il fallait qu'un maréchal de France, un 
des plus beaux soldats de notre histoire, lui vînt rapporter la 
Patrie. Avant que Pétain apparût, le bruit se répandait 
comme une traînée de poudre que le général en chef était, de 
la veille au soir, maréchal. Metz y vit une attention, ou s'en 
llatta. En revanche, la déception fut singulière, que causait 
l'absence de Mangin à ses côtés, Mangin, enfant de la cité et 
qui, depuis Saint-Cyr, avait juré qu'il passerait sous la porte 
Serpenoise : le Destin, jaloux d'un homme si constamment 
heureux (pour notre fortune), en avait décidé autrement; on 
déplorait un accident qui dérobait à ce vaillant Lorrain la joie 
de goûter un des fruits les plus savoureux de ses victoires. 
A la vérité, on disait dans Melz : « Mieux vaut que, s'il devait 
arriver, cet accident se soit produit aujourd'hui que le matin 
du 18 juillet, » et, le soir, un homme d'esprit ajoutait : « Son 
cheval a succombé sous le poids des lauriers. » 

Le maréchal Pétain parut dans le large faubourg, plus beau 
en sa simplicité que nous ne l'avions jamais vu. Le vainqueur 
de Verdun entrait à Metz : la Fortune faisait, là comme 
ailleurs, au mieux les choses, et la solennité de l'entrée de la 
France h Metz en élait augmentée. Je me rappelais cette soirée 
du 2G février l'JlG, où sous la neige volant dans l'air glacé, je 
l'avais vu arriver i\ la mairie de Souilly, tandis que, dans toute 
l'armée de Verdun en mauvais arroi, on se passait de bouche 
en bouche la rassurante nouvelle : « Pétain arrive! » Ce qui 
m'avait alors frappé, chez le nouveau venu, c'était cette simpli- 
cité de tenue et d'allures qu'une djgnilé marmoréenne, voilant 
la bonté la plus profonde, préservait de toute tentative de fami- 
liarité. A peine était-il d'aspect plus pompeux en entrant à 
Melz : ample manteau bleu couvrant du col aux pieds la 
tenue, si bien que pas une plaque ni même un ruban ne s'aper- 
cevait; ses yeux bleus, où passait seulement de temps à autre 
une lueur de joie, fixaient la foule avec une bienveillance 

TOME L. — 4919. 7 



98 REVUE DES DEUX MONDES. 

sereine, et sous la forte mouslarhe, naguère blonde et qui 
s'argente, un sourire un peu pâle enlevait toute morgue et 
même toute roideur à sa naturelle dignité. Quelqu'un dit 
près de moi ; « Il a de la majeslé, » et un aulre, bon Lorrain 
et par là fort ennemi du « flafla : » « J'aime mieux celte 
majesté-là que tout le toc du Gaigiii avec son oiseau d'or et 
son bàlon sur le cuisseau. » Moi qui le connais maintenant 
bien et ses jeux de physionomie, j'avais l'impression cep' iidant 
que cette âme si forte était certainement mille fois plus émue, 
en ce triomphe, que lorsqu'en pleine tempèle, à Verdun, il 
prenait en main la barre. Mais il lui plaisait de ne point 
« triompher » et de paraître égal à la bonne comme à la mau- 
vaise fortune. 

Quoi qu'il en soit, il y avait certainement « de la majeslé, » 
suivant le mot que je venais d'entendre, dans celle haute 
silhouette : la figure pâle cl sereine sous le képi à feuilles de 
chêne, la grande caj)ole bleue où ne brillaient encore que les 
trois étoiles d'argent d'un simi)le divisionnaiie, tombant comme 
une housse sur les lianes d'un cheval blanc. La brillante 
escorte de cent officiers de l'I^lal-major général, escadron de 
colonels et de généraux du Grand Quartier général, augmenlait 
plutôt. Ve/fel, que d'ailleurs le grand chef ne cherchait pas 
plus que l'autre. Le soir, un Lorrain me dit : « Cela me rappe" 
lait les tableaux de l'entrée du Ptilit Caporal dans une capitale : 
l'Homme tuut simple dans sa redingote grise, suivi de l'escorte 
chamarrée. » 

Au fait, rien ne pouvait plus plaire à des Lorrains (je verrais 
les Strasbourgeois un peu plus étonnés de colle absence de tra- 
lala). Mes compatriotes ne sont point amateurs de panache; leur 
Drouot leur a toujours plus convenu qu'un Murât, el le grave 
Fabert était bien de chez nous. Ils n'aiment {)oinl qu'un les 
veuille épater, et, dans celle fête de Metz, plus recueillie que 
toutes les autres et oij les larmes restaient suspendues dans 
chaque sourire, cette simplicité du chef paraissait plus émou- 
vante. 

Le public gardait, en effet, en dépit d'une joie immense, 
devant le défilé militaire, Tatlitude d'une foule dévote devant 
une procession : on n'acclame jioint le prêtre, môme s'il est 
cardinal, qui porle le Saijit Sacrement, l^élain leur parais* 
sait porter lo Suint Sacrement, et le rapprochement, si hardi 



LES MERVEILLEUSES HEtJRES d'aLSACE ET DE LORRAINE, 99 

qu'il paraisse, s'imposait sans doulc, puisque, pour rendre 
son impression cnUiousiasle, un Messin devait dire devant 
moi, ce soir-là : « Celait dix fois plus beau encore que notre 
Cofigrcs curdaristiquc. » Le gênerai Lcconle, commandant le 
33« corps, qui, remplaçant Mangin, man'hait derrière l'Lltat- 
major du Marcclml, h la Ictc des prismicres Iroupcs, m'a conté 
que, s'avançant dans le faubourg, il aperçut îi la fenèlre d'un 
lio>picc une vieille qui, les doigts crispes aux barres de fer de 
la fenêtre grillagée, h la vue des troupes, soudain, lâcha le 
giilliige et joignit dcvolieusemcnl les deux mains. Cette 
humble vieille lit le geste que tout Metz était tenté de faire 
devant la l*'rancc qui rentrait. 

Est-il clonnat)t, en ces conditions, que le moment carac- 
téristique, et cerlainement le p'us émouvant, de la journée 
ait élc celui où, pcnélranl sous les voûtes du •• grand moùtief 
de Lorraine, » le maréchal alla porter son hommage au tom- 
beau de Mgr Dupont des Logos? Sans doute la 39* division 
Pougin, — une des plus belles de l'armée, puisque tous ses 
éléments portent la fourragère jaune, — ces magniliques corps : 
140% l^a*, 150" de ligne, S'J" d'artillerie, compagnies du Î0« gé- 
nie, les cavaliers du corps Féraud, suj)erbes de prestance et 
d'allure, les braves Sénésrrilais du 2'> bataillon, le détachement 
de l'artillerie d'assaut et quelques gros canons furent-ils salués 
avec une amitié constante, qui d'ailleurs ne se faisait bruyante 
qu'au passage des drapeaux. Sans doute y avait-il quelque 
grandeur do rôve dans le spectacle de ces commandants d'uni- 
tés, généraux, colonels, chefs do bataillon, saluant, d'un môme 
geste large du sabre, deux maréchaux à la fois, Noy et Pélain. 
Sans doulo s'altendrit-on ou s'égaya-t-on à voir de délicieuses 
petites Lorraines, — coquets bonnets do linon blanc à cocarde 
tricolore, cotillons courts et souliers plats, — venir verser 
leurs Heurs devant le grand chef, souriant cette fois pour tout 
de bon. Sans doute l'arrivée du corlège mililaire sur cette place 
d'armes était-elle saisissante, où Fabert, haut et ferme sur son 
socle pavoisé, ce Fabert qui, « pour empocher qu'une place que 
le \\o'\ lui avait conliéo ne tombât au pouvoir de l'ennemi, » 
eût « mis dans la brèche sa personne, sa famille et son bien, » 
regardait entrer h. rUôlel de Ville celui qui, V^erdun ébréché 
lui ayant été confié, avait tout jeté dans la brèche et sauvé la 
place. Sans doute les harangues de l'ilôtel de Ville, toutes 



100 



REVUE DES DEUX MONDES. 



traversées de sanglots étouiïés, trouvaient-elles un écho émou- 
vant dans nos cœurs français. Mais ce ne fut qu'au moment 
où, salué par le vicaire gênerai l'abbé Pelt, en termes brefs et 
nobles, le maréchal, au son de l'orgue et aux accents du Te 
Deum, s'en vint, toujours grave et simple, s'arrêter, tout droit, 
devant le tombeau de l'évoque protestataire, qu'on eut l'impres- 
sion la plus haute, la plus pure et la plus palliéLique et, en 
dernière analyse, la plus juste de toute cette fêle empruntant 
au caractère de cette ville de soldats et de prêtres une allure, 
— le mot fut dit, — de « sacrement. » 

METZ EN LIESSE 

La brume légère qui avait enveloppé toutes ces scènes, s'était, 
vers3 heures, faite d'un bleu plus foncé sur la place d'Armeset il 
sembla qu'à la sortie du sanctuaire, le maréchal se fût évanoui 
dans la nuit tombante, car on ne le vit plus. Mais de même 
qu'après certaines fêtes religieuses, les enfants, par une réac- 
tion naturelle, se livrent à de bruyants jeux profanes, soudain 
Metz s'allumant de mille feux sembla secouer sa « dévotion : » 
le Poilu qui, lui, n'est mystique ni dévotieux, sortait, le temps 
étant venu de rire après avoir pleuré, Colette Daudochc et toutes 
les Golettes de leurs rêves pieux. Le fracas des cuivres, lancés à 
travers toutes les rues de la Cité, donna le signal de la jolie 
fête. Tandis que s'allumaient les lampions tricolores et que de 
leurs reflets la forêt des drapeaux s'éclairait, la retraite aux 
flambeaux apparut qui serpenta une heure à travers le dédale 
des rues messines : c'était un joli pêle-mêle de soldats bleus, 
de jeunes étudiants et surtout de petites Goletles, des cen- 
taines, portaiit le costume seyant que, pour soffirmei\ les 
petites Lorraines ont adopté, et les charlottes blanches les plus 
coquettes du monde. La connaissance se fait entre Gaspard et 
Colette, les longues bandes, bras dessus bras dessous, tiennent 
à la vérité facilement la largeur des rues : du reste Colette 
n'a nullement jeté sa charlotte par-dessus les monWns; p opères 
et bleuets se reprocheraient d'être trop entreprenants, j'entends 
vilainement, — et Colette a un petit rire, clair, honnête, 
confiant, que justifie l'attitude du poilu. Les cavaliers, porteurs 
de torches, sont d'un superbe elTet en ce lacis du vieux Metz; 
les fantassins, utilisant leurs pistolets lance-fusées, font de la 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 101 

retraite un feu d'artifice qui se promène, tandis qu'en bons 
gamins lorrains, pour qui il n'est point de bonne fôte, môme 
reli^MCusc, sans que pétards s'ensuivent, des gamins font éclater 
dans les jambes des passants les traditionnels, les inévitables 
pétards. Ils ont aussi allumé sur l'esplanade un feu de joie 
qui aussitôt se propage jusqu'à la place d'Armes où l'on va 
danser. 

Car c'est fait : Colette a sa cour de poilus. A 8 heures du 
soir, la joie se dccliaine franchement, toujours décemment.- 
Après avoir chaulé à tue-tôte Marseillaise et Madelon, à travers 
toute la vieille ville française re.ssuscitée, les joyeuses bandes 
ont reflué vers la cathédrale et la fête s'est concentrée sur la 
place. Devant l'Hôtel de Ville se sont allumés de grands 
feux de joie tout pareils ta ceux de la Saint-Jean; c^r « on y 
danse, on y danse, on y danse tous en rond. » Quelles rondes I 
Voici que, chose touchante, les Lorraines qui, à la vérité, 
viennent d'apprendre (vaguement) ce qui se passe « quand 
Madelon vient nous servir à boire, » rapprennent, en revanche, 
à nos poilus — môme les pépères — les rondes de l'ancienne 
France : Savcz-vous piailler les choux ou Noits n irons plus au 
bois, les lauriers sont coupés; rien n'amuse plus nos poilus, qui 
sont de grands enfants joueurs, rieurs, très près du vieux ber- 
ceau : « Belle, entrez dans la danse...', » on ne chante plus 
guère cela en France, mais les provinces séparées ont gardé du 
premier Empire, voire du temps de M"" de Pompadour, les 
chansons, les danses, les rondes, comme elles ont tout gardé de 
France, avec une sorte de respect attendri : cela a été serré 
dans les mémoires comme les drapeaux dans les placards. 
« Chantez, dansez, embrassez qui vous voudrez. » Le joli spec- 
tacle et si français, français de tous les temps, que celui de cette 
place à 10 heures du soir! Parfois, ayant dauifé en rond, char- 
lottes blanches et bonnets de police bleus repartent en belles 
bandes, et chantant celte fois la romance : « Flotte, /lutte, petit 
drapeau... » ou « Marrjueriie, prêie-moi ton cœur... i> 

A la vérité, j'éprouvai, un moment, quelque peine à m'ar- 
racher à pareil spectacle. J'avais passé à IMelz, jadis, des soirées 
mélancoliques 1 11 me fallait celte revanche, et je voulais en 
goûter jusqu'au bout la saveur. Etait-ce bien cet hôtel de ville 
d'où, un soir, j'élais sorti avec Henry Uoussaye, si triste, si» 
consilerné, parce que sa conférence avait été, è 9 heures 



102 REVUE DES DEUX MONDES* 

coupée par les fifres et tnmbours de la retraite allemande? 
J'ai conté la chose ici môme et redit en 11)12 son mot : << Vous 
ne pouvez pas mesurer ma tristesse, mon ami, me di.-iait-il en 
pesant très fort sur mon bras, [>arce que vous ne savez pas 
coi!ime je suis mal. Vous, vous entendrez les clairons 
français à Metz; moi pas. » Et j'ai une pensée pour le grand 
historien, le ciiaud patriote, l'ami de Dcroulèilc; j'évoque sa 
belle tète (»àlo dans sa barbe blanche, ses yeux fins et, ce 
soir-là, si tristes, si tristes! « Vous entendrez les clairons 
français h Melzl » C'est fait, maître, et vous étiez Ih, puisque 
j'ai voulu que votre souvenir m'y accompagnât. 

* 

Le général de Maud'huy, le maréchal parti, s'était rendu au 
gouvernement militaire. Le palais est celui des anciens gouver- 
neurs français : on y a vu passer Canrobert, Mac iMalion, et, 
pour notre malheur, Dazaine. Maud'huy, Messin par tous les 
bouts, y est venu, lieutenant, capitaine, faire viser sa permis- 
sion dans les bureaux du maréchal von llaeseler. Mais lors(|u'on 
pénètre dans les salons, on voit que là comme ailleurs la 
France est restée. Un grand portrait de Na[>oléon 111, assez 
beau pour une toile onicielle, remplit presque un panneau. 
Le général de Maud'huy se campa devant Napoléon 111 et alluma 
sa pipe, le général, de son propre aveu, ne pensant que lorsqu'il 
fume. Kt le tabac de France n'élait pas do trop en l'occurrence; 
te simili-soviel de Metz, installé un instant dans le palais, y 
avait — V Àrhcilcr und SolUaten lial/i étant composé d'incorri- 
gibles Allemands, — laissé deces souvenirs malodorants qui, je 
le crains bien, passeront des traditions de l'Empire germanique 
aux institutions de la Uépuhlique allemande. Et ayant pris 
sommairement possession, Maud'huy, heureux comme un prince 
— et d'ailleurs prince en cette principauté d'élection — était 
allé ensuite installer le commissaire de la lîépnblique en ses 
fonctions. Les honneurs furent rendus, la Marseillaise ]ouéQ, et 
M. Mirman lit un petit discours comme il les aime, où il y a 
de la bonhomie, do la diplomatie et un brin de rornanlismoà 
la 48. << Embrassez- vous, maires de Melz et do Nancy! » avait- 
il dit à MM. lung et Sitnon; et, à ses collaboraleurs, il avait 
exposé son programme qu'il résumait ainsi : « En deux mots, 
mes enfants, vous allez administrer avec toute votre tête et tout 



LES MERVEILLEUSES HEURES D ALSACE ET DE LORRAINE 103 

votre cœur. » C'élail la noie ; la cordialité débordant de toute 
pari, M. Mirman était l'homme do la siliiation, aiilaiit que 
le général de Mand'huy, et, sous ce «luumvivat, JMclz oublierait 
vile ses misères. En aliendanl, la ville se gausse de l'aventure 
du préfet allemand, baron de Gctningrn, qui eul tant de peine 
à abandonner à M. Mirman son confurtuble bureau, — « un 
liomme collant. » 

Le londurnain fut plein de salisfaclion. La ville n'était point 
lasse. La fêle continua. Les soldats acclames, suivant l'expres- 
sion de l'un d'eu.v, « buvaient du lait. » 

A 5 beurcs, la musique militaire joue sur la place 
d'armes : le général de Maud'hijy n'y lient [»as, il lui faut des- 
cendre de sa gran(!eursur la place même où il nous entraîne.i 
El ce sont de belles embrassades, car le général est avec sa 
ville en pleine lune de miel. « On me dirait : voulez-vous être 
le lion Dieu ? Je dirais : Eiilin ! enlin 1 voilà : je suis gouverneur 
de Metz. Eli bien! décidément, j'aime mieu.x rosier gouverneur 
de Metz. » On pense si le mol se colportera. El il est si sin- 
cère! El puis contrairement h ce qu'on dit des mots bisloriques, 
il a élé prononcé et môme plusieurs fois. 

La calliéilrale au cœur de la Cité se dresse 

Comme un vaisseau vainqueur 

Elle s'élance au ciel, mais n'a ni tour ni llèche, 

Droite conmje un soldai... (i). 

Tandis que la musique envoie à ses murs, comme à ceux 
de la vieille mai.-on municipale, comme h Fabert impassible, 
les accents de Sainbi'ect-Mcitsp, la cathédrale reste bien le 
cœur de la cité el presque de la fêle. Pénétrant «lerechof dans 
la vénérable nef, je vois qu'une Vierge 1res antique a élé dotée 
d'un magnifique bouquel tricolore. Ce qui me touche plus, 
c'est, lorsque je m'en vais faire mon pèlerinage h la tombe de 
Mgr Dupont des Loges {h peine entrevue hier dans l'énorme 
groupe militaire qui l'a un instant inveslie), d'y trouver la 
magnifique couronne que le Commissaire de la flépubliquo y a 
fait déposer : « A M'/r Dupont îles Loges, d''//uté protestataire 
de Metz, le CommUsnirc de la Hé/ndj/if/ne Française. » Lorsque 
je sors du sanctuaire, je n*ai point l'impression d'un si grand 

(1) Georges Oucrocq. Poésies lorraine {Ausliasie, n* 3, janvier 1916). 



104 REVUE DES DEUX MONDES. 

contraste, il s'en faut: car la place elle-même est un sanctuaire; 
Fabcrt, droit el ferme, semble [)rononcer les fortes paroles qui, 
gravées sur le socle, y mettent une note grave et, la Marseillaise 
éclatant pour clore le concert, mille personnes la chantent, non 
point, je vous le jure, ainsi que l'hymne national l'est trop sou- 
vent chez nous, je veux dire en braillant ou du bout des lèvres, 
mais avec une dévotion recueillie et inspirée. La Mute là-dessus 
sonne, sonne, sonne, sans se lasser. 

De par la Cité ci-posée 

Pour servir à la Cilé, 

Aux jours de grandes solennités 

Et aussi pour crier justice, 

Prendre ban de bonne police. 

Les conlredire quand bon me semble 

Et pour convoquer gens ensemble. 

Les gens « convoqués ensemble » s'écoulent quand le jour 
baisse. Mais soudain un tribun les « convoque » de nouveau : 
on a oublié le Feldgraii, « l'homme de fer : » c'est celle sta- 
tue en fonte, élevée, je l'ai conlé, aux toutes premières semaines 
de la bataille de Verdun, jours d'ivresse, par l'orgueil 
allemand et trailée en fétiche par les Boches de la Cilé. « Au 
Feldgrau! » Ce fut une belle scène d'émeute, mais qui m'en- 
trainerait loin. Ne croyez point cependant que ce fut une popu- 
lace que je vis là se déchaîner : si la danse était menée par 
quelques ouvriers que soulevait, les Boches les ayant empri- 
sonnés, un légitime esprit de vengeance, le public était fort 
composite et un Allemand ayant protesté contre les coups poilés 
à l'idole, je vis une bonne dame, de ces dames qu'on voit 
sortir avec un paroissien de la cathédrale à sept heures du 
malin, empoigner une belle motte de terre et la jeter si for- 
tement sur le protestataire mis en fuite que, la recevant sur 
la nuque, il s'étala fort proj)rement el faillit y rester. « Allons, 
dit tranquillement un poilu qui voyait passer l'Allemand pour- 
chassé, les Boches ne seront pas heureux ici; ils feront bien de 
s'en aller ou de rester tranquilles. » Le Feldgrau fut renversé 
finalement — sinon ce soir-là, un autre. 

Ce que j'entends me rappeler, c'est la motte de terre de la 
bonne dame. Ville insondable à qui la croit voir d'un coup 
d'œil : elle s'était montrée à moi sous tous les aspects de son 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSAGE ET DE LORRAINE. 105 

caractère, et telle qu'en Lorrain je l'avais toujours comprise, 
ville qui, comme toute ma province, bouiIloni)e en dedans etsn 
révèle par courtes et fortes explosions. Quelle lave circulait 
dans ces âmes, tandis que, presque silencieux, tout pâles de 
l'elTort qu'ils faisaient pour se contenir, mais offrant comme 
le plus bel hommage une émotion toute en profondeur, les 
Messins, hier, regardaient, avec Pélain, les poilus, les drapeaux, 
la France rentrer en leur cite et ayant adopté — même les plus 
ardents — l'attitude de dévots devant les mystères de l'autel, 
éclataient en joie autour des feux de la place d'Armes, en indi- 
gnation redoutable au pied de la dernière idole allemande. 

Ce sont d'autres joies pour moi que celle, — un peu bien pué- 
rile, — que j'avais pu éprouver en prenant, au Konmiando, oii 
l'état-major Mangin a établi son Quartier Général, mon 
déjeuner dans les assiettes marqués au chilfre du XVI® corps 
allemand et qui furent celles du vieil Ilaeseler. 

Que j'aimerais m'attarder dans les bras de la chère captive 
délivrée. Mais d'autres fers, cependant, tombent là-bas entre 
Vosges et tlhin et tout m'y appelle. Strasbourg va s'ouvrir aux 
libérateurs et déjh., à travers toute la province, le bruit court 
que la capitale va faire aux vainqueurs « le grand accueil., » 

ENTRE METZ ET STRASBOURG 

De Metz à Strasbourg par Dclme, Ch.Meau-Salijis, Vie, la 
région des étangs, Sarrebourg, Phalsbourg, on suit, pour la 
plus grande part du chemin, la route courant derrière la ligne 
allemande qu'en prévision d'une attaque, effectivement mena- 
çante, l'ennemi avait garnie de tout ce qui lui restait de matériel 
et de personnel disponible. Sans doute était-il (on en tient la 
preuve aujourd'hui) résolu, tant son désarroi militaire était 
grand, à abandonner la place de Metz, mais ce n'eût pas été 
sans une résistance d'autant plus acharnée, car il eût fallu 
« couvrir » l'opération. On s'en doute à voir le matériel aban- 
donné aujourd'hui, les travaux désertés, les immenses cités de 
bois, le pays piétiné par une armée qui dut, la capitulation 
étant devenue générale, regagner le Rhin sans même essayer 
de se battre pour l'honneur. On a bien l'impression qu'un 
instant, ils y songèrent et l'appareil de guerre fait contraste 
aujourd'hui avec celui d'une fête qui, de village on village, de 



106 



REVUE DES DEUX MONDES.) 



ville en ville, se manife«lft h nos yeux snns qu'ils s'y blasent 
un inslant. Je cours de Mclz à Sîrasbourg, ce 21 novembre, 
entre la lamentable ligne des lra:.»"?iées allemandes abandonnées 
en déroule, cl les bourgs en liesse où s'installent nos soldais. 

Plus que les citadins mcmè, en ce moment, les paysatis sont 
beaux à voir. Ces villages lorrains vivaient avant la guerre dans 
un calme qui irompail. A la campagne, surtout en Lorraine, 
on se manifeste peu : un paysan de chez moi médisait : « Ici 
on ne crie ni Vive ni A bas! » Ceux d'entre nous qui visitaient 
tel gros bourg ou tel petit village des environs de Cliàleau- 
Salins, de Dieuze, de Morbango, de Saiiit-Avold ou de Sar- 
rebourg. no rapporlaient, en fait d'impression rassurante, 
que celte constatation, toute pareille h celle que me permet- 
taient, je l'ai dit, les salons de Colmar cl de Mulliouse : « Ils 
restent Français. » Le fond ruial ne change point : ces gros 
fermiers et leurs valets étaient des Lorrains, qui par la langue 
inaltérée, l'accent chantant, les patois locaux, les expressions 
courantes, la physionomie rude cl forte, la tenue, les routumes, 
les procédés de culture, les croyances restées religieuses, 
étaient tout semblables à leurs cousins des environs de Saint- 
Nicolas, de Lunéville, de CIamonl,de Badonviller; la Seille, le 
Sanon, la Vczouze, qu'est-ce? Des riviércltes larges de quelques 
pieds. Seul un ilhin peut séparer des races. Qu'ils fussent 
chagrins d'être retranchés d'une conimunanté à laquelle tout 
les apparenlait, — môme la forma de leur charrue, — cela était 
visible; qu'ils en fussent désespérés, il n'y paraissait point, 
parce que ce sont gens modérés en leurs sentiments et rendus 
prudents à l'usage. Ils ne s'extériorisent point. 

Mais ce 21, ils étaient tous, le cas est de le dire, hors d'eux, 
secoués qu'ils avaient été sur toute celte ligne par un grand 
frisson de joie, lorsque l'avanl-veille, la veille, des soldats fran- 
çais, franchissant joyeusement la frontière anormale, élaienf 
arrivés chez eux. Il n'y avait pas ou partout degran«les« entrées, » 
comme celte fôlc de Chàleau-Salins dont tous s'entrelenaicnt, 
celte belle débauche de larmes de joie, ces embrassades prodi- 
guées aux drapeaux par les vieux et les femmes. Mais chaque 
village avait vu passer, qui des chasseurs, qui des zouaves, qui 
des biflins, qui des canonniers, et refait disposé h en bavar- 
der, insolite disposition en ce pays où le silence e>t d'or. Le 
dëpart des Boches leur demeure d'ailleurs un souvenir presque I 



LES MERVEILLEUSES HEURES d' ALSACE ET DE LORRAINE, iOI 

pîus dmouvanl ; le reste avait suivi tout natnreHemenl. Un 
paysan, un grand diable de paysan lorrain, la peau sèche, 
taniide, craquelée par le grand air, les yeux fins sous le sourcil 
fort, le dos un pou arrondi, ace mot caraclcristique : « Ma 
femme vous dirait, messieurs : j'élais voùld, n'est-ce pas? Je 
ne dis point que je ne le suis plus ; tout de môme, depuis que 
ces cochons-là ne sont plus là, je me suis redressé. » Et il rit 
d'un rire de Das-dc-Cuir, silencieux et ironique, et ajoute '. 
« Ces guejisards Ih ne siml point pailis à leur aise. Ils sentaient 
bien, allez, qu'ils s'en allaient bien dclesics, et plus d'un rcgar« 
dait en arrière pourvoir les drapeaux qu'on sortait, —en vrai 
chien h qiii on aurait mis un fagot d'c(»ines h la queue. » Ail* 
leurs, nous disons : « Enfin, nous voici revenus. ■ — Ah I il était 
grand temps : si ce n'avait été ça, o?^ serait mort damné. » 

Partout (les drapeaux, plus touchants peul-eire que CeilX 
des villes; ils ne sont [)as destinés à fôlcr les soldats, mais de 
les mettre aux fenêtres a satisfait les cœurs; drapeaux et même 
arcs de triomphe, les uns modestes, simple calicot tricolore jeté 
d'une maison h l'autre avec, sur le blanc, le souhait de bien- 
venue; les aulres plus ambitieux, deux sapins reliés par de§ 
branchages, portent la longue cartouclie : « Salut aux libéra- 
teurs! Vive la France I » des guirlandes de papier, des lleuri 
artiliciellcs. Mais le comble de l'émolion vient de telle maison 
tout à fait isolée, ferme ou petite chaumière, qui, loin de toute 
agglomération, a sorti un drapeau; c'est bien l'âme de celte* 
petite maison, qui, inconnue, méconnue, soudain a jailli. 

Le spectacle des lignes allemandes abandonnées ne noua 
réjouit pas moins que celui des villages pavoises. Quelle 
déroule, et une déroute en plein armistice, accusent certains 
détiiils : caisses de carlouchos restées pleines, des mitrail- 
leuses, des canons do tranchée laissés Ifi, toutes les Voies de 60 
intactes, près de Lezcy un magnifique canon barrant presque 
la roule, les baraques pleines d'etrcts! Qu'eût été le désastre si 
Mangin cîil, le 14, donné son coup de bélier entre Château- 
Salins et Sarrebourg! Mais doit-on le regretter? Dans quel état 
ce malheureux pays nous fùl-il revenu? Et le voici qui, pros* 
père, bien cultivé, solidement bàli, nous revient aujourd'hui 
dans la double joie du retour de la [»aix et du retour à la 
France. 

Sarrebourp- est magnifiquement pavoisé. Le 18, le généra! 



108 



REVUE DES DEUX MONDES. 



Lebrun, commandant le 3® corps, y est entré : on avait planté 
tout le long de la rue des sapins enguirlandés de tricolore; les 
pompiers, le cercle catholique, les vétérans, toutes les jeunes 
filles ont reçu le « beau général » sur la route d'imling; sept 
petites Lorraines « en tenue » lui ont offert une gerbe; le l'J à 
10 heures, il y a eu messe de Rcqmem à laquelle les généraux 
ont assisté; les soldats ont chanté dans l'église où le chanoine 
Dupont a salué les vivants et les morts et, à 5 heures, vin 
d'honneur aux Halles; depuis, Sarrebourg est en fête; on ne 
travaille plus, « on est au paradis. » 

Mais à Phalsbourg, c'est mieux pour nous; nous ne tombons 
point sur un lendemain de fùlc, mais sur la fètc elle-même. 
La 21^ division vient d'y entrer ayant à sa tête le général Roux : 
depuis quatre jours, les compatriotes d'Erckmann frémissaient 
d'impatience; tous les matins on allait au Melzcrlhor rebaptisé 
Porte de France pour guetter s ils n'arrivaient pas. Et ils 
étaient arrivés. Lorsque nous-môme arrivons, les poilus déjà 
remplissent la ville. Un chœur de jeunes filles avait chanté 
la Marseillaise diU pied de ce rude Mouton, comte Lobau, soldat 
de la [{évolution, général de la Grande Armée, le fils du bou- 
langer de Phalsbourg, devenu comte de l'Empire et maréchal 
de Louis- Pliilippc, le héros de Mcdina, d'Eckmijhl, d'Essling, 
dont Napoléon disait : « Mon Mouton est un lion, » l'un de 
nos témoins de bronze, le plus célèbre des soldats de cette ville 
incroyable qui, disait-on, en 1814 comptait un général pour 
dix maisons, un colonel pour quatre. On l'a pavoisé, l'illustre 
maréchal, et il se dresse le bâton à la main dans les sapins 
fleuris de tricolore. Pour nous la ville a une saveur particu- 
lière; Erckmann nous l'a rendue si familière, du baron Par- 
mentier au juif Moïse, à l'horloger Goulden : quoique situé du 
côté lorrain des Vosges, Phalsbourg Heure déjà l'Alsace de 
l'Ami Fritz et de la blonde Liesel. Errant dans la ville, nous 
n'y trouvons que motifs à nous satisfaire les yeux, l'esprit et 
le cœur : des bandes féminines où se marient le papillon 
d'Alsace et la charlotte lorraine s'en vont, riant de toutes leurs 
bouches rouges, de toutes leurs dents blanches, aux poilus du 
général lloux; il va y avoir bal à la Mairie : « Ne restez-vous 
pas, messieurs? » Ilélas! non! D'ailleurs, on resterait paitout. 
Et les Vosges nous appellent, et l'Alsace au delà des Vosges où 
nous attendent d'autres spuctaclesj 



LES MERVEILLEUSES HEURES D'ALSACE ET DE LORRAINE. 109 

Passer le col de Savcrne par une belle journée d'hiver, le 
ciel tout rouge du côté de la France, orange au-dessus de nous, 
vert pâle du côlé de l'Alsace, passer le col de Saverne avec tout 
un régiment d'artillerie roulant au bruit sourd de ses pièces 
et de ses caissons vers la plaine d'Alsace, quel rêve 1 On dépasse 
les canons, encore camoullés, de la grande guerre, mais couverts 
de sapin lleuri de clirysanllîômes, ornés de petits drapeaux, 
enrubannés de banderoles, car s'ils vont vers l'Alsace, c'est 
portant sur leurs flancs les tributs de la Lorraine, traversée 
dans la joie et l'amour. Et soudain, les derniers lacets de la 
route rose lai.«sés derrière nous, Saverne s'ouvre comme une 
autre ville de rêve. 

Rien ne me fera oublier ce Saverne de novembre 1918. J'en 
ai vu avant, j'en ai vu après, de ces villes pavoisées, ornées, 
enguirlandées, fleuries, illuminées, grandes ou petites, toutes 
pittoresques et charmantes. Mais Saverne reste pour moi la 
ville type de celte inoubliable semaine. Pas un mètre carré qui 
ne crie la fête, qui ne crie la joie, qui ne crie le souvenir, qui 
ne crie l'espérance, qui ne crie l'enthousiasme. Les sapins 
plantés tous les deux mètres le long des rues, devant les mai- 
sons de si pur style alsacien, hauts toits aux tuiles brunies, 
murs d'ocre où les bois noirs dessinent les losanges, fenêtres 
aux tablettes fleuries où Fritz et Liesel vont sûrement appa- 
raître en leurs coutumes de fête, mais non, les voici dans la 
rue, par cinquante, par cent multipliés; des arcs de triomphe 
tous les deux cents pas, et quels arcs! Arcs de feuillage fleuri, 
arcs de sapin enrubannés, arcs de bois, de carton, peints aux 
trois couleurs; banderoles encore, oriflammes pendantes, dra- 
peaux énormes, drapeaux d'Alsace, drapeaux de France. Sapins 
. de l'avenue, arcs de triomphe, décorations des maisons ne font 
qu'une masse, car les guirlandes de mousse, où les rubans 
s'enlacent, les relient et les groupent. 

Mais ce n'est rien encore! Ce qui frappe, c'est que chaque 
devanture, chaque fenêtre est une sorte de reposoir élevé au 
souvenir de la France, à la gloire de la France, à l'amour de 
la France. Tout a été sorti : cadres d'or bruni où pâlit un vieux 
ruban de la Légion d'honneur, où pendent des croix d'honneur, 
des médailles militaires, des médailles de Sainte-Hélène, des 
médailles de Crimée, d'Italie et de i^exique, brevets d'officier 
au papier jauni par les ans, daguerréotypes, photographies, 



iiO 



REVUE DES DEUX MONDES. 



dessins, portraits do grands parc?îts soldats de la Révolnlion, 
de la Graiwle Armée, de l'armée d Afrique, du secon<l Empire, 
chromos où (îambulla, emplialique et chevelu, s'entoure de 
Chanzy, Faidhorbe, Dourbaki, Trorhu. pnrlrails de Napoléon I^"", 
de Louis-Pliilipj)e, des princes d'Orléans de la belle génération, 
portraits de Uambetta encore, de Thiers, de Mac-Mahon, images 
d'Epinal où les régiments s'alignent, des guidas verts aux 
zouaves rouges, drapeaux à la soie passée sur lesquels le coq 
ehante, au-dessus desquels l'aigle étend ses ailes, reprodurlions 
en gravure, en peinture, en chromolithographie, des toiles 
d'Alphonse de Neuville et de Détaille, aigles et co(|s dorés qui 
jadis surnumlèrent les enseignes, épaulotlcs d'or fané, four- 
ragères, sabretairhcs, hausse-cols de cuivre, panoplies d'en- 
fants, où de petits uniformes de lurcos, do « chasseurs 
d'Orléans, » de cuirassiers, de hussards nains s'étalent, soldats 
de plomb et de bois verni d'autrefois ressorlis des boites, forts 
en carton avec garnison lilliputieiuie, simples feuilles de jour- 
naux illustrés bien jaunis aussi, mais où se voient nos présidents 
et même le général Lfoulanger en qui, une heure, tint l'idée de 
revanche, cartes où JollVo, la grand'croix en sautoir, cause avec 
Pau et Caslelnau, statuettes do marbre, de plâtre, de stuc, de 
bois colorié, slaluellcs de généraux et d hommes politiques de 
jadis, mais surtout, partout, statuettes et bustes du grand 
Napoléon, général aux longs cheveux, Consul plein de jeunesse, 
PelitCaporal auch ipeau légendaire, emperetirgras dans la redin- 
gote grise : tout cela a été étalé dans des Ilots d'étoile tricolore. 
Du tricolore partout : les pièces de boucherie, les saucissons et 
boudins, les boites de conserves, les paquets de cigares et de ciga. 
jcetles, en sont enrubannés; chez les modistes, ce ne sont que 
rubans aux trois couleurs, éluire aux trois couleurs aux devan- 
tures des lingères. On a illuminé ces devanlures : tout ce qu'on 
avait encore de bougies, dhuile, de pétrole y a passé — là où les 
rampes d'électricité ne suintaient pas. Et précisément tout s'il- 
lumine quand nous arrivons. 

Et tandis que nous nous promenons avec délices dans ce 
décor incroyable, ce « paradis tricolore, » comme dirait llansi, 
où tous les élus de l'histoire de France pendant un siècle, — du 
volontaire de 17'J2 aux zouaves do 1870, — trouvent leur place, 
voici que le régiment d'aitillerie arrive, roulant à grand bruit 
sur le pavé de la ville el s'arrête, se forme en parc dans la 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aCSACE ET DÇ LORRAINE j 111 

brume blcuo épaissie devant le palais de Rolian, — aujour- 
d'hui deux fois célèbre puisque c'est là que surgit « l'affaire » 
en novembre 11)13. Les gamins crient : « Vive, vive la France! » 
et le chœur reprend. 

Il faut cependant s'arracher à la fêle qui, tous les soirs, 
depuis trois jours, se déchaîne, et repartir pour le sud : Mar- 
moulicr, NVasselonc, Molsheim, charmantes petites cités en 
liesse; en chacune d'elles, un général de division aplanie un 
fanion et les poilus circulent au milieu d'Alsaciennes dans leur 
tenue de gala et d'une foule au large sourire. Voici bientôt trois 
jours qu'ils entrèrent là et nul ni des « libérateurs » ni des 
« libérés, » ne se blase sur le « spectacle. »A Molsheim, il 
faut s'arrôlcr. La nuit nous enveloppe et d'ailleurs où allons- 
nous? En principe h Colmar où Caslolnau va entrer : Colmar, 
Casleliiau, deux attractions singulièrement prenanlcs; mais ce 
soir-lh, le bruit court que, devançant l'heure, une armée fran- 
çaise va entrer à Strasbourg qui, depuis trois jours, appelle à 
l'aide dans un frémissement à chaque heure plus fébrile d'at- 
tente et d'amour. Dans la petite ville si pittoresque, il y a un 
bruissement darmes et de danses. Tout y sent encore la fête de 
1 entrée que j'ai dite plus haut. Sous un ciel d'hiver magni- 
fique, d'un bleu sombre, mais piqué d'étoiles, les fanfares relen- 
lissenl et les Marseillaises, mais les officiers de l'étal-majot 
s'attendent j)Our demain à fêle plus belle encore. Le nom de 
Strasbourg court dans la division, comme celui de Jérusalem 
parmi les croisés qtiand, à Bethléem, ils prévoyaient l'eulrée 
avant quelques heures, daus la ville sacrée. 

Louïs Madelin. 
(A suivre,) 



LE " CAS " DE LAMENNAIS 



On ne cesse d'écrire sur lui, et l'on ne parvient pas à le 
comprendre. Y parviendra-t-on jamais? Verra-t-on jamais par- 
faitement clair au fond de celle âme obscure? Je voudrais, à 
la lumière de récentes publicalions, analyser, avec loule la 
précision dont je puis êlre capable, ce que je crois pouvoir 
appeler le « cas » de Lamennais. 

I 

Si j'avais k dénombrer et à apprécier ici tous les travaux 
dont l'auleur des Paroles d'un croyant a élc l'objel, depuis 
qu'en 1893 Brunelière prenail prélexle des'ouvrages de Spuller 
et du P. Roussel pour lui consacrer un vigoureux article, il me 
faudrait de très longues pnges. Un érudit breton dont tous les 
« mennaisiens » sont tributaires, M. l'abbé Duine, a publié 
naguère, de 1907 à 1914, dans les Annales de Dretarmc, une fort 
précieuse bibliograpliie de Lamennais : il y relève cent trente 
titres de livres, d'opuscules ou d'articles sur son héros, et il 
n'est certainement pas complet; les livres proprement dits sont 
au nombre d'une vingtaine, et il en est bien peu qui soient 
entièrement négligeables. Il faut avouer qu'ils sont assez rares 
les grands écrivains qui, plus d'un demi-siècle après leur mort, 
font encore lever, en un aussi court espace de temps, — sept 
années seulement, — une aussi abondante « littérature. » 

Remontons jusqu'à 1893, et indiquons brièvement, en 
essayant de les classer, l'intérêt des principaux travaux parus 
depuis lors sur Lamennais. 

Quand un écrivain comme l'auteur de VEssai sur tlndiffé- 



LE « CAS » DE LAMENNAIS. 113 

rence a, durant sa vie, noirci beaucoup de papier, il est inévi- 
table qu'après sa mort son œuvre publique s'enrichisse encore 
de nombreuses pages inédites. On recueille d'abord sa Corres- 
pondance, et si l'écrivain se trouve avoir été, comme Lamen- 
nais, un correspondant régulier et infatigable, — il écrivait 
souvent plus de dix lettres par jour, — c'est là une tâche qui 
n'est pour ainsi dire jamais terminée. Aux cinq ou six recueils 
que nous possédions en 1892 sont venues s'ajouler successive- 
ment, — je ne parle que des ouvrages, — les lettres à Eugène 
Bore (1), à Benoit d'Azy (2), à Montalembcrt (3), à David 
Richard (4), à la baronne Gottu (5), et à divers correspondants 
que, tout récemment, le P. Roussel a groupées en un volume (G). 
Le P. Roussel, à qui nous devons d'ailleurs plusieurs de ces 
publications, mérite une place à part parmi les « mennai- 
siens » d'aujourd'hui. La gloire de Lamennais est pour lui 
comme un patrimoine de famille, et, dans l'intervalle de ses 
travaux sur le Bouddhisme, il ne se lasse pas de revenir sur un 
sujet qui lui tient au cœur, et de publier les lettres ou docu- 
ments mennaisiens qui Sont venus entre ses mains : c'est ainsi 
que, non content de nous avoir encore donné, il y a quelques 
années, un intéressant volume sur Lamennais à La Chênaie {!), 
il se propose de nous faire prochainement connaître un choix 
des principales lettres reçues par Lamennais de correspondants 
ignorés au cours de sa carrière; et nul doute que ce livre ne 
nous aide à mieux comprendre, et à saisir en quelque sorte sur 
le vif la nature et le degré de l'action que la parole de l'ardent 
écrivain exerçait sur les âmes. 

C'est une leçon du même genre que l'on peut tirer du 



(1) Lamennais intime, d'après une correspondance inédite, par Alfred Roussel, 
1 vo!.in-16; Paris, Lclhieilcux, 189T. 

(2) Un Lamennais inconnu, Lettres inédiles à Benoît d'Azy, publiées avec une 
introduction et des notes, par Aii^usle Laveille, 1 vol. in-16; Paris, Perrin, 180S. 

(3) Lp lires inédiles de Lamennais à Montnlemberl, avec un avant-propos et 
des nute-î, par Eugène Forgues, 1 vol. in-8"; Perrin, 1898. 

[k] Laine )inais el David Jiichard, documents inédits publiés par A. Roussel et 
A.-M.-P. Ingold. 1 vol. in-16-, Paris, Téiiiii, 1909. 

(5) Le Prêtre et l'Ami : Lettres inédites de Lamennais à la baronne Cotlu 
{1S1S-ISM), publiées avec une introduction et des notes, par le comte d'IIausson- 
ville, 1 vol. in-S»; Perrin, 1910. 

(6) A Houssel, Lamennais et ses correspondants inconnus (Des Satidrais, 
Querrel, Caron, Guéranyer, Vuarin, Maeé de la Villéon), 1 vol. in-16; Paris, 
Téqui, lil2. 

(7) A. Roussel, Lamennais à la C/iê.taie, l vol. iii-16; Téqui, 1909. 

TOMB L. — 1919. 8 



114 



REVUE DES DEUX MONDES. 



volume où M. Cimillo Latrcille a recueilli les Icllrcs du mar- 
quis (le Goriolis h Lamennais (1). Les Icllres de Lamennais 
avaient clc publiées par Foigues; nous sommes bien taises 
aujourd'hui d'avoir les rcj)onscs de Goriolis. Si inlcressanlcs, 
et tnônic essentielles, que soient les lettres d'un grand écrivain, 
elles ne s'expliquent bien, cl complètement, que si l'on connaît 
les lellros auxquelles elles répondent. Toute correspondance 
véritable est un dialogue : elle perd un peu de son vrai sens h 
être réduite à l'état do monologue perpétuel. El Lamennais 
Tuvail si bien compris qu'il avait fait faire une copie des lettres 
échangées entre Goriolis et lui-môme, et qu'il se proposait de 
les [Miblier. M. Latreille a réalisé son vœu. Il avait auparavant 
édité \cs Souvenirs t/e Jeunesse ila Gharles Sainte- Toi (Kloi Jour- 
dain) (2), qui fut quelque temps, à la Ghcsnaie et h Malçstroit, 
le disciple de Lamennais, et qui a écrit sur son ancien maître 
cl sur l'école qu'il avait fondée des pages très vivantes, très 
clairvoyantes el d'jine extrême importance, il eût clé fâcheux 
que ce témoignage, qu'on avait dcjrî plus d'une fois invoqué, ne 
nous parvint pas dans son inlégiité. 

Les mémoires et correspondances ne sont pas les seuls docu- 
ments qu'on puisse exhumer sur un écrivain disparu. L'examen 
de ses papiers, de ses notes, des livres de sa bibliothèque, le 
dépouillement des archives publiques ou privées pcuvenl 
fournir de précieu.K renseignemenls sur sa vie, son œuvre ou 
sa pensée. Sans négliger les autres sources d'information, deux 
érudits, M. l'abbé Duine et le l*. Dudon, ont de leur mieux 
puisé à celles ci, et leur étiquete, plus d'une fois, a élc dos plus 
fructueuses. Nous relrouverons tout à l'heure le P. Dudon. 
Dans ses nombreux articles sur tel ou tel point [)arliculier de la 
biographie ou do l'œuvre <le Lamennais, M. Duino a (ixé avec 
la dernière précision dos détails souvent importants, toujours 
instructifs. Il a fait presque mieux encore : dans un volumo'dc 
Pwjes choisies de Lamennais (3), qui semblait, par son objet 

{\) Un témoin de la nextnurn/ion et de In monarchie de Juillet : le marquis 
de Coriolis, Lettres à Lamennais flStS-ISiJ ), avec inlroiluclion et notes, par 
Camille Lalieille, 1 vol. gr. in-S"; Paris, Champion, 1912. 

(2i (Miailes Sainle-Foi. Souvenirs de jeunesse { tSSS-iSSS), publiés avec une 
iniroducliuQ el des noies, par Camille Latreille, 1 vol. in-8* écu; Paris, Perrin, 
1911. 

(3) F. Duine, Laynfnnnis : Vtiomme et l'écrivain. Pages choisies, 1 vol. in-8*. 
Lyon *>l Paris, Rmiunnuel Ville, 1912. 



LE « CAS » DE LAMENNAIS. 115 

m6me, ne devoir être qu'un simple ouvrage de vulgnrisalion, 
, il a trouvé le moyen d'uliliser des imprimes rares, des docu- 
ments inédits, et de ramasser nombre d'indications positives 
qu'on ne saurait trouver ailleurs : de telle sorte que les spé<-ia- 
listes les plus avertis ne consulteront pas sans prolil ce modeste 
livre. Si M. Duiiie voulait reprendre et dével.)pper un pou 
l'étutie biograpliiquc et bibliographique qu'il a placée en tète 
de ces Pag f^s choisies, il nous donnerait pout-èlre la « monogra- 
phie » la plus précise et la plus complète que nous ayons encore 
sur l'auteur des Affaires de Rome. 

A CCS travaux d'ordre un peu fragmentaire il en faut 
joindre d'autres d'un caractère plus général où l'on s'esl ciïorcé 
d'embrasser d'un regard d'ensemble tu! as[)L'ct particulier de 
son œuvre ou de sa personne morale. Tel est, par exemple, le 
volume où M. Anatole Fougère a étudié avec inliiiimenl de 
conscience.de scrupule et de méthode Lamennais avant /'« Essai 
sur i indifférence >> (I) : sur ces longues années de fonualion et 
d'apprenlissigo, toujours si importantes pour le développement 
ultérieur, M. Fougère nous a apporté quelques documents 
inéilils : surtout il a essayé, en utilisuil et en inlurprclaiit tous 
les documents, tous les textes alors connus, de projeter sur 
l'évolution morale et religieuse de sot» In'Tos toute la lumière 
possible ; on a, depuis, repris et complété son enqiR'te; on ne 
l'a pas fuit oublier, tlntin, — et tous ceux qui ont étudie d'un 
peu près Limeunais savent quelle est l'importance d'un pareil 
service, — M. l'ougère a dressé un inveidaire extrêmement com- 
plet de la Correspitnilnnce générale recueillie ou dispersée «le son 
auteur; il ne s'est d'ailleurs pas contenté de grouper et de «lis- 
poser dans l'onlre chronologiijue une séiie d'indications biblio- 
graphiques ;quand les lettres par lui signalées sont dillicilement 
accessibles au commun des lecteurs, il en donne de rapides 
analyses, et en cite les passages essentiels : de tulle sorte qu'il 
nous fournit tout h la fois un excellent instrument de travail et 
comme un inappréciable supplément à la Corn-s/ionilante gêné' 
raie du grand écrivain. On ne remerciera jamais tr(q» l'ingé- 
nieux érudil de la peine qu'il a prise pour épargner la nôtre- 

(1) Anatole Fens^fP» Lnmennnis avnnl V « Ensni sur Vlntllffi-rcnce, » d'après 
des ilncnmettls hiôilils ( l'ft">-1SI7 }, Elude sur sn vie d sur ses uiinr.ir/es, siiirie 'le ta 
liste cliriinidiif/iiiue de su con-esjionliiiit'e el dus exliutlsde ses lettres disperséts ou 
inédiles, 1 vol. gr. in-8° ; l'aris, lilouJ, l'JûG, 



IIG REVUE DES DEUX MONDES. 

C'est un autre côlé de Lamennais qu'après diverses études 
fragmentaires le P. Dudon s'est eiïorcc de préciser et d'éclaircir. 
Le titre même de son livre, Lamennais et le Saint-Siège (1), dit 
assez nettement la question, du reste capitale, qui l'a préoccu|té. 
Il a contrôlé et complété les documents connus à l'aide des 
documents inédits empruntés notamment aux archives du 
ministère des Aiïaires étrangères, et surtout à celles du Vatican, 
qu'il a élc le premier ë consulter. Son enquête a fait surgir 
bien des faits nouveaux, versé aux débats bien des pièces essen- 
tielles : si le sujet n'est peut-être pas définitivement traité, il 
Bit du moins en grande partie renouvelé. On voudrait seule- 
ment pouvoir rassurer pleinement le P. Dudon sur les inquié- 
tudes qu'il éprouve, et que trahit sa Préface, touchant l'impar- 
tialité dont il essaie de ne se point départir. Or, il n'est pas 
tendre pour Lamennais, et il prodigue un peu bien aisément à 
ce grand vaincu les Iraits d'une ironie aussi facile qu'inutile. 
De plus, il ne saurait admettre que jamais aucun membre 
de la Compagnie de Jésus ait pu avoir le moindre tort envers 
l'auteur de rindi/férence, ni qu'aucun agent du Saint-Siège 
ail jamais pu commettre à son égard la moindre maladresse. 
Sur tous ces points, le P. Dudon a des certitudes, — des certi- 
tudes a priori, — qu'il no fera pas, j'en ai peur, partager à 
tout le monde. Mais il suffit qu'on soit prévenu pour retirer 
de ses consciencieux travaux tout le sérieux profit qu'ils pro- 
mettent. 

Bien qu'il reste assurément du nouveau à trouver et à dire sur 
Lamennais, le délail de sa vie et de son œuvre est assez connu 
pour que l'on puisse déjà tenter une étude d'ensemble. Déjà, 
en 18'J5, le P. Mercier avait élégamment résumé dans un bon 
livre de vulgarisation (2) les principaux résultats alors acquis. 
Depuis lors, deux ouvrages plus considérables de synthèse ont 
été entrepris, et l'un d'eux même, celui de M. l'abbé Boutard, 
est aujourd'hui achevé (3). Les trois volumes de l'abbé Boutard 
sont intéressants, généralement bien informés, écrits avec une 

(1) Paul Dudon, Lamennais et le Saint-Siège (1820-iS34), d'après des docu- 
menls inédits el les archives du Vatican, i vol. in-S" écu; Paris, Perrin, 
1911. 

(2) P. Mercier, Lamennais, d'après sa correspondance et les travaux les plus 
récents. Paris, l.eiofTre, 1895, in-16. 

(3) Al)l)6 Charles Lioutard, Lamennais, sa vie tt ses doctrines^ 3 vol. in-8°, Paris, 
Perrin, 1905-1913. 



LE <( CAS » DE LAMENNAIS. HT 

certaine chaleur oratoire qui n'est pas sans agrément. L'auteur 
a le désir, louable et presque toujours heureux, d'être impartial. 
«Ici, point de thèse, écrit-il, ni de conclusions arrêtées d'avance; 
mais un récit exact des faits, et un exposé aussi consciencieux 
que possible des doctrines. » Peut-être lui manque-t-il une cer- 
taine curiosité d'érudition et de psychologie que nous exigeons 
d'avance, pour ainsi dire, en un admirable sujet auquel a 
louché Sainte-Beuve. Et l'on pourrait aussi relever, surlout 
dans son premier volume, des inexactitudes, des inadver- 
tances ou des méprises. Mais ils sont assez rares, avouons-le^ 
les ouvrages de très longue haleine dont on ne puisse en dire 
autant. 

Il faut rendre celle justice au dernier et au plus considé- 
rable des historiens de Lamennais, à M. Christian Maréchal, 
qu'il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour échapper aux 
reproches que l'on était parfois en droit d'adresser h ses prédé- 
cesseurs. H a eu un sentiment très vif de l'inlérêt et de la 
complexité de son sujet, des difficullés qu'il comporte, de 
la diversité des qualités ou des dons qu'il exige. Il a compris 
que pour le traiter idéalement, si l'on peut ainsi dire, il 
fallait être tout ensemble érudit et critique, psychologue, 
philosophe, — et écrivain; et il a été, il s'est efforcé d'êlre 
du moins tout cela à la fois. Tout d'abord, avant d'aborder 
son sujet on face, il a, par une série de travaux d'approche, 
essayé de l'investir; et, sans parler do diverses publications 
de textes ou de correspondances, il nous a donné une suite 
de curieuses et savantes éludes sur les rapports de Lamen- 
nais avec Sainte-Beuve, Victor Hugo et Lamartine (1). Il 
s'est laissé, chemin faisant, séduire par la grande figure du 
poète des Méditatinm, et il a réédité le Voyage en Orient et 
Jocelijn (2), d'après les manuscrits originaux. Entre temps, il 
avait retrouvé et reconstitué, d'après les cahiers de notes des 
disciples de Lamennais \ Juilly, la première version de V Esquisse 
d'une philosophie, version qui, datant do 1830, s'intitulait alors 

(1) Christian Mnr<?chal, la Clef de Volupté (Lamennais et Sainte-Beuve), l vol. 
in-8°. Paris, Sav.iéi.e, 19(13; — Lamennais et Victor Hugo, 1 vol. ia-8», Savaéte, 
11)06;— Lamennais et Lamnriinp, \ vol. in-16, Blond, 1907. 

(2) Clirisliao Maréchal, le Vérital)le voi/arje en Orient de Lamartine, d'après 
les manuscrits oiigiiiaux de la lîibliothi^qiic naliimale (documents inédits). 1 vol. 
in-S», lilouil, 1908; — Jostelin inédit, de Lamarline, d'après les manuscrits ori- 
giuaux, 1 vol. in-S", liionJ, 1909. 



iî8 REVUE DES DEUX MONDES. 

Exposa fT lin si/<itème de philo'inph'e catholique (1). Et voicî enfin 
qu'à la vcillo do la giiorre, en môme tom[)s<|u'un copieiix el Itès 
énniil ouvrage sur la Famille de Lanimnais smis C ancien régime 
el la /{év<dii/ii)ii (2), il a commencé h livrer au public la gianiie 
œuvre de synlhèse historique à laquelle il travaillait depuis 
quinze ans. Par l'aboinlance des documents nouveaux qu'il 
met en œuvre, el des idées générales qu'il sou'cvc, |)ar le talent 
d'écrivain qu'il dcnole, ce premier volume sur la Jeunesse de 
Lamennais (3) s'imposera longtemps à l'atlention des «« men- 
naisiens, » de ceux-lh môme qui seraient le plus tentés de le 
discuter, nu de le refaire. 

Car le livre, avec certaines parties probablement définitives, 
enad'aulres plus discutables. Œiivre d'un philosophe de pro- 
fession, plus pent-èlre que d'un critique ou d'un hi>lorien, on 
lui souhaiterait une allure moins syslémalique, plusson()le, [)lus 
conforme au libre mouvement de la vie. La forme même en a 
quelque chose d'un peu Icntlu qui ne laisse pas assez transpa- 
railre les remarquables qualilés littéraires du biographe. Si, «lans 
ces développements trop compacts, l'air et la lumière circulaient 
plus librement, comme les ingénieuses cl vives formuhis, comme 
les jolis coins de descri[»tion, comme les pages de chauile émo- 
tion ou de Une analyse :iiir.uent plus de relief ou d':igiémenll 
D'autre p:irl, iM. Maréchal a trop souvent cédé au désir, bien 
naturel, rniis fort duigirnux, d'ulilisur dans le dernier détail 
les inédits qu'il avait eji mains : de là bien des longueurs, et 
des inutilités (ju'on aurait gagné à nousépargner. Ajoutez h cela 
que tous ces documents nouveaux, dont nous sommes 1res loin 
de faire li, ne sont pis toujours pnil-ètre interprétés avec toute 
la rigueur souhaitable. A ch ique instant, nous rencontrons des 
textes intéressants, mais non datés, et l'auteur néglige de nous 
dire les rai.sons qu'il a de les dater d'une époque plutôt que 
d'une autre. Nous l'en croirions bien volontiers sur parole, si 
quehiuefois, quand nous pjuvons vérifier, nous ne constations 



(1) F. (lo Lamennais, Esxai d'un syalème de -philosophie cafhoflquc, ouvrage 
inc.iit renioilli f>l |(til)lic avee une inlroiliiclion, des noies et un appendice, par 
Cliristi.ni ManM-li.-il, i vol. in-iO; IM<>iid, l'.iot^. 

(2) (>lirisli.u> M.iroc.li.il. lu /•'•i>niUe dp Lmnennnix sou^ V Ancien néffime el la 
Héoolnfinn. daiircsilcs doiiinicols noiiveaiix et. inédils, l vol. in-S"; l'eirin. 11)13. 

(3) (^lii'islian .\lafe«;li;il. In Ji^iim'sse de LnnirniKiis, con/ribulinn fi l'éliid' des 
orifiinex du Ko'iKiitiisine rftii/ieur en Friinnf (i>i \ix' aiècle, d'aj^irÔS des ducumcnts 
nouveaux el iuéUils, 1 vol. ia-8»; Pemu, 1913 



i 



LE « CAS » DE LAMENNAIS. 410 

qnclqno arbitraire dans l'inlcrpidlalion des faits ou des textes 
allégués (I). l^l enfin, il arrive parfois à M. Marcclial d'oxnj^crer, 
do pousser jusqu'à l'cxlrenio el au paradoxe ses idées les plus 
juslcs. Son sous-titre : Cou trilm lion à l'étude des origines du 
Humanlisme relufieux en France au a/a* sircle, nous révèle la 
conci'j)lion particulière qu'il se forme de la personne de Lamen- 
nais el de son rôle liislorique. Pour lui, Lamennais esl un 
romantique, — terme un peu vogue, el dont je voudrais bien 
une délinilion nette, — un disciple invclérc do Rousseau. Or, 
il y a du vrai, beaucoup de vrai, dans cette conception; mais 
encore faut-il ne pas la convertir en idée lixe. A bien des 
<5gard.s, Lamennais dépasse et déborde le romantisme, el 
l'inlluence de llousseau sur lui n'es! pas aussi prépondcraide el 
iyranni(|ue que M. Maréchal voudrait nous le faire croire. 
« C'est la faute îi Rousseau » est un mot que M. Maréchal, s'il 
ne le prononce pas, a toujours dans l'esprit el sous la plume 
pour la moindre des démarches de son héros. Est-il donc bien 
certain que, si Lamennais n'avait jamais connu I{ous>cau, il 
eût été très dilTérenl de ce qu'il a été? J'en suis, pour ma j)arl, 
moins sur que lui... Mais je n'ai garde d'insister, el ces quelques 
observations critiques ne doivent pas donner le change sur 
l'estime singulière où il faut tenir celte vaste, savante el origi- 
nale enquête, dont nous attendons la suite avec confiance et 
impatience, el sur laquelle nous aurons sans doute plus d'une 
fois à revenir. 

De tous ces divers travaux, j'en voudrais retenir trois prin- 
cipalement : la grande étude de M. Maréch:il sur la Jrttnpsse de 
Lnnu'nnais, le livre du P. Dudon sur Lamennais et U Snhit- 
Siètje, cl la Correspondance avec M'"* Cottu, publiée par 

(1^ Pur PTcmpIe. p. 07, M. Mîirô<"hnl voiplrnil nMrilh)ier h Félirifé un opiisrule 
Iné'lil. iitliliilé lii^ponse nit.r ohjeclinns des alliées, liicn qu'il soit » de In m.iin de 
Jean-Marie, » sons pif-lcxle qu'il croil y « rci-ontuiitie la loiirhc dr r6li<i'é. » 
Mais (];ins les l.ellies inéliles île J.-M. el /•'. de Lattu-minis adressées à M;/r lirulé 
(Paris, lliay, 1SG2. p. 48), lahlié Je.in revcndiiiup la iiutcrnilé do cet optisriile ; 
« Ma réponse... mes failles... je lai i-.oniposé, » ccrit-ii. — Ailleurs, à pio[>us d'uo 
manuscrit inédit de L-iinenniiis, iislitulé : Te'moif^nnf/es des pluloso/ihes modernes 
en fiveur de la religion chrélienne, M. Maréclial éi-rit : « Ces TO piiues si soi- 
gneusement rédigées sont probahlemenl deslinées à l'impression : elles commen- 
ceront sans douie une rollection d'apologéli([ne «hrétienne • (p. 98;. J'ai eu ce 
registre entre les mains ; j'y ai vu tout simplement un cahier de notes de lec- 
tures, un recueil de malériiux tout personnel ; et Lamennais devait d'autant 
moins songer à l'imprimer qu'il e.'iistait déjà des ouvrages de cette nature, un 
*ntre autres qui s'inlilnle. si j'ai botine mémoire, les A judogisl es involontaires 



120 



REVUE DES DEUX MONDES. 



M. d'IIaussonville. Ces trois ouvrages vont nous permettre, si 
je ne me trompe, de saisir et de fixer en quelque sorte l'auteur 
des Paroles d'an Croyant dans trois attitudes diirérentes, mais 
essentielles, do sa biographie morale. 

II 

Le livre de M. Maréchal pose une double question qui inté- 
resse au plus haut degré la psychologie du grand écrivain : 
celle de sa conversion et celle de sa vocation. Essayons do serrer 
l'une et l'autre d'aussi près que nous le pourrons. 

Un fait d'abord est sûr : le futur auteur de VEssai sur 
Hindi ffrrence a débuté par l'incrédulité, et il s'est converti, il 
a fait sa première communion à vingt-deux ans. 

On a essayé d'atténuer, et môme de nier le fait, sans succès 
selon moi. On oublie le témoignage formel, — et du plus en plus 
formel (1), — de Sainte-Beuve, qui écrivait du vivant, presque 
sous les yeux de Lamennais, et qui n'a pas été démenti par lui, 
le témoignage non moins formel de son neveu Ange Blaize. Je 
ne vois aucune raison valable pour ne pas accepter purement 
et simplement une tradition aussi solidement établie. Déjà 
nourri des philosophes du xviii« siècle, surtout de Jean-Jacques, 
l'enfant fit tant d'objections au prêtre chargé de le préparer à 
sa première communion qu'on ajourna la réception du sacre- 
ment, et ce n'est qu'au bout de dix ans qu'il en vint, — qu'il 
revint plutôt, — à la croyance et à la pratique religieuses. 

Car sa première enfance avait été pieuse, très pieuse môme ; 
ses camarades le surnommaient « le petit bigot, » et il n'est 
pas douteux, pour lui comme pour Chateaubriand, que ce sont 
ces souvenirs de piélé enfantine qui lui sont remontés au cœur 
quand, en 1804, il revint à la foi. Mais entre dix et onze ans, 
son père, qui ne parait pas avoir attaché à ces questions-là 
beaucoup d'importance, l'ayant confié à son beau-frère, le naïf 
et imprudent oncle des Saudrais, celui-ci, — candeur ou manie 
pédagogique à la Rousseau, — laissa vagabonder l'enfant dans 
une bibliothèque où abondaient les écrits philosophiques du 

(1) Le portrait de Lamennais que Sainte-Beuve a publié ici même, dans la 
Vievue du 1" février 1832, d'après des notes fournies par l'abbé Jean {Nouveaux 
Lundix, t. XI, p. •<"!2), a subi, dans les diverses éditions des Critiques et Portraits 
contemporains, une série de retouches et d'additions successives qu'il serait fort 
curieux d'étudier de près 



LE « CAS » DE LAMENNAIS. 121 

xviii« siècle. Félicité dévora lout ce qui lui tombait sous la 
main, et quoique Sainte-Beuve nous déclare qu'il n'en ail alors 
« rien conclu conlre la relij^ion » et que « sa dévotion conti- 
nuât d'être pure, » on est bien obligé de constater, de l'aveu 
môme de Sainte-Beuve, que ce sont ces lectures et les raison- 
nements qu'il y avait puisés qui firent écarter le précoce dis- 
puteur de la première communion. 

Jusqu'où l'cntraina cette première crise d'incroyance? C'est 
ce qu'il est assez diflicile de dire en l'absence de tout témoi- 
gnage direct et personnel. « En 171)6 ou 171)7, écrit Sainte- 
Beuve, — il avait donc quatorze ou quinze ans, — il envoyait 
au concours de je ne sais quelle Académie de province un dis- 
cours dans lequel il combattait avec beaucoup de cbaleur la 
moderne philosophie, et qu'il' terminait par un tableau animé 
de la Terreur. » On n'a pas retrouvé ce discours. Mais M. Maré- 
chal a retrouvé un petit écrit de Bobert des Saudrais, intitulé : 
les P/ii/osop/ies, que Blaize. date de 1802, et auquel les deux 
frères Jean-Marie et surtout Félicité, — dans quelle mesure 
exacte, on l'ignore, — semblent bien avoir collaboré : c'est un 
manifeste contre les « philosophes, » un essai, inspiré de 
Rousseau et de Pascal, pour démontrer l'existence de Dieu et 
l'immortalité de l'àme. « L'âge des emportements et des pas- 
sions survint, — éci-it encore Sainte-Beuve; — il (Félicité) le 
passa, h ce qu'il parait, dans un état non pas d'irréligion (ceci 
est essentiel à remarquer), mais de conviction rationnelle sans 
pratique. Le christianisme était devenu pour le bouillant jeune 
homme une opinion très probable qu'il défendait dans le 
monde, qu'il produisait en conversation, mais qui ne gouver- 
nail plus son cœur ni sa vie. Ce retour imparfait n'eut lieu 
toutefois qu'après un premier chaos et au sortir des doutes 
tumultueux qui avaient pour un temps prévalu. » Ces indica- 
tions ne laissent pas d'être un peu vagues et obscures, et l'on 
voudrait bien pouvoir préciser davantage. Si l'on rapproche et 
si l'on essaie d'interpréter ces diverses données, voici, sur ce 
point délicat, ce qui parait le plus probable. Entre 17U2 et 
1802. sous rinduence des « philoso[)hes, » notamment de 
Rousseau, — et de l'oncle des Saudrais, — Lamennais s'est 
détaché du christianisme, d'nbord progressivement, doucement, 
et comme à son insu, puis plus violemment, mais sans jamais, 
si je ne me trompe, dépasser, dans ses négations, celles qui 



122 



R£VUB DES DEUX MOJVDES. 



constituent le fonds doctrinal du déisme. Beaucoup d'ïnconsé- 
qu 'Hces, j'imagine, dans tout cela, et, sous la pression des évé- 
nements publics, à la vue de certaines scènes de la Terreur, 
quelcpius prises d'armes contre les « philosophes, » et même 
certaiiis retours chicLiens passngers, bref, quelque chose 
comme l'état d'esprit troublé et contradicloirc que Chateau- 
briand, vers la même époque, traduisait dans son curieux 
Essai mer les liccohitions. L^l peu à peu, sous l'action sans doute 
croissante du futur abbé Juan, celle ànie orngeu.se s'apaise : 
elle entrevoit cl, au besoin môme, elle défend la probabilité 
théorique du chrislianisnie : cet élat de « conviction ration- 
nelle sans pratique, » c'est, probablement, l'indillérence reli- 
gieuse qu'elle condamnera si éloquummcnt plus tard. 

Les choses en étaient là quand parut le Génie du Cltrisiia- 
nisme. Nous sommes bien aises d';i|>prcrïdre par M. Maréchal 
que Félicilé le lut avec passion et l'annota i\cs le moment de 
son apparition ; mais le contraire nous eût bien surpris ; com- 
ment un livre de cette valeur, sur un pareil sujet, écrit par un 
compatrinle, aurait-il pu ()asser ina{)erçu d'un e.sprit curieux, 
et qu'on devine très préoccu()é alors de la question religieuse? 
Est-ce Chaleaubriand cpii, par ses belles pages sur Pascal, 
inspira à son jeune lecteur le désir de lire, ou plutôt de 
relire le grand écrivain? iM. Maréchal n'en doute guère, et il 
est possible qu'il ait raison. En tout cas, c'est en 1802, — 
M. Uuine nous l'aflirnie, pièces en mains, — que Laniennais 
se nourrit des Pensf-cs et en fait des extraits. Et, — conséquL-nce 
naturelle de ces lectures, ou simple développement logique 
d'une tendance particulière d'esprit, — M. Maréchal a retrouvé 
djs articles inédits signés de lui, et datant de 1803 et de ISOi, 
sur lex Indiilgenccfi, sur ta lîécfplion de Paru?/, et où déjà 
l'impatient journaliste se transforme en apologisic. 

Et cependant, il n'est pas converti, il n'a pas la foi. Evidem- 
ment, il est ébranlé, mais il hésite sur le seuil du temple. D'oii 
lui viendia l'impulsion délinitive, la volonté ferme de mettre 
sa vie d'accord avec ses idées, et presque ses croyances, de 
siivrc, en un mot, sur 1' « abèlissement »> nécessaire, les mys- 
ii |ues consi^ils du pari de Pascal? SjIoii toutes les vraisem- 
blances, de son propre frère, l'abbé Jean, qui, orilonné prclro 
au mois de mars 18()t, ne pouvait avoir de cesse qu'il ne l'eût 
« regagné à Dieu : » au ruale, le témoignage de fabbé Drulé 



LE « CAS » DE LAMENNAIS. 423 

est formol snr ce point. Quelques mois après, « Fcli » faisait sa 
première communion. 

Nous connaissons encore une fois trop mal tout le dclail de 
ces «Icmarclios inlinius pour avoir le «hoil do les jiigL'r avec 
quelque ri;^ueur. El c'est dommage, car on pressent que ce pre- 
mier Lamennais nous éclairerait singnlicremenl le second. 
Est-il pourtant bien téméraire de présenter, à propos de cette 
évolulion religieuse, les observai ions suivantes? I*jt d'abord, 
parmi les troubles, les incertitudes et les inc<diérences de cette 
longue période d'incroyance, il ne semble j»as, comme pour 
Pascal ou Cliateaubriand, par exemple, qu'il y ait eu de « crise » 
à proprement parler, — une de ces crises douloureuses et 
fécondes d'où l'àme sort totalement Iransforniée. LVanlrc part, 
ce mouvement qui, après avoir détacbc L;tmennaisdu calboli- 
cisme, l'y ramène progressivement, ccA le mouvement môme 
de la pensée contemporaine, et l'on sait qu'à cet égard son cas 
est alors légion. IJien mieux, c'est dans sa propre famille qu'il 
trouve das exemples, des exemples contagieux de ces retours : 
son père, surtout son oncle des Saudrais, qui avaient jadis 
trempe dans le scliisme constitutionnel, reviennent aux « pré- 
jugés >» d'autrefois. Lamennais a subi tonlesccs iniluenccs, géné- 
rales et familiales, comme il a subi celle des livres qu'il a lus; 
son histoire morale n'est que l'éclio de celle d'alentour. On 
dirait môme, — faut-il aller jusque-là? — que ses convictions 
religieuses ne sont pas le prolongement nécessaire de sa vie 
intérieure, qu'elles ne répondent pas à un besoin profouil, impé- 
rieux de son âme, qu'elles lui sont comme imposées ou dictées, 
ou suggérées du dehors, et qu'il les accepte, sur la foi d'autrui, 
comme un système d'iilées plus satisfaisant pour res[)rit que 
pour le cœur. Ce violent, comme beaucoup de violents, était un 
faible; il était peut-être incapable de trouver en lui-même le 
principe de discipline spirituelle dont sa haute nature lui faisait 
éprouver la nécessité. Lin dépit des apparences, peu d'hommes 
ont été plus soumis aux inlluences, aux circonstances exté- 
rieures, et ce dur logicien a peut-être élé, plus que le commun 
des poètes et dos artistes, livré aux surprises de sa sensibilité. 

C'est pour cette raison sans doute qu'il hésita si longtemps 
à se ranger au parti qui devait décider de sa vie. Converti à 
vingt-deux ans, en 180i, co n'est qu'à trente-quatre ans, en 
4816, qu'il fut dcfîuitivcmcul ordonné prêtre. Faut-il voir dans 



124 



REVUE DES DEUX MONDES. 



celte ddcision tardive une preuve qu'il obéissait h une vocation 
facLice? On l'a souvent prétendu. Encore qu'une pareille ques- 
tion, qui touche aux mystères les plus impénétrables de l'a 
conscience individuelle, soit dans son fond peut-être insoluble, 
— elle l'eût éié d'abord, et paut-ôtre surtout, pour Lamennais 
lui-même, — il n'est j)os impossible aujourd'hui d'en préciser 
les données et de fournir à nos intuitions, h nos conjectures, à 
nos impressions personnelles, une base d'opérations plus solide 
et plus largo que celle sur laquelle, jusqu'à ces deruières 
années, les critiques fondaient leurs opinions respectives. 

Et d'abord, h quelle époque l'idée de la prêtrise a-t-elle 
surgi dans l'esprit de Lamennais? Une lettre de l'oncle des 
Saudrais retrouvée par le P. Roussel et citée par lui dans son 
livre sur Lamennais et ses correspondants inconnus fait une 
allusion très claire à ce projet dès le mois de juillet 180G. Je ne 
serais point étonné qu'il datât du jour ou du lendemain de la 
conversion. Ce devait être là, — on peut, je crois, le conjec- 
turer sans témérité, — le vœu secret de l'abbé Jean, et, formulé 
ou non, une âme ardente et généreuse comme celle de Félicité, 
une âme d'apologiste avant la foi, ne pouvait guère manquer de 
l'accueillir avec transport. A peine converti, notons-le, Félicité 
s'associe aux travaux, aux préoccupations, aux études de son 
frère; visiblement il se prépare à son œuvr3 apologétique, en 
ramassant des matériaux contre les « philosophes : » la pre- 
mière lettre que nous ayons de lui (11 janvier 180G), au baron 
de Sainte-Croix, est pour reprocher à cet historien son scepti- 
cisme en matière de miracles; son premier écrit public est cet 
opuscule anonyme des Réflexions sur Cétat de i Église de France 
au XV II ï^ siècle et sur sa situation actuelle (1808), qui fut promp- 
tement saisi par la police impériale; l'année suivante, il publiait 
une traduction du Guide spirituel du bienheureux Louis de 
Blois; et la môme année (180'J) il recevait les ordres mineurs. 

Nous étonnerons-nous qu'il ait mis trois, et peut-être cinq 
ans à se résoudre à une démarche de cette nature? M. Maré- 
chal, qui a une double thèse à démontrer, triomphe un peu 
bien vite là-dessus. Pour lui, Lamennais est un « romantique, » 
un disciple effréné de llousseau, et qui, comme tel, ne peut 
consentir à aliéner, à sacrilior son « moi, » à ensevelir son 
impérieuse personnalité dans l'ombre et l'humilité du sanc- 
tuaire; il est, de plus, r-. et je crois bien qu'ici on reprend en 



LE « CAS » DE LAMENNAIS. 125 

l'exagérant une fine et spécieuse observation de M. Henri Bre- 
mond, — une àme à la fois assoiiïce et privée par nature des 
joies sensibles du mysticisme, et puisant, dans ses multiples 
déceptions inlérieurcs, des raisons sans cesse renaissantes de se 
décourager, d'ajourner les décisions suprêmes. El il faut voir 
avec quelle terrible ingéiiio^ilé iM. Maréchal inlerjtrèlc dans ce 
double sens les moindres déclarations de son héros, et jusqu'à 
ses [)lus innocentes traductions. Je vois les choses, pour l'ins- 
tant, je l'avoue, plus simplement, sous un as[)ect moins litté- 
raire et moins dramatique. A la veille de sa tonsure, Féli écrit 
à Brute (17 février 1809) : 

Quand je réfléchis sur ma vie passée, sur cette vie toute de 
crimes que les austérilés les plus rigoureuses, la pénitence la plus 
sévère et la plus longue ne seraient pas suflisanles pour expier, et 
qu'après cela ji3 viens à considérer mon étal présent, celle llédeur, 
celle mollesse, ce poids des sens qui me lasse el qui m'abal, cet 
amour-propre qui ne se sacrifie jamais qu'à demi et qui renaît sous le 
couteau même, y en\re dans une frayeur qui n'a que trop de fonde- 
ment, et je me demande si c'est donc à un malheureux tel que moi 
de pénétrer dans le sanctuaire, et si je ne devrais [)as bien plutôt me 
tenir prosterné au bas du temple, comme ce pécheur de l'ancienne 
loi, moins pécheur que moi... 

Je m'apitoierais bi?i volontiers sur cette sainte détresse, si 
je ne me rappelais des aveux analogues sous la plume de tous 
les mystiques, de lous les excellents prêtres, — voyez, par 
exemple, les lettres de Bossuet au maréchal de Bollefonds, — 
bien mieux, si je n'en relrouvais de semblables sous la plume 
de l'abbé Jean, lequel pourtant n'a été atteint à aucun degré 
du « mal de Rousseau. » Lui aussi, écrivant au même abbé 
Brûlé, parlera de sa « pauvreté, » de sa « faiblesse, » de ses. 
« crimes, » de « toutes les passions encore vivantes au fond de 
son cœur. » « Lorsqu'il en faut venir, dira-t-il encore, à porter 
le dernier coup à l'amour-propre, le fond de l'àme se déchire, 
et le courage manque. » Qu'en conclure, sinon qu'il n'en faut 
rien conclure pour ou conlre le « romantisme » de Lamennais? 
Jusqu'ici, son cas est « classique, » parfaitement classique, et 
les "scrupules mômes qu'il éprouve, le sentiment qu'il a de son 
indignité personnelle et qu'il exprimed'ailleurs si éloquemment 
nous seraient, au besoin,^ une preuve assez forte de la réalité 
de sa vocation sacerdotale.; 



i2C 



REVUE DES DEUX MONDES. 



Car jd^qn'Ji ffiiol point ces scrupules ne l'ont-ils point, quel* 
que temps, ccarlé de l'autel? Ajoulcz fi cela que, ne avec une 
imajjiiialion mobile, une humeur changeante et un caraclère 
très indécis, claiil d'ailleurs venu tard à la foi, et n'ayant pas 
subi renlraincment de l'éducation en commun dans un sémi- 
naire, on s'expli'juc assez bien qu'il ait, plus qu'un autre, 
soumis h l'djjreuve de la réllexioii, de la prière et du temps 
l'idée do se vouer au sacerdoce. A celte épreuve même il se 
croyait d'autant plus tenu qu'il prévoyait une oj>posilion 
sérieuse de la part de son père, lequel fut mis très tard au cou- 
rant des projels de Pélicilé et y donna son consentement avec 
pljsdc <« résij^nation » que do plaisir. Bref, on s'explique assez 
bien que, même si l'idée de se faire prôlre lui est venue de 
bonne heure, Lamennais ait mis cinq ans d'intervalle entre la 
moment do sa conversion et celui où il se fit conférer les ordres 
mineurs. 

On s'explique moins bien, il faut l'avouer, que sept années 
se soient encore écoulées avant les eiigagCEnents suprêmes. 
Mais qu'on ouvre la Cotrespondance. A chaque inslant, on y 
trouve des déclarations comme celles-ci : « Sécheresse, amer- 
tume, et paix crucifiante, voilà ce que j'éprouve, et je ne veux 
rien de plus; la sonlTrance est mon lit de repos. » Et encore : 
« Toute liaison et mémo loulc communication avec les hommes 
m'est à charge; je voudrais pouvoir rom[)re avec moi-même... 
Rien no me remue, rien ne m'intéresse, tout me dégoûte... Je 
ne sais sur quoi porter un reste de sensibilité qui s'éteint; des 
désirs, jo n'en ai pins. J'ai usé la vie; c'est de tous les étals le 
plus pénible, et de toutes les maladies la plus douloureuse 
comme la plus irrémcdiablo. » Et enfin : 

La cause première de tous mes maux n'esl pas, à beaucoup près, 
récente; je portais depuis plusieurs mois le germe de celle niclan- 
colie aride el soinlire, dans ce noir di^goùi de lu vic<iui, scniparatil de 
mon ânio [>cu à peu. luiil par la remplir tout eiiliùre. Atiandonné 
alors à une accabl;uilc ai)altiie, loialoincnl dépourvu d'idées, de sen- 
timents et de ressorls, t'HJl me dcjviiml à cliaige, la prière, l'ocaison, 
tous les everciccs de |Mélè, et la lecture, et l'élude, et la roliaile, 
el la société; je no tenais plus à la vie que (>ar Ir- désir de la qniller, 
et mon cœur éti'int ne Irouoait une sorte de repos létharjique que dan* 
la pensée du tombeau. 

Ces crises de sombre tristesse physique el morale sont fré- 



LE H CAS » DE LAMENNAIS. 121 

qnentes chez lui, et l'on conçoit sans peine qu'elles l'aient, 
pour un lemp?, écarlé de l'autel. Ce « noir dégoût de la vie » 
n'est évi«lemtnenl pas très clirdlicn. Il a beau chercher à se 
faire « une âme vraiment résignée, » « s'ulTorcer d'acquérir celte 
résignation piisibie et amoureuse dans son amertume môipe, »> 
il n'y parvient guère. 

Le plus grave est que « ces défaillances intérieures, ces 
angoisses, culte agonie de l'àmc " obscurcissent pour lui le 
problème de sa deslinét'. « Celle pauvre âme, écrit-il, languit 
et s'épuise entre d-ux vocilions incertaines (jui Caltircnt tour à 
tour. 11 n'y a point de martyre comme celui-Ih,. » N'allons 
point" pourlant conclure à la légère, comme on l'a si souvent 
fait, que ces douloureuses hésilalions, ces langueurs, ces aller- 
natives d'abattement et d'espoir sont \\\\ signe de non vocalion 
sacerdotale. « Epieuves » ou « lenlalions, » il semble bien 
tout d'abord que Lamennais ne soil pas le seul prcire qui, 
dans ses années de noviciaf^, ait connu des houbles de ce 
genre (1). D'autre part, si le propre d'une âme vraiment 
sacei'dolale est d'cire comme obsédée par le pr<djlème religieux, 
par le désir de travailler pour l'Lglise et de lui conquérir de 
nouvelles âmes, peu d'hommes ont, dès celle époque, mieux 
répondu à ce signalement que le fulur auleur des l'aroles iCun 
croi/iint. Il s'intéresse passionnément à ton! es les œuvres de 
son frère, il poursuit activement ses éludes histori(|ucs ou 
Ihéologiques, et souvent, dans les lettres mômes où il se plaint 
le plus de ses misères morales, il réclame des livres destinés 
à compléter son éducation cléricale; il commence enlin, en 
collaboration avec l'abbé Jean, un gros ouvrage sur la Ira" 
ditinn (le l' E(jHsc sur l'institution des écrrjiifs. Ll l'on est bien 
obligé de lui donner raison quand il écrit en 1811 à l'abbé 
Jeati : « Un désir constant, qui semble résister à tous les 
obstacles et triompher des ré|iugnances naturelles les plus 
vives, no/fre-t-il pas un caractère de vocation diyue au 7noins 
détre cxiiniiné? » 

Aux Cent- Jours, se croyant, h lort ou h raison, menacé par 
la police impériale pour le livre sur la Tradition, il s'enfuit 
en Angleterre, où il reste sept mois. C'est lài qu'il rencontra 

(1) Voj'pz il ce sujet les deux intcressAnts arlif If^s du P. Diidnn sur la Voca/ion 
ecclésinsti<iue d.ins li^ liccrit/enienf am-enlo'nl de j iiivier v\ mars 11/12. J'ubouUs, 
OU le venu, à pou prùs aa.v uxcuies cOuclusiuu» que le 1'. LiuJun. 



128 



REVUE DES DEUX MONDES. 



l'abbé Garron, cet admirable prêtre qui prit tout de suite sur 
lui un très grand ascendant et qui triomplia de ses dernières 
hésitations. Car il en éprouva jusqu'au bout, et il parle dans ses 
lettres de ses « irrésolutions, » de ses « incertitudes, » de 
« J'ejclrème répugnance oîi il se sent à prendre le parti auquel 
on veut quil se résolve. » « Ce n'est assurément pas mon goût 
que j'ai écouté, dit-il encore, en me décidant à reprendre l'état 
ecclésiastique. » Et une autre fois : « Mon âme est usée, je le 
sens tous les jours. Je me cherche et ne me trouve plus. Mais 
encore une fois, qu'importe? Je ne m'oppose à rien, je consens 
à tout : qu'on fasse du cadavre ce qu'on voudra. » Rentré en 
France, il reçoit le sous-diaconat le 21 décembre 1815 : « Cette 
démarche m'a prodigieusement coûté, déclare-t-il. Dieu veuille 
en retirer sa gloire 1 » Quelques mois après, vers la fin de 
février 1816, il recevait le diaconat, et, le 9 mars, la prêtrise : 
« Il lui a singulièrement coûté, — écrivait à ce propos l'abbé 
Jean, pour prendre sa dernière résolution. — M. Carron d'un 
côté, moi de l'autre, l'avons entraîné; mais sa pauvre âme est 
encore ébranlée du coup. » Et le 2o juin, Félicité écrivait à 
son frère la lettre célèbre qu'il faut bien citer ici presque tout 
entière : 

Quoique M. Carron m'ait plusieurs fois recommandé de me taire 
sur mes seiilimenls, je crois pouvoir et devoir m'expliqiier avec loi 
une fois pour toutes. Je suis et ne puis qu'être désormais extraordi- 
naireinent milheureiic. Qu'on raisonne là-dessus lanl qu'on voudra, 
qu'on s'alainbique l'esprit pour me prouver qu'il n'en esl rion, ou 
qu'il ne lient (pi'à moi qu'il en soit autrement, il n'est pas fort dilïi- 
cile de croire qu'on ne réussira pas sans peine à nie persuader 
un fait personnel contre l'évidence de ce que je sens. Toutes les 
con>idûralions (lue je puis recevoir se bornent donc au conseil banal 
de filire de nécessilé vertu. Or, sans fatiguer inutilement l'esprit 
d'aulrni, il me semble que chacun peut aisément trouver dans le sien 
des choses si neuves; quant aux avis qu'on y pourrait ajouter, 
l'expérience que j'en ai a tellement rélréci ma confiance, qu'à moins 
d'èlre contraint d'en demander, je suis bien résolu à ne jamais 
procurera personne l'embarras de m'en donner; et j'en dis autant 
des exhortations. Ainsi, par exemple, rien au monde qu'un ordre 
formel ne me décidera jamais à aller demeurer chez M. de Janson. 
Où que je sois à l'avenir, je serai chez moi, ce chez moi fût-il 
un grenier. Je n'aspire qu'à l'oubli, dans tous les sens, et plût à 
Dieu que je pusse m'oublier moi-même! La seule manière de me 



LE << CAS )) UE LAiMENNAlS. l2î) 

servir véritablement est de ne s'occuper de moi en aucune lacon. 
Je ne tracasse personne; qu'on me laisse en repos de mon côté; 
ce n'est pas trop exiger, je pense. Il suit de tout cela qu'il n'y a 
point de correspondance qui ne me soit à charge. Écrire m'ennuie 
mortellement, et de tout ce qu'on peut me marquer, rien ne m'inté- 
resse. Le mieux est donc, de part et d'autre, de s'en tenir au strict 
nécessaire en fait de lettres. J'ai trente-quatre ans écoulés; j'ai vu 
l;i vie sous tous ses aspects, et ne saurais dorénavant être la dupe 
des illusions dont on essaierait de me bercer encore. Je n entends 
faire de î'eproches a t/ai que ce soit ; il y a des desiitis inévitables; mais 
si j'avais été moins confiant ou moins faible, ma position serait bien 
différente. Enfin elle est ce qu'elle est, et, tout ce qui me reste à 
faire est de in'arrauger de mon mieux, et, s'il se peut, de m endormir 
au pied du poteau oit l'on a rivé ma chaîne; heureux si je puis obtenir 
(ju'on ne vienne point, sous mille prétextes fatigants, troubler mon 
sommeil. 

Quand on rapproclie, comme nous venons de le faire, — à 
dessein, mais à tort, — tous ces textes les uns des autres, il 
est bien difficile de se dérober à l'impression que presque tous 
les critiques ont exprimée, à savoir que Lamennais n'était pas 
né pour être prêtre, qu'il a eu la main forcée, que ses direc- 
teurs se sont lourdement trompés sur son compte, et qu'ils 
ont assumé une terrible responsabilité devant l'Eglise et devant 
l'histoire... J'ose ne point partager cet avis, et bien loin d'incri- 
miner la prudence ou la clairvoyance de l'abbé Garron et de 
l'abbé Jean, de l'abbé Brute et de l'abbé Teyssère, je suis bien 
plutôt tenté, — avec quelques bons juges, — de leur donner 
raison. Pourquoi, profanes et incom'pétents que nous sommes, 
en des matières si délicates et si complexes, avec les pauvres 
éléments d'information dont nous disposons, verrions-nous plus 
clair que de saints et intelligents prêtres? La « défection » de 
Lamennais, à laquelle on songe toujours en pareil cas, n'est 
ici qu'un trompe-l'œil. La défection de Lamennais s'explique 
par des circonstances et par des raisons toutes particulières, et 
elle ne l'a pas empêché d'être, quinze ou seize ans durant, un 
très bon, un excellent prêtre. Trompe-l'œil aussi, j'ai failli 
dire surtout, ces extraits ingénieusement choisis et artificieu- 
sement groupés de lettres du grand écrivain, et qui, — c'est le 
mieux qu'on en puisse dire, — ne représentent que des 
moments de sa pensée, et non pas l'état permanent de son 

TOME L. — lUI'J. '^> 



430 HEVLE DES DEUX MONDEs>. 

âme. Car nous no connaissons pas toute la correspondance de 
Lamennais durant cette longue période de douze années : si 
nous la connaissions tout entière, sommes-nous bien assurés 
que les quelques lignes qui nous ont frappés par leur caractère 
d'àpre amertume, et presque de désespérance, ne nous appa- 
raîtraient pas singulièrement plus clairsemées, et comme fon- 
dues ou pres(jue noyées dans le cours de beaucoup d'autres 
préoccupations? Relisons même à la suite et sans parti pris les 
quelque cent quatre-vingts lettres qui nous ont été conservées 
do cette époque de tâtonnements et d'incertitudes; et avouons 
que le (( noir dégoût de la vie » n'en est pas la note dominante. 
11 serait facile d'en extraire, parmi bien des détails familiers, 
des observations piquantes ou moqueuses, de beaux élans d'ar- 
deur mystique et de spiritualité confiante. Plus on étudie 
Lamennais, et plus on se convainc qu'il était la mobilité même, 
et qu'on lui ferait le plus grand tort en le fixant ou en le 
figeant dans une seule attitude morale. Extraordinairement 
impressionnable, vibrant à tous les souflles du dedans ou du 
dehors, souvent malade d'ailleurs, doué d'une imagination et 
d'une sensibilité excessives, c'était avant tout peut-être une 
àme de poète et d'artiste, — une pauvre àme chantante et flot- 
tante de poète et d'artiste dont les sentiments et les paroles ne 
doivent pas être évalués h la mesure commune. 

Je reprends ici une très pénétrante observation d'un fin 
connaisseur en matière de psychologie religieuse, M. Henri Bre- 
mond, dans une fort suggestive étude sur Lamennais (1). Je 
suis peut-être moins convaincu que M. Bremond, que l'auteur 
des Réflexions sur limitation ne fût pas né pour le mysticisme, 
mais je crois comme lui qu'il était trop écrivain né pour ne 
pas, à son insu, donner le change à ses lecteurs sur la vraie 
nature des sentiments qu'il éprouvait. Qu'il ait eu, à de certains 
moments, pour le sacerdoce, des répugnances, des dégoûts 
réels, — chose, parait-il, plus fréquente qu'on ne le pense, 
dans les vocations même les plus assurées, — c'est ce que je 
n'ai garde de nier. Mais ces impressions, comme il les déforme 
peut-être, comme il les exagère en tout cas, et comme il les 
dramatise en les exprimant! Gomme il se laisse entraîner par 
sa plume, et attirer et séduire par la forte, brillante et émou- 

(1) Henri Bremond, rhir/Hiélude relif/ieuse, 2" série, ^ YoI.in-t6; l'aris, Penin, 
1909 lia Détresai' de Lamennuis'. 



LE (( CAS » l)i; J,\MENNATS. 1 .'] l 

vaille iiiKit;e i{ii'il sent venir, et qu'il entrevoit an bout de son 
développement ! Kelisez à cet égard les lettres les plus sombre- 
ment désolées de cette période. La lettre même du 25 juin 1816, 
quand elle ne s'expliquerait pas par les circonstances particu- 
lières qu'a si bien analysées M. Maréchal, s'expliquerait encore 
par le mot qui la termine; elle a été écrite, n'en doutez pas, 
— au moins en partie, — pour ce mot même, pour cette saisis- 
sante image du « poteau où l'on a rive sa chaîne. » Kéduite à 
ses justes proportions, elle se ramène, ou peu s'en faut, à un 
violent accès de mauvaise humeur. Mais Lamennais avait, si je 
puis dire, la mauvaise humeur volontiers tragique, — très 
romantique en tout cas, et très littéraire. 

Dans ces conditions, faut-il blâmer, comme on l'a trop sou- 
vent fait, les très bons prêtres qui l'entouraient, qui le voyaient 
tel qu'il était dans la réalité de la vie quotidienne, qui savaient 
de lui et sur lui mille choses que nous ne saurons jamais, 
d'avoir agi sur sa volonté débile, et, convaincus qu'ils étaient 
de la réalité de sa vocation ecclésiastique, de l'avoir aidé à 
triompher de ses irrésolutions éternelles? Je ne le pense pas. 
Oui, je le sais, l'abbé Jean a écrit : « Je prie le bon Dieu de 
tout cœur de les éclairer l'un et l'autre; mais je suis enchanté 
de n'être pour rien dans cette décision-là. » C'est qu'il était 
loin de Félicité alors, et qu'il a, comme nous sommes tous tentés 
de le faire, pris au piod de la lettre telle déclaration farouche- 
ment éplorée du pauvre exilé. Mais plus tard, au moment décisif, 
il a su prendre sa large part des responsabilités communes. Et 
peut-être tous ensemble, Brute, Teyssère, Carron et l'abbo Jean, 
ont-ils vu plus clair qu'on ne veut bien le dire dans le cas de 
Lamennais, si, après tout, la seule période sa vie où il ait été, 
je n'ose dire vraiment heureux, — il ne pouvait pas l'être, — 
mais en tout cas le moins malheureux est sans contredit celle 
où il a été prêtre. 

Seulement, — et peut-être parce qu'ils n'avaient pas l'expé- 
rience d'un vrai tempérament de poète, — les amis et lés 
conseillers de Lamennais semblent ne pas s'être assez rendu 
compte qu'il n'était pas un prêtre « comme tous les autres. » 
Ils en ont fait un (c prêtre libre. » Sous prétexte de le 
« divertir » de ses humeurs noires, et de faire servir son talent 
à une sainte cause, ils l'ont plongé dans la controverse, dans 
la polémique, toutes choses auxquelles il n'avait déjà que trop 



132 REVITE DES DETX MONDES. 

de pente, et où il risquait de s'exalter et de s'aigrir. II aurait 
fallu ï encadrer, ['dissuieiiir h une discipline extérieure, puisqu'il 
n'en trouvait pas une en lui-même, assagir celte sensibilité 
exaspérée et régler cette volonté défaillante par la contrainte 
salutaire d'une vie active et non pas uniquement livresque. A 
plusieurs reprises, dans sa Correspondance, il manifeste le 
désir d'entrer dans la Compagnie de Jésus, et l'on s'est, natu- 
rellement, beaucoup égayé de cette velléité restée d'ailleurs 
platonique. Je crains qu'ici encore la raillerie ne soit une forme 
de l'inintelligence. Je ne suis pas sûr du tout que la règle d'un 
ordre religieux n'eût pas convenu à cette nature inquiète et ma- 
ladive. En tout cas, ce que l'on peut bien affirmer, c'est que, 
fait plutôt peut-être pour obéir que pour commander, la desti- 
née de ce malheureux Lamennais eût été tout autre, s'il avait 
toujours eu à ses côtés l'abbé Jean ou l'ablté Carron. 

III 

Franchissons une quinzaine d'années. C'est le moment, 
décisif et douloureux, d*^ sa rupture avec Rome. Je crois qu'il 
est trop tôt pour écrire avec toute la précision souhaitable ce 
douloureux chapitre de l'histoire morale du fougueux écrivain. 
D'importantes correspondances nous font sans doute encore 
défaut, et certains côtés de la question ne sont pas suffisam- 
ment éclairées pour qu'on puisse, en pleine connaissance de 
cause, décrire et juger la longue crise d'âme d'où sont sorties 
les Paroles d'un croyant et les Affaires de Rome. Par exemple, 
nous aurions besoin de savoir presque par le menu les princi- 
pales polémiques qui se sont engagées notamment autour de 
I,' Avenir et des décisions pontificales, pour bien comprendre 
l'exaspération croissante où elles plongèrent Lamennais. J'es- 
père que tous ces éléments d'information seroni à notri» portée 
quand M. Maréchal en viendra à cet épisode essentiel de la vaste 
biographie qu'il a entreprise. En attendant, et quitte à tle pas 
toujours interpréter comme lui les documents nouveaux qu'il'l 
met en œuvre, on ne saurait trop remercier le P. Dudon d'avoir 
refait à sa manière les Affaires de Rtjme, et d'avoir projeté une 
très vive lumière sur un côté capital de la question, en étudiant! 
comme il l'a fait les rapports authentiques de Lamennais avec 
le Saint-Siège. 



LE " CVS )) DE LAMENNAIS. 133 

Lamennais a dté en relations personnelles avec deux papes, 
Léon XII et Grégoire XVI. C'est en 1824 qu'il fil son premier 
voyage de Rome. Très attaqué, très discuté, il eût été heureux 
de recevoir quelque marqué d'encouragement et de sympathie 
de la part de cette autorité suprême qu'il avait défendue avec 
tant d'ardeur. Léon XII, qu'il vit trois fois, le reçut avec infi- 
niment de bonne grâce et, de l'aveu même de Féli, le « combla 
de bontés. » Nous ne savons pas quels propos furent échangés 
dans ces trois audiences; mais le P. Dudon qui, trop visible- 
ment, voudrait réduire à l'insignifiance les rapports du pontife 
et du prêtre, conjecture bien gratuitement qu'ils furent « peu 
importants. » Le pape aurait-il dit de l'auteur de V Indifférence : 
(( C'est un exalté; » et encore : « Ce Français est un homme 
distingué; il a du talent, de l'instruction, je lui crois de la 
bonne foi; mais c'est un de ces amanls de la perfection qui, si 
on les laissait faire, bouleverseraient le monde! » Ces témoi- 
gnages de deux cardinaux italiens nous inspireraient plus de 
confiance, si nous ne les trouvions pas dans les dépêches du 
chargé d'affaires de France à Rome, le chevalier Artaud, qui 
n'aimait guère Lamennais. Ce qui est sur, c'est que Léon XII 
garda un excellent souvenir de Lamennais; c'est qu'à plusieurs 
reprises il se fît donner des nouvelles de l'écrivain français par 
Ventura, Coriolis, et qu'il chargeait ce dernier avec insistance de 
(( l'assurer de toute son affection; » c'est qu'il accepta son por- 
trait avec le plus grand plaisir, et le fit mettre à une place 
d'honneur dans son propre cabinet. Ce qui est sûr encore, c'est 
que Lamennais, et jusque dans lea Affaires de Rome, a toujours 
parlé de Léon XII avec gratitude, avec respect et avec tendresse ; 
c'est qu'en 1827, probablement, il adressa au pape un Mémoire 
confidentiel où il lui exposait ses vues sur l'état présent de 
l'Eglise et de la société (1). Est-il exact que Léon XII ait eu 
l'intention de créer Lamennais cardinal, et qu'il l'ait réservé 
in petto? Le P. Dudon n'en croit rien; mais sa conviction parait 
surtout fondée sur le désir qu'il a que la conviction contraire 
soit erronée; il discute bien rapidement, et sans apporter de 
preuves péremptoires, les témoignages formels de Lamennais, 
de Wiseman, et des Senfft. La comtesse de Senfift avait écrit à 

fl) Ce mémoire, publié partiellement par Blaize, a été retrouvé dans les archives 
du Vatican par le P. Dudon, qui en a publié les parties inédites dans les Recher- 
clies de science religieuse de septembre-octobre 1910. 



134 . REVUE DES DEUX MONDES. 

Lamennais, en 1830, qu'on avait retrouvé, parmi les papiers du 
défont pape, la désignation de leur ami au cardinalat : parlait- 
elle à la légère, ou en connaissance de cause? Le fait doit pou- 
voir être vérifié. Et, en attendant, on peut suspondr<; son juge- 
ment; mais on peut croire aussi que l'opinion courante n'est 
pas aussi dénuée de vraisemblance que veut bien le dire le 
P. Dudon. 

Deux choses ressortent avec une pleine évidence du livre de 
ce dernier. La première est qu'entre l'encyclique Mirari vos et 
l'encyclique Singulari nos l'attitude de Rome à l'égard de Lamen- 
nais a été parfaite ; et la seconde, — le P. Dudon aurait pu 
insister bien davantage sur ce point, — que le clergé français, 
par ses dénonciations, ses exigences, ses suspicions, ses plaintes, 
ses appels constants à l'autorité pontificale et la pression qu'il a 
exercée sur le Saint-Siège, a tout, ou presque tout fait pour 
exaspérer Lamennais et le rejeter hors de l'Eglise. Mais, pour 
bien comprendre la suite des événements, il faut 'reprendre 
les choses d'un peu plus haut. 

Poursuivant son rêve de théocratie populaire, Lamennais, 
avec générosité, avec hardiesse, mais avec violence et avec Une 
témérité singulière, avait déclaré la guerre aux rois et dressé, 
dans r Avenir, la charte du droit nouveau. Il fallait toute sa 
naïveté, toute son inexpérience théologique et diplomatique, 
tout son dédain et son ignorance des contingences historiques, 
— tout son orgueil aussi de prophète plébéien, — pour s'ima- 
giner que Rome, en 1830, pouvait et devait le suivre dans 
cette voie. Entre l'idéal révolutionnaire dont, à son insu, rele- 
vait Lamennais, et la tradition constante d'une Eglise fortement 
hiérarchisée, fondée sur l'autorité, et dont l'action, toute reli- 
gieuse et morale, s'exerce dans les cadres respectés d'une 
société régulièrement constituée, il y avait une opposition 
secrète qui ne pouvait manquer d'éclater bientôt au grand 
jour. On le fit bien voir au fougueux tribun! Traqué, honni, 
dénoncé sans relâche par toute une partie du clergé françaisij 
persécuté, comme il était naturel, par le gouvernement de] 
Juillet, il se décida à suspendre F Avenir^ et à en appeler direc-j 
tement à Rome. On a souvent dit que c'était là une impru-j 
dence, et une imprudence bien française; que Rome, dans les] 
questions délicates et controversées, n'aime pas à intervenir;] 
qu'elle hésite à décourager les initiatives individuelles; et 



LE « CAS » DE LAMENNAIS- 135 

qu'elle ne se prononce enfin qu'à son corps défendant, quand 
elle y est pour ainsi dire contrainte par les circonstances ou 
par les hommes. Je crois, au contraire, pour ma part, que 
Lamennais n'a fait tout au pliis que hâter la décision pontifi- 
cale; que les questions qu'il avait soulevées étaient trop graves 
pour que le Saint-Siège put longtemps s'abstenir de prendre 
parti ; et qu'enfin les multiples dénonciations ecclésiastiques 
dont le directeur de r Avenir était l'objet auraient largement 
suffi à faire instruire son procès. 

Arrivés à Rome le 30 décembre 1831, « les pèlerins de Dieu 
et de la liberté, » — suivant l'expression dont s'égaie peut-être 
avec trop d'insistance le P. Dudon, — firent remettre au pape, 
par l'intermédiaire du cardinal Pacca, le doyen du Sacré- 
Collège, un mémoire justificatif qui avait été rédigé par Lacor- 
daire. Grégoire XVI fît écrire par Pacca à Lamennais « une 
lettre de remontrances et de conseils paternels : » on louait 
leurs bonnes intentions et leur docilité; mais on se plaignait 
de leur témérité, des divisions entre catholiques qu'ils avaient 
provoquées; au demeurant, on leur laissait espérer qu'on exa- 
minerait à fond leurs doctrines, et on les engageait, en atten- 
dant, à rentrer en France. Lacordaire seul comprit, et tandis 
qu'il se décidait à repasser les Alpes, que Montalembert pour- 
suivait son voyage d'Italie, Lamennais s'ob.stina a rester à 
Rome ou à la porte de Rome, « afin de fournir les explications 
indispen.sables et de répondre aux questions que l'on jugerait à 
propos de lui faire. » Le pape consentit à les recevoir avant 
leur séparation; l'audience fut aimable, mais assez banale : « il 
ne fut en aucune façon question d'atïaires. » De plus en plus 
convaincu qu'il ne pourrait être condamné et qu'il n'avait qu'à 
poursuivre son œuvre, Lamennais se retira à Frascati et y 
écrivit son livre Des Maux de l'Eglise. Mais le séjour en Italie 
lui pesait. Impatient de reprendre sa vie d'action, ignorant, à 
ce qu'il semble, qu'en ce moment même la congrégation des 
affaires ecclésiastiques extraordinaires examinait ses doctrines, 
et croyant que, parmi toutes les préoccupations présentes du 
Saint-Siège, on avait oublié la réponse qu'on lui avait presque 
promise, le fondateur de l'Avenir, accompagné de Montalem- 
bert, se remit en route dans les premiers jours de juillet 1832.i 
Le soir du 30 août, à Munich, à la fin d'un banquet, auquel 
assistait aussi Lacordaire, on lui remit, par les soins de la 



136 REVUE DES DEUX MONDES. 

nonciature, le texte de l'encyclique Mirari vos, qu'accompagnait 
une lettre de Pacca. « Il y a une encyclique du pape contre 
nous, dit-il à Lacordaire; nous n'avons qu'à nous soumettre. » 
Cette sage résolution, on le sait, ne devait pas durer. Aurait- 
on pu, en procédant différemment, même avant l'encyclique, 
éviter l'éclat final? 

Je me suis souvent étonné, — a écrit Lamennais dans les,A/fai7'es 
de Rome, — que le pape, au lieu de déployer envers nous cette sévé- 
rité silencieuse dont il ne résultait qu'une vague et pénible incerti- 
tude, ne nous ail pas dit simplement : « Vous avez cru bien faire, 
mais vous vous êtes trompés. Placé à la tête de l'Église, j'en connais 
mieux que vous les besoins, les intérêts, et seul j'en suis juge. En 
désapprouvant la direction que vous avez donnée à vos eflorts, je 
rends justice à vos intentions. Allez, et désormais, avant d'intervenir 
dans des alîaires aussi délicates, prenez conseil de ceux dont l'auto- 
rité doit être votre guide. » Ce peu de paroles aurait tout fini. 
Jamais aucun de nous n'aurait songé à continuer l'action déjà 
suspendue. 

C'est là ce que le P. Dudon, à aucun prix, ne saurait 
admettre. L'obstination orgueilleuse de Lamennais est pour 
lui un dogme, une de ces évidences psychologiques qui doivent 
s'imposer aux esprits les plus prévenus. Cette idée « d'une 
scène évangélique se déroulant dans un salon du Vatican, à la 
première rencontre de Grégoire XVI et de Lamennais » tui 
inspire une douce et peut-être peu « évangélique )> gaîté. Car 
enfin, si cette scène avait eu lieu, — et peut-être sous Léon XII 
ou sous Léon XIII aurait-elle eu lieu, — ni le P. Dudon, ni 
moi, nous ne savons ce qui aurait pu en résulter. En tout cas, 
Lamennais n'aurait pas eu le droit d'écrire la page un peu 
inquiétante que nous venons de rappeler ; et peut-être eùt-il 
été habile et charitable tout ensemble de ne pas lui laisser ce 
droit. Lamennais, — c'est un mot de Léon XII que le P. Dudon 
n'a pas cru devoir citer, — était a un homme qu'il fallait 
conduire avec la main dans le cœur. » De plus, ce n'était pas, 
si j'ose le dire, une àme «. protocolaire. » 

Ayant la nuque dure aux saluts inutiles, 

Et se dérangeant peu pour des rois inconnus, 

resté très plébéien d'allures et d'idées, comme il l'était de tem- 
pérament et d'hérédité, peu diplomate, assez peu théologien. 



LE « CAS » DE LAMENNAIS. 137 

aussi peu <( Romain » ou Italien que possible, les conventions, 
les formules, les habitudes de la cour de Rome étaient faites 
pour le surprendre et le choquer. Il n'était pas l'homme des 
sous-entendus, et il ne comprenait pas les choses a demi-mot : 
il ne vit pas dans la lettre de Pacca le blâme discret qu'elle 
contenait. A-t-on tenu suffisammenî compte au Vatican de ces 
dispositions particulières, et n'aurait-on pu, en raison même 
des services que Lamennais avait rendus au Saint-Siège, faire 
lléchir en sa faveur les règles, ou plutôt les usages d'une 
administration demeurée, comme toutes les administrations, 
un peu formaliste? L'archevêque de Paris, Quélen, qui n'était 
point un révolutionnaire, et qui n'est point suspect d'une par- 
tialité excessive à l'égard de l'auteur de l'Indifférence, eût 
souhaité, — et il le fit savoir au pape, — une démarche per- 
sonnelle, à la fois très ferme et très paternelle, de Grégoire XVI 
auprès de Lamennais. Si cette démarche avait été faite, est-il 
bien sûr qu'elle n'eut abouti à rien? 

Elle eût abouti, en tout cas, à adoucir un peu, — et plus 
peut-être qu'on ne pense, — l'amertume que Lamennais n'a 
pu manquer de concevoir de l'encyclique Mirari vos. Car, pour 
être entièrement juste envers cette pauvre âme ulcérée et 
maladive, il faut se la représenter telle qu'elle était, au retour 
de Rome. Il convient de se rappeler que Lamennais avait conçu 
un vaste système sur lequel il comptait pour régénérer la 
société par l'Eglise elle-même renouvelée et devenue une 
grande force démocratique. En butte à de multiples contradic- 
tions et à d'innombrables adversaires, il était venu prendre 
l'Eglise à témoin de la justice de sa cause. Et voici que Rome, 
au lieu de l'accueillir comme un libérateur, ou même comme 
un généreux et loyal serviteur, se dérobe et, finalement, le 
désapprouve et le condamne. Bien mieux, lui, l'homme du 
rêve et de l'absolu, il retrouve à Rome, tout au moins dans 
l'entourage du Saint-Père, toutes les menues intrigues, toutes 
les compromissions, toutes les misères qu'il avait constatées 
dans les autres gouvernements temporels, et qui l'en avaient 
détaché. Son inexpérience des hommes et de la vie, sa tou- 
chante naïveté, sa sensibilité ardente et généreuse en furent 
profondément troublées et scandalisées. On a comparé l'impres- 
sion que lui fit Rome à celle que, trois siècles plus tôt, Luther 
avait emportée de la Ville Eternelle : la comparaison est excès- 



I'Î8 REVUE DES DEUX MONDES. 

sive; mais elle comporte une petite part de vérité. Four l'ame- 
ner aux concessions nécessaires, à rinlelligencc des exactes 
conditions historiques où devait évoluer la papauté, il aurait 
fallu qu'on le traitât avec infiniment de tact et de bonté ; on 
vit en lui non pas un homme, une àme inquiète et candide, 
mais une doctrine abstraite; et l'on agit en conséquence. 

On a beau jeu là-dessus à crier à la susceptibilité et à. 
l'orgueil. Orgueilleux, assurément Lamennais l'était ; il l'était 
d'ailleurs beaucoup plus pour ses idées que pour sa personne : 
et plus encore qu'orgueilleux, il était ombrageux et d'un ma- 
niement difficile. Genus hritahile vatum. Surtout, il était poète, 
et comme tous les poètes, depuis Rousseau, ce perpétuel 
« écorché moral, » il avait ce manque d'équilibre, cette imagi- 
nation ardente et sombre, cette sensibilité exacerbée qui ont 
été le douloureux apanage de tant d'écrivains modernes. Et 
non seulement il était poète, il était prophète. Plus clairvoyant 
que beaucoup d'autres, qu'un Guizot par exemple, il prévoyait, 
il pressentait l'avènement de la démocratie, et le rôle grandiose 
et bienfaisant que les conditions nouvelles de la vie politique 
et sociale allaient réserver à la papauté, l'unique pouvoir 
spirituel resté debout sur les ruines du passé. La condamnation 
dont il était l'objet lui fit l'elfet, de la part du Saint-Siège, d'une 
sorte d'abdication, volontaire et définitive ; et cette désillusion, 
d'ordre intellectuel et religieux, venant s'ajouter aux décep- 
tions d'ordre sentimental que son séjour à Rome lui avait 
values, il fut dès lors très fortement tenté de s'affranchir d'une 
autorité qui lui paraissait aveugle et arbitraire, et de suivre 
tout seul les voies où l'entraînait son instinct. 

Ce qui contribua sans contredit à précipiter le dénouement, 
ce fut l'attitude du clergé français à son égard. J'ai déjà dit 
que Rome, comme si elle avait senti que peut-être aurait-elle 
pu le ménager davantage, fut, après la promulgation de l'ency- 
clique, et jusqu'à la rupture, pour le grand écrivain condamné, 
d'une douceur et d'une longanimité qu'on ne saurait trop 
louer. Mais en France, notamment, on se garda bien de suivre 
un exemple qui venait pourtant de si haut. On laissa de tous 
côtés, à la nouvelle de la condamnation, éclater une joie tota- 
lement dénuée d'élégance. Lettres, articles, brochures, man- 
dements, plurent sur le malheureux prêtre. Ses moindres 
paroles étaient suspectées; ses rétractations les plus solennelles 



LE « CAS » DE LAMENNAIS. 139 

étaient jugées insuffisantes, dénoncées comme renfermant les 
pires réticences. On aurait voulu pousser Lamennais hors fie 
l'Eglise qu'on n'eût pas agi autrement. Qu'il ait été aigri, 
exaspéré par toutes ces fâcheuses manifestations d'un zèle 
intempestif, c'est ce qui n'est que trop aisé à comprendre. 
Hélas! ce n'était pas un saint, et .l'intégrité de sa foi avait 
d'ailleurs subi plus d'une atteinte. Mais parmi ceux qui ont le 
plus sévèrement Hétri son « apostasie, » est-il bien sûr que 
personne n'ait eu dans sa défection une petite part de respon- 
sabilité morale? 

IV 

« Mes derniers jours sont fort amers, amers de toutes les 
façons. J'ai eu confiance dans la probité des hommes, et ils 
m'ont trompé. Je n'ai pas voulu croire à leur fausseté, à leur 
malice^ et je suis victime de leur malice et de leur fausseté. 
J'élevais ma frêle tige vers le ciel, sur la foi de quelques rayons 
qui l'attiraient par leur éclat et leur douce chaleur : et l'orage 
est venu; et les vents ont soufflé, et la pauvre tige est là, gisante, 
sur la terre froide et nue. » C'est à une admirable femme, 
à une amie, la baronne Cottu, que Lamennais, vers la fin 
de 1832, tenait ces propos découragés et pessimistes. La corres- 
pondance qu'il a échangée avec elle pendant trente-cinq ans, et 
que M. d'Haussonville nous a fait connaître, est peut-être celle 
qni éclaire le mieux la question, obscure et complexe, de sa 
sensibilité. S'il est vrai, comme l'a dit Pascal, que « tout notre 
raisonnement se réduit au sentiment, » cela est encore plus 
vrai de Lamennais que de la généralité des hommes. Qui con- 
naîtrait à fond la nature et l'espèce et les réactions habituelles 
de sa sensibilité serait bien près de l'avoir expliqué tout entier. 

La vie sentimentale de Lamennais, jusqu'à sa prêtrise tout 
au moins, nous est fort mal connue. Je laisse, bien entendu, de 
côté, do fâcheuses insinuations que je n'aime guère à rencon- 
trer sous certaines plumes, et qui, ne reposant d ailleurs sur 
rien de sérieux, se sont pourtant imposées à quelques biograj^hes 
Faut-il admettre d'autre part, avec tous les historiens, que le 
grand écrivain eut, vers <lix-huit ans, un amour malheureux, 
que cette déception le plongea dans une mélancolie profonde 
et ne fut pas étrangère à sa vocation sacerdotale? Et Lamennais 



140 REVUE DES DEUX MONDES. 

faisait-il allusion à cette aventure de jeunesse quand, bien 
longtemps après, en 1840, il répondait en balbutiant à M'"*Cottu 
qui lui reprochait de calomnier une profession où il était jadis 
librement entré : « J'avais eu de j^rands chagrins auxquels je 
cherchais une consolation? (1) » Il est possible, encore que, sur 
ce point, nous en soyons réduits à un témoignage unique, 
assez indirect, très postérieur aux événements, et peut-être 
sujet à caution (2). Je sais qu'on peut alléguer, et qu'on allègue 
généralement, le témoignage, infiniment plus autorisé, de 
Sainte-Beuve : « Quant à ce qui touche, écrivait ce dernier en 
1832, le genre d'émotion auquel dut échapper difficilement une 
àme si ardente, et ceux qui la connaissent peuvent ajouter si 
tendre, je dirai seulement que, sous le voile épais de pudeur 
et de silence qui recouvre aux yeux même de ses plus proches 
ces années ensevelies, on entreverrait de loin, en le voulant 
bien, de grandes douleurs, comme quelque chose d'unique et 
de profond, puis un malheur décisif, qui du même coup brisa 
cette àme et la rejeta dans la vive pratique chrétienne d'où elle 
n'est plus sortie (3). » Mais on oublie que Sainte-Beuve, en 
réimprimant plus tard son article, se rétractait dans la note 
que voici : « Il serait même possible que notre soupçon sur 
une passion unique et profonde qu'il aurait ressentie fut 
excessif et au delà du vrai. On s'expliquerait peut-être encore 
Aiieux par cette absence d'emploi en son temps la jeunesse 
perpétuellement recrudescente de son àme, ses naïves et 
fougueuses échappées dans les choses, n'ayant pas été attendri 
ni réduit dans l'âge par l'humaine passion (4). » On voit com- 
bien tout cela est obscur, difficile à préciser, et combien il 
serait imprudent d'être, en pareille matière, trop affirmatif. 

Quelle qu'ait été d'ailleurs la première jeunesse de 
Lamennais, — et j'inclinerais, sur cette question, à partager le 
dernier avis de Sainte-Beuve, — quand, en 1818, il fit la 
connaissance de la baronne Cottu, — alors M""' de Lacan, — il 
était l'auteur, déjà célèbre, de ï Essai sur C Indifjèrencc, et sa vie, 
retirée, laborieuse, austère, était bien celle qui convenait à 

(i) Leilres à lu baronne Coilu, p. .\li\ . 

(2) J. -Marie Peigné, Lamennais, sa vie intime à la Chênaie, Pans, 1864, p. 28. 

(3) Saiate-Beuve, l'Abhé de Lamennais (Revue des Deux Mondes du 1" lé- 
vrier 1832, p. 36S), et d'il r/ues et Portraits littéraires, 1" édition, Paris, Renduel, 
n-8», liS36, p. O49-3.S0. 

(4) Sainte-^euve, Porlrwts contemporains (éditions aetueiles, t, 1, p. 211-212;. 



LE « CAS » DE EAiMENNAlS. til 

railleur d'un pareil livre. Il s'intéressa à celte ànie généreuse 
et ardente que sa parole avait touchée et ramenée à l'exacte 
pratique religieuse ; et une vive amitié se noua entre eux. Que 
Lamennais n'ait pas été insensible au charme qui se dégageait 
de cette jeune femme aimable, intelligente et belle, c'est ce qui 
est tout naturel et trop évident. A en juger même par le ton et 
le texte de certaines des lettres de Lamennais, on pourrait 
croire, avec un pénétrant critique, savant et ingénieux ama- 
teur d'àmes religieuses, M. Alfred Rebelliau (1), qu'un senti- 
ment plus tendre que la simple amitié est entré dans son àme. 
Il est difficile, avouons-le, en lisant cette, fort belle correspon- 
dance de l'auteur de VEssai, de ne pas se dire quelquefois qu'un 
véritable amoureux ne parlerait pas autrement. Ils ne se con- 
naissent pas depuis deux mois que déjà Lamennais écrit : 
« J'aurai l'honneur de me rendre chez vous. Ma santé, fùt- 
elle plus mauvaise, ne souffrira pas de ce voyage, puisque je 
vous verrai. » Et voilà qui est, n'est-il pas vrai? du dernier 
galant. Quelques jours après : « Recevez l'assurance de mes 
tendres et respectueux sentiments. » Et encore : « Ne craignez 
pas pour moi la fatigue; il m'est utile de marcher un peu. Et 
puis, je penserai à vous en allant, fy penserai en revenant; le 
chemin me paraîtra bien court. » Quelques jours après : « Il 
me serait, madame, bien agréable d'apprendre que notre pro- 
menade d'hier ne vous a point incommodée... Un mot de vous, 
en me rassurant, exciterait toute ma reconnaissance. J'aurais 
trop à souffrir, si les moments heureux (jue vous m'avez pro- 
curés en avaient amen*^ de péiiiljles [tour vous. » Huit jours 
après : « Je n'ai, madame, presque ressenti aucune fatigue de 
ma promenade d'hier; je revenais si content d'esprit et de 
cœur!... Pourquoi ne m'avez- vous point parlé de votre santé? 
Vous n'oubliez rien, excepté vous-même, excepté ce qui m'in- 
téresse le plus. » Cette lettre est du 1(5 octobre 1818, et la pre- 
mière lettre de Lamennais à M"" de Lican est tout au plus du 
début d'août. 

Et à mesure que l'on avance dans la lecture de cette corres- 
pondance, les expressions chaudement, tendrement affectueuses 
se pressent sous la plume de l'écrivain. Du 5 février 1820 : 
« Adieu, vous savez combien je vous aime ; jamais qui que ce 

(1) .\.lfred Kebelliaii, Une Ainitié féminine de Lamennais, Mercure de fronce 
du 1" léviiev 1911. 



m 



REVUE DES DEUX MONDES. 



soit n'aura pour vous une plus sure et plus tendre affection. — 
Du 16 avril : « Adieu, vous savez si je vous aime. Je n'ai 
pas besoin de vous le redire, n'est-ce pas? » — Du 3 août : 
a Deux esprits peuvent se toucher, mais il n'y a que le cœur 
qui se pénètre. Le mien est à vons pour jamais. » — Du 
21) novembre 1822 : « Aimez-le votre fils, pour Dieu, pour lui, 
pour vous : voilà l'ordre. Aimez-moi aussi un peu, car je n'ose 
dire : comme je vous aime. » — Du 1) janvier 1824 : « Salies ou 
non, je réclame les feuilles du manuscrit (le manuscrit d'un 
petit roman de M"'^ Gottu). Elles sont à moi, vous me les avez 
données. Donnez-moi aussi quelques souvenirs; les souvenirs, 
c'est mon bien. Pourquoi me dites-vous de vous aimer? Est-ce 
que je puis faire autre chose? » — Du 26 octobre 1853, après 
un silence et une séparation de neuf ans : u Le silence n'est 
pas l'oubli, mais, je l'avoue, je craignais le vôtre. Vous 
retrouver, retrouver votre cœur m'a fait plus de bien que je ne 
.saurais vous l'exprimer... A vous, comme il q a trente-cinq ans. » 
Quelques semaines pliis tard : u Je suis d'avis que vous 
m'aimiez un peu, attendu que je vous aime beaucoup, et ce 
n'est pas d'hier. » Et le dernier billet qu'il adresse, moins de 
deux mois avant de mourir, à M""* Cottu, se termine par ces 
mots : <( Mille tendresses. )> 

Qu'est-ce a dire? Et ne faut-il pas admettre que c'est là le 
langage « d'un cœur vraiment épris? » Ce qui pourrait le faire 
croire, c'est qu'à un moment donné, le confesseur et directeur 
de Lamennais, l'abbé Garron, crut devoir intervenir et prêcher 
la prudence. G'était au mois de mai 1819. Lamennais revenait 
« le cœur content » de Gernay où il était allé passer quelques 
jours auprès de M""^ de Lacan. Peu après il lui écrivait : « Ce 
soir, après ma confession, ]\L Garroii m'a dit que [)lusi('urs 
personnes l'avaient averti <|u'on s'étonnait dans le monde que 
je demeurasse à la campagne avec une jeune femme, et que 
cela produisait un mauvais effet; qu'il croyait, d'après cela, 
devoir m'engager à ne plus retourner à Gernay. Que vous 
dirai-je de plus? Si j'étais le seul à souffrir, ji; souffrirais 
beaucoup moins... Je voudrais qu'il me restât un peu de 
b(mhcur pour vous le donner. » Peut-être dans son for inté- 
rieur, et tout on en souffrant un peu, Lamennais trouva-t-il 
(|M(! I:i décision de l'abbcî Garron n'était pas entièrement injus- 
lili(''(', {-wv, (| ne l(|U('s semaines an|>ara\anl, \(»ici <-o qu'il écrivait. 



LK « CVS » DK I.VMKXNVtS. liU 

Iiii-mùme à M'"® de Lacan : « Quoi que vous pensiez, oui, jv. 
crains que votre affection ne soit trop humaine... Et ici-ba.s, 
voyez combien de différences les devoirs, l'état, les bienséances 
doivent mettre dans l'expression du même sentiment. Je ne 
dois pas même m'abandonne!' à tous cmi.r que vous m'inspirez ; 
j'en dois être le maître; je dois les contenir dans certaines 
limites, sous peine de manquer à l'esprit comme aux devoirs 
de ma vocation. Le 1 rouble même ne doit pas arriver justfuau 
cœur d'un pr/Hre. Vous m'accusez, et Dieu peut-être me fait 
des reproches bien différents. Vous le dirai-je? même d'homme 
il iiomme, où la réserve est moins nécessaire, il y a une mesur<' 
chrétienne d'affections que je crains quelquefois de passer (l)... » 
Ces scrupules, cette "docilité fout le plus grand honneur à 
la gravité sacerdotale de Lamennais. Ceux-là mêmes qui, pour 
caractériser la nature de l'affection qu'il portait à M"'^ Cottu, 
seraient tentés de parler d' « amitié amoureuse, » doivent 
convenir que jamais cette amitié ne dépassa certaines limites, 
et qu'elle a toujours été modiflée par u ce respect délicat qui 
interdit presque tout ce qui ressemblerait à l'abandon (2). » 
Est-il même bien sèr que cette interprétation n'aille pas au delà 
de l'exacte réalité? Car enfin, si l'abbé Carron avait eu des 
craintes sérieuses pour l'àme de son pénitent, on ne s'expli- 
querait guère qu'il n'eût pas interdit les échanges de lettres et 
les longues visites : or, il n'en a rien fait. D'autre part, si 
Lamennais a certainement regretté ses allées et venues à 
Gernay, il ne semble pas qu'il en ait souffert outre mesure. 
N'écrivait- il pas quelques jours après l'intervention de l'abbé 
Carron, à son ami Benoit d'Azy : « Je passe mes jours dans 
ma chambre, je ne sors point et ne vois personne que le 
dimanche. Cette vie me convient mieux que celle de Cernay. 
Je n ij allais réellement que par complaisance , parce qu'il me 
semblait que je devais? (3) » Et enfin, en isolant, comme nous 
l'avons fait, certains passages un peu plus chauds, des lettres de 
Lamennais à M""' Cottu, nous avons sûrement donné le change 
sur cette correspondance. Les déclarations affectueuses n'y 



1) Id., p. 39, 32. 

'2) Lettres inédites de Lamennais à Ih'noU d'Azi/. publiées aveu une ihtro- 
ducllon et des notes par Auguste LaVeille, Perl-in, 18!»S, p. l!t. — C'est JUstonietlt 
à propos de M"'" de Lacaa que Lameatials s'expl-inie ainsi. 

1!) Lettres à Benoît d'Azy, p. 75. 



144 HFIVTTK DKS DF.TTX MONDES. 

tiennent, au total, qu'une place fort restreinte, et les détails 
familiers, les impressions de nature, les considérations néné- 
rales, les exhortations et les conseils de spiritualité s'y ren- 
contrent avec une bien plus large abondance. Même les choses 
de l'amitié y sont à chaque instant interprétées et comme 
épurées dans un sens religieux '. « Oui, écrivait-il un jour, je 
sais que vous avez pour moi une véritable affection, et cette 
affection m'est chère, parce qu'elle vient de Dieu et se rap- 
porte à Dieu. Ce iiest point une amitié du temps, je n'en 
vondi'ais pas ; ioui ce qui finit m'est importun ; c'est un atta- 
chement plus élevé et dès lors plus durable ; c'est comme un; 
commencement de cette douce et immense charité qui doit 
unir à jamais les enfants de Dieu dans le ciel (1). » A lire dans' 
son ensemble la correspondance de Lamennais à M""" Cottu.on 
n'y rencontre rien qui inflige à cette haute conception de 
l'amitié chrétienne un démenti formel (2). 

D'autres faits conduisent à la même conclusion. On obser- 
vera tout d'abord, que Lamennais ne s'est pas constitué, — 
comme il eût été pourtant trop naturel, s'il s'était mêlé à son 
amitié un sentiment plus tendre, — le confesseur et le direc- 
teur de M""® de Lacan ; il a délégué à cette fonction un excel- 
lent prêtre, l'abbé Desjardins. En second lieu, quand M'"^ de 
Lacan se remaria, on ne voit pas qu'il ait éprouvé à l'égard du 
baron Cottu ces classiques sentiments de jalousie qui sont 
l'accompagnement obligatoire des passions ombrageuses et 
exclusives. Pour prétendre le contraire, il faut, si je ne me 
trompe, lire les textes avec une idée préconçue, et les « solli- 
citer » assez fortement. Par exemple, nous avons quelques 
lettres de Lamennais se rapportant aux difficultés qui faillirent 
compromettre ce second mariage. La famille de M. Cottu s'y 
montra d'abord opposée, et comme M""^ de Lacan n'avait 
qu'une modeste fortune, on lui prêta des vues intéressées. 
Indignée de pareilles calomnies, la pauvre femme revint sur' 
sa parole. Lamennais l'en approuve et lui prodigue les conso-^ 
lations religieuses : « Votre conduite a été belle et noble ; elle 



(1) Le lires à la baronne. Collv, p. 77. , 

(2) Pour être tout à fait exact «1 scrupuleux, il IhuI uoter quun ceiiain nombr< 
de passages des lettres de l>aniennais ont été bitï'és. Pour quelle raison? Nou| 
l'ignorons. Mtiis il va sans dire que nos interprétations et conjectures ne s'appUj 
«luenl qu'aux texlcs (pii nous nul ê(é livrés. 



T-E « CAS » T>r. TAMENNAIS. 



u fité tout co qn'i^llo devait être; ne regrettez rien, le jour de la 
justice viendra, et aussi celui du bonheur... Ayez confiance, 
Dieu vous protège, il veille sur vous. » Peu après, elle rêve de 
conserver pour ami le très galant homme qu'elle n'a pu 
épouser. Lamennais l'en dissuade, et avec une sévérité tempérée 
d'affection, la rappelle à une notion plus haute, plus vraiment 
chrétienne de son devoir : « Il faut que vous vous vainquiez, 
il le faut absolument, Dieu le veut. Je vous le demande en 
son nom, je vous en conjure à genoux. Soyez vous, c'est-à-dire 
résolue à tout ce qu'il y a de bon, de noble, d'honorable et de 
saint, quoi qu'il vous en doive coûter. N'altérez pas votre 
image au fond de mon cœur. » On n'aurait le droit de suspecter 
ce langage, d'y voir comme un retour offensif d'égoïsme mas- 
culin que s'il n'était pas de tous points conforme à celui... de 
l'abbé Desjardins. 

Dira-t-ôn que l'abbé Desjardins devait .s'exprimer sur un 
ton moins lyrique et moins chaleureux? Gela est, en effet, 
assez vraisemblable. Mais le stylo, on le sait, n'est pas toujours 
l'homme, et le ton d'une lettre n'est pas toujours exactement 
révélateur des sentiments qu'elle parait exprimer. Des cœurs 
secs ont le style aisément passionné, et des âmes tendres se 
dissimulent parfois sous une forme verbale incolore et imper- 
sonnelle. Nous étions tentés de trouver tout à l'heure qu'il y 
avait autre chose que de la simple amitié dans tels ou tels pas- 
sages des lettres de Lamennais à M""* (Jlottu ? — « Il est l'heure 
où je te voyais ordinairement, et ce bonheur n'est plus qu'un 
souvenir, et bien des jours se pas.seront encore avant que mon 
pauvre cœur repose sur le tien. » — (c Les lieux où lu nés pas 
me paraissent un désert. Je te dis ceci, parce qu'il me serait 
impossible de ne pas te dire tout ce qui se passe en moi. » 
Quel est l'amoureux qui parle ainsi? (^'est Lamennais encore; 
et, cette fois, ce n'est pas à une femme qu'il s'adresse; c'est à 
un ami qu'il ne connaît que depuis deux ou trois mois par 
l'intermédiaire de M"'" de Lacan, Denys Benoit, plus connu 
sous le nom de Benoit d'Azy. Et à cet ami tout récent, qui a 
quinze ans de moins que lui, Lamennais écrit presque tous les 
jours, sur un ton d'exaltation extraordinaire : <( Par oij avais- 
je mérité de te connaître, d'être aimé de toi? Ton amitié est un 
don tout gratuit de la Providence. Quand elle me^ refuserait la 
consolation de te revoir en ce monde, ne devrais-je pas encore 

TOME L. — 1919. 10 



lit) REVUE DES DEUX MONDES. 

admirer sa boute, en pensant que tu in'aimes, que je n'avais 
aucun titre à ton amitié, que ce bien si doux, je le tiens 
d'elle?... Adieu, inon frère, mon hien-aimé. Je t'embrasse de 
toute la tendresse de mon cœur. » Et encore : « Tu m'es si 
présent, que je ne crois pas, hors le temps du sommeil, avoir 
passé une demi-heure sans penser à loi. Qu'il est doux de 
s'aimer, de s'aimer en Dieu! Mais il ne faudrait pas se séparer, 
cela fait trop do mal. Quelquefois il me semble que je ne t'ai 
point assez dit combien tu jn'es cher, mais tu n'en doutes 
point, n'est-ce pas? jDfs-mo/, mon Denis, <jiie tu nen doutes 
pas. » Et encore : « Mon frère, mon tendre frère, si tu savais 
combien ton petit billet de Tours m'a fait du bien! Le voilà, 
je l'ai déjà relu dix fois. // ne me quittera jamais. mon Dieu, 
que vous êtes bon de m'avoir donné un frère ; je méritais si 
peu un pareil bonheur! Mon Dieu, je vous rends grâces! Mon 
Dieu, conservez-le-moi, unissez-nous en vous, à jainais (1)! » 
Nous voilà maintenant, je pense, suffisamment fixés et édifiés.i 
Nous comprenons ce (jue voulait dire Lamennais quand il 
écrivait : « Vous le dirais-je ? Même d'homme à homme, où la 
réserve est moins nécessaire, il y a une mesure chrétienne 
d'affections que je crains quelquefois de passer. » Ne nous 
étonnons donc plus de rencontrer dans les lettres à la baronne 
Cottu certaines expressions un peu vives ou un peu trop 
tendres qui, sous une autre plume, — et à une autre époque, 
— pourraient paraître ne pas relever de la pure et simple amitié. 
Ce sont là façons de parler romantiques qui ne tirent point à 
conséquence. La rhétorique du temps veut que le lyrisme 
règne partout, et elle n'admet pour sentiments sincères que 
ceux qui s'expriment sans aucune simplicité. Tous ces gens-là 
ont lu la Nouvelle Héloïse et René; ils vont lire Lamartine (2) ; 

(1) Auguste Laveille, Un Lamennais inconnu : Lettres inédites de Lamennais, 
à Benoit d'Azy, pp. 1, 4, 5; 2, 3, 1. — Les onze premières lettres sont mal datées 
de 1818; elles doivent l'être évidemment de 1819, les premières relations de 
Lamennais et de Dcnys Benoit datant de la fin de l'année 1818. 

(2) On a note tout à l'heure au passage, dans un fragment de lettre à lîenoît 
d'Azy, le thème et presque la formule d'un vers de Lamartine ; 

Un seul être me manque, et tout est dépeuplé. 
Et voici du René dans une lettre à M^^ Cottu {Lettres, p. 31) : « 11 faut donc 
que tous ceux (|ui m'aiment et que j'aime snufl'rent de moi et par moi. Cela ne 
me rattache pas à la terre. Peut-être que, quand je ne serai plus, ils sel'ont 
moins malheureux. Oul'sait cependant si mon souvenir ne les tourmentera pas 
encore! 11 y aura dans le souvenir quelque chose de moi, et je porte l'aflliction 
partout... » 



I.t; « C V8 » Di; LAMENNAIS. 4 41 

le calme et la mesure, ces vertus bourgeoises, leur sont 
inconnus; il leur faut, ou du moins ils se l'imaginent, les 
orages de la passion. Et ils agissent, ou plutôt ils écrivent en 
conséquence. Lamennais, lui, n'avait déjà que trop de pente à 
suivre la mode régnante. 11 avait la sensibililt) très vive et très 
mobile, mais il ne me semble pas ^u'il l'ait eue démesurée et 
exceptionnelle, et, — volonté ou nature, il est difficile de le 
dire, — elle parait avoir été tournée vers l'amitié plutôt que 
vers l'amour. Sans nier le moins du monde qu'il ait beaucoup 
vécu par le cœur, je crois pourtant qu'il a vécu plus encore 
par l'imagination. Son imagination ardente et sombre, exces- 
sive et un peu maladive lui amplifiait toutes choses, sentiments 
et idées, et le rendait éminemment propre au travail de la 
plume. Il se rendait assez bien compte lui-même de tout ceci : 
« Qu'est-ce que le cœur? disait-il un jour à Benoit d'Azy. Est-ce 
autre chose que l'imagination?... Il faut que mon àme souffre 
pour produire; je ne saurais rien faire quand j'ai le cœur 
content : ingcmuit et parturit. C'est ce qui me console dans 
mes travaux ; naturellement ils m'inspirent une profonde répu- 
gnance ; aucun goût ne me porte a écrire, mais il y a <]uel<iuc 
chose d'étranger à moi qui m y force. » On ne saurait faire plus 
clairement entendre qu'on a pour le métier d'écrivain iim! 
vocation irrésistible. Et en elï'et, tel est bien là, ce semble, le 
fonds même de Lamennais. Cet apôtre, ce conducteur d'àmesest 
né écrivain et même poète; il ne se « réalise » pleinement, il 
n'exprime toute sa personnalité que la plume à la main ; il a 
besoin que les idées, les sentiments qui s'agitent en lui prennent 
corps sur le papier, et que sa propre parole lui en renvoie- 
l'écho sonore et agrandi. Sainte-Beuve, qui l'a bien connu et 
bien curieusement étudié, a noté ce tr.iit essentiel avec sa per- 
spicacité contumière: « Il est beaucoup [)lus du siècle, beaucoup 
moins prêtre, et beaucoup plus écrivain et poète que nous 
n'avions cru le voir, » écrivait-il, dans une note rectificatrice 
de 1836. Et dès 1832, il recueillait et consignait de très sugges- 
tifs aveux : (c L'imagination de l'abbé de Lamennais, observait- 
il, est restée ardente jusqu'à quarante ans : il eut aimé s'en 
laisser conduire dans le choix et la forme de ses écrits. Le genre 
du roman s'est offert à lui maintes fois avec un inconcevable 
attrait. Son vœu à l'origine, son faible secret ne fut autre, 
assxro-l-il , qar celai drs poi'trs, nnr soliladc profonde, un loisir 



148 REyUE DES DEUX MONDES. 

setné de fatiLaisie comme l'ont imaginé Horace el Montaigne , on 
encore te vague des passions indéfinies, ou l'entretien mélan- 
colique des souvenirs. » 

Habemus confitenlem... Quand on upporte en naissant une 
disposition de cette nature, elle vous suit partout, elle se mêle 
à tout, elle transforme et, parfois, dénature, tous les gestes de 
la vie. A leur insu, et de la meilleure foi du monde, ceux qui 
sont nés écrivains mettent un peu de « littérature » dans leurs 
sentiments les plus naturels, dans leurs démarches les plus 
spontanées. A Dieu ne plaise que je prétende que Lamennais 
n'ait point aimé, réellement aimé d'amitié, Benoit d'Azy ou 
Mme Cottu ! Mais quand il leur écrivait à l'un ou à l'autre, le 
poète, — ou le romancier, — qu'il avait failli être reprenait ses 
droits et lui dictait de fort belles pages, un peu montées de ton, 
et qu'on aurait peut-être tort de prendre pour l'expression tout 
à fait adéquate de ses sentiments intérieurs. Le don littéraire a 
ceci de dangereux, qu'il peut aisément conduire, si l'on n'y 
prend garde, à une demi-insincérité morale. Nos sentiments, 
quand nous voulons les exprimer, ne nous apparaissent plus 
à l'état pur en quelque sorte, mais à travers l'écran d'une ima- 
gination qui les déforme. Les écrivains classiques, toujours en 
défiance contre les u puissances trompeuses, » veillaient jalou- 
sement à ce que leurs paroles ne trahissent pas leur pensée, n'en 
fussent que le clair et fidèle miroir, et, parfois même, — voyez 
leurs correspondances, — ils ne disent pas tout ce qu'ils ont 
dans l'àme, et la pudeur de leur sensibilité se communique à 
leur style. Les romantiques ont changé tout cela. Loin d'en 
réprimer les écarts, ils obéissent docilement aux suggestions 
de leur sensibilité, de leur imagination surtout, et le style, au 
lieu de leur être un moyen de traduire scrupuleusement leurs 
impressions naturelles, ou même de les atténuer, leur en est 
un, au contraire, de les amplifier, de les dramatiser sans 
mesure. 11 faut toujours en rabattre de leurs propos, même les 
plus intimes. A cet égard, Lamennais était bien de son époque. 
Four le juger avec clairvoyance et avec équité, il faut toujours 
songer que riionime en lui était double d'un poète. 

C'est sans doute pour ne i'av^jir pas fait qu'on s'est formé 
de Lamennais, — surtout depuis la publication de sa Correspon- 
dance, — une idée quelque peu romantique, et qui est assez 
loin de correspondre a rexacle réalité. Une àme très tendre, et 



LK « CAS » DE LAMKNNMS. 1 '(îl 

passionnée, fait»' non seulement pour l'aiiiitié, mais pour 
l'amour, et qui, ;i[très une jeunesse orageuse, soutï'rira toujours 
de n'avoir pas vécu de la vie commune, et, plus d'une fois, d;ins 
ses lettres, laissera échapper son secret; une vocation sacer- 
dotale tardive et factice qui lui aurait été littéralement imposée 
par des prêtres candides et imprudents ; au bout d'un certain 
nombre d'années d'une vie contrainte, active et douloureuse 
tout ensemble, un brusque éclat; la révolte longtemps contenue 
d'une àme impatiente qui rompt sa chaîne et ne veut enfin 
relever que d'elle-même : voilà le Lamennais de la légende qui 
a défrayé tant d'articles, et même de livres. 

Lu vérité de l'histoire ne laisse pas d'être un peu différente. 
Quelle qu'ait pu être avant la prêtrise la vie « sentimentale » 
de Lamennais, elle n'a jamais été pour lui l'obstacle ou le 
secret écueil qu'on a si souvent imaginé. Rien, dans l'ordre du 
(( cœur, » n'aurait jamais empêché Lamennais d'être, jusqu'à 
la fin de ses jours, un excellent prêtre, et même les déceptions 
dont j'ai parlé n'auraient pas suffi à le détacher de l'Eglise. 
C'est entre sa vocation littéraire ou poétique et sa vocation 
sacerdotale que le conflit, longtemps latent, a fini par éclater. 
Durant bien des années son rôle d'apologiste lui fit illusion, 
et, en mettant sa plume au service de la cause catholique, il 
put s'imaginer concilier toutes les tendances de sa nature. Mais 
un prêtre n'est pas un libre écrivain; il doit discipliner sa pen- 
sée, la contenir dans les limites d'une tradition doctrinale. Un 
prêtre ne peut pas suivre sa fantaisie et s'abandonner aux rêve- 
ries qui sollicitent son imagination. Il n'a pas le droit d'écrire, 
ni même de penser les Paroles d'un croyant. Condamné par 
Rome, suspect à ses coreligionnaires, sentant bien que son 
indépendance de poète et d'écrivain n'allait plus être entière, 
allait subir de dures atteintes, Lamennais ne put ou ne voulut 
pas consentir aux retranchements nécessaires. A de fidèles 
amitiés, à d'enthousiastes admirations, au bien des âmes et 
des consciences qui s'étaient attachées à lui, il a préféré la 
liberté solitaire de son rêve. 

VlGïoa (jlilAUD. 



AU LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 



L'Alsace et la Lorraine ont fait retour à la France. Ellôs lui 
sont revenues dans la joie. Les manifestations éclatantes, qui 
ont marque' l'entrée des troupes françaises dans les grandes 
villes, comme dans les moindres bourgades, remplacent avan- 
tageusement le plébiscite que quelques théoriciens s'obstinaient 
à exiger avant la reprise des deux provinces par leur légitime 
propriétaire. La question de droit est donc liquidée. 

Restent a régler certaines que.stions de fait, qui sont d'une 
importance capitale, si on ne veut pas qu'à la joie sans mélange 
de la population alsacienne-lorraine succède la déconvenue. 
Pendant quarante-sept ans les annexés, tout en gardant pré- 
cieusement le dépôt des sympathies nationales de leurs pères, 
n'ont pas vécu de la vie française. Bien mieux, ils devaient 
fatalement s'en écarter chaque jour davantage. Ils appartenaient 
à un organisme étatique qu'ils haïssaient, mais auquel il fallait 
bien accommoder leurs institutions particulières, pour ne pas 
s'exposer à de nouvelles mesures de rigueur et pour éviter la 
ruine complète et définitive. 

Il y avait en Alsace-Lorraine trois législations qui se super- 
posaient : la législation de l'Empire, la législation française 
d'avant 1871, les lois votées par le Parlement local. Comme on 
le sait, la compétence de l'Empire, en matière législative, était 
limitée. Elle ne pouvait porter que sur les matières énumérées 
à l'article VI de la Constitution. Pour toutes les autres matières, 
les Etats pouvaient légiférer à leur guise. 

Quand les Allemands s'emparèrent de l'Alsace-Lorraine, 
ils y maintinrent toutes les lois françaises. Ce sont ces lois 
qui, en partie, furent modifiées par le Parlement de Strasbourg, 

.r.i.iTir.l HVt-i- K- (',r.ij>r'il f^ilt-i;)!. 



M LE^'DEMAt^ DR KV VICTOIRE. 151 

Donnons dos exemples. Code criminel, code civil avec loi 
spéciale d'introduction, jurisprudence, sont lois d'Empire, Droit 
administratif, un héritage de la France. Les lois fiscales sont 
l'œuvre du Landesausschussoude la Chambre d'Alsace-Lorraine. 

Il y a donc ou, pendant la longue période d'exil des deux 
provinces, éloignement prog"ressif entre les deux législations, et 
cet état a créé des intérêts divergents qu'on ne saurait rappro- 
cher violemment sans léser des droits acquis et sans blesser 
des sentiments légitimes. L'Alsace et la Lorraine ne sont pas 
responsables des suites forcées d'une annexion contre laquelle 
elles n'ont cessé de protester. Il serait injuste et cruel de les 
punir d'avoir payé si durement la rançon de la France vaincue. 

On sera donc forcé, quoi qu'il arrive, de tenir très largement 
, compte d'une situation de fait que les habitants des deux pro- 
vinces retrouvées avaient, non pas créée, mais subie, comme 
aussi de ses inéluctables conséquences. Une législation provi- 
soire sera nécessaire pour préparer, sans heurt et sans à-coup, 
un rapprochement qui, s'il s'opérait brutalement, troublerait 
toutes les habitudes prises et créerait un malaise prolongé, pour 
ne pas dire davantage. 

Assurances ouvrières, lois de protection du travail, auto- 
nomie des municipalités, charges et privilèges, droit de chasse, 
scolarité, enseignement professionnel, assistance publique 
(pour ne citer que ces quelques exemples), autant de matières 
où l'application immédiate des lois françaises entraînerait une 
perturbation profonde do la vie publique dans les provinces 
reconquises. Il semble bien d'ailleurs que tout le monde soit 
d'accord sur la nécessité de procéder à des transformations 
successives et prudentes sur la plupart des questions si copieu- 
sement étudiées, depuis quatre années, par la Conférence 
d'Alsace-Lorraine. 

Néanmoins, des difficultés surgissent. Elles viennent de 
deux camps opposés : de celui des régionalistes et de celui des 
professionnels de l'anticléricalisme. 

Les premiers souhaitent qu'une autonomie très large soit 
accordée aux deux provinces. Pour eux il y a là un champ 
d'expérimentation, dont on pourrait se servir pour leurs théories 
La période d'accommodation progressive ne leur suffit pas. 
Ils voudraient créer un état durable, qui servirait de modèle à 
l'organisation future des autres provinces françaises. 



J .12 REVUE DES DEUX MONDES. 

Présentées sous cette forme, les revendications et les pro- 
grammes des régionalistes sont de nature à compromettre une 
cause, dont, par ailleurs, la justice ne saurait être discutée. 
Les partisans de l'unité nationale seraient tout naturellement 
amenés a repousser tout régime transitoire, s'ils étaient auto- 
risés à supposer que ce provisoire dût se perpétuer. Le régiona- 
lisme est parfaitement défendable. Il ne peut cependant pas 
être question de profiter des conditions exceptionnelles dans 
lesquelles s'opère le retour de l'Alsace et de la Lorraine à la 
France, pour tenter de l'imposer à tout le pays. Les anciens 
annexés n'entendent nullement prendre impérativement posi- 
tion dans le débat. Ils reconnaissent que l'unification de la 
législation est le but ultime à poursuivre. Ils insistent simple- 
ment sur l'impossibilité qu'il y aurait à la réaliser sans tenir 
compte de leurs intérêts' matériels et moraux. Le régionalisme 
comptera peut-être de nombreux adeptes dans leurs rangs. 
Pour l'heure, ils n'en font pas, collectivement, un des principaux 
articles de leur programme. Qu'on veuille donc bien les laisser 
en dehors de la querelle, pour ne pas leur créer artificiellement 
des hostilités, dont ils seraient seuls à payer les frais et à subir 
le contre-coup. 

Chez les tenants de l'introduction immédiate et complète 
des lois françaises en Alsace-Lorraine, on découvre surtout la 
préoccupation d'introduire au plus tôt dans les pays reconquis 
la laïcité de l'enseignement et la séparation dos Eglises et de 
l'Etat. Peu leur importe qu'au point de vue administratif, 
économique et social, des exceptions soient étudiées et décré- 
tées. Pour eux, tout tourne autour de la question religieuse. Ils 
ont beau s'en défendre; c'est là leur unique préoccupation. A 
cette obsession ils sacrifient toutes les considérations d'ordre 
pratique qui, par ailleurs, devraient les arrêter. N'ont-ils pas, 
pour ne citer que cet exemple, proposé, afin d'arriver plus sûre- 
ment à leur but, de revenir, immédiatement après la conclusion 
de la paix, à l'ancienne délimitation des départements du Haut- 
Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle? Le projet semble, à pre- 
mière vue, séduisant, puisqu'il effacerait les dernières traces 
du traité de Francfort. Quelles en seraient cependant les consé- 
quences? Si le territoire de Belfort était incorporé au Haut- 
Rhin, si le canton de Saales faisait retour au département des 
Vosges, si, sur les frontières de Meurthe-et-Moselle, des 



AU LENDEMAIi\ DU I. V VICTOIRK. 153 

échanges de lerriloires avaient lieu, l'application des lois pro- 
visoiresi dont la nécessité semble s'imposer, se compliquerait 
considérablement du fait que, dans un seul et même départe- 
ment, les deux législations seraient en vigueur. Que l'ancienne 
Alsace-Lorraine forme trois départements bien distincts, le 
droit spécial, qui la régira provisoirement, pourra facilement 
y être introduit et appliqué. Qu'au contraire, des enclaves 
« législatives » soient créées dans cinq départements limit 
trophes, tout se compliquera, au point que l'unification immé- 
diate s'imposera fatalement. 

Faisons remarquer qu'à la conférence d'Alsace-Lorraine, 
lorsque la question de la délimitation des trois nouveaux dépar- 
ments fut posée, les délégués, par toutes les voix contre trois 
seulement, exprimèrent l'avis qu'il fallait, pour le moment, 
s'en tenir aux divisions administratives actuelles. 

Ceci posé, examinons rapidement le problème, tel qu'il se 
présentera demain, lorsque la France rentrera en possession de 
ses deux anciennes provinces. 



L'Alsace et la Lorraine vivent, au point de vue scolaire, 
sous le régime de la loi française de 1852. Celle-ci prévoit la 
confessionnalifé de l'enseignement primaire. Dans les écoles 
publiques, les enfants sont donc séparés suivant la confession 
religieuse à laquelle ils appartiennent. Gomme conséquence, les 
écoles normales d'instituteurs sont également confessionnelles. 
L'enseignement religieux fait partie du programme scolaire. 11 
est donné par les maîtres habituels et par les ministres des dif- 
férents cultes, dans les bâtiments scolaires, et contnMé par des 
inspecteurs spéciaux. 

Dans les établissements d'instruction secondaire, qui sont 
mixtes, c'est-à-dire où les élèves de toutes les confessions sont 
mêlés, l'enseignement religieux, qui reste obligatoire, est 
donné par des Religionslehrer (professeurs de religion) qui ont 
le titre et le traitement des autres professeurs. 

L'Alsace-Lorraine ne connaît pas l'enseignement libre. Il y 
a bien les gymnases épiscopaux de Strasbourg, Zillisheim et 
Montigny, et le gymnase protestant de Strasbourg; mais dans 
ces établissements tous les professeurs doivent posséder les 
qualifications requises pour leurs collègues des maisons offi- 



1.14 REVUE DES DEUX MONDES. 

cielles, et ils restent soumis, pour tout ce qui concerne les 
programmes et la discipline scolaire, à l'autorité directe du 
Conseil de l'Instruction publique. 

Gomme on le voit par ce qui précède, le régime scolaire 
de l'Alsace-Lorraine n'a pas varié depuis 1871. Tandis qu'en 
France la neutralité de l'enseignement était progressivement 
introduite dans la loi, le monopole de l'Etat, corrigé par la 
confessionnalité de l'enseignement, s'affirmait chaque jour 
davantage de l'autre côté des Vosges. En aucune autre matière, 
l'écart des deux législations n'apparaît plus considérable. De 
là l'obligation pour les pouvoirs publics de ne pas provoquer 
un mécontentement profond dans la population des deux pro- 
vinces retrouvées en opérant un changement trop brusque. 

En 1911, la nouvelle loi constitutionnelle fut, pour la pre- 
mière fois, appliquée en Alsace-Lorraine. Le pays venait d'être 
partagé en 60 circonscriptions de 30000 habitants chacune. La 
lutte électorale porta presque exclusivement sur la question 
scolaire. Centre et Lorrains demandaient le maintien de l'école 
confessionnelle, les libéraux voulaient l'école mixte, mais avec 
enseignement religieux obligatoire. Seuls les socialistes étaient 
partisans de l'école neutre. Le résuHat des élections fut le sui- 
vant : 40 députés du centre et du groupe lorrain, 9 libéraux, 
11 socialistes. Ces chiffres sont probants. Ils nous disent com- 
bien l'Alsace-Lorraine est attachée à ses traditions religieuses 
et combien hostile à tout ce qui pourrait en compromettre la 
transmission aux générations nouvelles. 

La Conférence d'Alsace-Lorraine s'est tout naturellement 
occupée de cet angoissant problème. L'ancien vice-recteur de 
l'Université, M. Liard, y avait fait les propositions suivantes : 
On ne procéderait à aucune laïcisation d'école primaire avant la 
lin d'une période d'au moins 10 ans; Y Ortsschulvorstand (con- 
seil scolaire communal dont font partie de droit les ministres 
des différents cultes) serait maintenu et on s'abstiendrait, dès 
lors, d'introduire en Alsace-Lorraine l'institution des délégués 
cantonaux; enfin les ministres des différents cultes seraient 
autorisés à donner l'enseignement religieux dans les bàtimeats 
scolaires, en dehors des heures de classe. C'étaient là des con- 
cessions insuffisantes. Il était néanmoins de quelque intérêt de 
noter qu'un des défenseurs les plus convaincus de la neutralité 
de l'enseignement les avait jugées nécessaires. 



AU LENDEMAIN DE LV VICTOIUE, 155 

II no faut pas oublier que les écoles publiques donnant toute 
garantie aux parents attachés à leur foi religieuse, les croyants 
de toutes les confessions n'avaient pas, dans le (( pays d'Em- 
pire, » essayé de créer des écoles libres. Ils se trouveraient donc 
complètement sans défense, si, avant qu'il leur fût possible 
d'organiser l'enseignement privé, ils se voyaient contraints de 
confier leurs enfants aux seuls établissements publics. 



Si maintenant nous passons à la législation religieuse pro- 
prement dite, l'opposition est encore plus frappante. Quand les 
Allemands s'emparèrent de l'Alsace-Lorraine, ils y trouvèrent 
le Concordat français de 1801 et ils obtinrent du Saint-Siège 
son maintien dans les deux provinces. Le Parlement local 
s'attacha ensuite à améliorer considérablement la situation ma- 
térielle des ministres des cultes. C'est ainsi qu'au moment où 
la guerre éclata, les curés catholiques touchaient une indemnité 
de 3 200 mark, les succursalistes, de 2100, les pasteurs pro- 
testants de 4 400, les rabbins, de 3 300, à laquelle s'ajoutaient 
des suppléments versés par les communes et le logement gratuit. 
De plus, la loi leur assurait à tous une pension de retraite et le 
budget prévoyait, outre des secours individuels, des subven- 
tions élevées pour la construction et les réparations des édifices 
consacrés au culte et des presbytères. Les fabriques d'églises et 
les « cures » {Pfarraemter) avaient la personnalité civile et pou- 
vaient recevoir des donations et des legs. Les protestants,|en par- 
ticulier, disposent, en Alsace-Lorraine, de biens considérables. 

On voit par là quel changement profond produirait dans les 
habitudes du pays l'introduction immédiate et brutale de la loi 
de séparation. Je le sais, d'aucuns se sont imaginé qu'en assu- 
rant aux prêtres, aux pasteurs et aux rabbins, actuellement en 
exercice, le paiement dco indemnités prévues jusqu'à leur mort, 
on atténuerait l'effet de cette innovation. Ceux qui argumentent 
de la sorte oublient que la loi ne porte pas seulement sur la 
suppression des traitements, mais qu'elle comporte l'introduc- 
tion obligatoire- des cultuelles, que le clergé d'Alsace-Lorraine, 
pas plus que le clergé du reste de la France, n'acceptera dans 
la forme jusqu'ici prévue, les inventaires, les confiscations, 
l'interdiction aux communes de mettre gratuitement les pres- 
bytères à la disposition des ministres des cultes. Quel joli don 



1 ofi RKVTE DRS DEUX MONDES. 

de joyeux avènement la France octroierait là aux Alsaciens- 
Lorrains si heureux de lui revenir! 

Où se trouve la solution au moins provisoire de ce pro- 
blème? En dehors de celle qui provoquerait dans les deux 
provinces une véritable révolte, je n'en vois que deux. Voici 
la première. Les Chambres françaises pourraient être invitées 
à donner aux Églises de l'Alsace et de la Lorraine un statut 
spécial en dérogation de la loi de séparation. Le remède serait, 
en l'espèce, pire que le mal, puisque toute l'irritante question 
religieuse serait de nouveau soulevée au moment même oîi, 
après quatre années et demie de guerre, le pays aspire au calme 
dans l'union. Ni les partisans de l'intangibilité des lois répu- 
blicaines, ni ceux qui désirent les transformer dans un sens 
plus libéral ne peuvent raisonnablement souhaiter que ce débat 
dangereux vienne devant un F^arlement, dont le mandat est 
près d'expirer. 

Reste la dernière solution qui, à mon humble avis, est la 
seule acceptable. La France retrouve en Alsace-Lorraine son 
Concordat de 1801. D'accord avec le Saint-Siège, elle le main- 
tient pour cette partie de son territoire. Il n'y a rien là qui 
puisse porter atteinte à l'unité nationale. Le précédent de la 
Savoie nous le prouve. 

A l'heure présente, les préoccupations d'ordre national 
doivent, même pour les anticléricaux les plus farouches, pri- 
mer toutes les autres. Or, dans les provinces retrouvées, où le 
clergé occupe une situation exceptionnelle et jouit d'une grande 
influence, le choix des évêques, des curés, des présidents des 
consistoires jouera, au point de vue de l'évolution du senti- 
ment national, un rôle prépondérant. L'instrument concorda- 
taire permettrait au gouvernement d'eXercer, en cette question 
primordiale, une influence décisive. 

Je le sais, le maintien, môme provisoire, du Concordat en 
Alsace-Lorraine aurait pour conséquence immédiate la repré- 
sentation officielle de la France auprès du Saint-Siège et c'est là 
ce qui arrête les adversaires irréductibles de ce retour au passé. 
Je ne m'attarderai pas à discuter les avantages de la reprise 
des rapports avec le Vatican. Qu'il me suffise d'établir que, 
dans les Chambres françaises, le nombre des intransigeants a 
considérablement diminué et que des hommes qui ne sauraient 
être suspectés de cléricalisme, comme MM. de Monzie et Lazare 



MJ LKXPRNrMN DK TA X'ICTOÎRE. 157 

Weiler, ont défendu la thèse du rapprochement nécessaire. 

Toujours est-il que, régulièrement, la France devrait déjà 
être représentée a la cour romaine. En effet, d'après les conven- 
tions de la Haye, les lois locales doivent être appliquées par 
l'occupant, dans les territoires qu'il administre. La France n'a 
pas cherché à se dérober à cette obligation en Alsace-Lorraine. 
Or, le Concordat fait loi dans les deux provinces occupées, et ce 
Concordat ne peut jouer normalement que si les deux pouvoirs 
s'entendent. Donc, la conversation devrait être engagée, et cela, 
même sans intervention des Chambres, puisqu'il s'agit en 
l'espèce de l'exécution pour ainsi dire automatique de conven- 
tions internationales. 

Ce raisonnement na rien de scolastiquement spécieux. Il est 
évident que le gouvernement français ne pourra pas obtenir 
du Saint-Siège la retraite volontaire des évêques allemands de 
Strasbourg et de xMetz, s'il se refuse à toute conversation. La 
situation présente est théoriquement intenable. Une cure 
devient vacante dans un des deux diocèses alsaciens-lorrains. 
L'évêque ne peut procéder à la nomination du nouveau curé 
qu'avec l'agrément du gouvernement qui, par ailleurs, ignore 
et veut ignorer la convention qui lui confère le droit de nomi- 
ration. On vit donc en pleine illégalité. 

Mais, objecte-t-on encore, une représentation auprès du 
Saint-Siège, même limitée à l'Alsace et à la F^orraine, pourrait 
entraîner des conversations d'ordre plus général. Le grand mal 
vraiment! Il ne m'appartient i)as de préjuger des intentions 
du Pape, mais est-il bien sur que l'Eglise ne s'accommoderait 
pas de la loi de séparation., si celle-ci était soumise à des 
retouches, dont la nécessité s'impose? Et, du jour où ces 
transformations, qui n'atteindraient en aucune manière le 
principe même de la loi, auraient été réalisées, l'exception 
faite pour l'Alsace et la Lorraine ne pourrait-elle pas, sans 
inconvénient, disparaître? Quel beau cadeau nos deux provinces 
feraient à la Mère Patrie, si leur retour rendait à celle-ci la paix 
religieuse I 

D'aucuns ont proposé de faire garantir aux Alsaciens- 
Lorrains l'exercice de leurs libertés et de leurs propriétés 
ecclésiastiques actuelles par les gouvernements alliés et ont 
invoqué, pour appuyer leur thèse, certains précédents histo- 
riques. Personnellement j'y verrais les plus grands inconvé- 



ir)<S REV[JK DES DEUX MO.NDES. 

nieiits. La France peut et doit se montrer généreuse. Il est 
inadmissible qu'on l'y contraigne. Le principe de la souve- 
raineté nationale ne saurait s'accommoder de ces durables 
interventions étrangères. Les Alsaciens-Lorrains n'attendent 
donc pas le respect de leurs croyances et de leurs traditions 
d'un traité : ils ont le légitime espoir que leurs Compatriotes 
sauront sauvegarder leurs intérêts sans aucune pression Amenant 
du dehors. Il s'agit là de confiance mutuelle entre membres 
d'une même famille, et non pas de solennels accords entre 
Puissances traitant d'égal à égal. 

Une dernière remarque. La question religieuse a, pendant 
la guerre, joué un rôle capital. Si, dans plusieurs pays neutres, 
la France a trouvé si peu de sympathies, malgré la justice de 
sa cause, si, même dans les nations alliées, des minorités 
bruyantes lui ont fait une opposition que rien ne désarmait, 
c'est surtout parce que le souvenir de son anticléricalisme 
officiel s'opposait à des rapprochements qui, sans lui, se 
seraient infailliblement produits. Or, nous retrouvons les 
mêmes préjugés à l'heure actuelle dans les contrées où, sans 
cela, l'opinion publique nous faciliterait, non pas des annexions 
mais le libre retour à la France victorieuse, de peuples qui, 
jadis lui avaient appartenu. Les catholiques luxembourgeois, 
(et ils forment la majorité dans leur pays, ne sont partisans de 
l'autonomie de l'ancien Département des Forêts, que parce 
qu'ils redoutent l'introduction chez eux des lois antireligieuses. 
Et dans la province rhénane également, où toutes les vieilles 
sympathies françaises revivent aujourd'hui, comme aussi les 
vieilles haines pour la Prusse orientale, le grand obstacle à 
un plébiscite spontané en faveur de la France se trouve dans 
la législation « laïque » de l'ancienne patrie. 

« Périsse le monde, plutôt qu'un principe! » diront les anti- 
cléricaux impénitents. Théorie simpliste qui ne conduit qu'aux 
pires déconvenues. Les lois doivent s'adapter aux besoins du 
pays. Or ces besoins varient, surtout lorsqu'il s'agit de terri- 
toires qui, pendant de longues années, ont été régis par un 
droit étranger. 11 est de la plus élémentaire sagesse, dans ce 
dernier cas, de ne pas sacrifier des intérêts divergents à un 
besoin d'unification hâtive et inconsidérée. 

E. WetterlÉm 



PROBLEMES ÉCONOMIQUES 

* 

D'APRÈS GUERRE 



yd) 

LES FORCES NATURELLES 

•Quand il s'est agi de ravitailler la France d'après-guerre 
en matières premières, en moyens de transport ou en main- 
d'œuvre, nous avons pu nous borner à envisager l'état de 
choses actuel et à chercher les moyens de le perfectionner. 
Il eût été très ambitieux de vouloir imaginer une transfor- 
mation industrielle qui nous ferait recourir à des matières 
entièrement nouvelles et nous n'avons pas cru utile de 
concevoir, ce qui pourtant rentre davantage dans les possibi- 
lités d'un avenir relativement prochain, l'organisation de 
transports aériens venant prêter leur concours aux transports 
maritimes, fluviaux ou terrestres. En abordant maintenant 
l'étude^des forces naturelles, nous sommes amenés à philo- 
sopher un peu sur les éventualités futures d'une évolution qui 
modifie chaque jour le domaine des énergies utilisées et leur 
mode d'emploi. Dans cet ordre d'idées, il ne suffit pas de se 
tenir à ce qui existe, ou de prévoir, comme nous n'oublierons 
pas de le faire d'ailleurs, les agencements de détail qui peuvent 
améliorer un rendement. Si l'on ne veut être surpris par la 
marche rapide des événetnents, il est bon d'envisager l'ensemble 
de l'industrie avec un esprit de généralisation plus large, au 

(1) Voyez la lievue des l^juillet, l" îioùt, 15 septembre 191S et l"' jonvier 191!', 



HiO REVUE DES DEUX MONDES. 

risque d'abantlonner quelques instants le terrain solide des 
statistiques et des faits. Nous commencerons donc par un 
inventaire méthodique des forces disponibles, afin d'en oublier 
le moins possible quand nous étudierons ensuite une à une 
celles, assez rares, qui peuvent nous être d'un secours 
immédiat. 

Le progrès matériel, dont nous prétendons ainsi deviner les 
prochaines étapes afin de les accélérer à notre profit, consiste 
en somme à absorber, à s'assimiler successivement toutes les 
ressources, toutes les énergies que la nature nous offre, en nous 
et autour de nous, à en tirer parti pour économiser notre 
fatigue et accroître notre bien-être. En fait de forces, il s'agit 
de dompter les violences nuisibles et de faire apparaître les 
énergies latentes. Vigueur et adresse humaines aidées par des 
instruments et des outils, animaux domestiqués, plantes 
cultivées, minéraux extraits et élaborés, météores asservis, tous 
les moyens nous sont devenus bons, qui rendent la vie plus 
facile. Toutefois, l'homme s'est borné longtemps à chercher 
un secours et un aliment dans les manifestations diverses de 
la vie, qui ressemblaient mieux que le reste de l'univers à ce 
qu'il était lui-même. Aujourd'hui encore, il ne sait pas se 
nourrir directement de la matière minérale et laisse la plante, 
puis l'animal, réaliser, en une ou deux étapes antérieures, la 
première assimilation nécessaire pour faire contribuer l'azote 
ou le carbone à la satisfaction de son appétit. Les tablettes 
d'azote de Berthelot restent un rêve. Pendant des milliers 
d'années, de même, il a borné son ambition à faire travailler 
pour lui des bêtes de somme ou des esclaves et, jusqu'à une 
époque bien voisine de nous, c'est très timidement qu'il a 
capté l'impulsion des eaux et des vents. Parfois il brûlait alors 
un peu de charbon minéral, mais sans se douter que, sous cette 
enveloppe noire, se cachait un génie capable de traîner des 
chars et des bateaux; ou bien il regardait ses murs se salpêtrer 
sans soupçonner qu'une puissance démoniaque, cachée dans 
ces paillettes blanches, transporterait un jour, à travers les 
airs, avec une effroyable violence, des boulets de pierre ou de 
métal. Mais, depuis bientôt deux siècles, une ère nouvelle a 
commencé; le pauvre artisan humain a commencé à se rendre 
compte, avec une perspicacité croissanle, qu'il existe, sur la 
terre ou dans la terre, d'autres vigueurs plus robustes que 



PROBLÈMES ÉCONOMIQUES d'aPRÈS GUERRE. 1HI 

celles des bœufs, des chevaux ou des captifs, plus fortes même 
que les petits moulins prêtant leurs palettes de bois à l'eau cou- 
rante ou leurs ailes de toile au vent. Ces forces, il en connaissait 
auparavant quelques-unes, mais uniquement pour trembler 
devant leur fureur; les autres, qui dormaient cachées dans 
leurs retraites minérales, il n'en soupçonnait même pas l'exis- 
tence. Aujourd'hui, il les aborde l'une après l'autre, il les 
scrute, les combine et les plie sous le joug. 

C'est ainsi que les grandes étapes industrielles du xix^ siècle 
ont été marquées : la première par l'emploi de la vapeur; 
la seconde par l'utilisation de l'électricité; la troisième, qui 
commence à peine, par une application beaucoup plus délicate 
et plus variée de la physico-chimie : violences explosives des 
gaz, actions catalytiques, énergies radioactives, etc. Dans quelle 
direction cette évolution a-t-elle chance de se poursuivre après 
la guerre, par l'impulsion de progrès scientifiques incessants, 
sous la pression de besoins accrus, et jusqu'à quel point la 
transformation de nos sociétés modernes, produite par la 
disette de charbon ou de pétrole, par le fret plus coûteux, par 
la main-d'œuvre raréfiée, par la vie plus chère, peut-elle faci- 
liter telle ou telle application nouvelle : c'est ce que nous nous 
proposons de chercher en terminant ici cette série d'études. 
Tel est le sens dans lequel nous allons examiner et classer 
les forces naturelles autres que les manifestations vitales, 
employées jusqu'ici, en les dégageant autant que possible de 
leur apparence extérieure pour remonter à leur principe et en 
étudiant les artifices mécaniques, physiques ou chimiques, 
au moyen desquels on réussit à en tirer une aide pour notre 
labeur. 

Envisagées ainsi dans leur origine première, ces forces 
naturelles, utilisables à notre profit, peuvent, je crois, se 
ramener à quatre groupes seulement : l'activité solaire, l'attrac- 
tion universelle, la chaleur interne et la rotation terrestre. 
Les deux premières nous rattachent par un lien de solidarité 
présente à l'ensemble de l'univers; les dernières, tout en ayant 
une origine cosmique analogue, sont propres à notre planète. 
Pour les utiliser, il faut les reconnaître, les capter, les amener 
à une forme avantageuse et les transporter au lieu de leur 
emploi. 

Dans l'application, on remarquera qu'une grande partie de 

lOME L. — 1919. 11 



162 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'énergie absorbée par notre cycle industriel y entre à l'état 
de chaleur : forme stable que cette énergie a un penchant 
constant à réaliser spontanément, tandis qu'artiiiciellement et 
avec déchet nous nous attachons ensuite à transformer, par une 
opération inverse, la chaleur en travail. L'équivalence méca- 
nique de la chaleur et du travail est le principe fondamental 
de toute la dynamique moderne. Cet emploi de la force à l'état 
calorifique est évident pour les combustibles divers, qu'on 
applique d'ordinaire à produire de la vapeur, ou que l'on brûle 
parfois, avec ou sans détonation, dans des moteurs à combus- 
tion interne. Mais il en est de même, plus généralement, pour 
les réactions chimiques, lorsqu'elles se produisent sans aucune 
intervention d'agents extérieurs, lorsqu'elles tendent vers 
l'équilibre et vers la stabilité, dégageant des calories et met- 
tant ainsi en liberté du travail. Seules, quelques forces natu- 
relles font exception et, tout en tirant leur origine d'une action 
calorifique, tout en représentant par conséquent une transfor- 
mation de la chaleur en puissance, n'impliquent plus la mani- 
festation de cette chaleur, déjà métamorphosée en énergie. 
Telle la houille blanche, produite en résumé par la vaporisa- 
tion de l'eau remontée aux nuages et de là arrivée aux sources; 
tel le [vent, qui a pour cause première des aspirations, des 
expansions, dues à des différences de température entre les 
parties de l'atmosphère, mais pour lequel intervient aiissi, 
dans le cas des alizés ou des moussons, un autre mode de mou- 
vement, la rotation de la terre. 

Des quatre principes auxquels nous avons ramené l'énergie 
naturelle, l'activité solaire est de beaucoup la plus utile. Nous 
vivons du soleil et nous faisons presque toujours, sous une 
forme ou sous une autre, travailler pour nous le soleil : soit 
que nous lui demandions de développer la végétation ; soit que 
nous récoltions dans la terre les vieux produits de son activité, 
le charbon et le pétrole ; soit que nous captions, comme on 
vient de le voir, le courant de l'eau et la pression du vent ; soit 
que nous commencions à utiliser avec quelque incertitude ses 
radiations calorifiques, lumineuses et électriques ou sa radioac- 
tivité. Le moyen élémentaire de produire du travail consiste à 
recueillir des composés de carbone et d'hydrogène que l'inter- 
vention du soleil a réussi à produire plus ou moins ancienne- 
ment en les isolant alors de l'oxygène sous la forme de bois. 



PROBLÈMES ÉCONOMIQUES d'aPRÈS GUERRE. 463 

de tourbe, de lignite, de houille ou de pétrole et à provoquer 
la recombinaison avec l'oxygène, la combustion, qui doit les 
ramener à une forme stable. 11 se dégage alors des calories, 
dont on réalise habituellement la transformation en travail par 
un artifice consistant à vaporiser de l'eau, sous pression. La 
chaudière à vapeur a été, pendant tout le dernier siècle, la 
forme essentielle de l'énergie motrice; elle est restée en jeu, 
alors même que l'on a cru avantageux d'employer la vapeur à 
son tour pour lancer un courant électrique et, si, aujourd'hui, 
elle a dû perdre une faible partie de son domaine, sa supério- 
rité n'en durera pas moins, suivant toutes vraisemblances, 
longtemps encore. Néanmoins, de plus en' plus, on s'aperçoit 
que, pour utiliser la chaleur solaire, on peut, on pourra un 
jour se passer des combustibles et surtout que, pour employer 
les combustibles, il n'est pas nécessaire de recourir à la vapeur. 
C'est l'ordre d'idées relativement nouveau sur lequel nous 
allons insister. 

Observons-le en passant, quand nous recueillons un mor- 
ceau de charbon ou quand nous aménageons une chute d'eau, 
nous mettons à profit une force naturelle qui s'est développée 
indépendamment de nous. Il est sans exemple que nous ne 
soyons pas forcés d'ajouter à ce travail solaire le nôtre propre : 
culture et abatage de bois; creusement de mines; construction 
de foyers et de machines; installation de barrages et de con- 
duites forcées; gréement d'une voile sur un navire, etc. Mais, 
en général, cette part de notre travail personnel est accessoire; 
sinon, nous utiliserions plus simplement nos efforts directs sans 
recourir à des procédés compliqués, longs et coûteux. On vise 
par tous les moyens à la réduire encore. La proportion relative 
de la main-d'œuvre et de l'énergie naturelle (visible ou latente) 
dans le prix de revient est un élément économique de premier 
ordre, qui varie avec les temps, les lieux, les engins et les 
hommes et dont les variations attendues à la suite d'un cata- 
clysme comme celui de la guerre peuvent exercer la plus grande 
infiuence sur les transformations futures de notre industrie. 

Après l'activité solaire, une force dont nous rencontrons 
sans cesse l'application est l'attraction universelle. Pour les 
philosophes du moyen âge, chaque chose tendait vers son « lieu 
naturel. » Nous expliquons, depuis Galilée et Newton, la chute 
des corps, comme le mouvement des planètes, par l'attraction 



164 REVUE DES DEUX MONDES. 

réciproque que tous les atomes de l'univers semblent exercer 
les uns sur les autres, à des distances quelconques, malgré les 
interpositions immenses de l'éther. Entre toutes les attractions 
dont les calculs astronomiques tiennent compte, deux seule- 
ment présentent assez d'intensité pour être utilisables : celles 
exercées par la terre elle-même et celles résultant de la lune. 
Pour nous servir de la gravité, notre moyen le plus pratique '■. 
est de faire ou de Jaisser agir l'attraction centrale sur l'eau. La 
force de la houille blanche procède de la vaporisation solaire. 
Cependant elle n'existerait pas si cette vaporisation n'avait pas 
dû combattre la tendance de l'eau à descendre, comme lors- 
qu'on bande le ressort d'une montre ou remonte les poids d'une 
horloge et c'est la chute de l'eau sous l'influence de la gravité 
qui, en fin de compte, fait tourner la turbine ou le moulin. 
De même et plus visiblement quand, au haut d'un funiculaire 
alpin, on remplit une caisse a eau qui équilibre le poids du 
wagon montant. 

L'attraction de la lune produit, de son côté, une force 
énorme, restée encore sans emploi, celle des marées. 

La chaleur terrestre a, jusqu'ici, peu d'applications directes, 
sauf dans les .sources thermales. Mais il est logique de lui 
rattacher les formations de minéraux qui ont été réalisées par 
voie de fusion et qui peuvent aujourd'hui alimenter des combus- 
tions ou provoquer des courants de piles et, peut-être même, 
d'après certaines hypothèses modernes, les constitutions de 
corps simples, dans lesquels a été emprisonnée de l'énergie 
interne, prête à subir une dégradation avec dégagement de 
chaleur, analogue à celle qui accompagne la transformation du 
radium en hélium. Généralement, les minéraux de la superficie 
terrestre ont eu le temps de dépenser leur force interne avec 
leur chaleur en subissant la loi universelle qui ramène la ten- 
sion de l'énergie vers le repos. Mais il n'en est pas de même 
quand on s'enfonce dans la terre, en échappant aux influences 
oxydantes, par lesquelles a été, depuis longtemps, brûlée sa 
surface. Alors on rencontre des minéraux sulfurés ou des 
métaux natifs qui sont de véritables combustibles. Si l'on des- 
cendait davantage, on en trouverait peut-être d'autres, égale- 
ment formés avec absorption de calorique et gardant en réserve 
une énergie plus puissante, toute prête à se dépenser sponta- 
nément à la manière de nos explosifs. Quant à l'énergie intra- 



l'Hom r:\ri':s iîconomiqiies d'après oTETiru:. lli'» 

atomique, qui paraît contribuer à Ja conservation de la cha- 
leur solaire, son utilisation terrestre apparaît aujourd'hui à 
notre ambition comme la réserve de force par excellence, des- 
tinée à nous fournir, dans un temps où il ne sera plus question 
de houille ni de pétrole, l'équivalent des forces mises en jeu 
pendant la période primitive de la terre. 

L'inégalité du relief terrestre, qui permet les applications 
de la gravité, est encore une conséquence des surrections 
montagneuses produites, aux époques géologiques, par cette 
même chaleur interne. 

N'est-ce pas également dans ce groupe qu'il faut classer les 
forces magnétiques, où se combine, à ce qu'il semble, la pro- 
duction ancienne d'un noyau ferrugineux interne et de certains 
états moléculaires, avec des interventions solaires actuelles .^ 
Peut-être aussi surprenons-nous là l'intervention d'une dernière 
force qui intervient avec plus de netteté dans la production 
des vents et des courants marins : la rotation terrestre. 

Cette énumération rapide aura suffi pour montrer la diver- 
sité des énergies que la nature met h la disposition de l'homme, 
et on n'aura pas manqué de remarquer en même temps com- 
bien, jusqu'ici, un petit nombre de ces énergies ont été seules 
utilisées : encore depuis fort peu de temps. 11 en existe certai- 
nement d'autres que nous ne soupçonnons pas. Mais, pour celles 
que nous avons énumérées et que l'on n'applique pas, notre 
ignorance scientifique n'est pas en cause. Si nous ne nous en 
servons pas davajitage, ce n'est même pas en général parce 
que nous manquons de moyens pratiques pour les capter et les 
transformer en mouvement' de nos machines : c'est unique- 
ment, comme je l'ai fait remarquer en étudiant l'ensemble de 
notre organisation industrielle (1), parce qu'il est plus écono- 
mique, en l'état actuel de nos connaissances et de nos res- 
sources, d'avoir recours à d'autres. 

Il y a là une notion essentielle, sur laquelle je tiens d'au- 
tant plus à insister que nous laissons de coté, dans ce travail, 
les problèmes financiers de l'après-guerre. En réalité, on ne 
doit jamais oublier que ces problèmes financiers sont à la base 
de tout le reste. La grande difficulté de l'après-guerre sera de 
trouver des capitaux (ayant une valeur internationale : des 

\\) Voyez la Revue du l" juillet 1918. 



K)() RK\TE DES DKl \ MOAOES. 

capitaux réels et ne reposant pas uniquement sur l'exagération 
du crédit. Quand nous voulons nous procurer de la force pour 
nos industries, la question que nous nous posons n'est pas 
seulement à résoudre d'une manière absolue dans un labora- 
toire : sous cette forme, elle est toute tranchée d'avance. 
L'homme a, pour longtemps encore, et probablement pour toute 
la durée de son séjour terrestre, jusqu'à, ce que le soleil soit 
éteint et la terre refroidie, de la force disponible en quantités 
ires suffisantes. Mais cette énergie peut se présenter à lui sous 
une forme plus ou moins avantageuse et, entre les diverses 
formes, il est amené à choisir suivant les circonstances et les 
temps. Dans la concurrence industrielle entre les nations comme 
dans la lutte entre les individus, posséder de la force à meil- 
leur compte est un des principaux éléments de supériorité. En 
obtenir seulement dans des conditions qui entraînent un prix 
de revient supérieur au prix de vente, c'est être dénué de 
tout. L'industriel ne saurait envisager l'achat de tel ou tel 
moteur, de tel ou tel combustible d'après des principes théo- 
riques, ou d'après l'avantage général. A moins d'avoir intérêt 
à créer une industrie nouvelle à côté de la sienne et de pouvoir 
le faire, comme les métallurgistes qui achètent une mine de 
houille ou une chute d'eau, il est simplement amené à établir 
son choix d'après des calculs de prix de revient fondés sur les 
conditions déjà existantes, qui, elles-mêmes, sont, plus souvent 
qu'on ne le croit, logiquement déterminées par tout un ensemble 
de circonstances très complexes et difficiles à modifier sans 
beaucoup d'efforts, de capitaux et de temps. On saisit là une 
erreur qui est très fréquemment commise par les inventeurs et 
môme par les gouvernants. Les premiers constatent qu'une 
force naturelle n'est pas utilisée, par exemple la chaleur solaire 
ou les marées; ils combinent un système plus ou moins ingé- 
nieux, plus ou moins nouveau, pour en tirer parti et, lorsqu'ils 
y ont réussi, ils accusent la routine qui s'oppose à leur succès.; 
De même, il arrive que des hommes politiques découvrent 
l'existence en France d'une force utilisable, telle qu'un mau- 
vais charbon, un schiste bitumineux ou le courant d'un ruis- 
seau, alors que nous achetons du charbon ou du pétrole à 
l'étranger et ils en déduisent la nécessité d'établir des droits 
d'entrée prohibitifs pour assurer l'emploi de nos ressources 
nationales. La conséquence, dans les deux cas, est pareille ; 



PROBLÈMES ÉCONOMIQUES d'aI'RÈS GUERRE. 107 

produire, avec cette force plus coûteuse, des marchandises plus 
chères et, par conséquant, être hors d'état de les écouler au 
dehors, en même temps qu'on augmente le prix de la vie. 

Gela ne veut pas dire qu'il faille s'en tenir aux énergies déjà 
connues et ne pas accorder une préférence à celles que produit 
notre sol. Tout notre travail montre le contraire et nous allons 
pousser cette tendance au point d'étudier en terminant une série 
de propositions nouvelles plus ou moins ingénieuses, pour 
conclure en connaissance de cause que la plupart d'entre elles 
sont actuellement irréalisables. 

Mais on doit retenir que l'utilisation des forces naturelles 
est appelée à se faire dans un ordre logiquement déterminé 
suivant l'économie de leur emploi : celle-ci étant elle-même 
modifiée chaque jour par les découvertes scientifiques. Nous 
sommes au temps de la houille, du pétrole et des forces hydrau- 
liques. Plus tard viendra l'époque de la chaleur solaire et des 
marées. Le véritable précurseur n'est pas celui qui prétend 
méconnaître les conditions de son temps pour s'adapter de force 
à un état de choses futur; mais celui qui, par une invention 
heureuse, fait franchir à une idée souvent fort ancienne l'étape 
décisive, après laquelle elle devient avantageuse, ou tout au 
moins celui qui s'aperçoit le premier de cette étape accomplie 
en dehors de lui. Les découvertes, qui constituent des révolu- 
tions e'conomiques, sont aussi rares que les plantes tropicales 
dont la ileur jaillit à plusieurs mètres en une nuit. Générale- 
ment, les saisons accomplissent peu à peu leur œuvre ; le bou- 
ton, la tleur, puis le fruit se succèdent lentement, à mesure que 
tout un concours de circonstances nécessaires est réalisé. C'est 
pourquoi le passage de la théorie à la pratique est presque 
toujours progressif et accompli simultanément par de nombreux 
inventeurs qui s'en disputent la gloire. 

En tenant compte de cette observation, on voit aussitôt que 
l'emploi des énergies naturelles pose au moins deux questions 
techniques distinctes : réaliser un mécanisme susceptible de 
capter la force avantageusement et trouver un moyen pratique 
d'amener cette force captée au consommateur, à l'acheteur, 
dans des conditions telles que celui-ci n'ait pas intérêt à 
s'adresser ailleurs. Les deux points sont également importants.; 
Le charbon qui se trouve à mille mètres de profondeur au 
fond de la Sibérie ou de la Chine, le torrent qui coule dans le 



KhS 



HEVUE DE8 DEUX MONDES. 



Tibet, l'alizé qui souflle sur la mer des Indes constituent des 
énergies disponibles et représentant des milliers de chevaux- 
vapeur dont la découverte serait précieuse à Paris ou à Londres; 
mais, là où on les rencontre, leur valeur est insignifiante ou 
nulle. C'est dans ce transport de la force au point de consom- 
mation qu'intervient surtout l'électricité, dont nous nous 
sommes à peine trouvé mentionner le nom jusqu'ici. Contraire- 
ment à ce qu'on pense souvent, l'électricité n'est pas d'ordi- 
naire une force naturelle, mais un instrument comparable à 
la vapeur, parfois superposé à elle. Il en serait autrement si 
on actionnait des dynamos par la foudre, par l'électricité 
solaire, ou encore par un courant de pile développé au contact 
de minéraux naturels. Mais, quand on produit, avec de la houille 
noire ou blanche, un courant qui circule le long d'un fil vers. 
la ville voisine, le charbon ou la chute d'eau représentent la 
véritable énergie initiale; l'électricité intervient comme un 
mécanisme intermédiaire ou comme un engin de transport. De 
même, si notre électricité est employée à fabriquer des nitrates 
qui fourniront plus tard des explosifs, ces nitrates artificiels 
constituent un moyen de fixer et de transporter la puissance 
de la chute d'eau productrice. 

Dès lors, le problème des forces naturelles dans l'après- 
guerre se pose à nous de la manière suivante. Nous aurons 
d'abord à chercher par quels moyens on pourra économiser les 
formes d'énergie déjà en usage et en perfectionner l'emploi. 
Mais nous devrons examiner en même temps si le bouleverse- 1 
ment amené dans toutes les conditions de la vie par un désastre 
aussi exceptionnel, si le coup de fouet donné à l'esprit de 
recherche et d'invention par l'intérêt militaire du pays, par des 
besoins accrus, par des chances de bénéfices inespérées, ne sont 
pas susceptibles d'accélérer une évolution qui se fût produite 
autrement avec plus de lenteur. Parmi les conséquence les plus 
immédiatement visibles et probablement les plus durables de 
la guerre, il faut compter ^l'accroissement de prix qui s'est 
produit pour la houille et le pétrole, pour les transports, pour 
la main-d'œuvre. Indépendamment de tout progrès technique, 
voilà trois éléments essentiels du prix de revient qui vont se 
trouver notablement modifiés et dont les relations nouvelles 
peuvent entraîner la possibilité d'utiliser un genre de forces 
auquel on ne songeait pas, ou de chercher des forces anciennes 



PKOiii-ii.MKs i:ct)\()Mioi;i:s d \i>mi:s (.i huue. j(i!l 

dans des conditions géographiques inusitées, ou encore de 
mettre à profit des forces déjà captées en se servant d'artilices 
jusqu'alors inapplicables. C'est bien le point de vue où nous 
nous sommes placé dès le début de ces'études jeu envisageant 
l'intervention de la science dans l'organisation industrielle. 

On peut se faire une idée de ce qui va se produire en pen- 
sant à ce qui a lieu constamment pour les minerais. Un mine- 
rai d'or, au-dessous d'une certaine teneur, est absolument sans 
valeur à une époque donnée, parce que l'extraction de l'or 
contenu coûterait plus cher qu'elle ne rapporterait. Mais chaque 
progrès de la chimie permet d'exploiter une tranche nouvelle 
de minerais, considérés jusqu'alors comme des cailloux. Ainsi, 
tour à tour, l'amalgamation, la chloruration, la cyanuration 
ont amené la résurrection périodique de vieilles mines alter- 
nativement prospères, puis abandonnées par épuisement. 

Sans insister davantage, nous allons maintenant reprendre 
les principales formes d'énergie naturelle, en examinant, pour 
chacune d'elles, quelles vont être nos ressources d'après-guerre 
et par quels moyens ces ressources pourraient être améliorées. 
Rappelons toutefois, auparavant, la proportion actuelle de leur 
emploi relatif pour éviter des erreurs d'optique que pourrait 
entraîner notre insistance à mettre en évidence des procédés 
intéressants par leur nouveauté ou leur avenir probable, mais 
dont l'usage reste encore tout à fait restreint. Sur les 10 millions 
de chevaux, auxquels on estime la puissance motrice de tous 
les moteurs en Grande-Bretagne, 91 pour 100 sont fournis par 
des moteurs à vapeur; Ù/) par des moteurs à explosion; 1,7 
par des forces hydrauliques et 0,8 par tous les autres systèmes. 
Ces chitîres, dont la France nous offrirait à peu près l'équiva- 
lent, accusent assez la très grande supériorité que conservent 
et que garderont encore longtemps les machines à vapeur ; mais 
cette supériorité n'a plus les allures d'un monopole et, si on 
établissait une comparaison avec des statistiques plus anciennes 
d'une vingtaine d'années, on verrait s'accuser progressive- 
ment une tendance à diversifier les moyens de production de 
la force motrice, en choisissant tel ou tel système suivant les 
circonstances et les besoins. 

Ainsi, le moteur à vapeur reste préféré toutes les fois que 
l'on doit utiliser en même temps de la vapeur pour le chauffage 
ou la fabrication. Il garde en outre ses avantages de pcMincItre 



170 m-.Ni !■: i)i;s iti;i \ mondes. 

une grande élasticité' dans la puissance, une variété extrême 
dans la vitesse. L'emploi de la turbine permet d'atteindre 
d'énormes énergies individuelles en réduisant l'encombrement. 
Le moteur à gaz industriel est surtout le moteur à gaz pauvre 
alimenté par un gazogène, le moteur à gaz de hauts fourneaux ; 
mais c'est aussi le petit moteur à gaz d'éclairage pour l'usage 
domestique. Le moteur à huile lourde se présente comme très 
e'conomique dans son emploi et peu encombrant, mais délicat, 
manquant d'élasticité et comportant la Uiise en mouvement 
d'une grande masse. Quant à l'électricité, elle a, comme agent, 
des avantages évidents, dont le premier est 1-a souplesse. Eco- 
nomiquement, elle est préférable en principe pour les petites 
forces jusqu'à 200 chevaux. Au delà, la question doit être dis- 
cutée dans chaque cas. 

LA HOUILLE 

Sans aucun doute, la houille restera donc, dans toute la 
période qui peut nous intéresser ici, notre principale source 
d'énergie et, longtemps aussi, on continuera à l'utiliser surtout 
par l'intermédiaire de la vapeur. On sait combien la France est 
pauvre en combustibles minéraux ; je n'ai pas besoin de répéter 
à quel point des conceptions de politique économique regret- 
tables ont paralysé- depuis vingt ans le développement de notre 
industrie minière et j'ai également assez montré autrefois (1) 
comment tout l'avenir industriel de notre pays se trouve 
compromis par cette disette. Je me contente de rappeler à ce 
propos l'importance capitale que doit présenter pour nous la 
récupération du bassin houiller de la Sarre, conformément aux 
traités de INli. On me permettra de renvoyer à cette étude 
antérieure pour tous les points qui y ont été traités. Nous avons 
vu également, dès le début du présent travail, quelles économies 
on pouvait réaliser, sans invention ni conception nouvelle, 
simplement par l'application méthodique et scientifique de 
principes connus dans les consommations industrielles de la 
houille (2). 

Cependant, ce double monopole du charbon minéral et de 
la vapeur est, je viens de le rappeler, depuis quelque temps, 

(1) Le prohlèine de, lu Houille, i" septembre 1915. 

(2) L'organisaiion imluslrieUe, 1" jiiillel^l'JllS. 



t'ROBLEMES ECO^OMIQUES d'aPUÈS GLEKUE. 111 

battu en brèche. Nous consacrerons des développements ulte'- 
rieurs au lignite et à la tourbe, au pétrole et à ses dérivés, a la 
houille blanche. Il existe, d'autre part, des procédés qui, tout 
en conservant le charbon minéral comme combustible, en 
tirent un meilleur parti que par sa combustion sur une grille 
au-dessous d'une chaudière à vapeuf . Enfin, que l'on ait ou non 
commencé par produire de la vapeur, on trouve souvent avan- 
tage à intercaler une transformation de l'énergie en électricité. 
Ces deux derniers genres de progrès, qui réalisent des applica- 
tions intéressantes de la science à l'industrie, méritent, par 
leur développement possible dans l'après-guerre, un rapide 
examen. 

La première idée avec laquelle il faut se familiariser est que 
la machine à vapeur, si raffinée dans ses mécanismes qu'on la 
suppose, constitue théoriquement un moyen tout à fait barbare 
d'utiliser les kilogrammètres renfermés en puissance dans la 
houille, de même que notre système de nous chauffer par des 
cheminées laisse perdre la presque totalité de la chaleur. Quel- 
ques chiffres vont préciser cette défectuosité. Une bonne houille 
grasse dépourvue de cendres produit couramment, à l'essai de 
laboratoire, 8 600 calories par kilogramme. Ce qui veut dire 
qu'employé à chauffer de l'eau, ce charbon devrait théorique- 
ment élever d'un degré 8 600 kilogrammes d'eau, ou porter, 
depuis la température extérieure moyenne de 15 degrés jusqu'à 
l'ébullition, sous une pression de 10 atmosphères, 14 kilo- 
grammes d'eau. L'équivalent mécanique de chaque calorie 
étant de 421 kilogrammètres, le kilogramme d'une telle houille 
devrait produire, pour ce nombre de calories, 3 612000 kilo- 
grammètres et, pour obtenir un cheval-heure, ou 210 000 kilo- 
grammètres, il devrait suffire de 13 grammes de houille. Or, 
en doux mots, le résultat pratique d'une machine à vapeur est 
qu'au lieu de 13 grammes, oh en dépense facilement 130 : soit 
10 ft»is plus et môme, avec des machines inférieures, de 1 à 
2 kilogrammes. Si on s'étonne du résultat et si on cherche où 
se produit une telle perte, on constate d'abord que le kilo- 
gramme de houille, au lieu de 14 kilogrammes de vapeur théo- 
riques, en donne seulement, dans la plupart des cas, 6 ou 1 : la 
combustion, toujours incomplète, laissant perdre, soit du char- 
bon, soit do l'oxyde de carbone et une [tartie de la rbaleur se 
dissipant au dehors. Mais le déchet est beaucoup plus consi- 



172 REVUE DES DEIX MONDES. 

(lerable dans l'utilisalioii mécaiiiiiue de celte vapeur et, là, il 
n'y a pas seulement mécanisme imparfait, mais, ce qui est plus 
grave, limitation théorique de la chute thermique par les tem- 
pératures données au système chauffeur et au système réfrigé- 
rant qui réduisent aussitôt le rendement théorique au quart 
(principe de Garnot). Le cheval-heure devrait correspondre à 
635 calories, soit à peu près à 1 kilogramme de vapeur; il en 
consomme de 5 à 10 kilogrammes en marche industrielle. 

l*onr l'emédier à ce défaut dans la mesure où la théorie le 
permettait, on s'est ingénié, pendant un siècle, à améliorer les 
chaudières et les machines, à accroître la hauteur de chute 
thermique, à récupérer sous toutes les formes la chaleur du 
charbon et la force élastique de la vapeur, à éviter les échauf- 
fements, inutiles et les frottements, à combattre par des chemises 
de vapeur et des surchauffeurs les refroidissements des parois, 
par suite desquels la vapeur se condense pour se vaporiser 
ensuite de nouveau pendant l'échappement sans produire le 
moindre travail, etc., etc. On a réalisé, dans cet ordre d'idées, 
des merveilles et l'on confine à la perfection mécanique. Mais 
nous apercevons aujourd'hui un moyen plus radical, qui consiste 
à supprimer l'intermédiaire de la vapeur avec les limites qu'elle 
impose et à remplacer, en grande partie, le combustible solide 
par les combustibles liquides et gazeux que la distillation permet 
d'en extraire, tout en récupérant une série de sous-produits 
utilisables avec grand profit. L'idée consiste à transformer la 
houille, dans la mesure où elle s'y prête, en trois combustibles 
ind(;pendanls : le coke, le gaz et l'huile de goudron; le coke 
allant à la métallurgie, le gaz étant brûlé dans des moteurs à 
gaz et l'huile lourde servant dans des moteurs du type Diesel. 
îSi le principe n'a pas encore fait une fortune plus générale, 
c'est qu'il exige tout un agencement d'installations compliqué 
et coûteux avec un combustible très cher et que les moteurs 
correspondants sont eux-mêmes d'un prix élevé et d'un manie- 
ment délicat ; on rencontre là une application entre bien d'autres 
de la notion développée en commençant que le mode d'emploi 
d'une force naturelle est, avant tout, une question financière.i 
Autre chose est d'examiner, comme nous le faisons ici, dans 
quel sens l'intérêt du pays conseille d'intervenir; autre chose de 
décider, quand on est industriel, si l'on prendra du pétrole ou 
de la houille, un moteur Diesel ou une turbine. Mais l'idée 



PROBLÈMES ÉCONOMIQUES DAPRÈS GUERRE. 173 

llléorique dont nous montrons l'avantage a néanmoins fait sor 
chemin et nous allons la voir utilisée, avec des rendements 
très avantageux, même pour d'aussi mauvais combustibles que 
le lignite ou la tourbe. 

L'emploi des gazogènes, auquel nous venons de faire allu- 
sion, est suffisamment connu et vulgarisé, du moins pour les 
combustibles supérieurs. Quant au moteur Diesel, dont nous 
aurons à reparler pour le pétrole, on sait qu'il est fondé sur 
une combustion graduelle et sans détonation des diverses huiles 
minérales ou végétales, contrairement à ce qui se passe d'ordi- 
naire dans les moteurs à essence à quatre temps. Ce système, 
qui s'est tant répandu depuis 1898, a pu causer quelques décep- 
tions parce qu'on en avait trop attendu. Je le cite seulement 
comme le moyen le plus pratique de substituer, suivant la 
conception précédente, un combustible liquide au charbon 
solide, en développant directement dans le cylindre l'énergie 
empruntée au combustible. C'est un appareil délicat, mais avec 
lequel le rendement thermique d'un moteur atteint presque 
30 p. 100. Une machine de 100 chevaux ne dépensera que 
200 grammes de combustible par cheval-heure, tandis qu'une 
turbine Râteau de 3 000 chevaux dépenserait au moins 
400 grammes du même combustible pour la même production 
de force et une machine à vapeur Corliss plus de 600. En adop- 
tant les perfectionnements nécessaires pour y employer l'huile 
de goudron extraite de la houille, qui a le défaut de présenter 
une composition trop variable, on pourrait tripler le rende- 
ment obtenu dans la machine à vapeur, doubler celui de la 
turbine. 

Le développement du système s'associe presque nécessaire- 
ment, — et c'est à la fois un avantage et un défaut, — avec la 
fabrication des matières colorantes, des produits pharmaceu- 
tiques et des explosifs empruntés à la houille, dont on avait 
trop laissé le monopole aux Allemands avant la guerre. Dans 
les mêmes fabrications, on peut, comme sous-produit du coke, 
pousser à la production du benzol, dont on obtient cinq à six 
litres par tonne de houille, et qui est susceptible de remplacer 
l'essence minérale dans le moteur à explosion. 

Une autre voie toute différente en principe, dans laquelle on 
était entré depuis quelques années et où l'on va sans doute 
marcher à pas rapides, c'est la création de nombreuse^ centrales 



174 REVUE DES DEUX MONDES. 

électriques, alimente'es, non pas seulement par de la houille 
blanche comme nous allons le voir bientôt, mais aussi par du 
charbon pris à saL sortie de la mine et consumé notamment 
dans des gazogènes, avec récupération des sous-produits. Je me 
suis déjà trouvé en dire un mot. Quelle que soit l'origine de 
la force, sa production par une usine centrale qui la transmet- 
tra ensuite électriquement, a pour but de créer, et de répartir 
cette énergie à des consommateurs épars, souvent très éloignés, 
avec la souplesse que permet l'établissement de fils électriques.; 
Quand on qtilise la houille, la centrale offre le triple avantage 
de transporter le courant impondérable au lieu du charbon 
pesant, destiné à produire l'électricité, de brûler ce charbon en 
grarid, dans des conditions d'économie industrielle que ne 
pourraient atteindre, à beaucoup près, les consompnateurs 
isolés et enfin de permettre une utilisation beaucoup plus 
continue qu'avec des moteurs particuliers. On retrouve là cette 
tenda,nce à la centralisation et à la spécialisation qui domine 
toute l'industrie moderne. 

Une étude faite dans un de nos districts du Nord a montré 
qu'à dix aqs d'intervalle, la consommation de charbon par 
« clreyal-heure avait passé de 3 kilogrames à 0,7 kilogramme 
par l'établissement d'une centrale électrique. La proportion est 
exceptionnelle; mais l'économie dans ces conditions est géné- 
rale. On peut également citer, à ce propos, les résultats d'une 
enquête faite en 1917 par le ministère de reconstruction 
anglais. On a constaté alors que la Grande-Bretagne consomme 
189 millions de tonnes do houille pour une puissance motrice 
disponible de 10 millions de chevaux, dont à peine le cinquième 
apparaît utilisé quand on calcule les durées de marche. Or, un 
quart seulement de ce total est fourni par les dynamos récep- 
trices des stations centrales, et le reste provient de moteurs 
indépendants. On a donc proposé de diviser le pays en seize 
régions, desservies chacune par un réseau à voltage déterminé 
et à courant de nature fixe, avec centrales près des mines. 
L'Allemagne paraît disposée à s'inspirer largement des mêmes 
idées : création de puissantes centrales régionales utilisables 
pour l'industrie, les usages domestiques et l'agriculture; sup- 
pression des usines à gaz secondaires. 

En France, nous aurons certainement à progresser dans ce 
sens, et cela d'autant plus que nous sommes plus pauvres en 



PROBLÈMES ÉCONOMIQUES d'aPRÈS GUERRE. 175 

houille. Toutefois, lorsqu'on aborde des solutions aussi gran- 
dioses que les précédentes, on se trouve en présence d'une diffi- 
culté sociale qu'on ne saurait passer sous silence. La centrale, 
qui alimenterait ainsi tout une région, détiendrait un tel mo- 
nopole de fait qu'on est conduit à envisager en même temps 
l'intervention de l'Etat, tout au moins sous la forme de com- 
missaires fixant les prix de vente maxima, les dividendes, 
l'organisation du capital, ou même à admettre l'organisation de 
centrales nationales. Or, s'il est, à l'extrême rigueur, possible 
d'attribuer à l'Etat le contrôle ou la vente de l'énergie élec- 
trique une fois produite, on ne saurait lui confier les opérations 
antérieures si délicates qui commencent h l'exploitation de la 
mine pour se continuer par la direction d'une usine à gaz, 
avec production du coke, fabrication de matières colo- 
rantes, etc. Chacune des avenues qui conduisent à la centrali- 
sation moderne nous fait ainsi apercevoir à son terme la figure 
inquiétante du socialisme d'Etat. 

LE LIGNITE ET LA TOURBE 

Tirer par les méthodes précédentes un profit avantageux 
d'une bonne houille, c'est, nous dirait Molière par la bouche 
d'Harpagon, à peu près aussi facile que de faire bonne chère 
avec beaucoup d'argent. L'ingéniosité provoquée par la vie 
coûteuse conduit de plus en plus à consommer également en 
industrie de mauvais combustibles. Le lignite ne peut pas être 
très appliqué en France, faute de gisements importants; noug 
aurions toutefois quelques leçons à prendre en Allemagne, où 
son extraction a pris un grand développement, en raison des 
facilités que ses principaux gisements y présentent pour une 
exploitation à ciel ouvert par des procédés mécaniques. Quand 
un tel système est applicable, on arrive à produire, par ouvrier, 
quatre fois plus de lignite qu'on n'obtiendrait de houille et, 
dans certains cas, la proportion est même de sept à un. Le 
combustible obtenu n'a, il est vrai, qu'une valeur calorifique 
inférieure dans la proportion des deux tiers. Néanmoins, 
l'ouvrier extrait encore presque trois fois plus de calorique 
dans une carrière de lignite que dans une mine de. houille, et 
cet avantage s'est trouvé sensiblement accru pendant la guerre 
par le manque de bons ouvriers, qui prêtait un intérêt parti- 



176 REVUE DES DEUX MONDES. 

culier aux exploitations faciles où l'on pouvait employer des 
prisonniers ou des manœuvres inexpérimentés. 

Ce lignite est surtout utilisé par distillation, ainsi que nous 
l'indiquions tout à l'heure pour la houille. En l'employant dans 
des gazogènes, on obtient, outre le gaz pauvre (à raison de 
2000 mètres cubes par tonne), du goudron donnant de l'huile 
lubrifiante, de l'huile a gaz, de la paraffine, de la poix et de 
l'ammoniaque. Le gaz a l'eau peut, brûlé sur place dans des 
moteurs à explosion, actionner des centrales électriques; ou 
bien on le distribue par des conduites analogues aux canalisa- 
tions de gaz d'éclairage pour le chauffage industriel ou domes- 
tique. En distillant ainsi le charbon consommé, on récupère 
la benzine, le toluène, le xylène, la naphtaline, l'anthracène, 
tous produits trouvant leur application dans les usines de pro- 
duits chimiques ou d'explosifs, dans les moteurs Diesel, etc. 
La même méthode et des appareils analogues peuvent égale- 
ment servir pour la tourbe. 

La France ne possède guère qu'un grand gisement de 
lignite, celui de Fuveau dans les Bouches-du-Rhône, qui est 
largement exploité à raison de 628.000 tonnes par an. Mais la 
guerre a amené à remettre en marche un certain nombre de 
petites mines. Quant à la tourbe, bien qu'il en existe en de 
nombreuses régions, dans la Somme, en Loire-Inférieure, dans 
les Deux-Sèvres, l'Ain, le Plateau Central, etc., la production 
est insignifiante et singulièrement dispersée : à peine 
58 000 tonnes par an, produites par plus de 1800 tourbières. 

Il y a, dans cet ordre d'idées purement minier, quelques 
progrès à réaliser, dont l'effet a des chances pour rester tou- 
jours inférieur aux économies résultant d'une combustion 
plus savante ; gazogènes, moteurs Diesel et Centrales élec- 
triques. 

r LE PÉTROLE 

"^ Le pétrole a, sur la houille, une supériorité qui attire 
immédiatement l'attention, celle de pouvoir fournir 11 000 à 
12.000 calories par kilogramme, contre 7 à 8 000 pour une 
bonne houille. Inutile d'ajouter, comme compensation logique, 
qu'il coûte plus cher. Les questions posées a son propos offrent 
une importance nationale, qui nous amènera peut-être un jour 



PROBLÈMES ÉCONOMIQUES d'aPRÈS GUERRE, HT 

à les reprendre spécialement. Voici, en deux mots, comment 
elles se présentent. L'emploi du pétrole et, plus généralement, 
des hydrocarbures liquides est, par rapport à l'usage des 
charbons solides, une nouveauté, qui ne remonte guère qu'a 
1850. Fendant longtemps, les diver^s huiles minérales ont eu 
des applications h peu près limitées à l'éclairage et au chaulTage^ 
qu'elles ont, elles-mêmes, conquises de haute lutte, après une 
série de crises successives, où l'on a pu craindre la surpro- 
duction. Dans les centres pétrolifères, il est vrai, on avait 
réalisé depuis longtemps l'application du pétrole ou des gaz 
naturels connexes à la production de force ou à des opérations 
métallurgiques. Mais il y a peu de temps que l'emploi des 
combustibles liquides comme source d'énergie a pris une 
extension considérable. Depuis quinze ans, les moteurs à 
essence se sont généralisés pour les automobiles et les aéro- 
planes ; puis sont venus les moteurs à huile lourde genre 
Diesel, qui, après avoir remporté de nombreux succès sur 
terre, ont amené, dans la marine, une véritable révolution. 
Nous venons d'avoir, durant la guerre, la preuve fâcheuse de 
l'importance prise par ces applications, qui ont aussitôt affecté 
un caractère militaire, en constatant lé peu de pétrole et 
d'essence réservé à l'éclairage ou aux déplacements des civils. 
Le pétrole est devenu un instrument de guerre indispensable, 
dont la valeur ne diminuera pas en temps de paix, si, comme 
tout le fait prévoir, la circulation automobile se développe 
rapidement,Iparallèlementavec l'installation de nombreux petits 
moteurs privés. 

Les avantages qui font préférer le pétrole, l'essence ou 
l'huile lourde au charbon (notamment quand il y a déplacement 
du moteur, et tout particulièrement dans la marine), sont de 
plusieurs genres : grande économie de calorique, réduisant du 
même coup le poids mort à emporter par un navire ou un 
véhicule et accroissant son rayon d'action; facilités de mise 
en marche et d'arrêt; forte diminution du personnel; subdi- 
vision aisée de l'énergie; chargement rapide et pratique sur 
les bateaux; suppression presque complète des fumées, etc. 
L'essence a i fait immédiatement son chemin avec l'automobi- 
lisme qu'elle a rendu possible. Après des tâtonnements qui 
ont duré jusqu'en 1910, les qualités de l'huile lourde ont 
également paru assez déterminantes pour que, dans les 

TOME L. 1919. 12 



178 HEVUE DES DEUX MONDES. 

diverses marines de commerce et de guerre, il se soit produit, 
pendant les quatre ans qui ont précédé la guerre, un mouve- 
ment précipité vers la transformation du matériel par adoption 
des moteurs Diesel : d'abord en Allemagne, puis en France, 
enfin en Angleterre. Sans vouloir aucunement réagir contre 
cette tendance, il y a lieu de faire, à ce sujet, quelques 
observations générales qui s'appliquent avec un caractère 
particulier d'acuité à notre pays. 

Quand on adopte les moteurs à combustibles liquides, il est 
un point à considérer d'abord, que l'on passe pourtant très 
habituellement sous silence : c'est la possibilité de se procurer 
ce combustible dans des conditions pratiques et avantageuses. 
En temps de paix et pour l'usage des particuliers, la question 
ne se posait guère. Le prix de l'essence pouvait monter légère- 
ment; on ne craignait aucune disette. La production de l'huile 
lourde, dont le moteur Diesel constitue l'application principale, 
grandissait d'année en année, et les industriels souriaient volon- 
tiers quand les géologues émettaient quelques doutes sur le 
temps pendant lequel l'humanité trouvera du pétrole dans la 
terre. Cependant, les réserves de ce corps sont très limitées et^ 
dans chaque champ pétrolifère, elles s'épuisent avec une vitesse 
extrême par suite de la facilité même avec laquelle l'opération 
s'opère et d'un gaspillage qui en fait perdre généralement, à 
l'extraction, au moins le quart, parfois les neuf dixièmes. 11 
n'y a guère de champ pétrolifère qui puisse compter sur un 
demi-siècle d'existence. Mais la terre est encore grande; les 
régions inexplorées abondent ; les zones où l'on a chance de 
trouver du pétrole restent étendues; des cas, comme celui du 
Mexique, où, en dix ans, on a atteint 6 750 000 tonnes (1916) 
sont de nature à entretenir toutes les illusions; on peut égale- 
ment compter sur la distillation des schistes bitumineux qui 
abondent dans l'Ouest-Américain ou sur la production crois- 
sante des benzols dans l'industrie du coke; et nous ne sommes 
plus dans une disposition d'esprit à nous préoccuper industriel- 
lement de ce qui pourra se passer au bout d'un siècle. 

Il en est tout autrement si on envisage la question d'un 
point de vue national et, par conséquent, militaire. Le rôh; 
militaire du pétrole, que je viens de rappeler, rend grave la 
situation dans laquelle peut se trouver un pays qui n'en possède 
pas sur son territoire. Or, rabsence du pétrole est, si l'on fait 



I 



PROBLÈMES ÉCONOMIQUES d'aPRÈS GUERRE. 179 

abstraction de quelques gisements insignifiants, lo cas pour 
presque tous les grands pays européens, sauf la Russie, 
l'Autriche-Hongrie et la Roumanie. La Grande-Bretagne et 
l'Espagne ne produisent pas un litre de pétrole; la France, qui 
était dans le même cas, reste réduite à la faible production de 
l'Alsace et de l'Algérie; ce qu'on p5ut extraire d'huile minérale 
en Allemagne ou en Italie est hors de toute proportion avec les 
besoins. Les conséquences se devinent, et la guerre les a souli- 
gnées. Rappelons-les pour les principaux pays, en montrant 
aussitôt les mesures qui ont été prises ailleurs pour parer au 
danger. 

Dans les premiers temps de la guerre, l'Allemagne a passé, 
à cet égard, par une phase très critique, quand les champs 
pétrolifères d'Autriche ont été envahis; mais, à cette époque, 
elle n'était pas encore en guerre avec la Roumanie; puis, 
quand la Roumanie est devenue hostile, le pétrole autrichien 
a été récupéré; bientôt, celui de Roumanie a été conquis et, 
plus tard, celui de Russie a paru s'y adjoindre. Malgré la très 
habile destruction des puits roumains et l'anarchie russe, 
l'Allemagne s'est donc crue, pour le pétrole, tirée d'affaire. Dans 
le traité qu'elle avait imposé à la Roumanie, elle s'était tout 
particulièrement attachée à s'assurer la possession complète des 
pétroles roumains. Aujourd'hui, la Roumanie lui échappe de 
nouveau; mais elle compte encore sur l'appui de ses amis les 
Bolcheviks et sur les tergiversations de la politique alliée pour 
garder, sous sa dépendance, les pétroles russes dont les chances 
d'extension géographique restent très vastes. 

L'Angleterre s'est occupée ofliciellement de cette question, 
avant la guerre^, avec son esprit de décision habituel, dès le 
jour où elle a envisagé l'adoption des moteurs à huile lourde 
pour sa marine de guerre. En juin 1914, on a eu la surprise de 
voir l'Amirauté anglaise acheter, pour un bon nombre de mil- 
lions, des champs pétrolifères situés aux confins de la Turquie 
et de la Perse. La campagne heureuse de Mésopotamie, qui a 
conduit l'armée anglaise à Bagdad, a été directement inlluencée 
par l'intérêt capital de ces gisements. Enfin, depuis le début de 
la guerre, le gouvernement anglais s'est tout particulièrement 
occupé de s'assurer les pétroles des possessions anglaises, notam_ 
ment ceux de la Birmanie. Dans ces conditions et av(;c la puis- 
sance maritime qui lui permet d'aller chercher le pétrole dis- 



J80 REVUE DES DEUX MONDES. 

poiîiblc dans le monde entier, la (jrande-Jiretagne peul envisager 
l'avenir avec confiance. 

Il en est tout naturellement de même pour les Etats-Unis, 
qui sont le grand pays pétrolifère du monde, avec des réserves 
assure'e? au taux actuel de l'exploitation pour au moins trente 
ans et des possibilités considérables, sans parler du Mexique à 
leurs portes. Les besoins américains sont cependant de plus en 
plus considérables. La production de pétrole aux Etats-Unis e.st 
montée de 8,5 millions de tonnes en 1900 à 37 millions en 
1916, et c'est à peine s'il en est résulté une crise de surpro- 
duction très momentanée. 

Tout autre apparaît malheureusement le cas de la Fra'nce 
et, si j'ai dû souligner noire pauvreté en houille, notre disette 
de pétrole est encore bien plus affligeante. En dehors de l'Alsace 
qui nous revient, notre pays ne contient aucun gisement pétro- 
lifère exploité. Quand on veut parler des pétroles français, on 
est réduit à insister sur les résultats très encourageants donnés 
par un petit nombre de sondages algériens et sur le peu d'huile 
minérale qu'on obtient en distillant les schistes bitumineux 
d'Autun ou de l'Allier. 11 est fort possible que la zone algérienne 
se développe et s'étende vers le Maroc, où on en connaît dés 
indices. Il peut également arriver qu'on rencontre du pétrole 
en France dans l'une ou l'autre des régions où la géologie invite 
à tenter des sondages. Mais la différence est grande entre es- 
pérer et tenir. Jusqu'à nouvel ordre, nous devons nous consi- 
dérer comme dépendants des pétroles américains, ou de leurs 
concurrents hollandais. Même en temps de paix, cela peut 
devenir gênant, les Américains ayant tendance à consommer 
eux-mêmes une proportion croissante de leur pétrole,. Dans 
l'hypothèse d'une guerre future, ce serait beaucoup plus grave, 
si nous n'avions pas, comme aujourd'hui, l'alliance efficace des 
États-Unis et de l'Angleterre. L'infériorité combative de notre 
marine nous mettrait immédiatement dans une situation 
cruelle. Il semble donc que nous devions apporter quelque 
prudence à trop généraliser l'emploi militaire du pétrole et, 
surtout, que nous aurions dû employer à temps les moyens 
nécessaires pour nous procurer du combustible liquide : soit 
en distillant davantage notre houille et nos iignites de manière 
à obtenir des huiles de goudron et de la paraffine (comme on 
y pousse aujourd'hui les industriels); soit en favorisant les 



PROBLÈMES ÉCONOMIQUES d'aI'UÈS CUERUE. 181 

recherches par sondages, conlrairomuiil à la lendaiice oriicielle 
depuis quelques années; soit enfin, suivant l'exemple prudent 
du gouvernement anglais, en nous assurant la possession de 
champs pétrolifères étrangers, alors qu'il en était temps encore. 

LA HOUILLE BLANCHE 

Je passe maintenant à la houille blanche, qui constitue une 
de nos plus abondantes réserves, l'une de celles sur lesquelles 
le changement de conditions économiijues amené par la guerre 
et destiné à se poursuivre dans l'après-guerre a le plus vive- 
ment attiré l'attention, avec les résultats les plus fructueux. 
Posséder de l'énergie disponible et la laisser se perdre dans le 
lit des rivières ou des torrents quand le charbon était introu- 
vable ou valait 150 et 200 francs la tonne et quand, d'autre 
part, la guerre amenait des acheteurs à tout prix pour le car- 
bure de calcium, la cyanamide, les nitrates, les aciers spé- 
ciaux, etc., était si évidemment illogique que l'on s'est mis à 
l'œuvre de tous les côtés pour aménager nos forces hydrau- 
liques. La notion prix de revient ayant quelque peu disparu 
avec des prix de vente illimités, les capitaux étant surabon- 
dants pour toutes les industries touchant aux fournitures de 
guerre, l'on n'était plus arrêté par les considérations d'éco- 
nomie habituelles. Parfois aussi, il faut bien l'ajouter, les for- 
malités paralysantes du temps de paix se trouvaient un peu 
simplifiées. Un mouvement, qui était déjà lancé, avant 1914, 
s'est ainsi rapidement accéléré et, comme une grande partie 
des travaux et des installations vont se trouver amortis sur les 
bénéfices, cet essor laissera des résultats durables, quand bien 
môme le prix du combustible concurrent s'abaisserait un peu 
après la paix. Il y a là, pour la France, un grand nombre de 
millions à arrêter dans leur fuite vers la mer. 

Sans traiter ici un sujet qui comporterait de longs dévelop- 
pements, je dirai quelques mots tout à l'heure sur nos res- 
sources hydrauliques en espérance. Commençons par indiquer 
ce qui a été déjà réalisé, ou ce qui, du moins, est déjà entré 
dans la voie de la réalisation immédiate. 

Les forces hydrauliques utilisées en France étaient esti-. 
mées : en 1902, à 200 000 chevaux; en 1916, à 350 000; 
en 1910 à 600000; en 1914, à environ 750 000. L'effort fait 



182 



KE\LE DES BELX MO.MJEb. 



depuis la guerre nous a conduits, fin 1917, à 870 000 chevaux 
réalisés (petites forces non comprises); auquels une statistique 
du ministère de l'Agriculture en ajoutait alors, avec quelque 
exagération, 1100 000 en installation et 862 000 à l'étude. 
De fait, il pourra être obtenu : en 1918, 280 000 chevaux; 
175 000 en 1919; 223 000 en 1920. Si l'on totalise, on dépas- 
serait donc, dans trois ans, 1 5o0 000 chevaux aménagés. Il 
n'est pas inutile d'ajouter que, dès à présent, 1 450 millions 
de friancs ont pu être engagés en installations hydrauliques 
(dont 660 millions depuis la guerre). 

C'est dans le Dauphiné et, plus généralement, dans les 
Alpes que cette industrie a pris son premier essor dès 1868. 
C'est là aussi que s'est porté de préférence le mouvement 
récent. A la'fin de 1917, on y avait installé, depuis la début de 
la guerre, plus de 100 000 chevaux et des travaux étaient alors 
engagés pour 100 000 autres : sans tenir compte des projets 
grandioses que nous avons déjà signalés pour l'aménagement 
du Haut-Rhône. 

Dans les Pyrénées, la guerre nous a trouvés avec 75 000 che- 
vaux installés; il s'en est ajouté, depuis lors, 185 000 (y compris 
les installations qui touchent à leur achèvement). 

Dans le Plateau Central, on compte également plus de 
180 000 chevaux en voie d'installation ou lînis : sur l'Anse 
(10 000); sur le Bès (20 000) ; sur la Truyère (40 000), etc. 

Et, comme il est facile de le comprendre, nous n'avons pas 
seulement assisté à la création de grandes usines, où la puis- 
sance se compte par 10 000 chevaux. Dans toutes nos provinces 
françaises, on a repris des moulins à eau de l'ancien temps, 
souvent si méprisés depuis quelques années que, dans le bâti- 
ment construit sur une chute d'eau inutilisée, on avait installé 
le paradoxe d'une machine à vapeur. 

Ainsi, la houille blanche est actuellement très en faveur, et 
c'est justice. Notre intérêt national le plus évident nous com- 
mando d'utiliser cette force incessamment renouvelable, et 
constamment perdue, au lieu du charbon trop limité. Il faut ] 
donc applaudir à tous les eilgrts qui sont faits dans ce sens et 
inviter l'Etat à les encourager. Le rôle du Gouvernement est ici 
très simple. L'appui que lui demandent les industriels consiste 
uniquement à leur fournir une législation pratique, précise et 
exempte de fiscalité exagérée. Tel n'était pas le cas avant la 



PhiOBLKMES KCONOMTOIES d'aPRÈS GUEHRE. 183 

guerre, et les complications, souvent inextricables, qu'exigeait 
l'établissement d'une usine hydraulique, les négociations mul- 
tipliées, les frais, les chances de procès, ont empêché bien des 
installations, qui, techniquement, semblaient séduisantes. Si la 
France entière trouve un avantage % ce que l'on consomme sa 
houille blanche plutôt que la noire, il ne faut cependant pas 
que, pour l'industriel, par le fait dés charges et des impôts, la 
première coule plus cher que la seconde. Jusqu'ici, l'impuis- 
sance parlementaire à aboutir dans aucune œuvre utile et les 
prétentions socialistes à l'étatisme ont joué, pour les forces 
hydrauliques, le même rôle paralysant que pour la houille et 
poiir le pétrole. On a cependant déposé, le 24 juillet 1917, un 
dernier projet de loi, qui, contestable sur quelques points, aurait 
le très grand avantage de substituer l'ordre au chaos. Le prin- 
cipe en est de soumettre au régime de la concession les usines 
à réaliser disposant de plus de 500 kilowatts et d'autoriser sim- 
plement les plus petites. La propriété des eaux courantes est, 
contrairement aux lois antérieures, retirée partout aux parti- 
culiers pour être attribuée au domaine public. Les usines 
concédées acquièrent un droit de servitude sur les propriétaires 
riverains contre payement d'une indemnité réglée par les 
tribunaux. Elles payent à l'Etat une taxe fixe et une redevance 
proportionnelle, et leurs installations reviennent à l'État au 
bout de soixante-quinze ans. 

Si, comme on peut l'espérer, une loi de ce genre vient un 
jour faciliter la mise en valeur de cette richesse publique, on 
verra certainement l'aménagement de notre houille blanche 
atteindre vite le degré de croissance compatible avec les condi- 
tions industrielles de l'après-guerre. A quels chilîres atteindra- 
t-on ainsi et dans quelle mesure nos cours d'eau compenseront- 
ils notre pauvreté minière? Peut-être n'est-il pas inutile de 
mettre sur ce point une sourdine à certains enthousiasmes 
excessifs, qui pourraient constituer un danger sérieux, s'ils 
amenaient l'opinion publique abusée à se montrer trop facile 
relativement au charbon dans nos négociations ou nos transac- 
tions avec l'Allemagne. Les estimations d'ensemble ont grandi, 
depuis dix ans, dans des proportions remarquables. Vers 1910, 
l'énergie disponible à l'étiage, pendant la période des basses 
eaux, était évaluée à 4 600 000 chevaux pour l'ensemble de la 
France. En 1911, la force disponiblii^ en eaux moyennes 



484 REVUE DES DELX MONDES. 

(180 jours par an) atteignait, suivant les auteurs, entre G et 
9 millions de chevaux. Aujourd'hui, on nous parle de 10 mil- 
lions pour la puissance hydraulique correspondant aux débits 
moyens de nos cours d'eau, dont un tiers dans les Alpes. La 
seule énergie hydraulique des Alpes pourrait ainsi fournir, en 
fonctionnant nuit et jour, pendant toute l'année, 21 milliards 
de chevaux-heure : 5 milliards en travaillant une dizaine 
d'heures par jour, la moitié de l'année. A 2 kilogrammes de 
charbon par cheval-heure, cela ferait, pour toute la France, 
30 millions de tonnes de houille par an... 

Que faut-il penser de ces chiffres? Un peu sans doute ce que 
l'on penserait d'une appréciation minière où, pour évaluer nos 
ressources en houille, on additionnerait sans discussion toutes 
les veines de charbon enfouies dans le sol jusqu'à 1 500 mètres 
de profondeur. Ils doivent être exacts, peut-être même modérés 
d'une façon absolue, et quand on envisage un avenir très 
lointain. Pour la période de temps qui nous intéresse ici, 
mieux vaut, ce nous semble, envisager comme un idéal diffi- 
cile à atteindre, 3 ou 4 millions de chevaux, dont 1,5 dans les 
Alpes et 1 million dans les Pyrénées. Avoir de la houille 
blanche ne compte, nous ne cessons de faire cette distinction 
essentielle, que le jour où on peut l'utiliser avec bénéfice. La 
seule évaluation légitime consisterait a estimer, dans chaque 
cas, le coût de l'installation, le prix de revient du cheval- 
vapeur et, par suite, celui de tels ou tels produits fabri- 
qués; enfin, le prix auquel ces mêmes produits pourraient 
être vendus. N'est économiquement utilisable que la chute 
susceptible, dans ces conditions, de payer au moins, outre les 
taxes et impôts, l'intérêt de l'argent et l'amortissement. C'est 
une estimation industrielle extrêmement délicate à répéter 
dans plusieurs milliers de cas. Je ne la tenterai pas, cela va de 
soi.. Mais une remarque générale me' paraît avoir saWaleur. 
Quoiqu'on accuse nos capitalistes de pusillanimité, il est néan- 
moins bien rare qu'une affaire vraiment séduisante d'un genre 
aussi connu ne trouve pas vite des amateurs et, quand on suit 
de près l'histoire de nos industries, on en voit plutôt naître un 
grand nombre qui borneront toute leur existence éphémère 
à avoir donné des promesses. Surtout dans un moment comme 
celui-ci, où l'esprit d'invention et de hardiesse est surexcité, 
le-i entreprises, non pas seulement exécutées ou en voie d'exé- 



PHOBLEMKS KCOiNOM IQUES D APRES GUERRE. 



185 



ciitioii, mais h l'ëliule, semblent donc fournir une approxima- 
tion très suffisante de nos possibilités. C'est pourquoi je parlais 
tout à l'heure de 3 à 4 millions de chevaux. Je serais d'autant 
plus tenté de voir là uii maximum pour une après-guerre 
même lointaine que, dans beaucoup de ces études préliminaires, 
on néglige certains points de première importance : d'abord, 
techniquement, les difficultés d'ordre géologique que peut 
comporter l'établissement d'un barrage durable; puis les iné- 
galités et les irrégularités du débit, avec les chômages qui 
doivent en résulter; enfin et surtout la difficulté de vendre ou 
d'utiliser les chevaux-vapeur produits au fond d'une chaîne 
montagneuse. Cette difficulté existe pourtant, étant donnés les 
applications encore restreintes de la houille blanche en électro- 
chimie ou électro-métallurgie, l'impossibilité de s'en servir 
toutes les fois que l'on a besoin de mobilité et les crises de sur- 
production qui risquent d'en résulter au lendemain de la paix. 
La houille blanche a de si chauds partisans et suscite, en ce 
moment, de tels dithyrambes que, tout en partageant soi-même 
en grande partie cet enthousiasme, on est plutôt tenté d'insis- 
ter sur quelques points faibles que sur les avantages trop connus 
et trop célébrés. Il existe une tendance à aligner d'un côté les 
besoins de la France en énergie, de l'autre ses ressources en 
houille blanche ou noire que l'on additionne sans restrictions 
et à établir la balance. Ce n'est pas ainsi que les choses se 
passent. ISos industries du Nord, nos chemins de fer du Nord 
et de l'État, notre métallurgie ne vont pas se contenter demain 
de houille blanche. Celle-ci a son rôle tout indiqué, encore très 
large, mais cependant plus restreint, dans le bassin du Rhône, 
le Plateau Central et les Pyrénées. Le bassin du Rhône en 
particulier, si on y établit en même temps une communication 
lluviale avec la mer, parait, appelé à prendre de ce chef un 
développement intense, qui est déjà commencé et que la décou- 
verte de la houille dans la plaine lyonnaise peut favoriser. 
Mais, là même, pour que la houille blanche prenne toute la 
place à laquelle elle a droit, il faudra du temps. L'ascension 
d'un procédé comme d'un produit industriel ne se fait guère 
suivant une pente continue. Elle est coupée de larges paliers^ 
où le producteur trop pressé doit attendre en se morfondant, 
parfois même en rebroussant chemin, son associé, le consom- 
mateur, qui s'essouffle. La guerre a fait gravir avec une rapi- 



l86 REVUE DES DEIX MONDE?>. 

dite extrême un degré de cet escalier. Depuis quatre aus, le 
consommateur tire sans cesse le producteur en avant, et celui- 
ci a gagné assez de millions à ce jeu pour se laisser faire. Mais, 
la consommation exceptionnelle de la guerre étant désormais 
suspendue, Jl pourra se produire un temps d'arrêt dans les 
mises en valeur de forces hydrauliques, avec le tassement 
habituel en pareil cas, jusqu'à ce que les industries de paix aient 
entièrement occupé les places vacantes... 

LE VENT 

Avec la houille blanche, nous avons achevé de parcqurir 
les grandes sources d'énergie qui, dans un avenir prochaip, 
ont des chances pour alimenter à peu près seules l'humanité. 
Cependant, nous allons encore en examiner d'autres, dont le 
nom s'est déjà trouvé prononcé, tant pour indiquer dans quelle 
mesure nous pouvons compter sur elles dans une période ulté- 
rieure que pour discuter des conceptions, parfois séduisantes, 
mais destinées, suivant toutes vraisemblances, à rester quelque 
tepips encore sans réalisations utiles. Et, d'abord, après avoir 
signalé la grande importance prise par les emplois de l'eau 
courante, ne faut-il pas songer à une résurrection analogue 
pour une autre force utilisée de même en des temps anciens : 
pour le vent, qui met lui aussi à notre disposition des réserves 
d'énergie gigantesques? 

A cet égard, il est certain que nous avons reculé par rapport 
à nos ancêtres. Les moulins à vent tombent les uns après les 
autres en ruine dans notre pays ; le joli conte de Daudet y est 
d'une application universelle et les voiles des navires ont été, 
elles aussi, remplacées par des chaudières ou des turbines. La 
force du vent a, pour un moderne, un défaut capital, son irrégu- 
larité allant fréquemment jusqu'à l'intermittence. Le moulin 
à vent garde sa place marquée dans ces pays d'Orient, où la 
notion du temps n'existe pas. Ep Europe, nous demandons plus 
de continuité que n'en offre ce travailleur fantaisiste. Nous dési- 
rons également plus de centralisation et des moteurs dont le 
maximum ne soit pas de 16 ou 20 chevaux. De fait, l'usage du 
vent se borne à de faibles productions de force motrice dans les 
châteaux, villas ou installations agricoles. Il faudrait, pour 
en tirer parti davantage, une conception technique nouvelle, 



imu>I5I.i:mi:5 jiconomioi i:s d \puks (uiemui:. 1,S7 

pnrmoltaut par exemple de re'aliscr à peu de frais un courant 
do tension constante susceptible de charger des accumulateurs, 
en utilisant les vents les plus violents. On a bien conçu des 
moulins à vent électriques marchant par des vents faibles; 
mais ils ne sauraient fonctionner sajis une machine de secours 
{)0urles moments de calme ou de tempête. Le temps ne semble 
pas venu, où le vent nous viendra sérieusement en aide, si ce 
n'est peut-être dans quelques régions coloniales. 

LA CHALEUR SOLAIRE 

I 

Jusqu'ici, nous n'avons employé la chaleur du soleil que 
très indirectement. Mais pourquoi ne pas puiser dans ce rayon- 
nement même qui embrase notre ciel d'été et qui, dans nos 
possessions africaines, où la houille manque, atteint une telle 
intensité? 

Quand on émet cette idée d'utiliser la chaleur solaire, 
la pensée vient d'abord de chaufler quelque appareil par le 
soleil du Sahara. Avant d'examiner tout à l'heure de tels sys- 
tèmes, dont les résultats demeurent très médiocres, il est 
logique de signaler une application beaucoup plus sérieuse, 
susceptible de prendre rapidement sa place dans nos colonies : 
c'est celle qui consiste à convertir la chaleur solaire en huile 
ou en alcool par l'intermédiaire de la végétation et à brûler 
ces combustibles dans un moteur. Il parait, notamment, tout 
indiqué de développer, dans nos colonies africaines, les ara- 
chides ordinaires ou souterraines, dont on peut aisément pro- 
duire de très grandes quantités. Des essais qui datent de 1900 
ont montré que les huiles végétales extraites de ces plantes 
peuvent être employées avec succès dans un moteur Diesel et 
fournir de la force à bon compte. 

Les cultures de plantes pouvant fournir l'alcool inférieur et 
à bon marché par distillation, telles que les céréales, les pommes 
de terre et les betteraves (sans parler de la vigne) sont loin 
d'exiger un climat aussi spécial. La question des moteurs à 
alcool a été bien des fois posée pour remédier à notre pauvreté 
en pétrole. Mais, le problème économique est difficile. L'alcool 
coûte cher et l'on n'aurait guère songé à lui, si l'on n'avait eu 
en vue d'encourager les agriculteurs, ou de trouver un autre 
débouché pour les 3 ou 4 millions d'hectolitres, qui constituent 



IN(S liKVrK DKS DEIX MONnKS. 

aanuellenient la consommation de bouche française. Les solu- 
tions que l'on a proposées avaient généralement un côté artifi- 
ciel, puisqu'il s'agissait de donner des enconragoments sous la 
forme de jirimes, en augmentant par contrepartie les taxes sur 
l'alcool utiliséen boisson. Il est peu probable que l'alcool prenne 
jamais, dans l'industrie, le rôle ainsi rêvé, si la situation n'est 
pas entièrement renouvelée par la production de l'alcool syn- 
thétique. On commence actuellement à fabriquer de tel alcool 
en partant du carbure de calcium, obtenu électriquement.; 
L'industrie est toute neuve. Le jour où elle se développera, ce 
ne sera plus la chaleur du soleil que cet alcool minéral se trou- 
vera utiliser, mais la houille blanche. 

Quant aux procédés destinés à produire un échautîement de 
liquides divers par le soleil, il ne faut y voir, d'ici quelques 
années au moins, que des expériences ingénieuses. L'on a géné- 
ralement employé des miroirs paraboliques, ou plutôt tronc- 
coniques, à faire bouillir de l'eau dans une petite chaudière 
cylindrique disposée suivant leur axe. C'est le procédé, qui, 
dès 1880, avait paru donner des résultats industriels à 
MM. Mouchot et Abel Pifre et qui a été repris depuis en Cali- 
fornie. 

On a pu également vaporiser de l'eau contenue dans des 
tubes de fer noircis sous un châssis de verre analogue à ceux 
qu'emploient les jardiniers, mais avec double paroi vitrée. Une 
usine d'énergie solaire a, vers 11)11, fonctionné, suivant ce 
principe, à Philadelphie. La chaleur radiante, traversant le 
verre, venait porter l'eau à l'ébullition ; le rayonnement inverse 
de la chaleur produite était arrêté par le châssis isolant. On a 
encore utilisé la chaleur du soleil à vaporiser de l'ammoniaque 
sous pression. Enfin, on a proposé d'emmagasiner des calories 
dans un bain de saumure recouvert par de l'eau douce. 

Je signalerai aussi, à propos de la chaleur solaire, une idée 
qui met en jeu, avec elle, des principes différents. A voir les 
effets de propulsion considérables obtenus en temps de guerre 
par les explosifs, on s'est parfois demandé si ces mêmes explo- 
sifs, modérés et régularisés par un artilice quelconque, ne 
pourraient pas être employés pacifiquement à actionner des 
moteurs. Tout ce qui, dans ces explosifs, est produit artificiel 
de l'industrie chimique ou électrique ne pourrait, il est vrai, 
que nous rendre l'énergie fournie par nous préalablement; 



PROBLÈMES ÉCONOMIQl'ES n'vPJiKS (;UERRE. I (SI) 

mais on retrouverait en outre la chaleur solaire qui a été 
dépensée pour produire le salpêtre ou les nitrates de soude 
naturels : celle qui a fait pousser le coton destiné à donner le 
fulmicoton, ou les graines oléagineuses dont la glycérine fournit 
la nitro-glycérine, ♦ 

Employer des explosions comme moyen de propulsion, c'est 
ce qu'on réalise couramment dans tous ces moteurs où l'on fait 
détoner un mélange d'hydrocarbures et d'air. Quant à la possi- 
bilité d'adoucir un explosif trop violent, il suffit de se rappeler 
comment la seule idée d'employer le coton-poudre à l'état col- 
loïdal a permis d'utiliser dans l'armement ce corps aux effets 
extrêmement brisants. Mais, quoiqu'on puisse, dans cet ordre 
d'idées, réaliser un jour des combinaisons utiles, il ne faut pas 
se laisser abuser par les eifets intensifs des poudres et explosifs 
pour en conclure qu'ils renferment des énergies formidables. 
Leur particularité est précisément de développer cette énergie 
par une production considérable de gaz très chauds dans un 
temps très court. Le travail spécial qu'on leur demande n'est 
pas seulament fonction de la pression produite par les gaz et, 
par conséquent, du potentiel renfermé par l'explosif, mais 
aussi de la vitesse avec laquelle cette pression se développe. 
Ralentir cette dépense de force, c'est ramener progressivement 
l'explosif à n'être plus qu'un combustible vulgaire. Si l'on a 
produit le système explosif par des transformations chimiques 
absorbant de la chaleur ou de l'énergie, une loi de la thermo- 
dynamique veut qu'en revenant à l'état initial, on récupère la 
même quantité de chaleur, quelles que soient la nature et la 
succession des états intermédiaires. 

LA GRAVITÉ 

On ne saurait fonder non plus grand espoir sur les applica- 
tions de la gravité, autres que celles connues par tout le 
monde : descente et triage de matériaux, funiculaires, houille 
blanche. Mais on a souvent prétendu réaliser ainsi, par tel ou 
tel artifice, une sorte de mouvement perpétuel. Ainsi, en se 
fondant sur l'existence de puits absorbants, on a proposé de 
forer une série de tels puits, dans lesquels on ferait tomber 
des courants d'eau actionnant, au fond, des turbines, sous des 
chutes artificielles. Je mentionne la suggestion en passant, 



190 REVUE DES DEUX MOXDES. 

parce qu'elle a pu sembler rationnelle. Mais elle équivaut à 
supposer, contrairement à la réalité, qu'il existe, dans le fond 
de la terre, sous la zone très restreinte des grottes, de grands 
vides analogues à ceux qu'a imaginés Jules Verne. Au con- 
traire, à une certaine profondeur, tout travail souterrain, qui 
recoupe un vide restreint, a les plus grandes chances d'y ren- 
contrer déjà de l'eau; et, si on reste plus près de la surface, 
les nappes poreuses ou fissurées présentent, a de rares excep- 
tions près, une puissance d'absorption si lente et si restreinte 
qu'il serait impossible de faire fonctionner ainsi le plus faible 
moteur. 

LES MARÉES 

Nous ne pouvons pas compter davantage sur les marées, 
quoiqu'il y ait là, de toute évidence, Une immense énergie 
perdue et qui sera certainement utilisée en partie un jour. Si 
l'on multiplie seulement les cubes d'eau soulevés sur les côtes 
de l'Atlantique par la hauteur d'une marée moyenne, on 
arrive à des chiffres de chevaux-vapeur impressionnants. La 
lune nous propose là de'travailier chaque jour quelques heures 
pour nous et nous ne savons pas en profiter. Cependant, la 
solution technique est bien simple. Il suffit de remplir des bas- 
sins à marée montante et de les vider à marée descendante, ou 
de faiie actionner par la marée des accumulateurs hydrau- 
liques. Par exemple, un premier bassin, où pénètre directement 
la marée, peut déverser ses eaux à travers des turbines dans un 
second plus bas, et l'eau de ce second bassin retourner à marée 
basse dans la mer. La marée otîre les inconvénients ordinaires 
de toutes les forces naturelles : irrégularité, intermittences et 
phases de violence destructric(!S. Les accumulateurs d'énergie 
sont des outils coûteux et d'un rendement médiocre. L'emploi 
de bassins exige de grands frais pour les terrains à acheter et 
la construction. Il est également coûteux d'utiliseria violence 
des vagues, quoiqu'on ait obtenu quelques résultats en agissant 
sur une tutbine pneumatique parla compression d'une chambre, 
à air. Peut-être cependant verra-t-on un jour, sur nos côtes, un 
long réseau d'énergie naturelle, captant et collectant à la fois 
les marées et le vent. 



IniOBLÈMliS ÉCOiNOMIQUES d'aPUÈs (;UERRÈ. 11)1 



LA CHALEUR INTERNE 

• 

L'emploi de la chaleur interne, sans être non plus bien pra- 
tique, pourrait olîrir,à plus brève e'cliéance, quelques ressources 
hypothétiques. On sait que la température augmente en 
moyenne de 3 degn's par 100 mèlres quand on s'enfonce et que 
l'accroissement se fait notablement plus vite dans les régions à 
volcanisme récent ou même ancien. Nous trouvons une appli- 
cation de cette loi dans les sources thermales qui apportent 
chaque jour à la surface une quantité de calories, dont on 
pourrait aisément faire un autre usage que le seul traitement 
médical. J'ai calculé autrefois que nos sources thermales fran- 
çaises équivalent au moins à 100 000 tonnes de houille consom- 
mées par an. Quand ces sources atteignent l'ébullition ou s'en 
rapprochent assez pour qu'on puisse obtenir de l'eau bouillante 
par un forage, leur usage dans des chaudières à vapeur semble 
naturel. On a appliqué récemment cette idée en Italie pour 
les Soffioni de Toscane ; les Islandais utilisent ainsi des sources 
chaudes ; une installation de ce genre pourrait être créée en 
Algérie, à Hammam Meskoutine. Mais on peut imaginer une 
conception plus hardie. Un sondage de 2 500 mètres, au fond 
duquel arriverait de l'eau, fournirait une chaudière à vapeur 
permanente, dont le prix de revient serait évidemment coû- 
teux, mais dont la réalisation ne doit pas être techniquement 
impossible. Une telle tentative, peu économique par elle-même, 
pourrait être aisément combinée avec la recherche du terrain 
houiller à très grande profondeur. On avait parlé d'un sondage 
semblable près de Paris, avant une de nos expositions univer- 
selles. Je rappelle en passant l'idée qui n'a rien d'absurde, mais 
sur laquelle il serait prématuré de compter pour obtenir une 
quantité notable d'énergie. 

11 existe, dans les profondeurs de la terre, d'autres réserves 
de force, que je me borne également à mentionner. L'emploi 
du radium nous donne un premier exemple de ce que peut 
représenter pour l'avenir la dégradation intra-atomique. Le 
monde minéralogique des grandes profondeurs, exploré dans 
cet ordre d'idées nouveau, a des chances pour apporter un 
jour des révélations. La radioactivité, que l'on est tenté aujour- 
d'hui d'invoquer pour expliquer la prolongation mystérieuse 



192 REVUE DES DEUX MONDES. 

(lu rayonnement solaire, a du laisser, dans noire planète 
éteinte, des énergies fossilisées, plus puissantes que toutes les 
autres. Mais il ne saurait être encore question d'en tirer un 
profit industriel-. 

Ainsi cette énumération rapide des forces naturelles, aux- 
quelles pourraient songer des esprits imaginatifs, nous ramène 
à la conclusion prévue que, dans l'après-guerre, il faut d'abord, 
et presque uniquement, songer aux combustibles minéraux, au 
pétrole et à la houille blanche. Donc notre programme d'action 
est simple : utiliser le traité de paix pour obtenir un supplé- 
ment de houille; favoriser et encourager les sondages par 
l'octroi de concessions rapides ou même automatiques ; écono- 
miser et employer scientifiquement les combustibles que nous 
possédons déjà; généraliser l'application de la distillation, 
l'emploi des gazogènes et des moteurs à huile lourde; obtenir, 
s'il en est temps encore, des gisements pétrolifères à l'étranger; 
permettre la mise en valeur rapide de nos richesses hydrau- 
liques par une loi simple, pratique et exempte de fiscalité. 
Aucun de ces moyens n'est à négliger si nous voulons que 
la France puisse se relever, réparer ses ruines, revivre, cesser 
d'étouffer dans ses frontières, prendre la place économique et 
industrielle à laquelle la fécondité, la richesse, l'heureuse 
situation du sol français lui donnent droit, comme l'esprit 
d'invention, l'ardeur au travail et le courage de ses habitants. 
Si l'on rapproche ces conclusions de celles auxquelles nous ont 
amenés nos études antérieures, travaux publics à réaliser pour 
améliorer nos transports, main-d'œuvre, à recruter, etc., on 
voit quel effort de coordination méthodique et de continuité 
politique, quelle réaction contre l'abus des théories spécieuses 
et des chimères socialistes vont nous être nécessaires, quel 
appel à la confiance publique et, par conséquent, à la concorde, 
ils comporteront. 

L. De Launay. 



LA 

PASSION DES INNOCENTS 



Quelques années avant la guerre, nous voyagions en Alle- 
magne. A Munich, un Herr Professor, notre voisin à l'hôtel, 
tenta à plusieurs reprises de lier connaissance. De grosses 
lunettes, des cheveux grisonnants lui donnaient un air respec- 
table. Croyant gagner notre bienveillance, il nous adressa sur 
la France et ses habitants, des compliments que leur excès 
même rendait suspects. Lui ne s'en doutait pas et, craignant 
peut-être que la fumée de ses louanges ne nous montât au cer- 
veau, il voulut, un jour, apporter lui-même un correctif. à ses 
discours flagorneurs : 

— Oui, fit-il, — les Français sont charmants, aimables, 
séduisants et subtils, mais, outre qu'ils manquent de sérieux, 
ils sont égoïstes. Voyez, pour ne pas gêner vos aises, la famille, 
chez vous, est réduite au minimum... 

En manière de comparaison, tout gonflé de vanité, il 
parlait alors de l' « admirable » famille allemande et, louant 
de manière hyperbolique le « bon cœur, » la sensibilité de 
ses compatriotes, il concluait avec un sourire paterne : 

« Nous autres Allemands, nous aimons les enfants. » 

Que de fois cette phrase m'est revenue à la mémoire quand 
des enfants des régions occupées m'ont fait le récit des traite- 
ments que nos ennemis leur avaient infligés 1 



* 
* * 



« Ils ont pris des garçons de quinze ans qui n'avaient 
pas onze ans au moment de la guerre, afin de les contraindre 
lOML L. — I9iy. 13 



494 



REVUE DES DEUX MONDES. 



ci travailler pour eux, » a déclaré M. Ragheboom à la séance 
de la Chambre du 22 octobre 1918. 

« Dans la région de Douai et je suppose qu'il en fut de 
même dans toute la France envahie, dit un de ces enfants, 
Jean R... les Allemands, ayant besoin de main-d'œuvre, firent, 
au mois de mai 1917, passer un ordre dans toutes les 
Komraandanturs. Ils demandaient des travailleurs volontaires 
pour travailler dans les tranchées. Personne ne s'élant présenté, 
les Boches, dans chaque village, ont dressé des listes d'une 
cinquantaine de travailleurs pris dans toutes les conditions et 
ayant de quinze à soixante ans. » 

Impossible de ne pas répondre à l'appel, car, tous les mois, 
les hommes étaient contraints de se présenter à la Komman- 
dantur et d'y faire viser leur carte : « A Lille, dit un jeune 
Lillois, Etienne H..., le visa était fait rue de Pas, au bureau 
de l'A. 0. K. 6. Des policiers surveillaient le défilé, et si l'on 
oubliait de se découvrir dans le couloir, si l'on fumait, si l'on 
mettait simplement la main dans sa poche ou si l'on prononçait 
un mot (1), on pouvait s'attendre à recevoir une gifle ou à être 
emmené au poste de police de la « Mondiale » pour y être 
condamné à de la prison ou à une amende. » 

Quand Etienne H... fut désigné pour partir, il venait d'avoir 
quinze ans : « Un jour, je reçus avis d'avoir à me présenter 
cour des Boudoirs. Quand j'y arrivai, il y avait des quantités 
déjeunes gens de mon âge; beaucoup étaient, comme moi, des 
écoliers, faisant leurs études. Nous étions six cents. On nous 
fit passer un conseil de revision. Quatre cents furent reconnus 
bons pour le travail. Un officier nous dit que, le lendemain, 
nous devions revenir, à huit heures, avec notre paquet : deux 
chemises, un col, une cravate, une paire de gants, un costume 
de travail, un pardessus, deux couvertures, deux paires de 
chaussettes et une paire de bons souliers de travail. » A cette 
époque où, dans la région occupée, on en était à faire des 
chaussures avec du carton et de la toile, celte dernière recom- 
mandation est d'une ironie vraiment cynique. 

Le lendemain arrive. Les enfants ont dit adieu à leur 
famille. S'il y a eu des larmes répandues, nul ne s'en aperçoit, 

(1) A Marcq-en-Bareul, raconte le jeune Leclerc, mon voisin me chuchote : 
« Viens. • Je n'entends pas; je lui demande ; « Qu'est-ce que tu dis? >> J'attrape 
trois jours de citadelle. 



LA PASSION DES INNOCENTS. 195 

tant ils montrent de fermeté. Ces petits qui, à peine, entrent 
dans l'adolescence, ont un courage, une énergie dignes de leurs 
aînés. Les voilà au long des routes. Des soldats les encadrent, 
lourds gaillards que leur vaste manteau fait paraître plus 
amples. Sur la terre, le soleil projette l'ombre sinistre des 
baïonnettes et des fusils. Les enfants 'ont leur petit bagage sur 
l'épaule. Ils le portent sans broncher. Ils passent à travers les 
villages. Gomme ils sont jeunes I Est-il possible qu'on les 
emmène? 

« Ils faisaient pitié, dit un témoin, anémiés pour la plupart, 
car, depuis l'occupation, pas un jour, ils n'avaient mangé h 
leur faim... » Ils redressent la tête en voyant qu'on les regarde 
et, malgré les vociférations des Boches, malgré les coups, le* 
bourrades, d'une seule voix ils entonnent la Marseillaise. Ainsi 
prouvent-ils qu'en dépit du brassard qu'on a attaché à la 
manche gauche de leur veste et qui porte les mots « travailleur 
volontaire, » ils sont de bons Français. 

« Le premier jour, reprend Etienne H..., nous avons marché 
sans arrêt et nous étions bien fatigués. Quand nous sommes 
arrivés à Haubourdin, on nous a fait coucher par terre. Dès le 
lendemain, on nous a emmenés au travail. Habituellement, 
le réveil était à cinq heures, mais souvent il eut lieu à deux 
fit trois heures, en pleine nuit. Nous allions boire le « jus, » 
on aurait mieux aimé de l'eau chaude, c'aurait été aussi nour- 
rissant et ça n'aurait pas eu mauvais goût. L'endroit où l'on 
nous conduisait travailler était tout près des lignes. Il nous fallait 
marcher deux heures avant que d'y être. » Quand les pauvres 
petits arrivent, ils sont déjà exténués. Jamais un jour de repos, 
même le dimanche. Quel que soit le temps, ils marchent, ils 
travaillent, chargés de boue, si l'on est en hiver, couverts de 
poussière, de sueur, si l'on est en été. Les semelles de leurs 
chaussures s'usent. Les Boches, généreusement, leur octroient 
des sabots : « Lorsque nous changions de camp, ce qui arrivait 
en moyenne tous les quinze jours, on nous faisait faire jusqu'à 
quarante et même cinquante kilomètres avec notre bagage.! 
Une fois, nous avons marché sous une pluie battante depuis 
le matin jusqu'à près de minuit. A tout instant, à cause de 
l'obscurité, on glissait, on tombait dans la boue avec tout son 
fourbi. Nous étions, trempés, harassés. Le lendemain matin, 
à trois heures, on nous faisait lever et partir au travail l,.j « 



196 



REVUE DES DEUX MONDES. 



Au lendemain de l'armistice, j'ai vu, à Lille, quelques-uns 
de ces petits qui venaient de rentrer. Ils avaient la poitrine 
rétrécie, le dos voûté comme des vieillards. Leurs yeux d'eau 
pure e'taient entourés d'un cercle de charbon. Leurs pauvres 
petites figures, grosses comme le poing, étaient navrantes à 
regarder : toutes naïves encore et déjà altérées par la souffrance. 

Le labeur auquel on condamne ces enfants est celui d'un 
bagne. Soufflant dans leurs bajoues, ce sont de vrais garde- 
chiourmes qui les surveillent : « Ah! qu'ils pouvaient donc être 
méchants (1)1 » Ils étaient toujours armés de gros gourdins. Si 
l'on s'arrêtait un instant, ils couraient sur vous, vous frappaient 
h coups de crosse, à coups de bâton, à coups de botte, n'importe 
où : dans les jambes, dans les reins, dans le dos. Ils criaient : 

— Los, arbeit, arbeit... 

u Nous n'étions pas à plus de deux kilomètres des lignes, 
nous étions battus par les obus anglais... Il y en avait, parmi 
nous, qui étaient tués, d'autres blessés. A côté de moi, l'un l'a 
été à la jambe, un autre à la figure; sa joue a été enlevée; beau- 
coup recevaient. des éclats d'obus dans les bras. Ils criaient, leur 
sang coulait; on les emmenait, et chacun de nous se demandait : 

— Quand est-ce que ce sera mon tour? » 

Plus tard, ayant été évacué dans un hôpital, Etienne H... 
peut nous dire ce qu'il y a vu : « Le médecin allemand ne 
venail'qu'une fois par semaine. Heureusement, nous étions aux 
soins d'infirmières françaises; mais, le 3 octobre 1918, tous les 
malades et blessés ont dû quitter l'hôpital pour être dirigés 
sur Tournai. On les a laissés en gare de Lille, depuis sept 
heures du matin jusqu'à onze heures et demie du soir, sans 
soins, sans une goutte d'eau. Les fiévreux grelottaient, accroupis 
parterre; les blessés à mort étaient couchés sur des civières, 
sans une couverture. Arrivés k Tournai, on les a conduits dans 
un hôpital, un ancien couvent, où ils furent laissés sans pan- 
sement, sans docteur, dénués de tout, pendant quinze jours. 
Voilà ce dont j'ai été témoin... » « A l'hôpital militaire de Lille, 
certifie de son côté une infirmière, on renvoyait les jeunes 
gens atteints « d'incapacité physique. » Ils mouraient comme 
des mouches, sans secours d'aucune sorte, sans médicaments. » 

(1) M. Georges Lyon a raconté ici même l'assassinat du fils du docteur Van- 
neuverswyn qui avait été enrégimenté comme travailleur et celui d'une jeune 
fille qui avait voulu protéger son frère emmené en prison. 



LA PASSION DES INNOCENTS. 1 9T 

Revenons au re'gime imposé aux « travailleurs volontaires. » 
« Vers midi, on nous donnait une gamelle d'orge (1) et, le 
soir, du jus noir, comme le matin, avec un tiers de pain d'Alle- 
mand qui ne pèse pas trois livres. » Jamais de viande. Les 
enfants souffrent atrocement de la faim. Ils dépérissent. La vie 
se retire d'eux. Ils usent leurs forces à un labeur excessif qui 
n'est pas de leur âge et nourris juste assez pour mourir lente- 
ment : « Nous étions tous ravagés par la dysenterie. Tous les 
jours, il en tombait. Une fois, sur le bord d'un talus, nous avons 
aperçu un lapin crevé. Il était là, depuis plusieurs jours; il y 
avait de grosses mouches dessus et il sentait. Nous nous sommes 
jetés dessus et ça a commencé une dispute; on s'arractiait les 
morceaux. Nous les avons dévorés tout crus, tels quels, mais la 
viande était gâtée; tous, nous avons été encore plus malades. » 

En épuisant ainsi ces enfants, le but des Allemands n'était-il 
pas de les mettre plus tard dans l'impossibilité de devenir des 
soldats? Une Lilloise, M^'® G..., raconte qu'un jour, comme elle 
disait à l'officier qu'elle logeait : 

— C'est abominable, ce que vous faites; vous vous en 
prenez aux femmes et aux enfants.; 

Celui-ci lui répondit : 

— Evidemment, puisque nous voulons l'extermination de 
la race. 

Comment dépeindre le désespoir des mères à qui l'on avait 
enlevé leur enfant et qui le savaient continuellement exposé aux 
dangers des bombardements et aux souffrances de la faim I On 
m'a cité le cas d'une Lilloise. Elle appartenait à la haute bour- 
geoisie. Son fils lui avait été enlevé, comme « travailleur volon- 
taire. » Pour le ravitailler, elle s'habilla en femme du peuple : 
tablier de cotonnade et fichu sur la tète. Chargée d'un grand 
paniei* dans lequel elle avait entassé des vivres, à plusieurs 
reprises, elle parvint à sortir de la ville et, risquant sa vie, 
chaque fois, à joindre son fils. Le travail des enfants ne cessait 
qu'au coucher du soleil, quand le ciel devenait sombre : « Alors, 
on nous ramenait à l'arrière; il fallait refaire le chemin fait le 
matin; mais il est arrivé aussi que nous couchions près des 

(1) « A Guise, atteste le jeune Loiseau, l'unique soupe que nous avions était 
faite, non avec des rutabagas, mais avec des feuilles de rutabagas... Nous étions 
campés dans une ancienne salle de théâtre pour le peuple... Nous y sommes 
restés, ronrhant par terre durant des mois, et sans couvertures. Quand on a fini 
par nous en donner, c'étaient des couvertures faites avec du papier. » 



198 REVUE DES DEUX MONDES. 

lignes, dans des usines en partie délruites. A Fromelles, par 
exemple, nous étions à cinq cents mètres de gros dépôts de 
munitions qui, toutes les nuits, attiraient les avions anglais. 
Nous ne pouvions plus dormir. » 

S'imagine-t-on ce qu'a dû être l'existence de ces enfants en 
proie, constamment, à la plus grande des terreurs humaines, 
celle de la mort! « Quand les bombes cessaient de laper, avoue 
l'un, je pensais à la maison, à la vie d'autrefois... » Vision de 
paix! Temps lointain et pourtant si proche où il suffisait d'être 
un enfant sage pour être heureux! « Je pensais à maman; je 
me disais : je vais être tué, c'est sûr; plus jamais je ne la 
reverrai, et je pleurais tout bas de peur que les autres ne m'en- 
tendent et ne se moquent de moi... » 

Pour fuir cette géhenne, quelques-uns tentaient de s'évader, 
de rentrer chez eux avec l'espoir de s'y pouvoir cacher. Ils 
étaient vite repris ou dénoncés. A titre d'exemple et pour ôter 
aux fugitifs l'envie de recommencer, les Boches les punissaient 
cruellement : « Comme nous étions dans la région de Garvin, 
un de mes camarades veut se sauver à Lille. Les Boches le rat- 
trapent, le mettent au cachot dans une cave où, sur le sol, il y 
avait une couche de boueet d'ordures plus haut que la cheville... » 

Et, d'abord, en arrivant du grand jour, le condamné est 
comme aveugle. Tout d'un coup, venantd'un des angles, il entend 
des grognements, des gémissements. 11 se tourne. Ses yeux se 
sont faits à la pénombre. 

Un Russe est là qui, vautré dans la boue, ronge un bâton. 
Il agonise, épuisé par la faim, il râle et meurt. L'épouvante 
s'empare de son compagnon, qui se précipite sur la porte et, 
comme fou, frappe dans le vantail à coups pressés, en criant : 

— Il y a un mort, il y a un mort ! 

Personne ne lui répond. Pendant trois jours, il demeure 
blotti contre un des murs, en compagnie du cadavre qui se 
décompose et emplit l'air de sa pestilence. 

* 

« « 

« Nous étions des « travailleurs volontaires! (1). » Notre 
salaire était de trois francs ou d'un franc soixante, selon que 

(1) Les Allemands avaient tellement répété que tous les travailleurs étaient 
des « volontaires, » qu'on a raconté que les Anglais, en ayant fait quelques-uns 
prisonniers, les ont pendus pour avoir travaillé contre leur patrie. 



LA Passion des in^iocexts. l^J 

l'on avait plus ou moins de dix-huit ans. Cependant, les Boches 
tenaient beaucoup à nous extorquer un engagement comme quoi 
nous travaillions volontairement. Les quelques-uns qui accep- 
taient de signer étaient mieux nourris, obtenaient des permis- 
sions pour aller chez eux et recevaient une haute paye qui 
pouvait aller jusqu'à six francs... Ceux qui refusaient ne rece- 
vaient plus que six sous... 

« Tant qu'ils nous ont ordonné de refaire les routes, nous 
avons obéi, mais quand ils ont voulu nous contraindre à poser 
des barbelés, à décharger des munitions, à faire des abris 
bétonnés, à creuser des trous destinés à faire des blockhaus, 
nous avons refusé. » Alors, se passent des scènes d'une bruta- 
lité odieuse. Aux environs d'Armenlières, les enfants révoltes 
se sont massés dans un champ. Les Allemands les chargent 
avec leurs fusils et leurs baïonnettes : « Comme nous ne cédions 
pas, que nous n'avions pas peur et que nous leur répétions : 
« Nous ne travaillerons pas contre notre pays, » ils nous ont 
ficelés à un poteau pendant des heures, sans rien nous donner 
à boire ou à manger, avec défense de parler, de tourner la tête, 
si peu que ce soit. Au moindre mouvement, on recevait un 
coup de crosse (1). » 

Au bois de Bourlon, Jean R... relate un refus analogue de 
la part de ses camarades : « Un officier est venu de Cambrai et 
a essayé de nous intimider: 

— Si vous ne cédez pas, nous vous ferons souffrir toutes 
les souffrances physiques et morales... Si vous consentez à 
travailler, au contraire, vous serez bien payés, bien nourris. 

« Nous avons persisté à refuser. Quelques- jours plus tard, 
un nouvel officier arrive, qui nous crie : 

— Que ceux qui veulent travailler viennent de ce côté-ci. 
Ceux qui refuseront, nousjles mettrons dans des camps où ils 
mourront de faim.» 

La menace n'est pas vaine. Ainsi que le remarque un de 
ces petits, avec les Boches ce n'est pas comme avec les Français; 
quand ils vous disent qu'ils vous feront une chose, ils vous la 
font toujours « recta. » 

Ce que les Allemands ont pu inventer pour faire plier la 
résistance héroïque qui dressait nos enfants contre eux dépasse 

(1) Le maire de Saint-Snulve, aj'ant prolesté contra l'atrocité de ce supplice 
qu'on inûigeait dans sa commune, fut immédiatement déporté. 



200 



REVUE DES DEUX MONDES. 



tout ce qu'on pourrait imaginer. Jamais la volonté de torturer 
ne s'est affirmée plus tenace, plus cruelle chez nos ennemis. 
On est épouvanté, quand on songe à ce qu'il faut de férocité 
naturelle pour traiter ainsi des enfants, des êtres sans défense. 
Les moyens employés sont variés. L'imagination allemande est 
fertile en supplices. Ces gens-là ont encore l'âme des tortion- 
naires du moyen âge : « A la prison de Hasselt, raconte M. W..., 
ils nous laissaient trois et quatre jours, sans nous donner quoi 
que ce soit à manger. Puis, au milieu de la nuit, par le temps 
le plus épouvantable, pluie, neige, vent ou verglas, ils nous 
faisaient marcher quatre et cinq heures, en pleine campagne, 
le ventre vide. Beaucoup tombaient en route et ne se relevaient 
pas. Beaucoup ne rentraient à la prison que pour y mourir. » 
Alors, montrant leurs cadavres aux survivants, les Boches 
disaient en ricanant : 

— Camarades, capout. Si vous, pas travailler, vous, capout 
demain. 

Quelques-uns cédaient. C'était l'infime minorité : u Plus ils 
nous torturaient, plus ils ancraient en nous la volonté de 
résister. J'ai entendu nombre de mes compagnons dire : 

— Je crèverai, mais « ils » ne m'auront pasl 

Le sentiment du devoir accompli, la satisfaction de penser 
qu'ils n'avaient rien à se reprocher étaient aux prisonniers un 
réconfort continuel : « La vraie souffrance pour nous n'était 
pas d'avoir faim jusqu'à en mourir... Elle aurait été de com- 
mettre un acte contre notre conscience. » 

Exemple admirable : les plus constants, dans leur martyre, 
sont les plus jeunes : « Parmi nous, il y avait un gamin de 
quatorze à quinze ans. Il était si épuisé qu'il ne pouvait même 
plus se soulever sur sa paillasse. Les Boches venaient le tenter 
en lui présentant des aliments : 

— Vous, travailler ; vous, manger. 
Le petit les repoussait : 

— Jamais ! 

U a tenu sa parole jusqu'au bout... jusqu'à la mort* 



• * 



« Ils ont pendu, par les poignets, afin de les contraindre à 
travailler pour eux, ceux qui refusaient. Ils les ont laissés 
enfermés pendant trois jours, sans manger, » a déclaré un des 



LA PASSION DES INNOCENTS. 201 

députés du Nord, et sa protestation a soulevé la Chambre tout 
entière d'un même mouvement d'horreur 1 « Ils ont enfermé 
les réfractaires dans une cave avec 60 à 70 centimètres d'eau, 
afin de les contraindre à rester debout... Ils les ont forcés à 
s'asseoir sur le bord d'un fossé plein d'eau, dans lequel leurs 
jambes étaient plongées jusqu'aux genoux, les laissant sans 
nourriture et leur faisant voir leurs camarades qui avaient signé 
leur adhésion bien nourris et grassement payés. Ils ont pris, à 
Lille, un groupe de jeunes gens qui avaient au moins 1 mètre 76. 
Pendant huit jours, il les ont tenus dans des abris de mitrail- 
leuses, n'ayant qu'un mètre cinquante de haut et, pour les 
empêcher de s'asseoir, ils leur jetaient des seaux d'eau froide... 
A Lille, ils les ont enfermés dans l'usine de réparations de la 
Compagnie du Nord, d'Hellemmes; ils les ont mis alternative- 
ment dans des salles surchauffées, puis à la température gla- 
ciale du dehors, pendant l'hiver de 1916... Du côté de Valen- 
ciennes, ils faisaient monter le condamné sur un billot, ils 
l'attachaient à un arbre par une corde qui le prenait aux fausses 
côtes, puis ils retiraient le marchepied. La victime restait sus- 
pendue, le corps ployé. Beaucoup sont morts de ce supplice. 
Quand on parlait aux Allemands de ce qu'ils faisaient subir à 
tant de malheureux, ils répondaient : 

— C'est leur faute, ils n'ont qu'à céder (i). » 
« Ils nous ont mis « en pâture, » selon leur expression. 
Voici ce que c'était : de cinq heures du matin, au coucher du 
soleil, nus jusqu'à la ceinture, ils nous ficelaient à un poteau, 
la figure vers le soleil en été, à la bise en hiver. » A mesure 
que le soleil se déplaçait ou que le vent changeait, on faisait se 
tourner les victimes. Beaucoup s'évanouissaient. 

« Nous étions huit cents dans notre camp, raconte un enfant 
lillois. On nous commanda de faire des tranchées... des tran- 
chées contre les nôtres. Naturellement, à part trois ou quatre, 
nous avons tous refusé; alors,|on nous tint dans une prairie à 
la pluie, pendant quatre jours, sans rien à manger. Quelques- 
uns avaient un peu de nourriture dans leur poche et la man- 
geaient en cachette ; mais s'ils étaient surpris, les Boches b 
leur prenaient et les battaient. Plusieurs n'ont pu résister »'t 
ont été obligés d'accepter, — oh! combien à contre-cœur, 



I 



(1) Récits de N. D..., de Lille et de .M-« D..., d'Orchies. 



202 



REVUE DES DEUX MONDES. 



— de travailler. D'autres sont tombés gravement malades. >> 
Un Lillois, l'abbé D..., a raconté qu edes prisonniers étaient 
mis, « en pâture, » avec des vivres et une gourde pleine a 
leurs pieds. Ils n'avaient qu'à se baisser pour apaiser la faim, 
la soif qui les torturaient. Ce geste était le signe de leur sou- 
mission. Bien peu l'ont fait. Pourtant, à mesure que le supplice 
se prolongeait, son horreur allait croissant. Ah! si seulement 
on pouvait être fusillé! On souffrirait une seconde, puis tout 
s'abîmerait. Ce serait fini. 

— Tuez-nous! Tuez-nous par pitié ! crient les captifs à leurs 
bourreaux. Mais eux : 

— Jamais de la vie ! Nous avons besoin de travailleurs. » 
Si un mot, si un geste « irrespectueux » échappe aux vic- 

timtes, alors, c'est l'enfer qui s'ouvre, c'est le bataillon de disci- 
pline : « J'étais dans la forêt de Velu, près de Bapaame, écrit 
Robert M... (quinze ans) ; nous logions dans les tentes laissées 
par les Anglais. On voulut nous forcer à creuser des tranchées.; 
Avec cinq de mes camarades, je refusai : 

— Nous sommes Français, nous ne travaillerons jamais 
pour les Boches ! 

«■ Le lieutenant à qui nous avions ainsi répondu fut furieux. 
Il dit : 

— Vous n'oserez pas répondre ça au commandant. 

« Il le fit venir, mais celui-ci reçut la môme réponse. Alors, 
il ordonna que nous serions condamnés pour six semaines aux 
bataillons de discipline de Sedan; il dit que nous avions été très 
malhonnêtes, que nous l'avions insullé, en nous servant du mot 
boche, que nous souffririons beaucoup à Sedan, mais que c'était 
bien fait, que nous l'avions cherché et que personne ne nous 
plaindrait. » 

A ces bataillons de discipline, les condamnés atteignent 
jusqu'au fond de la misère où peut descendre un être humain 

Logés tout en haut de la citadelle, « avec je ne sais combien 
de marches à monter, » pour rendre plus difficile toute tenta- 
tive d'évasion, ils sont réveillés, chaque jour, à trois heures du 
matin. Ils descendent. Pendant deux heures, au froid, à la 
pluie, il leur faut faire queue pour avoir un peu de jus. Puis, 
on les emmène au travail. A la gare, ils doivent décharger des 
ballots de foin comprimé pesant cent vingt kilos. Leurs bras 
minces sont trop faibles pour un tel effort. N'importe, ils 



LA PASSION DES INNOCENTS. .i03 

doivent l'accoinplir. Ceux qui flanchent, ceux qui tombent, les 
soldats les relèvent à coups de pied, à coups de crosse ou de 
baïonnette : « Ils nous faisaient travailler jusqu'à épuisement 
total. Chaque jour, j'en ai vu s'abattre au milieu de leur travail 
et mourir sur place, dit Pierre W... N'ont pu résister que ceux 
dont le temps de condamnalion était court et qui, à une grande 
résistance morale, joignaient une constitution très robuste. » 

Les soldats étaient d'une férocité qu'excitaient encore leurs 
chefs : « Un lieutenant leur disait en nous montrant : 

— Fortes lôtes, ceux-là. Ce sont eux qui ont coupé les 
oreilles de vos camarades. Vengez-vous. Faites-leur tout ce que 
vous pourrez, vous ne leur en ferez jamais assez; ce sont des 
barbares! Toutes les tortures, les soldats pouvaient se les per- 
mettre. Impossible de se plaindre contre eux; quoi qu'ils aient 
fait, ils avaient toujours eu raison. » 

Parfois, durant le travail, un condamné essayait de se dissi- 
muler et de s'évader. C'était le seul moment propice; mais les 
sentinelles faisaient bonne garde. Leur attention était aiguisée : 
« ils touchaient une prime de cinquante marks pour ctiaque 
fugitif qu'ils rattrapaient ou abattaient. » Le travail était 
imposé \ i.i A la tâche. » « Au début, chacun de nous devait 
faire deux rames de wagons; dans la suite, ce fut trois rames. » 
En théorie, le travail finissait à cinq heures. En réalité, il se 
prolongeait bien avant dans la nuit. Rentrés à la citadelle, les 
prisonniers devaient encore faire queue pour obtenir avec une 
écuelle de soupe aux rutabagas, les deux cent cinquante 
grammes de pain du ravitaillement américain qui constituaient 
leur seule nourriture. 

Ravagés par la dysenterie, par l'anémie et les bronchites 
attrapées en faisant queue, « on mourait, on mourait comme 
des mouches 1... » Un jeune Roubaisien, Jean R..., condamné 
aux bataillons de discipline de Sedan, mais que l'armistice a 
délivré à temps, a vu, dans la prison d'Avesnes qui servait de 
dépôt, revenir quelques-uns des malheureux qui avaient sur- 
vécu : « Ils étaient d'une maigreur effroyable et tellement tor- 
turés par la faim, qu'ils attrapaient les gros rais dont la prison 
était infestée et les dévoraient tout crus... Ce qu'ils nous racon- 
taient de leurs souffrances, nous faisait dresser les cheveux sur 
la tête et, pourtant ils disaient : « Heureux, encore, que nous 
n'ayons pas été aux bataillons de Longwy. Tous ceux qu'on y 



204 



REVUE DES DEUX MONDES. 



envoie sont condamnés à mort. Lk, on leur fait travaillex de 
grandes terries de poussières métalliques qui leur donnent des 
maladies de foie et les empoisonnent en quelques mois. » 



« Cependant, reprend Robert M... que nous avons vu, tout 
à l'heure, condamné aux bataillons de discipline, ce n'est pas 
parce qu'ils nous avaient mis à Sedan que notre résolution 
avait changé. Nous ne voulions toujours pas travailler pour eux. 
Alors, après nous avoir attachés pendant une semaine à un 
arbre, les mains derrière le dos, sans rien nous donner à manger 
de toute la journée, ils nous ont enfermés au cachot. Deux fois 
par jour, ils nous en sortaient et renouvelaient leur demande. 

— Voulez-vous travailler? Si vous travaillez, vous aurez à 
manger. 

Ils croyaient toujours que nous allions fléchir. Ils ne savaient 
pas, ces Boches, que, lorsqu'un Français répond : non, ce n'est 
pas :oui... » Braves petits 1 Nous-mêmes, dont ils sont les frères 
plus jeunes, soupçonnions-nous, dans leur âme, une telle force, 
une telle noblesse et, pour tout dire, un tel stoïcisme! Obstinés 
dans leur refus héroïque, ces enfants n'ignorent pas, cependant, 
le supplice qui les attend. Leurs vêtements leur sont enlevés, 
leur chemise tombe. Deux mains cruelles et fortes les saisissent, 
les flagellent. Les coups de schlague s'abattent sur eux et, tandis 
que la chair se déchire, que le sang gicle, une voix rauque 
compte les coups, afin qu'il ne soit pas fait grâce d'un seul...; 
« Ils nous en donnaient cent vingt chaque fois; tantôt nous 
faisant coucher sur le ventre et tantôt sur le dos... » A Sedan, 
la flagellation a lieu dans l'intérieur de la citadelle. Les cris des 
suppliciés peuvent monter, nul ne les entend.; 

Ailleurs, à Saint-Quentin, une femme m'a dit : 

— Dans le faubourg d'isle où j'habitais, quand venait 
l'heure où ils schlaguaient ces pauvres petits, toutes, nous 
fermions nos portes, nos fenêtres; nous nous bouchions les 
oreilles... On ne pouvait pas supporter leurs hurlements, cela 
faisait mal... 

« En plus de ce supplice, continue Robert M..., nous rece- 
vions à tout moment, sans seulement savoir pourquoi, des 
coups de crosse, des coups de poing, des coups de botte. En 
temps ordinaire, on aurait eu mal; mais c'était si peu de chose 



LA PASSTON DES TINNOCENTS. 



201 



à coté de la schlague que nous n'y faisions même plus atten- 
tion... » Au bout (le six semaines, Robert M... dut être évacué 
sur un des hôpitaux de Valenciennes; son corps n'était qu'une 
plaie : « N'importe, écrit-il, je n'avais jamais montré aux Alle- 
mands que je souffrais. Je me réservais cette satisfaction de 
leur prouver que tout ce qu'ils m'auraient fait ne m'aurait 
jamais Tait fléchir et surtout manquer à mon devoir de bon 
Français. » C'est parce qu'il était exceptionnellement vigou- 
reux, bâti en athlète, que Robert M... a pu résister h un pareil 
supplice et aussi prolongé. Un de ses oncles, qui l'a vu à sa 
sortie de l'hôpital, a attesté : 

— Ses plaies étaient cicatrisées; mais tout son corps, ses 
jambes, ses bras, le dos, les reins, la poitrine n'étaient que 
bourrelets et sillons... 

Devant moi, son père lui a dit : 

— Quand ils t'avaient ainsi roué de coups, le matin, tu 
n'avais pas envie de céder le soir? 

L'enfant a relevé la tête et comme une réponse toute natu- 
relle : 

— Mais non, voyons, puisque je savais que je ne devais pas 
travailler pour eux..« 

Des milliers d'enfants, dans la région envahie, ont été ainsi 
torturés. Par leurs souffrances, par leur courage, eux aussi nous 
ont acheté la victoire. Vénérons pieusement leur martyre et 
souvenons-nouSi 

Henriettb Cblari^. 



REVUE LITTÉRAIRE 



« L'HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE » 
DE M. PIERRE DE LA GORGE (1). 



En vérité, l'histoire n'est jamais gaie, à moins que l'on n'ait pris 
le parti étrange de trouver drôles la sottise et la méchanceté des 
hommes, leur maladresse et la vanité de leur agitation ; mais il reste 
leur souffrance : et la quantité de souffrance qu'il y a dans l'histoire 
est à décourager l'ironie. Or, la souffrance n'a jamais été plus abon- 
dante et plus variée qu'à l'époque de la Révolution, jusqu'à l'époque 
toute récente et encore inachevée de la Guerre. Dans le temps où 
nous sommes, on ne lit pas sans un amer chagrin, sans désespoir et 
sans un repentir national, pour ainsi dire, le récit du mal affreux que 
des Français ont fait à des Français il y a cinq quarts de siècle. On 
voudrait écarter un si monstrueux souvenir de misère inutile, évilable 
et redondante : carnous avons l'ennemi, et qui sufût. 

Du même train qu'il avait commencé, M. Pierre de La Gorce 
continue d'écrire son Histoire religieuse de la Révolution française : 
le premier tome et le deuxième sont de peu d'années antérieurs à la 
guerre ; voici le troisième, et plus terrible que les précédents. Com- 
ment la plume n'est-elle pas tombée des mains de l'écrivain, quand 
on voit d'ailleurs cet écrivain sensible inflniment, prompt à la pitié, 
raisonnable aussi, désolé de la folie autant que de la brutalité qu'il 
examine, incapable enfin de se divertir à des sarcasmes et de cher- 
cher dans le mépris un orgueilleux réconfort de l'intelligence ? Un 
sentiment l'anime, que révèle toute son œuvre et qu'il a une fois noté 
avec une justesse éloquente. 

{i) Trois volumes in-octavo, librairie Pion. 



REVUE LITTÉRAIRE. ,201 

C'est à propos de Louis XVI. Le roi malheureux, avec toutes ses 
intentions les meilleures, fait le plus triste personnage depuis qu'a 
éclaté la Révolution. Pas un instant il n'a cessé d'être inégal à son 
devoir ou sa besogne qui est de gouverner. Il ne gouverne pas : on 
ne peut appeler gouverner, l'habitude qu'il a de subir les journées 
les unes après les autres, et de céder lentement sur tous les points 
oîi il semblait avoir résolu de s'établir. Les circonstances sont telles 
que de plus forts et plus malins s'y fussent perdus. Mais lui ne lutte 
pas : ce n'est pas lutter, que de n'inventer jamais le stratagème d'une 
attaque. Ses bonnes qualités ne servent qu'à lui donner des scru- 
pules : autant de retardements ; il hésite et il gaspille même le béné- 
fice de ses complaisances. On le plaint et l'on se lasse de le plaindre. 
Somme toute, il est un roi : qu'il règne ! ou qu'il s'en aille ; sa fai- 
blesse a trop de conséquences, dont pâtit le royaume présentement 
et pour de très longues années. Soudain, le 20 juin 1792, Louis XVI 
passe de la faiblesse à l'énergie. Les énergumènes ont envahi les 
Tuileries ; les menaces, les insultes, les piques n'ont pas effrayé le 
roi, ne l'ont pas fait pâlir ou trembler. Il a dit à l'un de ses grenadiers : 
L « Mettez la main sur mon cœur et voyez s'il bat plus vite. » Sur les 
six heures, après deux heures abominables, arrive Pétion, qui s'excuse 
hypocritement : « Sire, je viens d'apprendre la situation dans laquelle 
vous êtes... » Le roi répond : « C'est étonnant; il y a deux heures 
que cela dure. » Il ne demande pas à Pétion de le secourir. Les éner- 
gumènes crient : «La sanction lia sanction! » Mais il n'accordera 
pas la sanction que l'on réclame et dont le refus lui coûtera proba- 
blement la vie. Pourquoi? Est-ce une idée de politique? C'est une 
volonté de conscience : « Ce fut, dit M. Pierre de La Gorce, le Non 
possumus du chrétien, non le fier refus d'un roi. >> Louis XVI, une 
^ demi-année avant de mourir, devient-il un roi? Il devient un confes- 
I seur de la foi chrétienne. Il endure, en quelque sorte, sa passion, 
comme endurent la leur les martyrs à l'imitation du Christ : « Le 
peuple armé de piques qui avait rempli les Tuileries rappelait cette 
autre foule armée de bâtons qui avait vociféré ses insultes dans le 
prétoire de Jérusalem; l'humiliation du bonnet rouge figurait assez 
bien la dérision de la couronne d'épines et Pilate se retrouvait dans 
Pétion, » Mais il fallait un roi sur le trône de France, non pas un 
confesseur? « Dans la suite des rois de France, l'histoire s'est 
accoutumée à honorer ceux qui ont su vaincre, ceux qui ont su 
négocier, ceux qui ont su mettre à profit les chances heureuses on 
lasser, à force do sagesse et de patience, la mauvaise fortune elle- 



208 



REVUE DES DEUX MONDES. 



même... » Mais elle a raison, l'histoire; et les rois qui ont été les plus 
habiles gérants de leurs États sont les seuls qui méritent l'estime et 
la reconnaissance des peuples ?... « Une place reste vide, celle delà 
souffrance, mais d'une [souffrance si saintement supportée qu'elle 
attire, resplendit et, à travers l'humiliation même, retrouve et rejoint 
la gloire. C'est cette place que Dieu, qui frappe et relève, réserve à 
Louis XVI. Il va la prendre, cette place auguste, celle du roi qui expie 
et liquide tout l'arriéré des dettes de sa race envers Dieu... Il sem- 
blera que l'unique vocation de cet homme, tout passif, mais passive- 
ment sublime, ait été de toute éternité de porter héroïquement la 
souffrance expiatrice... » Mais il expie et pour sa race et pour lui, tout 
son peuple avec lui?... « Et plus le prince souffrira, plus il grandira, 
plus il s'affermira dans sa ^mission qui est de payer, pour son 
siècle, pour sa dynastie, pour son peuple. » Ces trois derniers mots, 
terribles et qu'on n'adoucit pas, rétorquent vos objections. 

Si l'on ne cherche dans l'histoire que le bonheur de l'humanité, 
l'on est déçu comme on l'est dans une vie où l'on ne cherche que 
plaisir. Il n'y a point, au cours des siècles, une époque heureuse : 
les époques les moins malheureuses y attrapent l'indulgence et, par 
la comparaison plus tard et par l'envie, de fausses renommées d'âges 
d'or. Il n'y a point de peuples qui aient été longtemps bien gou- 
vernés. Il n'y a point de régimes qui n'aient commis de fautes 
impardonnables. Et il est trop facile de supposer que les régimes et 
les rois fussent les seuls coupables, si jamais les peuples n'ont-cessé 
d'être durs et cruels à eux-mêmes. Regardée avec l'unique souci du 
bonheur, l'histoire est scandaleuse et ridicule, par l'infamie qu'on y 
découvre et par l'échec continuel d'un zèle forcené. M. Pierre de 
La Gorce, après avoir raconté la journée du 20 juin, constate que cet 
épisode appartient à l'histoire religieuse : « Il lui appartient par la 
seule chose qui vaille la peine que l'histoire soit écrite, c'est-à-dire 
par le spectacle d'une âme plus forte que le péril. » Celte pensée, si 
belle, contenterait aussi les stoïciens : elle est chrétienne, chez 
M. Pierre de La Gorce. 

V Histoire religieuse de la Révolution française est l'histoire de la 
religion, des prêtres et généralement des personnes religieuses pen- 
dant la Révolution, comme une histoire militaire de la Révolution 
serait l'histoire des armées de la République. L'auteur accepterait 
probablement que son Histoire fût appelée « religieuse, «pour l'esprit 
dans lequel il l'a conçue et composée. Ce qu'il a vu et ce qu'il 
montre, parmi les tribulations épouvantables qu'il relate, c'est une 



REVUE LITTÉRAIRE. 200 

volonté divine; ou bien, c'est une épreuve de qualité divine; ou bien 
encore, c'est le débat de l'animalité humaine ou des présomptions 
humaines contre la vérité divine. Dieu est toujours là : le Dieu des 
chrétiens et des catholiques, suivant leur foi totale et minutieuse. 
Regardée de cette façon, l'histoire n'apparaît plus comme un 
désordre monstrueux, même l'histoire de la Révolution, même l'his 
toire de la Terreur. Le désespoir que je disais que l'on éprouve à 
remuer tout le passé de la souffrance tourne aux méditations les plus 
poignantes et enfin les plus sereines. Bénies soient les idées qui 
purifient l'histoire, lui donnent un sens, la dégagent de l'absurdité, 
permettent aux hommes de se retourner vers leurs siècles morts 
sans honte et sans dégoût ! 

Mais alors, si vous êtes chrétien, si vous êtes catholique et le dites 
et, en quelque sorte, l'affichez, comment serez-vous impartial, dans 
le récit d'une révolution qui met aux prises le catholicisme et la 
libre-pensée? Les historiens de gauche, là-dessus, poussent des cris : 
« 11 y a, répond M. Pierre de La Gorce, l'impartialité qui nait de 
l'indifférence. Celle-là, je n'ai ni l'espoir ni le désir d'y atteindre; et, 
en racontant les épreuves chrétiennes de nos pères, je n'ose assurer 
que mon cœur ne vibre jamais de leurs souffrances pour l'Église et 
pour Dieu. Si, au début de ce livre, je promettais d'être impassible, 
je risquerais de tromper tout à la fois les autres et moi-même, deux 
sortes de faussetés pareillement haïssables. 11 y a une autre impar- 
tialité : celle qui réside, non dans l'abdication de la pensée person- 
nelle, mais dans le strict respect de la vérité ; celle qui consiste à ne 
jamais altérer un fait, dût ce fait déplaire, à ne jamais mutil|er un 
texte, dût ce texte être importun, à ne jamais défigurer sciemment 
les traits d'une âme humaine, cette âme fût-elle celle d'un ennemi. 
C'est cette grâce d'impartialité supérieure, c'est ce don d'intégrale 
justice que je demande à Dieu de m'accorder, comme une émanation 
de sa lumière, comme une faveur de sa bonté. » Vous êtes avertis : 
l'auteur achève en prière sa promesse de vérité. Plusieurs historiens 
de gauche ont dissimulé davantage et leur doctrine et les sacrifices 
qu'ils devaient lui consentir. 

Bref, il y a, en histoire, les faits et leur interprétation ; les faits 
qui sont les matériaux de l'histoire ; et l'interprétation qui, pour 
continuer l'image, en est l'architecture. Avec de mauvais matériaux, 
l'on ne bâtit rien qui vaille. Et il faut dénigrer ces historiens do 
néant, qui ramassent les' faits n'importe où, ne les contrôlent pas, 
ne cherchent pas les meilleurs, emploient ce qu'ils trouvent de plus 

TOME L. — 4010 U 



210 



REVUE DES DEUX MONDES. 



commode. Mais, une fois que l'on s'est procuré les matériaux, l'on a 
tort de dire ou de se figurer qu'ils ne peuvent servir qu'à une seule 
architecture : avec les mêmes matériaux, l'on édifie un temple, si Ton 
veut, ou le palais du peuple ou une maison de fous. Depuis un demi- 
siècle que fut inventée, non la méthode, mais la superstition de la 
méthode, en histoire, et depuis qu'on appelle sciences les différentes 
études qui autrefois gardaient une excellente modestie, beaucoup de 
théoriciens prétendent imposer à l'histoire une rigueur dialectique 
ou à peu près géométrique. A les croire, les faits seraient les pré- 
misses du théorème : et l'historien conclurait. 

Cette conception de l'histoire est saugrenue : quel échantillon des 
idoles prétentieuses dressées par les glorieux farceurs de la science ! 
Comme les matériaux de granit, de brique ou de marbre n'exigent 
pas d'entrer dans la construction d'un temple, d'un palais ou d'un 
asile, les faits ne vont pas d'eux-mêmes, et sans qu'on les conduise, 
à une conclusion d'athéisme ou de foi. Les faits sont de plus humble 
caractère : et l'on méconnaît leur indilTérence naïve. Les faits que 
l'érudition la plus attentive recueille, touchant l'histoire des prêtres 
et des personnes pieuses pendant la Révolution, peuvent servir à 
célébrer le triomphe de la libre-pensée ou l'éternité invincible de 
la croyance. Il n'est pas vrai que nul fragment de l'histoire enseigne 
ou démontre l'existence ou la non-existence de Dieu. Et M. Pierre de 
La Gorce ne le dit pas. 

Mais il y a d'autres raisons de croire ou de ne pas croire. La 
preuve de Dieu n'est pas au bout d'un récit; non, pas plus qu'elle 
n'est au bout d'un syllogisme. Quand saint Anselme a formulé cet 
argument très ingénieux que l'on appelle « ontologique, » il n'enten- 
dait pas offrir aux mécréants une preuve : il dédiait à sa croyance 
l'effort de sa dialectique. Pareillement, l'Histoire religieuse de la Révo- 
lution française n'est pas du tout, ce qui prêterait à la risée des 
esprits forts, un théorème clérical. Tout simplement, et avec la plus 
intelligente et loyale estimation des possibilités, un croyant, sûr de 
ses croyances, mais pour des motifs étrangers à l'œuvre qui l'occupe, 
raconte les événements selon leur vérité : les événements ne contre- 
disent point à ses croyances. Même, les événements se prêtent à ses 
croyances, venues H 'ailleurs : dont il se réjouit. Aucune idée de 
l'histoire n'est plus honnête, parfaitement pure et belle. 

L'épisode le plus extraordinaire de cette Histoire est l'aventure 
vendéenne. M. Pierre de La Gorce l'a étudiée avec un soin méticu- 
lonx. Ft qui aim«»-l-il, en cette aventure? Les Vendéens, les mainte- 



ï 



REVUE LITTÉRAIRE. 211 

neurs du catholicisme. Or, il les a menés jusqu'à Saumur. Après 
cela, que vont-ils faire? S'ils continuent de vaincre et d'avancer, ils 
gagneront du terrain, du monde à la cause du catholicisme. Ils n'ont, 
pour vaincre, ni le nonibre, ni l'armement, ni la discipline; et ils 
manquent de chefs. Ils ont, pour vaincre, la force des héros qui ne 
craignent rien, pas même de mourir. Et l'historien se consulte : 
« Doit-on souhaiter leur victoire définitive, qui serait peut-être le 
brisement de l'unité nationale?» Calhelineau devient le chef prin- 
cipal. Angers est occupé. Les Vendéens marchent sur Nantes; c'est 
là qu'ils sont vaincus. L'armée vendéenne se retire ; ses longues files 
descendent la route d'Ancenis. Calhelineau a succombé; ses fidèles 
l'ensevelissent sur la colline de Saint-Florent... Imaginez, à Nantes, 
au lieu d'une défaite, une victoire. Nantes prise, la Bretagne se sou- 
lève... Cela ne se pouvait pas? Les historiens qui font de l'histoire 
une science analogue à la chimie ou à la logique n'admettent pas une 
éventualité qui ne s'est pas réalisée; on les dirait dans le secret des 
choses : tout bonnement, ils savent ce qui advint et nient le reste, 
sans difficulté... « Oui, la Vendée est victorieuse; mais elle n'est 
victorieuse que pour être absorbée. L'Angleterre, qui l'ignorait, la 
connaît et ne la connaît que pour occuper ses ports. L'émigration, 
qui ne savait rien d'elle, lui impose ses petitesses. L'étranger pré- 
tend la discipliner et l'assujettir à ses lois. Du rôle de soldat de 
Dieu, elle descend à celui d'instrument de la contre-révolution, et 
d'une contre-révolution si étroite, si égoïste, si périlleuse que les 
insurgés eux-mêmes, par une vive et naturelle réaction de leur âme 
française, l'eussent bientôt désavouée. J'aime mieux la Vendée 
vaincue. J'aime mieux l'humble cortège qui gravit la colline de 
Saint-Florent et y dépose tout près de la terre natale le héros expi- 
rant. J'aime mieux les dévots paysans des Manges, fixant pieusement 
sur la poitrine de leur chef mort l'image du Sacré-Cœur et l'enseve- 
lissant dans sa tunique sanglante comme une vierge en sa robe 
immaculée... » Cette pathétique méditation s'achève en ces termes 
admirables : « Pour l'honneur du nom chrétien, il était bon qu'il y 
eût une Vendée. Pour l'unité de notre histoire, pour le renom futur 
des révoltés sublimes, il valait mieux, je crois, que cette Vendée 
succombât. La vocation divine de la nation française voulait tout à la 
fois cette résistance et cette immolation, c'est-à-dire des rebelles qui 
fussent des martyrs, non des victorieux. » Une telle page, d'un tel 
accent, pleine d'une pensée soumise à Dieu et riche de songer à 
Dieu, est de celles qui demeurent dans la mémoire. Les ennemis des 



-12 REVUE DES DEUX MONDES. 

Vendéens et, comme les Vendéens étaient les défenseurs de la fui. 
les ennemis de la foi, on les nommait, ils se nommaientles patriotes. 
M. Pierre de La Gorce ne leur chicane pas ce nom. Même, il approuve 
leur victoire, en considération de l'unité française et en considéra- 
tion de la patrie. Le catholicisme vaincu se retire, « comme se retire 
la mer, en laissant sur le rivage des ruisselets et des flaques d'eau. » 
Premièrement, il fallait que la continuité française fût assurée. 
Le catholicisme pouvait se retirer : car il reviendrait, comme 
la mer. 

Le catholicisme impérissable : cette croyance domine l'ouvrage 
de M. Pierre de La Gorce. Et les événements l'ont vérifiée. La chasse 
aux prêtres, moines et personnes religieuses a été faite par les agents 
de la libre-pensée avec un soin minutieux et avec une impitoyable 
sévérité. Les battues ont donné tout le gibier possible. On a cherché, 
fureté partout. Et l'on a tué, sans ménagement. On a tué des 
centaines et des milliers de catholiques : on n'a pas tué le catho- 
licisme. Enfin, pour employer une formule de science et qui se tient 
aux faits, tout s'est passé comme si le catholicisme était impéris- 
sable. Cette remarque donne à l'Histoire religieuse de la Révolution 
française, lugubre par les crimes et la douleur qu'elle raconte, une 
allégresse religieuse. 

« Gomme se retire la mer, en laissant sur le rivage des ruisselets 
et des flaques d'eau... » M. Pierre de La Gorce, qui a peint magnifi- 
quement ce large reflux, s'est approché aussi des ruisselets et flaques 
d'eau laissés sur le rivage. Il les a dénombrés et dessinés avec amour. 
Ses croquis valent ses tableaux. Mais ne séparons pas les uns des 
autres. Son Histoire n'est pas de celles qui vous esquissent à grands 
traits et des époques et des doctrines. Tant mieux! La séparation 
des érudits et des philosophes, en histoire, est bien funeste : les 
érudits vous présentent de la réalité morte; les philosophes, du 
néant. Ce que l'on appelle, en histoire, les grandes lignes, ce n'est 
le plus souvent rien du tout : ce n'est que la rapidité d'une éloquence 
pressée d'aller d'un point à un autre par le chemin le plus court. 
Dans la réalité, les chemins ne sont pas courts : la ligne droite est 
a rêverie des géomètres. Il n'y a pas de lignes droites, en histoire. 
Et, en histoire, il n'y a que la quantité des petits faits. Qui les 
néglige devrait s'établir ou philosophe ou orateur, ou s'en aller jouer 
à la bloquette. Seulement, il ne faut pas se perdre dans la quantité 
des petits faits et dans leur confusion. Voir et le détail et l'ensemble, 
composer l'ensemble par le détail, c'est le talent de l'historien. 



REVUE LITTÉRAIRE. 213 

L'Histoire de M. Pierre de La Gorce procède ainsi, à merveille. 
Les plans se distinguent, les masses. Approchez-vous, comme il a 
tait lui-même : et, dans les masses, découvrez les individus, les plus 
humbles, cachés, les plus analogues à des parcelles, mais à des 
parcelles vivantes, à des parcelles d'organes et à des parcelles 
sensibles et indispensables. 

Le 21 nivôse an II, un représentant, Blutel, étant de congé, 
visite une petite commune, Magny-la-Freule, dans le Calvados. Le 
21 nivôse, on fêtait la reprise de Toulon. Les paysans accueillirent 
le représentant, Lii chantèrent la Marseillaise et plantèrent un arbre 
de la liberté. Puis un cortège se forma, Blutel en tête. Blutel 
conduisait le cortège : mais ce sont toujours les cortèges qui vous 
conduisent; les meneurs sont toujours menés. « Non loin de là, 
à travers les arbres dépouillés, le clocher émergeait. Justement, 
l'église n'avait point encore été fermée ; et l'on ne pouvait douter 
que la foule ne s'orientât de ce côté... » Blutel ne s'attendait pas 
d'être mené à l'église. Que faire? S'il protesta un peu, il savait bien 
qu'étant le chef, et autant dire un contre tous, il n'avait qu'à se 
résigner. Il écrit un peu plus tard : « Je ne crus pas devoir fronder 
cette opinion. Mais je profitai de la circonstance pour tonner contre 
le fanatisme et dépeindre les atrocités commises par les Vendéens. » 
C'est la revanche de Blutel : l'éloquence est la consolation des poli- 
ticiens. « Les campagnards écoutèrent, en gens qui savent que les 
harangues les plus courtes sont celles qu'on n'interrompt pas. Quand 
le représentant eut parlé, tout à son aise, ils reprirent leurs rangs; 
et, en vrais Normands, doucement têtus, ne contestant rien, n'aban- 
donnant rien non plus, ils se rangèrent dans le sanctuaire. Là, ils 
entonnèrent le Te Deum. Puis, ayant accompli leur programme, ils 
se rassemblèrent en un banquet; et, toujours en bons Normands 
qui ne se soucient pas plus de se compromettre avec l'État qu'avec 
l'Église, ils crièrent vive la République! autant qu'on le voulut. » 
L'église n'avait pas cessé d'être, dans le village, le centre de la vie 
commune : et l'on s'y rend et pour les deuils et pour les joies. Et 
l'on y chante le Te Deum devant le représentant Blutel. 

Mais, si le représentant Blutel tonne contre le fanatisme, on n'est 
pas bête et l'on entend que, le fanatisme, c'est la religion. Pas un 
instant on n'a l'idée de faire à ce représentant Blutel un mauvais 
parti. Lâcheté? Non : car on lui chante au nez le Te Deum. Le prin- 
cipal est que les idées s'embrouillent, dans ces pauvres cervelles : on 
ne sait plus. Cet embrouillement, le voilà chez *Ies Normands de 



214 



REVUE DES DEUX MOrVDES. 



Magny-la-Freule : une douceur et une finesse normandes apaisent le 
tumulte des idées. Un pareil embrouillement, M. Pierre de La Gorce 
le montre ailleurs, en d'aulres régions où les âmes ont diverses 
manières de réagir. Et c'est un des mérites de son Histoire : il n'a 
pas cantonné la Révolution française à Paris; il l'a examinée dans les 
provinces, dans les petites villes, les bourgs et les campagnes, où elle 
offense plus ou moins les traditions et les coutumes, où elle flatte les 
passions nouvelles ou anciennes et où ses résultats sont le produit 
de ce qu'elle apporte et de cç qu'elle trouve. Normands, Périgour- 
dins, Provençaux, Vendéens et Lorrains n'avaient ni la même piété, 
ni la même routine, si l'on veut, ni le même attachement au passé, 
ni le même entrain vers l'avenir et le même goût de cette illusion 
d'avenir, le changement. Partout la Révolution qui survenait mit le 
désordre dans les consciences. Et enfin, cet embrouilemenl, -il se 
manifesta jusque dans l'âme des prêtres et des religieux, jureurs ou 
non, transigeants et même intransigeants. 

L'analyse de ces âmes-là, M. Pierre de La Gorce l'a faite avec un 
sens aigu de la vérité, avec l'indulgence la plus délicate et avec le 
bon désir de comprendre. Il faut de la bonté, pour comprendre les 
autres âmes : l'inimitié est un empêchement. 

Or, les prêtres jureurs ou assermentés ont manqué à leur fidélité 
religieuse. El puis, ils commencenfun schisme. Enfin, dans les com- 
munes où la Révolution les nomme curés, que sont-ils?UsurpHteurs. 
Dans une petite commune, arrive le curé assermenté. Le district a 
signalé aux autorités communales sa nomination, sa venue pro- 
chaine. Les officiers municipaux, le plus souvent, se dérobent, se 
disent malades ou très occupés, ne l'installent pas ou bâclent dédai- 
gneusement la cérémonie de l'installation. « Dans la paroisse qui 
sera la sienne, nul ne vient au-devant de l'assermenté. Pour lui nul 
n'a sonné les cloches, nul n'a pris soin de parer l'autel. Le presby- 
tère lui est livré vide, comme une demeure qu'on aurait dépouillée 
avant de la livrer à l'ennemi. Pour le servir, pour l'aider, personne 
ne s'offre; et une mise en quarantaine, à la fois calme et terrible, 
crée un vide inexorable entre ses paroissiens et lui. Cependant, avant 
son départ, les autorités du district lui ont indiqué deux ou trois 
maisons où la porte s'ouvrira pour lui. Là habitent des fermiers, des 
ménagers, récents acquéreurs de biens monastiques, délégués des 
clubs ou délateurs attitrés. C'est là que le pauvre prêtre va prendre 
langue, un peu timidement, un peu honteusement : car il garde, 
malgré tout, le souvenir de son ordination sacrée...» Voilà le prêtre; 



REVUE LITTÉRAIRE. 215 

et le voici bientôt un mauvais prêtre : « Entre ces gens et lui, la soli- 
darité dans l'œuvre révolutionnaire crée celte liaison fragile, soup- 
çonneuse, qui unit ensemble les complices. Mais il senl qu'on accueille 
en lui, non le prêtre, celui qui, progressivement, cessera de l'être. 
Ainsi devient-il, dès la première heure, le protégé de ceux qui ne 
croient pas plus à l'Église d'hier qu'à celle d'aujourd'hui. » Le 
dimanche, il n'a personne pour le seconder ;|ses amis de révolution ne 
vont pourtant pas l'accompagner à l'église 1 II sonne les cloches : il 
est son bedeau, sacristain, chantre; il est tous ceux qui l'aban- 
donnent. Et l'ofQciant, c'est lui. L'assistance, nulle. Ou bien, les gens 
qui viennent, ce ne sont pas des fidèles : ce sont des manifestants. 
« Et cette assistance est pire que l'entière solitude; car ceux qui 
assistent au Saint SacriGce sont venus, non pour célébrer le culte 
nouveau, mais pour enregistrer la proscription du culte ancien... » 
Quelle angoisse et quelle honte : car le serment qu'il a prêté ne l'a 
pas rendu athée, ni même incrédule!... Les fidèles qui refusent de le 
connaître, ce sont des chrétiens accomplis, sans doute? Eh! ce sont 
les gens des villages, bonnes gens, mais tout à fait capables de sottise, 
et d'injustice, et d'insolence. Parmi eux, c'est à qui saura le mieux 
brimer le Jureur. Et les femmes, les dévotes inventent les plus 
méchants tours. Elles lui dévastent son jardin, lui jettent de la paille- 
dans son puits et lui fourrent du sable dans la serrure de sa porte 
Quand il passe, les enfants imilent le chant du coq, par une 
allusion blessante et gaie au reniement de saint Pierre. On fait 
courir des bruits détestables: qu'il a été comédien, qu'il est marié, 
père de famille, au surplus repris de justice. On l'insulte, on lui lance 
des quolibets ou des cailloux. « Sous la répétition des insultes, l'as- 
sermenté s'exaspère. Le plus souvent, il n'était que faible, lie doc- 
trine peu sûre, plus ou moins travaillé de vanité et d'envie. 11 est 
venu avec un désir, peut être sincère, d'évangélispr les âmes; et 
peut-être sa confiante crédulité s'est-elle laissé prendre de très bonne 
foi à la piperie de la primitive Église. La rancune des insultes éteint 
la petite flamme sacerdotale qui vacillait encore en lui. De médiocre, 
il devient mauvais et vaniteux, il devient pervers. » Le moraliste qui 
suppose la bonne foi chez l'homme qui a tort, le moraliste qui ne 
voit pas le méchant tout méchanceté, connaît la nature humaine, 
si mêlée, et que l'homme n'est ni ange, ni bête. Il y eut de ces 
jureurs qui allèrent à l'abjection : quelques-uns revinrent au bien; 
des scrupules les y ramenèrent. Et plusieurs n'avaient pas su ce 
qu'ils faisaient. 



216 REVTJ2 DES DEUX MONDES. 

L'tïOBnme n'est ni ange, ni bête. Et, ses héros les plus aimés, 
M. Pierre de La Gorce veille à ne pas leur attribuer toutes les perfec- 
tions. Lescure lui-même, si réfléchi, honnêtement sage, si dévoué, 
c'est un entêté pourtant; il a l'esprit un peu étroit. Les prêtres inser- 
mentés, les réfractaires, ce sont des gens qui préfèrent à leur sécu- 
rité une fidélité dangereuse. Un grand courage les distingue. Ils ont 
des moments de faiblesse pourtant : quelques-uns allèrent à la 
défaillance, comme certains jureurs se repentirent. Ce sont, pour la 
plupart, des hommes un peu ignorants : et qu'importe? des hommes 
un peu négligents hier et que surprend l'occasion d'être énergiques. 
Auprès de Jésus à l'agonie, les apôtres qui s'endorment signifient la 
pauvreté des âmes les meilleures ; dans les mois de la plus dure tribu- 
lation catholique, ces derniers défenseurs du catholicisme, les réfrac- 
taires, ont parfois des langueurs et de médiocres timidités. Mais 
voyez-les. On les traque. Ils savent le sort qui les attend : c'est la 
mort. Ils accomplissent le devoir de leur ministère. Dire la messe est 
une audace que l'on paye sur l'échafaud. Ils n'en disent pas moins la 
messe: en Flandre, c'est dans une ferme écartée; ceux du Fore/., 
dans les bois; ceux du Velay, dans une maison délabrée; ailleurs, 
c'est dans une bergerie, une grange, au pied d'un calvaire, avant l'aube . 
Des planches en forme de table ou un tronc d'arbre sont l'autel. « On 
y dépose l'ardoise consacrée que l'officiant porte avec lui. Un calice 
en étain, un crucifix, un missel, deux verres figurant les burettes, 
quelques hosties, un peu de vin, telle est la pauvreté sainte. Deux 
cierges s'allument, mais tout petits, de crainte d'une lueur accusa- 
trice. Deux ou trois hommes font le guet, choisis parmi les plus 
robustes, les plus fidèles et aussi parmi ceux dont l'œil pénétrant sait 
percer l'obscurité. » Un double silence, par le recueillement et la 
précaution. Puis le saint sacrifice déroule ses péripéties. Le prêtre 
dit : « Je m'approcherai de l'autel de Dieu. » Il se tourne vers l'assis- 
tance et : « Que Dieu soit avec vous! » Il ne faut pas faire de bruit; 
« et le Gloria in excelsis ne se chante que dans les âmes. » A l'évan- 
gile, on se lève, « geste de routine jadis et qui maintenant semble 
dire ; Debout les chrétiens, debout dans la constance et jusque dans 
la mort! » Après le saint sacrifice, les fidèles s'approchent du prêtre, 
qui à voix basse et intime leur parle de Dieu, de la bonne mort à 
désirer, de la mauvaise mort à détester... « Et tandis qu'il parle, cpn\ 
qui l'ont connu s'étonnent. Au jour de la prospérité, il était un peu 
vulgaire, tout alourdi de soucis humains, ^out enchevêtré décomptes 
pour son casuel et sa dîme, avec des langueurs dans le service de 



RFVUE LITTÉRAIRE. 217 

l'Église et des recherches de soi-même jusque dans l'amour de Dieu. 
Maintenant, tout s'est transformé : la voix rendue plus pénétrante, le 
geste devenu plus grave et presque auguste, le regard à qui la prière 
continue à communiquer une translucide clarté. L'aspect de pauvreté, 
en diminuant encore la part de la matière, achève la transfiguration. 
Et ceux qui écoutent ne sont pas moias changés. Jadis, entre le pas- 
teur et les ouailles, il y a eu des querelles, des malentendus, des 
luttes. Maintenant, des jours anciens, tout ce qui était mobile 
humain, souci temporel, soin servile, s'est effacé; et l'on ne se rappelle 
rien qui ne soit sanctifié, doux et béni. »Au Sursum corda, « les âmes 
montent comme elles n'ont jamais monté. » A la minute de la sépa- 
ration, le prêtre bénit les fidèles; « et, sous les clartés de l'aube, les 
fidèles se dispersent, en une ferveur de recueillement qu'ils n'ont 
jamais connue, que plus tard ils ne retrouveront plus... » Pathétique 
simplicité des mots; délicate modestie de la peinture 1 Et cette vérité, 
rendue si manifeste, que l'àme des hommes tient de la terre et tient 
du ciel. Puis cette vérité, que le mal est rançon du bien. Nous avons 
vu, en des temps plus récents, les plus belles vertus naître et qui 
avaient leur condition dans le scandale de la guerre. Sous la Terreur, 
aux tribunaux, dans les prisons, à l'échafaud, les pauvres êtres deve- 
naient sublimes. 

La pensée religieuse à laquelle M. Pierre de La Gorce est dévoué 
donne la solution de problèmes qui dépassent l'histoire de la Révolu- 
tion française. Elle ne modifie pas l'aspect d'une époque ou, généra- 
lement, l'aspect de la vie. Elle interprète ce qui, sans elle, est un 
désastre de l'intelligence : la souffrance, que déteste l'humanité, que 
l'humanité pourtant multiplie. Elle sanctifie la souffrance et ainsi 
empêche que l'histoire ou la vie des hommes ne soit une aventure de 
folie. 

André Beaunier. 



REVUE DRAMATIQUE 



Vaudeville : Pasteur, pièce en cinq actes par M. Sacha Guitry. — 
Comédie-Française, Le Sourire du Faune, un acte en vers de M. André 
Rivoire. — La Cruche, deux actes de MM. G. Courteline et Pieirt 
WolfT. — Odéon : La Vie d'une femme, pièce en quatre actes et douze 
tableaux par M. Saint-Georges de Boulaélier. 

Il n'y a pas de gloire plus pure que celle de Pasteur. Et il n'y a pas 
de vie plus belle. Cette vie nous a été racontée dans un livre dont U 
suflit sans doute, pour le louer, de dire qu'il est de tous points digne 
du sujet. La Vie de Pasteur que nous donnait naguère M. R. Vallery- 
Radol, est un de ces ouvrages auxquels s'applique exactement le mot 
de La Bruyère : « Quand une lecture vous élève l'esprit et qu'elle 
vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas 
une autre règle pour juger l'ouvrage : il est bon et fait de main 
d'ouvrier. » L'idée qui s'en dégage est que, suivant un mot de Pasteur 
lui-même, on ne doit pas, quand on parle de la science, faire 
abstraction de l'âme du savant. La science est impersonnelle et 
indilTérente, elle n'est d'aucun pays et poursuit la recherche de la 
vérité sans autre souci que celui du vrai; oui, mais le savant est un 
homme et rien de ce qui est humain ne lui est étranger. 11 est, lui, 
d'un pays : les malheurs de sa patrie le mettent au supplice et ses 
gloires l'élèvent jusqu'au ciel. Il est d'une religion : les croyances 
qui, depuis des siècles, ont pétri l'âme des générations dont il des- 
cend, ont mis en lui un instinct du divin plus fort que les déductions 
les plus solidement enchaînées. Il a une conscience dont les certi- 
tudes morales défient l'évidence des mathématiques. Il aime, il 
souffre, il prend en pitié ceux qui souffrent. A quoi bon faire de la 
science une idole impassible et farouche, un monstre à effrayer les 
gens? Elle est œuvre humaine, issue de notre intelligence et sur 



REVUE DRAMATIQUE. 219 

laquelle notre sensibilité même met son reflet. Ses données, c'est 
notre esprit qui les formule et c'est lui qui les interprète. Et cette 
tâche n'est plus seulement celle de la raison raisotmante : tout l'ôtre 
y participe. — Rien de plus simple que cette distinction qui rend à 
César ce qui a{)parlienl à César : elle suflirait à supprimer bien des 
discussions stériles; mais j'ai souvent pensé que ceux qui bataillent 
autour de la science avaient avantage à ne pas se comprendre les uns 
les autr ,3, s'ils nii voulaient en être réduits à cesser le combat. 
L'exemple de Pasteur en est la meilleure preuve. Nul ne professa 
plus âprement que la science est souveraine tant qu'elle reste sur 
ses terres, et nul ne se montra plus intransigeant sur les droits d'une 
vérité qui n'admet aucune atténuation. Mais personne n'aima plus 
passionnément sa patrie; personne n'éprouva plus de pitié pour la 
souffrance humaine, et cette pitié, robuste et efûcace, contraste avec 
les vains apitoiements d'une sensiblerie, inutile quand elle n'est pas 
dangereuse. Personne enfin ne crut plus sincèrement à la bien- 
faisance de la reUgion. 

M. Sacha Guitry a eu l'idée, au premier abord un peu déconcer- 
tante, de tirer de la Vie de Pasteur une pièce de théâtre, ou plutôt de 
découper le livre en tableaux. On sait qu'il s'est fait une spécialité de 
la biographie des grands hommes adaptée à la scène. Nous lui devons 
déjà un La Fontaine et un Deburau : le Pasteur continue la série. Je 
m'empresse de reconnaître qu'il ne s'est pas cru à l'égard de l'illustre 
savant les mêmes droits dont il avait usé et les mêmes libertés 
qu'il avait prises avec le bon La Fontaine et le funambulesque Debu- 
rau. Il s'est fait une règle de suivre de tout près le texte de 
M. Vallery-Radot et de n'intervenir qu'avec une discrétion infiniment 
louable. Comme tout le monde en a fait la remarque, on dirait une 
grande image d'Épinal. Je goûte infiniment l'imagerie d'Épinal et je 
suis sûr qu'elle valait beaucoup mieux pour l'éducation des simples 
que notre moderne dévergondage cinématographique. Les intentions 
de M. Sacha Guitry furent excellentes et je suis heureux de le recon- 
naître. Il ne s'est proposé d'être qu'un annaliste fidèle et un pieux 
imagier. Seulement, cette biographie dialoguée, ou cette image 
découpée, c'est quand même au théâtre qu'on nous la présente. Le 
théâtre a ses lois, ses exigences, une manière et des effets qui lu' 
sont propres. Il peut être intéressant de montrer comment, par le 
seul fait d'être mise au théâtre, la physionomie vraie d'un Pasteur se 
trouve continuellement faussée. 

C'est M. Lucien Guitry qui tient le rôle de Pasteur. Le fils a com- 



220 



REVUE DES DEUX MONDES. 



posé la pièce, le père la joue : on est en famille ; et le jour de la répé- 
tition générale, comme le père étreint par l'émotion pouvait à peine 
lancer le nom de son fils au public enthousiaste, le fils se jeta dans les 
bras du père. Eq bon père, M. Guitry s'est surpassé dans ce rôle écrit 
pour lui par son fils. Je ne dirai pas que c'est un des plus beaux de 
sa carrière dramatique, parce qu'il n'est pas assez complexe et ne 
prête à une interprétation ni assez personnelle ni assez variée; mais 
c'est l'un de ceux où il pourra se vanter d'avoir accompli le plus 
étonnant tour de force. Songez que dans cette pièce austère et quasi- 
ment monastique, il n'y a pas un rôle de femme. Songez que de cette 
série de tableaux, à peine reliés par un fil, l'intérêt de curiosité est 
complètement absent. C'est une gageure, dans de telles conditions, de 
retenir l'attention [du public. M, Lucien Guitry y réussit par sa maî- 
trise, par la puissance de son jeu, par cette autorité avec laquelle 
il s'empare d'une salle et ne la lâche plus. Il est à lui seul toute la 
pièce, tous les autres rôles n'étant que de comparses. On ne voit que 
lui, on n'entend que lui; il concentre sur lui seul toute la lumière; 
il écrase de la taille, du geste et de la voix, tout ce qui l'approche ; il 
absorbe tout ce qui gravite dans son ombre. Il est toujours en scène 
et il tient magnifiquement la scène. 

Or, Pasteur n'a jamais été en scène. 11 n'a jamais travaillé, écrit, 
parlé, agi pour la galerie. 11 ne s'est jamais soucié d'attirer sur lui les 
regards de la foule. Il ne s'est jamais donné en spectacle et offert en 
représentation. Je l'ai vu souvent dans ma jeunesse, quoique n'ayant 
pas eu l'honneur de le fréquenter. Il habitait à l'École normale. C'est 
là, on s'en souvient, qu'il avait fait ses premiers travaux, dans un labo- 
ratoire dont l'exiguïté et la pauvreté attestent assez que la richesse de 
la pensée peut suppléer à celle des moyens matériels. Il y était revenu 
en qualité de sous-directeur; le directeur était alors le grand histo- 
rien Fustel de Coulanges, qui avait succédé au fin moraliste Ernest 
Bersot. Nous rencontrions parfois Pasteur dans les couloirs de l'École, 
où nous le voyions passer, ombre silencieuse, à la démarche un peu 
claudicanle, dans le halo de mystère où notre respect osait à peine 
le rejoindre. Nous savions que le monde pensant avait en lui une 
de ses plus hautes personnalités; mais nous ne pouvions l'admirer 
que de loin, dans l'ignorance complète où nous vivions des sciences 
et de leur mouvement. Il allait, absorbé dans sa méditation; il 
glissait le long des murs ; sa silhouette décroissait, s'effaçait, s'éva- 
nouissait. Rien en lui ne donnait l'impression du dominateur. 

Le 8 décembre 1881, comme Pasteur venait d'être élu à l'Académie 



REVUE DRAMATIQTE. 221- 

française, en remplacement de Littré, je fus chargé de lui porter les 
félicitations de mes camarades. Quelle était mon émotion, il est 
superflu de le dire, et ce fut pénétré à la fois de mon indignité, — et 
de mon importance, — que j'arrivai à la porte du modeste apparte- 
ment qu'occupait le grand homme. Pasteur était-au milieu des siens; 
il les quitta pour me recevoir; mais je les entendais dans la pièce 
voisine, et cela mettait autour de la personne du savant illustre une 
douce atmosphère de tendresse et d'intimité familiales. Il me fit 
asseoir près de lui et cela me gêna un peu. L'idée qu'à part moi je 
m'étais faite de cette visite comportait le mode solennel. Je m'étais 
représenté une scène debout, le jeune homme timide et fier de sa 
mission, incliné dans une attitude déférente et haranguant le vieil- 
lard glorieux sous les yeux d'un auditoire invisible et présent. 
J'avais préparé un compliment où je crois bien qu'il y avait trop de 
littérature. Je le débitai avec une assurance qu'on est heureux 
d'avoir à vingt ans, car à soixante on en serait bien incapable. 
Pasteur eut la bonté de ne pas m'interrompre et même de ne tem- 
pérer son indulgence d'aucune ironie. Il voulut bien ne tenir compte 
que de l'hommage spontané d'une jeunesse auprès de laquelle il 
vivait et qu'il aimait, et il en fut touché. Avec une modestie qui 
n'était pas feinte, il protesta qu'il était trop récompensé pour le peu 
qu'il avait fait. Et comme je m'étais excusé, simple « littéraire, » de 
complimenter le plus grand des « scientifiques, » il m'exposa en 
quelques mots sa conviction qu'il n'y a pas deux méthodes, l'une 
pour les lettres et l'autre pour les sciences. L'unique règle, dans 
tous les ordres de travaux, est la soumission à l'objet, la poursuite 
du vrai, son expression en toute simplicité et bonne foi. Ce ne 
furent que quelques mots, sur un ton de bonhomie familière, mais 
qui empruntaient l'autorité du génie. Si je n'ai pas su profiter de la 
leçon, du moins suis-je resté à jamais honoré et reconnaissant d'avoir 
eu, pendant quelques minutes et pour toujours, un professeur de 
littérature qui s'appelait Louis Pasteur... Mais je dois dire que le 
Pasteur à l'accueil sans apprêt, à la parole un peu hésitante, dont 
j'ai gardé le souvenir, ne ressemble en rien au maître robuste et 
volontaire dont M. Guitry nous met sous les yeux l'imposante 
carrure. 

L'auteur de la Vie de Pasteur ne nous laisse pas ignorer que le 
savant ne supporta pas la contradiction. Ce n'était pas chez lui sus- 
ceptibilité d'amour-propre, et toute vanité personnelle lui était étran- 
gère. Mais quand des méthodes dont il ne pouvait douter, à moins 



222 



REVUE DES DEUX MONDRS* 



de renoncer à son œuvre même de savant, lui avaient apporté un 
résultat qui était un fait d'expérience, cela lui était intolérable qu'on 
refusât de s'incliner devant l'expérience et devant le fait. Un tel 
aveuglement dont il avait peine à croire qu'il fût entièrement involon- 
taire, l'irritait. Pour nous donner une idée de ces luttes soutenues par 
Pasteur contre les médecins, l'auteur de Pasteur, pièce, nous fait 
assister à une séance de l'Académie de médecine. C'est ici une de ces 
nombreuses « scènes dans la salle, » jadis réservées au cirque et au 
music-hall, dont use et abuse le théâtre de maintenant. Devant la toile 
baissée on a disposé une table recouverte d'un lapis vert. M. Guitry y 
prend place et tourné vers la salle qui est censée représenter l'Aca- 
démie de médecine, il fait une conférence. Cependant du balcon 
partent des interjections. A l'orchestre un spectateur se lève et inter- 
rompt: c'est un compère. Son interruption est une ânerie, bien 
entendu, comme il arrive, en tout lieu et en toute occasion, chaque 
fois que l'avocat du diable ouvre la bouche: on sait combien le diable 
choisit mal ses avocats. Cela fournit à Pasteur l'occasion d'une 
réplique victorieuse : il réduit l'adversaire au silence : il l'assoit. 
C'est, à mon sens, de toute la pièce l'endroit le plus scabreux. Car ce 
n'est conmiodo, en aucun cas, de faire parler Pasteur; mais le faire 
parler expressément de science, lui faire exposer les principes qui le 
dirigent dans la recherche, voilà qui est terriblement délicat. Encore 
une fois, M. Sacha Guitry s'est rendu compte de la difticulté et il a 
apporté dans cette partie de sa tâche d'infinis scrupules. Il s'est 
efforcé d'employer les termes mêmes dont, en des circonstances 
analogues, Pasteur s'est réellement servi. Et pourtant... Je crains 
qu'il ne se soit heurté à une quasi-impossibilité, tellement le véritable 
langage scientifique est précis jusqu'à la minutie et nuancé à l'infini. 
Un mot changé, oublié, transposé, ruine toute une démonstration. Il 
nous semblait, à nous autres ignorants, que cela n'avait pas d'impor- 
tance; et tout est compromis! Et puis la conviction du savant n'est 
pas la même que celle de l'orateur politique ou du sermonnaire. Sa 
façon d affirmer, son geste comme le son de sa voix, lui est parti- 
culier... Ici encore il y a contradiction avec les exigences du théâtre 
qui n'admet rien que de net, de ramassé, de frappant. Ce Pasteur 
formulant d'un ton rogue les théories pasteuriennes, nous a fait quel- 
quefois l'ellet d'un maître d'école traduisant en formules puremen* 
verbales, et pour ainsi dire mnémotechniques, des théories dont le 
sens lui 'échappe. 

Après cette séance orageuse, le président de l'Académie remet à 



REVUE DRAMATIQUE. 223 

Pasteur les insignes d'un haut grade dans la Légion d'honneur. Ces 
distributions de récompenses et témoignages olficiels tiennent une 
grande place dans la pièce de M. Sacha Guitry, comme aussi bien 
dans les images d'Épinal, où il est de règle qu'on voie, au comparti- 
ment Qnal, le héros modeste et laborieux recevoir la croix d'honneur. 
Un tableau tout entier sera encore consacré à l'apothéose de Pasieur 
parmi les cortèges, les délégations et les harangues. M. Carnot lui 
même paraîtra en scène et prononcera un discours détaché des 
colonnes de VOfficiel et rigoureusement documentaire. Or, qu'est- 
ce que les dignités, les croix et les crachats, les rubans et les cor 
dons pour un Pasteur, et en quoi cela compte-t-il dans sa vie? On 
sait à quel point il était indifférent à ces honneurs publics : 
l'anecdote est fameuse de ce Congrès oîi Pasteur, à son entrée, 
voyant toute l'assistance se lever, demanda si par hasard le roi 
d'Angleterre venait d'arriver. Mais le théâtre ne peut guère atteindre 
d'une vie de savant que l'extérieur. Il attribue à des détails presque 
négligeables une importance qui altère l'ensemble et le désé(|uiUbre. 

L'acte le plus émouvant, le seul qui soit à peu près du théâtre, est 
celui où on amène à Pasteur l'enfant mordu par un chien enragé, le 
petit berger Jupille, le premier à qui le savant va faire l'application 
de sa découverte. 11 me semble que de cet épisode, — auquel il n'a pas 
donné beaucoup plus de valeur qu'à une remise de décoration ou à 
une séance académique, — l'auteur aurait dû faire toute la pièce. 
Quelle angoisse a dû étreindre alors le savant, si sûr qu'il pût être 
de ses méthodes 1 Quel drame dans le cœur de l'homme! Quelle heure 
décisive dans l'histoire de la lutte contre la souffrance et la mort! Il 
eût fallu ramasser dans ce cadre et grouper autour de ce centre 
toute la vie de Pasteur! Combien cela eût dépassé en intérêt une 
simple succession de tableaux! M. Sacha Guitry ne l'a pas même 
essayé : il avait sans doute ses raisons. 

11 n'en reste pas moins que ce Pasteur constitue une expérience, — 
c'est le cas d'employer un terme scientifique! — intéressante et à 
laquelle le moment où nous sommes donne plus de prix. Bien 
sûr, notre scepticisme a été d'abord tenté de renvoyer la pièce de 
M. Sacha Guitry au théâtre d'éducation. Rien n'est dangereux comme 
ces étiquettes anciennes que nous nous empressons d'épingler à 
une œuvre nouvelle, et le malheur veut que nous en ayons à dis- 
crétion. C'est le jugement sommaire qui nous dispense de l'autre. Il 
nous cache le vrai des choses. Regardons-y d'un peu plus près. 
Comment I Voilà une pièce où on met en scène un de nos plus grands 



224 RKVUE DKS DEUX MONDES. 

hommes, et ce n'est ni pour le ridiculiser ni pour le diminuer, ni 
pour en médire, ni pour le ramener à la mesure comnmne et mé- 
diocre ! Mais cela est tout à fait digne de remarque, cela est neuf, 
original, hardi 1 Vous savez comment notre théâtre a coutume de 
traiter notre histoire, et, si je ne craignais de déplaire ù M. Lenotre, 
je dirais que son bon géant de Dumas père a bien quelques-uns de 
ces péchés sur la conscience. C'est une de nos manies, et parmi 
les plus coupables, de rabaisser nos gloires nationales. Les Français 
ne se peignent eux-mêmes que pour se dénigrer à l'en^l. Tout au 
contraire lAI. Sacha Guitry a abordé son sujet avec respect, avec 
dévotion. Telle était la sincérité de l'hommage rendu par le 
peintre à son modèle, qu"il avait, aux premières représentations, 
invité les Académies, les Facultés^ les corps savants, les Instituts 
et les laboratoires. On reconnaissait au parterre, au balcon, dans 
les loges, des praticiens, des cliniciens, des docteurs et des profes- 
seurs, et des internes et des externes, auxquels il ne manquait que 
la calotte et la blouse de leur profession. Je me suis laissé dire que 
ces soirs -là, quand on avait besoin d'un médecin, on téléphonait au 
Vaudeville. Parmi les hommes de l'art, la [satisfaction était générale 
et nul ne se plaignait, comme l'ont fait quelques délicats, qu'U y 
eût de l'irrévérence à faire monter Pasteur sur les tréteaux. Certes 
je comprends le sentiment de ces délicats et l'espèce de gène qui 
s'est emparée d'eux, comme la vue d'une soutane ou d'une cornette 
à la scène offusque, et non sans raison, les croyants. Mais il y a une 
force des choses. Ni eux, ni moi, nous n'empêcherons que le théâtre 
s'empare du personnage de Pasteur. C'est la première fois, je pense, 
qu'on le voit sur les planches : nous l'y reverrons et nos neveux plus 
souvent que nous-mêmes. La figure de Pasteur est destinée à devenir 
symboUque, comme celle d'un Ambroise Paré ou d'un Vincent de 
Paul. Dans les drames historiques de l'avenir, quand on voudra pré- 
senter au spectateur une personnification de la science bienfaisante, 
on fera intervenir Pasteur : tous le reconnaîtront et les mains battront 
d'elles-mêmes. Un Pasteur ne peut manquer de devenir légendaire. 
Remercions M. Sacha Guitry d'avoir compris que sa légende se 
confondra avec son histoire. 

L'accueil fait à cette pièce sévère sur une scène de genre est-il un 
signe des temps? Je le crois. L'attention du public n'a pas faibli un 
instant. J'ai déjà dit que l'honneur en revient pour une bonne part à la 
maîtrise de l'acteur principal ; mais quand nous réclamons, pour les 
années qui viennent, un théâtre assaini, nous comptons bien que nos 



REVUE DRAMATIQUE. 225 

meilleurs artistes y trouveront l'emploi de leur talent. Et n'est-il pas 
souhaitable qu'ils nous apparaissent sous de nobles traits plutôt que 
d'incarner, comme c'était devenu l'habitude avant la guerre, des for- 
bans, des escrocs, des maniaques ou de vulgaires goujats? Jamais, 
au grand jamais, nous n'avons demandé que le théâtre s'engageât 
dans le genre morahsateur, qui est essentiellement le genre ennuyeux. 
Mais nous sommes persuadés que le théâtre doit donner à l'admi- 
rable France de la guerre, au lendemain de cette guerre, une image 
d'elle-même plus ressemblante. L'idée est dans l'air, le courant se 
précise et se renforce. La pièce de M. Sacha Guitry nous apporte en 
ce sens une indication précieuse, dont je me réjouis. 

Entre divers souhaits que nous formons pour ce théâtre de demain, 
l'un des plus vifs est qu'il possède ce qui a fait si cruellement défaut 
au théâtre et aussi au roman d'hier : l'imagination, l'invention roma- 
nesque, la fantaisie. Le public n'en a jamais été plus avide. La preuve 
en est au brillant succès avec lequel la Comédie -Française vient de 
représenter Un acte en vers de M. André Rivoire : Le Sourire du faune. 
Un vieux mur croulant, de jeunes roses, de l'amour et encore de 
l'amour, des costumes d'autrefois, un décor irréel, un voyage où il 
vous plaira, l'agréable cadence du vers, un souffle léger de lyrisme, 
et voilà ravis tous nos Athéniens ! 

Donc la scène représente un parc « fermé par un haut mur aux 
regards curieux. » Un vieil original a eu l'idée baroque d'enfermer là 
deux enfants, Rose et Pascal, comme deux oiseaux dans une volière. 
Dans cette prison verdoyante et fleurie, il les élève, si l'on peut dire, 
en liberté. Il faut savoir que ce marquis est un disciple de Rous- 
seau, qu'il a appris de son maître à détester les hommes, et que la 
Révolution survenant pour brocher sur le tout n'a pas eu pour effet 
de le réconcilier avec eux. La nature est bonne et la société est mau- 
vaise , et donc, soucieux de préserver ces deux innocents, il les tient 
rigoureusement à l'écart, dans une ignorance soigneusement cultivée, 
et les confie à la seule nature. C'est la nature, en effet, qui opère eneux, 
comme elle a coutume de faire depuis que le monde est monde et que 
la nature est la nature. Vous ai-je dit que Rose a l'âge de Juliette et 
Pascal de Roméo ? Une inquiétude travaille ces jeunesses prêtes à 
s'épanouir, et ce que Rose nous en confie ne nous laisse aucun doute : 

C'est depuis ce printemps... 
Mon corps est plus léger dans l'herbe où je m'étends, 
Et plus lourd à la fois... Je ne peux pas te dire... 

TOME L. — 1919. 1^ 



22fi REVUE DES DEl X MONDES. 

Je voudrais... je voudrais... je voudrais... Tout m'attire; 
Tout fait passer sur moi des frissons inconnus; 
L'air du soir, le soleil qui touche mes bras nus... 
Les oiseaux se sont mis à chanter dans ma tête; 
t Les fleurs semblent fleurir en moi... Tu vois, c'est bête !... 
L'eau qui coule parfois dit des mots que j'entends... 
Je voudrais... je voudrais... C'est depuis ce printemps! 

Ainsi, dans la saison oîi la .sève monte aux arbres et les bourgeons 
vont éclore, l'enfant, ignorante et troublée, attend quelque chose ou 
quelqu'un. 

Or, quelqu'un pénètre dans ce parc en franchissant le mur, comme 
César de Bazan prenait par la cheminée pour s'introduire dans le sein 
des familles. C'est Don Juan, sous le nom de François. 11 a, lui, 
beaucoup fréquenté de lautre coté du mur, au point d'en ressentir 
même quelque fatigue. Vaguement neveu du marquis, il est venu 
chercher auprès de lui asile et repos. Mais il est de ceux que le seul 
contact d'une robe met en folie : bientôt nous le trouvons auprès de 
Rose, dans une scène d'abord tendre, puis plus vive et qui va cres- 
cendo, en train de faire étalage de sa science, de sa gaie science : 

Je ne sais que le nom des roses de ta joue, 
Petite, et je vais te le dire en français, moi!... 
En ce moment ce sont les roses de l'émoi 
Dont la couleur bientôt sera plus éclatante, 
Quand elles deviendront les roses de l'attente. 
Puis, tu les sentiras dans l'ombre cramoisir, 
Quand elles deviendront les roses du désir. 



Du désir? 

FRANÇOIS. 

Du désir, oui... Les voici venues... 
Elles rougissent là sur tes épaules nues 
Où ton corsage clair semble ouvert à dessein... 
Sens-tu ton jeune cœur battre en ton jeune sein? 
C'est lui, ton jeune cœur, lui qui les fait éclore. 
Ces roses dé l'amour qu'un sang joyeux colore 
Et dont la plus ardente est prête à défaillir 
Sur ta lèvre où je vais longuement la cueillir. 

Cela tourne à la scène de séduction, ou plutôt y tournerait, si une 
telle pièce pouvait mal tourner. Le même scrupule' « qui lit hésiter 
l'aust au seuil de Marguerite » protège Rose qui, au surplus, n'a 



REVUE DRAMVTIQTIH. 227 

jamais été en danger. Elle aimait Pascal sans le savoir; maintenant 
elle sait qu'elle l'aime; et c'est toute la ditîérence. 

J'ai dit le brillant succès de cette jolie piécette. La critique a été 
unanime à en faire Téloge. Mais il s'est produit ù ce sujet un malen- 
tendu assez amusant, et curieux à signaler, quoiqu'il soit peut-être 
moins rare qu'on ne serait tenté de la»croire. C'est qu'on a loué le 
Sourire du Faune pour d'autres mérites que ses mérites réels. 
Parce que la pièce est en vers, et que des jeunes gens amoureux 
et de doux vieillards s'y entretiennent au pied d'un mur revêtu de 
lierre, on en a aussitôt conclu que c'était la veine de Musset et de 
Rostand, on en a loué la fraîcheur et la grâce printanières. Ce n'est 
pas tout à fait cela. Si le printemps souffle à travers cette pièce, on 
vient de voir que c'est à la façon dont il est le coquin de [>rintemps. 
Et il me semble bien que l'auteur avait pris soin de nous avertir, 
rien qu'en choisissant ce titre : le Sourire du Faune. 

Un rapprochement s'impose; mais c'est avec la littérature amou- 
reuse de l'époque alexandrine, depuis les menus chefs-d'œuvre de 
V Anthologie jusqu'à Daphnis et Chloé et à ce j'iiéagène et Cha)-iclée, 
d'ailleurs si ennuyeux, où le jeune Racine, à Port-Royal, savourait 
l'attrait du fruit défendu. Ou, pour ne pas remonter si loin, il nous 
suffira de citer les petits poètes du xviii* siècle et leurs « Arts 
d'aimer, « qu'ont certainement lus et retenus et le docte François 
et le galant jardinier. C'est à cette lignée qu'appartient le Sourire du 
Faune, comme il semble que Rose ait dérobé aux modèles de Greuze 
le secret de leur ingénuité coquette et de leur ignorance renseignée. 

La pièce de M. Rivoirei est très agréablement jouée, et ses vers 
sont très médiocrement dits par MM. Denis d'Inès, 'Dorival, Roger 
Gaillard et Lafon et par W^" Nizan. 

J'ignore absolument pour quelles raisons la Comédie-Française 
s'est annexé la Cruche de MM. Courteline et Pierre Wolff. C'est une 
pochade, qui a l,e tort initial d'être en deux actes et qui, menée tam- 
bour battant par des acteurs de vaudeville, fait peut-être rire; mais 
guindée, empesée et traînée en longueur par les sociétaires de la 
Comédie-Française, elle parait interminable et lugubre. 

M. Saint-Georges de Bouhélier vient de donner à l'Odéon une 
pièce naïve et compliquée, qui vise à la profondeur et n'est en réalité 
qu'un mélodrame à gros elTets, écrit, semble-t-il, par quelque dis- 
ciple de d'Ennery troublé par des ressouvenirs de Tolstoï et de 
Maeterlinck. 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cette « vie d'une femme » est celle d'une pauvre fille, chassée de 
chez elle par la jalousie d'une sœur au cœur sec qui l'a traîtreuse- 
ment acheminée vers la faute, et se montre impitoyable lorsque, après 
avoir été séduite et abandonnée, la coupable tente de rentrer au logis. 
Condamnée à la vie errante, Marie déchoit jusqu'à devenir la servante 
d'un couple louche qui tient un beuglant dans un port. Elle se rési- 
gnerait à son sort, si, un soir, devant la porte du concert, entre 
deux flonflons, le patron, M. Victor, ne lui prenait la taille un 
peu trop brutalement. Furieux de se voir repoussé, ce Lovelace de 
café-chantant se venge sur-le-champ en congédiant son rival, le 
oune violoniste Fernandez, qui, lui aussi, fait la cour à Marie. Une 
rixe met aux prises les deux hommes, Un couteau brille dans la nuit. 
Mais le cri d'amour de Marie suffit à apaiser Fernandez, qui s'enfuit 
avec elle, tandis que le gros Victor sanglote. 

Au tableau suivant, nous retrouvons Fernandez et Marie à bord 
d'un navire qui fait route vers Sidney. Une ombre attriste le bonheur 
de la jeune femme. Car Fernandez se montre plus assidu qu'U ne 
faudrait auprès d'une jeune et belle passagère, Cornélia.Ce flirt inquiète 
Marie et l'affole même au point qu'elle songe un instant à se jeter par- 
dessus bord. Mais, sur ces entrefaites, la tempête se déchaîne. Le navire 
est désemparé. Panique, sauve qui peut, coups de feu tirés par des 
énergumènes décidés à se frayer coûte que coûte un passage... Marie 
et Cornélia, à ce moment critique, s'affrontent et se défient en un rapide 
colloque. Chacune d'elles revendique l'amour de Fernandez. Mais un 
geste les départage : le jeune homme survient et s'élance vers Marie. 
(Vest elle, elle d'abord, qu'il a voulu sauver. 

Quelques années après, au seuU de la chaumière familiale d'où 
Marie a naguère été chassée, une enfant vient rôder, (^'est la fille de 
la pécheresse maltraitée. La sœur de Marie, repentante, suit f enfant et 
ramène l'exilée. Malade, à bout de souffle, celle-ci a tout juste la force 
de pardonner avant de mourir. 

A ce drame candide et édifiant, l'excellente troupe de l'Odéon, 
M. Desjardins en tète, s'essaie à donner un souffle de vie. M'"" Falco- 
iietti dans le rôle de Marie, M. Grétillat dans le rôle du patron Victor, 
M. Yonnel dans celui de Fernandez, M"" Guéreau qui fut une 
CornéUa férocement coquette, méritent d'être cités pour leurs louables 
efforts. 

René Doumig. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



Que la Conférence de la paix ne se lasse pas d'en faire le tour ou 
que le Conseil suprême de la guerre l'aborde directement, le point 
central de tout ce qui s'agite, se passe et se prépare est toujours la 
question allemande. L'Assemblée nationale s'est réunie à Weimar le 
jeudi 6 février. Afm que nul ne pût se méprendre sur les intentions qui 
l'avaient fait convoquer en ce lieu, on avait distribué à tous les 
députés cet avertissement attendrissant, mais encore de style mili- 
taire : « La lutte est finie, la lutte commence. Les armes d'airain 
s'arrêtent, les armes de l'esprit s'entrechoquent. Nous vous appelons 
au combat. Nous voulons créer du nouveau, nous voulons con-. 
struire du nouveau. Nous voulons construire un nouvel État : un 
empire de l'esprit, un empire de l'esprit de Weimar. L'aurore de la 
Prusse s'est éteinte dans le fracas des canons de la guerre. Un nuage 
Doir arrête nos regards; une seule lumière brille au loin; une seule 
voix se fait entendre : voix de l'idéalisme de Weimar. Aujourd'hui, à 
l'heure de l'ouverture des travaux de l'Assemblée nationale, toutes 
les cloches d'Allemagne se mettront à sonner. Les diplomates neutres 
sont invités à cette séance historique. » En même temps, et par une 
coïncidence curieuse, un certain nombre de professeurs et de publi- 
cistes découvraient qu'Emmanuel Kant était non seulement le plus 
grand, mais le plus représentatif des Allemands. Tout à coup, l'Alle- 
magne oubliait qu'elle avait été la chose des Hohenzollern et de 
Bismarck, et ne sentait plus vivre en elle que l'âme du poète et du 
philosophe. Elle allait à Weimar y retrouver Gœthe. Le malheur 
avait accompli ce miracle, qu'on annonçait au son des cloches et que 
« les diplomates neutres » étaient appelés à venir constater. Un tel 
changement, comme cela, si vite! La <* déprussianisation « subite de 
l'Allemagne, c'eût été la vraie révolution. Il valait mieux n'y pas 



230 REVUE DES DEIX MONDES. 

croire sans l'avoir vu. D'ailleurs, la Prusse ôtée, il fût resté l'Alle- 
magne, l'Allemagne d'avant la Prusse, l'éternelle Allemagne; et 
dans Gœthe lui-même... Relisons la Campagne de France. 

Mais un involontaire mouvement de sincérité, autant que l'indi- 
gence des ressources locales, avait poussé l'Assemblée nationale à 
tenir ses séances dans un théâtre. La scène convenait parfaitement à 
la comédie que l'on voulait jouer. Elle représentait l'ancien Reichstag 
impérial, avec son mobilier et ses accessoires. Dès le prologue, 
Ebert s'avança et dit : « Le gouvernement salue dans l'Assemblée 
nationale le seul et suprême souverain d'Allemagne. Le temps des 
rois et des princes par la grâce de Dieu est à jamais Uni. » Il avoua : 
« Nous avons perdu la guerre, « et se déchargea sur le'prince Max de 
Bade, dernier chancelier authentique, c'est-à-dire sur l'Empereur, do 
la responsabilité de l'armistice. Quant aux responsabilités de la 
guerre elle-même, fidèle à une tactique déjà vieille, Ebert ne s'at- 
tarde point à les rechercher. « Auprès de la misère qui s'est abattue 
sur nous, la question des responsabilités apparaît presque de minime 
importance... » Pourquoi, continue le premier Commissaire du 
peuple, « pourquoi nos adversaires nous ont-ils combattus? Selon 
leurs propres témoignages, pour anéantir notre impéralisme. Celui- 
ci n'est plus, il est liquidé pour toujours. » Donc, plus d'obstacles à 
la paix. Mais que l'Entente prenne garde. « Nous prévenons nos 
adversaires de ne pas nous pousser à bout. » Sinon, le gouverne- 
ment tout entier fera comme le général de Winterfeld, découragé de 
voir que les conditions de l'armistice « sont devenues d'une dureté 
inouïe et ont été exécutées sans pudeur. » Alors, « il pourrait aussi 
être contraint de renoncer à collaborer ultérieurement aux pourparlers 
de paix et rejeter sur ses adversaires tout le poids de la responsabilité 
d'une nouvelle organisation du monde. » Pourtant, que veut le peuple 
allemand? « Le peuple allemand a confiance dans les principes du Pré- 
sident Wilson, il attend la paix du Président Wilson. Il n'aspire qu'à 
entrer, avec des droits égaux, dans la Société des Nations, et y 
acquérir par son zèle et son activité, une position respectée. » Des 
responsabilités particulières, l'Allemagne n'en accepte ni dans le 
passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir. La guerre finie, le temps 
des rois fini, tout, pour elle, doit être fini. Elle « peut encore faire 
beaucoup dans le monde. » A son rang? Non. En avant et au-dessus. 
'Peujours Deutschland vber ailes. « Nous sommes entrain de marcher 
à la tête du monde au point de vue socialiste. » C'est précisément 
de quoi se vantent depuis un an les bolcheviks russes. Le monde 



REVUE. CUKOMQIJE. 231 

serait bien ingrat, s'il n'en montrait de la reconnaissance,! Avec la 
paix, le peuple allemand réclame, — il ose réclamer, — « la justice. » 
Il prie les peuples, hier ses ennemis, de ne pas détruire en lui toute 
espérance, « en opprimant sa vie économique. » Et ce serait l'op- 
|)rinier que de le contenir dans ses limites de 186»). Loin de consen- 
tir à perdre quoi que ce soit pour avoir perdu la guerre, il faut qu'il 
y ait gagné quelque chose. Ebert l'a déclaré franchement : « iXous ne 
songeons pas non plus à renoncer à réunir la nation allemande tout 
entière dans le cadre d'un seul État. Je suis certain de parler selon le 
sentiment de toute la nation en saluant sincèrement et avec joie la 
manifestation de l'Assemblée nationale de l'Autriche allemande et en 
y répondant avec la plus cordiale amitié. Nos camarades de race et 
de destinée peuvent être assurés que nous leur souhaitons la bien- 
venue dans le nouvel État de la nation allemande, les bras ouverts et 
le cœur joyeux. L'Allemagne ne peut plus retomber dans l'ancienne 
misère d'émiettement et de rétrécissement; seule une Allemagne 
grande et unie peut nous apporter une vie économique florissante. >■• 
Enlin, comme si Goethe et Kant ne suffisaient pas, le gouverne- 
ment des Commissaires du peuple se raccrochait à Fichte, et, lui 
empruntant sa musique, — n a-t-on pas dit ses leitmotiv? — affir- 
mait vouloir, à sa suite, « ériger l'État de droit et de vérité fondé sur 
l'égalité de tous les humains. » Plusieurs passages de ce discours 
inaugural ont été vigoureusement applaudis, quelques-uns même 
acclamés; un seul a soulevé des protestations timides et comme 
retenues : c'est celui oii Ebert assurait que le temps des rois et des 
princes était « à jamais fini. » 

Dans le même instant, — car il s'agit d'une opération concen- 
trique, — « l'Assemblée nationale provisoire de l'Autriche alle- 
mande » dirigeait ses yeux et ses vœux vers Weimar, c'est-à-dire 
encore vers Berlin. Son président, Dinghofer, donnait lecture d'une 
résolution des représentants des partis, saluant l'Assemblée consti- 
tuante de la République allemande, qui venait de se réunir, et 
« exprimant l'espoir qu'elle réussira, d'accord avec le Parlement de 
l'Autriche allemande, à renouer le lien rompu de force en 1S66, réa- 
lisera de la sorte l'unité et la liberté du peuple allemand, et unira 
pour toujours l'Autriche allemande à la patrie allemande. » Cette 
union, cette réunion, l'unité de « toute la patrie allemande, » la 
reprise de l'idée du Gross- Deutschland, la réparation de « la faute » 
de Bismarck qui, par Sadowa, avait expulsi' l'Autriche de l'Alle- 
magne, voilà le grand objet et le grand dessein, au sortir de la ter- 



9?:'> 



REVUE DES DEUX MO^DES. 



rible lultç qui a étendu sur le carreau la Monarchie austro-hongroise 
à côté de l'Empire allemand. Vienne et Weimar y travaillent en 
commun. A peine élu président de l'Assemblée nationale allemande, 
le docteur David, socialiste majoritaire, et le plus impérialiste, dans 
tous les sens du mot, de la Sozial-démocratie impériale, a appuyé, 
dans son remerciement, sur cette pensée qu'il savait au bord de 
toutes les lèvres ou au fond de tous les esprits : u La nation sœur, 
l'Autriche allemande, appartient aussi au pays et au peuple alle- 
mands. J'espère pouvoir bientôt souhaiter ici la bienvenue en qua- 
lité de collègues aux députés de l'Autriche allemande. (Approbations 
et applaudissements enthousiastes. J » Auprès d'ovations aussi unanime- 
ment délirantes, on peut négliger l'épisode burlesque d'une soi-disant 
délégation d'Alsace-Lorraine qui se présentait conduite par l'ancien 
ministre de la Guerre prussien, Alsacien renégat, le général Scheuch, 
et qui demandait à être admise à l'Assemblée de Weimar, sans autre 
mandat que celui qu'elle s'était elle-même donné, la « tyrannie fran- 
çaise » ayant interdit toute élection dans ce qui fut « le territoire 
d'Empire. » Si grossier que soit le sens allemand, il a quand même 
perçu le ridicule d'une farce par trop forte, et l'on a renvoyé chez 
eux, dans leurs domiciles de la rive droite du Rhin, ces prétendus 
repréàentants de l'Alsace-Lorraine, reconnus indésirables sur la rive 
gauche. 

L'Assemblée une fois constituée, le secrétaire d'État à l'Intérieur, 
docteur Preuss, a développé l'exposé des motifs de son projet de loi 
sur l'organisation provisoire des pouvoirs publics. Il a naturellement 
commencé par définir le Reich, l'Empire, qui est, a-t-il dit, « l'en- 
semble du peuple allemand, » et par définir cet ensemble, que 
complétera, a-t-il ajouté, « l'accession de nos frères allemands 
d'Autriche. » Le peuple allemand se sent porté, par la force des 
événements, et comme par une espèce de fatalité issue d'eux, vers 
« une unification plus achevée. » « C'est, fait observer le ministre, non 
seulement une impulsion du sentiment, mais la conséquence d'une 
dure nécessité matérielle. Si l'Allemagne, après tout ce qui est 
arrivé, veut de nouveau compter parmi les nations, elle doit plus que 
précédemment renforcer son unité et sa puissance. » On a bien lu, 
et il importe de bien lire : après tout ce qui est arrivé. Après la 
guerre, après la défaite, après la révolution, malgré « tout ce qui 
est arrivé, » à cause de « tout ce qui est arrivé, » l'unité allemande, 
la puissance allemande, ne peuvent pas être aflaiblies, elles doivent 
être renforcées. Le docteur Preuss entonne à son tour l'hymne ^du 



REVUE. CHRONIQUE.- 2'.]^ 

pangermanisme exalté, dont pas une note ne s'est assourdie : « Plus 
encore que dans le bonheur, il faut répéter maintenant dans la dou- 
leur et la souffrance de notre peuple : « L'Allemagne, l'Allemagne 
au-dessus de tout! » 

Il n'est pas douteux qu'il n'y ait en cette direction un mouvement 
si fort qu'il est, du dedans, irrésistible, et que ce courant ne soit 
contrarié par aucun contre-courant. L'Assemblée nationale de 
Weimar a reçu une adresse du Comité central des conseils d'ouvriers 
et de soldats, que les journaux qualifient avec raison de « violem- 
ment unitaire et centraliste. » Qu'on en juge par deux ou trois de ses 
propositions : « 1^ Le développement politique et économique de 
l'Allemagne a exigé impérieusement, avant même que la révolution 
eût éclaté, que l'Allemagne soit transformée en un État centralisé : 
!2° La révolution des ouvriers et des soldats a confirmé complètement 
eette exigence et a révélé qu'elle était absolument nécessaire pour 
assurer le développement politique, économique et social de la 
politique allemande, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. » La fin 
de l'hégémonie prussienne (en la supposant certaine et définitive) 
ne fournit qu'un argument de plus en faveur de la concentration 
de l'Allemagne : elle doit faire disparaître les craintes ou les inquié- 
tudes des autres États, et d'abord des États du Sud; et la passion 
pangermaniste s'accorde en ce point avec la doctrine marxiste, qui ne 
peut produire ses pleins effets que dans un État politiquement et 
économiquement centralisé. D'où: 6° (f Les conseils des ouvriers et 
des soldats ne pourront trouver leur emploi dans la nouvelle con- 
stitution allemande et ne pourront défendre à l'avenir les intérêts 
ouvriers que si l'Allemagne ne voit pas se reconstituer le droit de 
souveraineté des divers États allemands. Aussi est-il nécessaire de 
combattre de la manière la plus énergique les manifestations pai ti- 
cularistes. La tâche essentielle de l'Assemblée nationale de Weimar 
est de constituer un État centralisé. L'Assemblée nationale de 
Weimar aura pour mission de préparer la reconstitution de l'Alle- 
magne, aussi bien au point de vue économique qu'au point de vue 
politique, ainsi que de préparer une nouvelle distribution territoriale 
des États allemands. Ces pouvoirs ne peuvent être limités par 
aucune autre Assemblée, notamment par aucune Assemblée nationale 
des États confédérés. » 

Le projet de loi du docteur Preuss qui organise les pouvoirs provi- 
soires de l'Empire, étant nettement centraliste, ne devait donc pas 
encontrer, et, en fait, n'a pas rencontré de difficultés. La seule 



2-]i HEVUE DES DEUX MO\DES. 

modification intéressante a consisté dans une addition à l'article 2, 
addition proposée par MM. de Payer, Loebe, Posadowsky et Rieser, 
autrement dit : de droite et de gauche, et qui porte : a La Commission 
des États est formée des représentants des États libres allemands 
dont les gouvernements sont constitués sur la base des élections au 
scrutin général, égal,, secret et direct. Jusqu'au 31 mars, les autres 
États libres peuvent également y envoyer des représentants. » Les 
autres États libres? Si nous voulons savoir lesquels, comparons les 
deux paragraphes. Le premier dit : (^ Les Etats libres allemands. » Mais 
la restriction : « allemands » n'est point dans le deuxième. Du rappro- 
chement il résulte que les États visés ou sollicités en dernier lieu sont 
des États présentement non allemands. En géogra.T^hie et en droit public, 
sur la carte et dans les traités, ils s'appelaient jusqu'ici l'Autriche. 

Quand les pouvoirs d'Empire ont été, par l'adoption du projet 
Preuss, provisoirement, mais suffisamment organisés, rien ne s'op- 
posait plus et tout invitait à ce que les fonctions créées créassent 
aussitôt leurs organes. M. Ebert a été élu Président de l'État alle- 
mand par 277 voix sur 379 bulletins déposés (le total des membres de 
l'Assemblée est de i21). Le comte Posadowsky a obtenu 49 suffrages; 
peut-on penser que ce furent -49 témoignages de regret et de fidélité 
à l'ancien régime? MM. Erzl)erger et Scheidemann eurent chacun une 
voix, ce qui est plus gênant que de n'en avoir pas. En proclamant le 
résultat, le camarade David qui présidait, — et c'est bien là le cas de 
lui appliquer l'épithète de « camarade, » — fit un pompeux éloge de 
l'ouvrier sellier qu'une étonnante fortune, après l'avoir ballotté de 
métier en métier, donnait comme successeur aux Hohenzollern. Et 
puis, Ebert lui-même prit la parole. De sa réponse, pavée de bonnes 
intentions qui regardent surtout l'Allemagne, il n'y a pour nous à 
souligner qu'une phrase, celle-ci : « Nous ne voulons fonder notre 
État que sur la base du droit de libre disposition à l'intérieur et à 
l'extérieur. Pour l'amour du droit, nous ne voulons cependaut pas 
tolérer qu'on prive nos frères du droit de vote. » Ce « droit de libre 
disposition » que l'Allemagne revendique et dont elle se fait, « pour 
l'amour du droit, » le champion inattendu, nous le connaissons et 
le reconnaissons : c'est un signe aux Allemands d'Autriche; quant 
aux Alsaciens-Lorrains, aux Danois, ou aux Polonais, pas un ne 
s'imaginera qu'un appel allemand à « nos frères » puisse s'adresser 
à, eux; ils n'ont pas si tôt oublié, jamais ils n'oublieront que, pour 
leurs droits et leurs libertés, la fraternité allemande avait un second 
terme, et que c'était : la mort. ^ 



REVIE. CirUOMQl'E. 235 

Le plus pressant souci du Président Ebert, entrant de franc jeu 
dans son rôle constitutionnel, a été de former un gouvernemenl. Il 
en a confié le soin à M. Scheidemann, autre camarade. Le cabinet 
Scheidëmann se caractérise en gros par ce trait qu'il est tiers-parti; 
disons, pour ne pas prêter à équivoque, qu'il se compose des apports 
de trois factions : les socialistes majoritaires, les démocrates, le 
Centre catholique. Les noms mêmes de tous ces ministres, comme 
il arrive, nous apprendraient peu de chose, à part trois ou quatre, 
sous lesquels on découvre des personnages connus. Le comte de 
Brockdorfî-Rantzau, par exemple, reste aux Affaires étrangères, et il a 
beau s'évertuer à prouver qu'on peut « être comte et démocrate », il 
y a beaucoup plus de chances encore pour qu'étant comte et diplo- 
mate, on soit pangermaniste et impérialiste, dans l'acception natio- 
nale du mot. M. Noske, ministre à poigne, socialiste autoritaire, est 
maintenu à la Guerre, qui, pour le moment, est aussi la Police. Enfin, 
le docteur Preuss, personnellement, conserve le ministère de l'Inté- 
rieur : on le lui devait bien, puisqu'il a rebâti ou recrépi la maison. 
M. Erzberger reçoit ce prix de consolation : un titre de ministre sans 
portefeuille. Il en est de même du camarade David, qui a cédé la 
présidence de l'Assemblée à M. Fehrenbach, homme du Centre, pas 
même démocrate, simple quart de camarade, dont on se rappelle la 
très fugitive velléité de résistance, aux débuts de la révolution, lors- 
qu'il était ou se croyait encore président du défunt Reichstag. Ce 
sont ces « utilités ^ qui servent aux transitions, c'est de ces planches 
banales qu'est fait le pont par où les peuples passent d'un temps et 
d'un système à un autre système et à un autre temps. Des conserva- 
teurs de ce genre manquent rarement aux révolutions : ils y conser- 
vent, au moins, jusque dans ce qui est réellement changé, les formes 
de la tradition, l'ombre des familières coutumes. 

Le chef du gouvernement, Scheidemann, a exposé sans différer 
son programme, très long, à la mode du pays et du parti, mais dont 
on nous a donné un résumé sec et clair ; « La tâche de l'avenir 
immédiat, a précisé le président du Conseil des ministres, peut être 
résumée dans les points essentiels suivants : renforcement de l'unité 
de l'État au moyen d'un fort pouvoir central (pure essence, quin- 
tessence de tous les discours et programmes allemands, après 
comme avant, et peut-être plus après qu'avant la révolution); 
conclusion immédiate de la paix; adhésion au programme du Prési- 
dent Wilson; refus de toute paix de violence; rétablissement du 
territoire colonial allemand; rapatriement immédiat des prisonniers 



23(> REVUE DES DEUX MONDES, 

de guerre allemands; réception de l'Allemagne dans la Ligue des 
Nations, avec droits égaux; désarmement général et réciproque; 
constitution de tribunaux généraux d'arbitrage pour éviter les guerres; 
abolition de la diplomatie secrète. » Parmi les différents articles de 
ce programme, les uns sont mis là parce qu'on y croit, les autres 
parce qu'on voudrait y faire croire : les uns sont des thèses, ou des 
convictions, ou des opinions, les autres sont du bluff. Les commen- 
taires de l'orateur, au lieu d'éclairer le texte, l'ont plutôt obscurci, 
sauf sur le chapitre du droit des Allemands de partout à disposer 
librement d'eux-mêmes pour parfaire et sceller l'unité allemande. 
M. Scheidemann avait d'abord dit : « Le temps de la domination 
universelle est maintenant passé, » Et cette observation avait l'air 
d'être dirigée contre l'ancienne politique impériale ou impérialiste ; 
mais on la retourne contre la politique qu'il prête faussement à l'En- 
tente : « Dorénavant, aucune puissance au monde ne pourra se hasar- 
der, sans être troublée (Tu la troubles! reprit cette bête cruelle), à 
porter atteinte au droit politique égal de nos compatriotes, » Plus 
loin, M. Scheidemann explique : « Nous demandons le maintien du 
programme du Président Wilson, d'après lequel l'Allemagne doit être 
la patrie de tous ceux qui veulent être Allemands et Allemands 
libres. » Et nous, nations alliées et associées, nous voilà ramenées 
au carrefour où, pour entrer dans l'Allemagne allemande, accourent 
les Allemands d'Autriche. 

Fort peu nous chaut de savoir quelle sera la structure interne de 
l'Allemagne, dès lors que nous aurons dans tous les cas devant nous, 
plus ou moins ouvertement, plus ou moins hypocritement, une 
Allemagne unie et centraUsée ; et l'on vient de voir que personne en 
Allemagne n'en conçoit, n'en comprend et n'en consent une autre. Il 
ne nous importe guère davantage d'avoir en face de nous une répu- 
blique ou un Empire, si c'est au fond le même État ; et c'est avoir 
une grande confiance dans la vertu des formes constitutionnelles que 
de les croire capables de changer un type de peuple séculairement 
fixé. Mais, en revanche, il nous importe beaucoup de surveiller la 
figure extérieure qu'aura l'Allemagne de demain, car de cette figure, 
et proprement du tracé de ses frontières, dépendra en partie sa force ; 
et de sa force dépendra longtemps sa conduite, d'où dépendra 
toujours notre sécurité. 

Encore sous le coup du désastre, quelle politique se propose- 
t-elle ? Le ministre des Affaires étrangères, comte de Brockdorff- 
Rantzau, la dessine hardiment : « Nous nous en tenons, proclame- 



REVUE. CHRONIQUE. 237 

t-il, aux principes wilsoniens, selon lesquels aucune indemnité ne doit 
être payée au vainqueur, ni aucun territoire ne doit lui être cédé. » Il 
faut à l'Allemagne la liberté du commerce, qui a pour condition la 
liberté des mers. « Vouloir contraindre l'Allemagne à entrer dans la 
Ligue des peuples sans une flotte de commerce serait un bouleverse- 
ment violent dans sa vie économique, qui constituerait une menace 
pour la paix générale. » Déjà ! « L'Allemagne ne peut pas entrer dans 
la Ligue des nations sans colonies. » (Mais qui donc la contraint ou 
seulement ^in^dte?) « D'autre part, nous devons nous attendre, 
gémit M. de Brockdorff, à perdre des parties précieuses de notre 
propre territoire national. » Avant tout, l'Alsace-Lorraine. Mais 
l'Allemagne proteste. Elle proteste (quarante-huit ans d'une domina- 
tion douce no lui en donne-t-elle pas le droit !) contre la « welchisa- 
sation forcée » de la <■ terre d'Empire. » Elle proteste contre « le plan 
français d'adjoindre à l'Alsace-Lorraine le territoire prussien de la 
Sarre et le Palatinat bavarois. » C'est là « de l'impérialisme, qui doit 
être condamné aussi énergiquement que les anciennes visées des 
expansionnistes allemands sur les bassins de Longwy et de Briey. » 
Vaincu, l'Allemand condamne, mais qu'eût-il fait, vainqueur ? 

La défaite l'a humanisé en apparence, et le voici sous son nou- 
veau faux-semblant : « Il ne convient pas que l'Allemagne et la 
France se considèrent toujours comme des ennemies héréditaires et 
se tiennent en face l'une de l'autre armées jusqu'aux dents. » Toute- 
fois, comme Ebert, comme Scheidemann, comme David, comme tous, 
le comte de Brockdorff-Rantzau y revient et y insiste. Cette Allemagne 
aimable, qui va remplacer l'autre, doit être non pas diminuée, mais 
augmentée. On vient de nous dire ce qu'elle entend ne pas céder, on 
va nous dire ce qu'elle entend acquérir. « Un État uni est la forme 
véritable, vitale, la forme naturelle de l'Allemagne. Ni des Suisses ni 
des Hollandais, nous ne pensons à faire des Allemands. (Grand 
merci!) Des peuples Scandinaves, nous n'annexerons que les légendes 
du passé et les poètes du présent. Mais, avec nos frères autrichiens, 
nous fîmes, jusqu'à la chute du Saint Empire romain, une seule 
nation germanique. Notre histoire fut commune. Si nous nous retrou- 
vons maintenant ensemble, nous savons que nous enti^eprenons 
simplement de corriger une faute commise lors de la fondation de 
l'Empire. » M. de Brockdorff remet au point M. de Bismarck; 1919 
effacerait 1866; et la débâcle de l'Allemagne impériale ne serait que 
l'occasion ressaisie de refaire la grande Allemagne. Là-dessus, qu'on 
se le dise, point d'hésitation, point de dissentiment. « Nous sou- 



2'J8 REVUE DES DEl'X MONDES. 

haitons la bienvenue aux Allemands d'Autriche, a répliqué l'un des 
leaders socialistes, appuyant le minisire des Affaires étrangères. Un 
fort pouvoir central n"a jamais été plus nécessaire qu'aujourd'hui. Le 
victorieux orgueil de nos ennemis nous menace de morcellement : 
nous nous élevons contre cela : ce qui est allemand doit rester alle- 
mand, à l'Est et à l'Ouest. » Non plus que l'àme allemande, la poli- 
tique allemande n'a varié d'un iota ; elle ne connaît jamais qu'une 
règle : ne rien rendre, prendre le plus possible. 

C'est dans ces dispositions générales de l'esprit allemand que la 
Commission d'armistice a regagné Trêves pour convenir d'un 
troisième renouvellement. Cette négociation, qui s'annonçait assez 
difficile, avait été l'objet, elle aussi, d'une mise en scène soignée, 
protestation préalable de l'Assemblée nationale constituante contre 
« une paix (Je violence, » et même contre toute « paix dictée; » contre 
« des conditions d'armistice exagérées, tendant à amener la ruine du 
peuple allemand et de sa \de économique ; » contre « tonte tentative 
en vue de porter atteinte au droit de libre disposition de l'Alsace- 
Lorraine ; » contre « la proposition darracher au peuple allemand 
ses colonies ; » contre « le procédé inouï de vouloir enquêter d'une 
façon unilatérale sur les causes de la guerre et de citer, en violation 
du droit des gens, devant une cour de justice non allemande, de soi- 
disants prévenus. » Car telles sont les attentions indulgentes de la 
République socialiste pour l'ex-Empereur et ses conseillers 1 De ces 
griefs multiples, les uns se réfèrent à l'armistice même, les autres à 
la paix future, mais c'est le calcul allemand de mêler les choses 
pour les embrouiller et, ainsi, brouiller les hommes. En arrivant à 
Trêves, lecture parle général de Hammerstein, successeur du géné- 
ral de Winterfeld, parti sur une démission retentissante, d'une pro- 
testation supplémentaire, avec cette conclusion, qui était encore une 
manœuvre, toujours la môme : « Le peuple allemand compte abso- 
lument que désormais on ne s'écartera pas des principes posés par 
le Président AVilson et que, par conséquent, au lieu de nouvelles 
aggravations, on lui accordera des adoucissements dont il a besoin 
pour organiser l'ordre intérieur du nouvel État. » Au surplus, 
on répandait l'information que la Commission avait reçu de Berhn 
l'ordre formel de ne prendre au nom de l'Allemagne aucune déci- 
ion définitive sans y avoir été autorisée par le gouvernement. Si 
bien que quelques-uns se demandaient, rassemblant certaines 
données, certains indices recueillis au cours des dernières se- 
maines: Signera- t-elle ou ne signera-t-elle pas? L'Allemagne a 



REVUE. GlIROMQ'i E. 2:>îl 

signé. Elle a accepté une prolongation d'armistice, qui n'est encore 
qu'une préparation à la paix; paix non « de violence, » mais de 
justice, et de toute manière « paix dictée. » Si on ne la lui dictait pas, 
il n'y aurait jamais de paix ; de môme que, si le maréchal Focli ne 
l'avait point pris sur un ton sévère et s'il n'avait lixé un délai péremp- 
loire, il serait encore à Trêves. En elle-même, la quatrième conven- 
tion d'armistice ajoute peu aux stipulations précédentes, excepté en ce 
qui concerne l'attitude des troupes allemandes envers les Polonais 
« dans la région de Posen ou dans toute autre région ; » elle leur 
assigne une ligne qu'elles ne devront pas dépasser, et qui coïncide à 
peu près avec les anciennes frontières de la Prusse orientale de la 
Prusse occidentale et de la Silésie. Le renouvellement n'est accordé 
que « pour une période courte, sans date d'expiration, à laquelle les 
Puissances alliées se réservent de mettre fm sur un préavis de trois 
jours. Enfin, cette nouvelle convention servira à « poursuivre et 
achever » l'exécution des trois autres. Espérons-ie, ou, plus exacte- 
ment, n'en désespérons pas. D'ailleurs, c'est bien ici que nous 
sommes tout à fait dans le provisoire ; et l'on approche du dénoue- 
ment. A son retour àWeimar, le ministre d'État Érzberger a défendu 
devant l'Asseuiblée nationale l'attitude du premier plénipotentiaire 
allemand Erzberger. On lui reprochait de s'être soumis : il en a donné 
la meilleure raison : « M. le député Vogler, a-t-il répondu, a oublié 
une chose, qui n'est pas du tout un fait sans importance : c'est que 
nous avons perdu la guerre. » Tant il est vrai que l'Allemagne n'a pas 
moins de peine à se placer dans l'état d'esprit de la défaite, nue 
nous à entrer et à demeurer dans l'état d'esprit de la victoire! 

Cependant, à Paris, la Conférence de la paix rédigeait, en vingt- 
six articles, le « pacte de la Société des Nations. » Comme ce n'est 
encore qu'un projet, et comme, assurément, on en reparlera, nous 
remettrons àplus tard pour l'analyser en détail. La première impres- 
sion est qu'on n'a pas fait depuis La Haye tout le chemin qu'on s'était 
flatté de faire. Nous saluons avec sympathie la naissance de la 
Société elle-même, de ses sessions de délégués, de son conseil exé- 
cutif, et de son secrétariat international permanent. Nous saluons la 
promesse de recours à l'arbitrage, la cour d'arbitrage, la cour per- 
manente de justice internationale. Mais où est la gendarmerie? Sans 
doute, l'article 10 voudrait être rassurant. Il porte : « Les hautes 
parties contractantes s'engagent à respecter et à préserver, contre toute 
agression extérieure, l'intégrité territoriale et l'indépendance poli- 
tique de tous les États adhérents à la Société. En cas d'agression, de 



240 REVUE DES DEUX MONDES. 

menace ou de danger" d'agression, le conseil exécutif avisera aux 
moyens propres à assurer l'exécution de celte obligation. » Le con- 
seil de la Société des Nations avisera : ne devrait-il pas avoir, par 
avance, avisé? Sans doute aussi, pour la réduction des armements 
nationaux, il sera tenu spécialement compte « de la situation géo- 
graphique de chaque pays et des circonstances. » Mais alors, ce sont 
toujours les mêmes qui supporteront la charge; ce sont toujours les 
mêmes qui se feront tuer? La Société des Nations suppose, com- 
mande, exige l'armée des Nations, suffisante, prête, à portée: M. Wil- 
son l'a parfaitement vu. Nous sommes tout disposés à accueillir avec 
une foi sincère la Sagesse, issue à la fois de son cœur généreux et 
de son puissantcerveau. Qu'il nous permette de regretter seulement 
qu'elle n'en soit pas sortie mieux armée. Minerve même est-elle 
Minerve, sans le casque, la cuirasse et le bouclier? 

Mais plutôt sont-ils vraiment venus, les jours des Pallas-Athéné ? 
Sommes-nous mûrs pour la liberté, pour le droit et pour la justice ? 
"Vivons-nous dans un monde nouveau, susceptible de recevoir une 
nouvelle loi? On n'oserait le dire, au spectacle de certains actes, 
dignes, en leur brutalité stupide, de l'humanité des cavernes : par 
eux, tout au moins, l'anarchiste contemporain rejoint-il, derrière les 
conjurés des républiques italiennes, le tyrannicide des cités antiques. 
Tel est le geste du misérable qui a voulu et a failli assassiner M. Cle- 
menceau. Vainement on lui cherchera une excuse dans la folie. C'est 
une folie criminelle, parce que c'est une folie provoquée. Il se peut 
que la main qui a agi n'ait pas été la plus coupable : il y a des sug- 
gestions indirectes à grande distance. Mais elle a agi, et on la tient. Si 
l'on pouvait suivre le fil jusqu'au bout, il serait curieux de voir où il 
conduirait. « Je hais Clemenceau, déclame le meurtrier, parce qu'il 
est l'ennemi du genre humain, parce qu'il est la guerre. » Consciem- 
ment ou inconsciemment, le malheureux a tiré sur notre victoire. 
Par chance, et pour notre honneur, il n'en a pas abattu les fruits. 
M.. le président du Conseil n'a été atteint que d'une blessure qui ne 
semble pas mettre sa vie en péril. Il n'est pas un Français qui ne s'en 
félicite, pour peu qu'il ait, avec le sentiment des nécessités de 
l'heure, la piété de la patrie. 

Charles Benoist. 

Le Directeur-Géran'. : 
René Doumic. 



LES NOUVEAUX OBEREE 



PW 



QUATRIEME PARTIE (2) 



IX. — LA FÊTE DES ROIS 



B lendemain, il faisait froid; le ciel, tendu de nuages gris 

sans une déchirure, diminuait la beauté de la terre de 

-Â Provence. Marie quitta l'hôpital de meilleure heure que 



de outume, la cuisinière n'éteignit point le feu qu'elle avait 
allumé dès le malin,etrAbadié. entier respirait une atmosphère 
d'herbes aromatiques et de beurre roux, lorsqu'un chasseur, 
coiffé du béret, appuyé sur deux cannes, apparut derrière la 
grille qu'on avait fermée, peut-être pour avoir le plaisir de 
l'ouvrir et de montrer qu'on n'entrait pas dans la maison 
comme dans un moulin. Ce fut d'ailleurs la seule petite trom- 
perie de cette réception, qui fut tout de suite simple et cordiale. 
Marine vint jusqu'à la grille, en levant les épaules, car de sa 
vie elle n'avait fait un trajet inutile comme celui-là. 
i — En voilà des simagrées pour un simple poilu! grom- 
melait-elle. 

L'ayant considéré, à travers les barreaux, avant de tourner 
le bouton de la porte, elle ajouta, se parlant à elle-même : 

— Joli garçon, ma foi ! 

Puis, tout haut, de son plus fier accent du Midi : 

— Au moins, vous êtes bien M. Pierre Lancier? 

— Comme vous êtes Marine, à ce qu'il me semble. 

Elle s'épanouit; elle vit qu'on avait parlé d'elle, et, aussitôt, 

(1) Copyright by René Bazin, 1919. 

;2) Voyez la Revue des 1" et 15 février et du 1" mars. 

TOME L. — 1919. la 



242 



REVUE DES DEUX MONDES. 



dans son cœur, elle ajouta cet hôte à tous ceux pour lesquels 
elle avait travaillé sans se plaindre. 

M. de Glairépée venait au-devant de l'Alsacien, en se frot- 
tant les mains.. 

— Ahl monsieur, quel froid rigoureux I 

— Vous trouvez? Nos printemps d'Alsace sont pleins de 
jours pareils; s'il fallait se plaindre pour si peu, un bon tiers 
de l'année ne serait qu'un gémissement. 

— Entrez vite; vous n'êtes pas fatigué? 

Pierre était las, au contraire, et tout paie, quand il entra 
dans la pièce qui précédait le salon. 

Là, derrière la porte, Maurice aux cheveux bouclés, Mau- 
rice, excité par les préparatifs de la fôte des Rois, attendait, 
avec une ardeur extrême, l'invité. Dès qu'il l'entendit s'appro- 
cher, il ouvrit la porte de ce qu'il appelait sa maison, parce 
que sa petite âme enthousiaste, depuis plus d'une semaine, y 
habitait jour et nuit. Et, comme s'il était chargé de faire, en 
vérité, les honneurs de son domaine imaginaire, l'enfant, bien 
campé, les yeux levés et brillants, salua de la tèle le grand 
soldat, et dit : 

— Bonsoir I Dites, monsieur, venez voir mes Rois P 

Puis, prenant la main droite, qui tenait serrée la poignée de 
la canne, l'attirant avec précaution, il amena Pierre à l'angle 
de la pièce, près de la fenêtre, où, par les soins de Marine et du 
grand-père de Clairépée, menuisier ordinaire de l'Abadié, la 
crèche avec son Enfant-Jésus, sa Vierge, ses princes et leur 
suite, avait été dressée, décorée et fleurie. Les plus grands per- 
sonnages étaient là de par l'Evangile, l'étoile de même, et la 
paille; ceux de moindre crédit, de par la tradition; les robes, 
de par les mains de Dido; la joie des pèlerins et leur accoutre- 
ment venaient du fond des temps; leur grâce et plusieurs de 
leurs noms venaient de la Provence. Car, sous le toit fait en 
baguettes rabotées qui laissaient voir le ciel, si les Mages arri- 
vaient, les Bergers, premiers appelés, trouvaient jdace encore, 
et demandaient à rester, avec leurs moutons, leurs bergères 
vêtues comme les filles d'Arles et coiiïees du velours, et aussi 
les saintes femmes qu'il fallait bien admettre au berceau, puis- 
qu'elles seraient à la croix : Marie-Madeleine, Marthe, Marie de 
Salomé,et Sara la servante, qui est vénérée sur la plage d'Aigues- 
Mortes. Vingt bougies allumées formaient la rampe devant ce 



\ LES NOUVEAUX OBERLÉ. 243 

I bel appareil, qu'une haie de branches de genévrier, de nerprun, 
j de chêne vert, d'olivier, coupe'es dans la petite Crau, envelop- 
I pait de son parfum, et séparait du monde où nous vivons. 

Maurice n'avait pas quitté des yeux le visage de Pierre 
I Ehrsam; il le considérait avec cette insistance, cette passion de 
connaître à laquelle quelque chose répond, nous ne savons de 
quelle manière, et qui demande : « Ètes-vous un ami des 
enfants? Les comprenez-vous? Les aimez- vous? Dois-je vous 
aimer? » Il suivait, sur la physionomie de Pierre, le mouve- 
ment d'une curiosité amusée et d'une foi attendrie. Il n'y avait 
pas de doute : le grand soldat d'Alsace, ce bel homme aux 
moustaches brunes, au col orné d'un cor de chasse, prenait 
plaisir au cortège de Gaspard, Melchior et Balthazar, comme 
un petit gars du mas de l'Abadié 1 Et le cœur du petit s'ouvrait, 
et il s'emplissait d'admiration et d'amitié pour l'homme qui 
voyait encore tout ce que voit un enfant. 

— Regardez, monsieur, le roi nègre I Grand-père l'a repeint 
hier. Moi, j'ai dit ce soir, devant la crèche, Notre Père et Je 
vous salue, Marie... Regardez la belle Madeleine, qui ressemble 
à ma tante.. > 

— Tais-toi, Maurice! 

Mais le petit reprenait, caressant la main de celui qui était 
à présent son ami : 

— Avez-vous des Rois, chez vous? 
Il fut ravi d'entendre cette réponse : 

— Oui, petit, en Alsace, on fête aussi les Rois. Tiens, voici 
ce que je chantais, ce jour-là, quand j'étais tout jeune. 

De sa voix grave, Pierre, pour l'enfant seul, se penchant, 
fredonna un Noël alsacien... 

Und ûberm stall wos làndlein war,:.i, 

11 s'arrêta. 

— C'est vrai, Maurice, tu n'y comprends rien : je vais 
chanter le Noël en français. 

« Et au-dessus de l'étable où se trouvait l'Enfant naissant, 
L'astre arrêta son vol, ô merveille I 
A genoux, prosternés, ils offrirent 
L'or, rcncens et la myrrhe. 

Nous vous offrons aussi nos biens, notre corps et notre âme; 
Seigneur, accueillez l'offrande, faites qu'il n'y manque rien I » 



244 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Que c'est joli I Merci, monsieur 1 A présent, tante Marie, 
chante le Noël de chez nous? 

M. de Clairépée se tenait à droite, et Marie à gauche. Elle 
sourit à l'enfant de cire, puis à l'autre, et elle chanta deux 
couplets : 

De gendarme 

Seul lis arme 

N'i'a cinq o sièis regimen; 

An un fort bel équipage 

D'estafié, laçai o page 

Abiha superbamen. 

Dins la ville 

Mai de millo 

An mai de pou que da mau ; 

An quasi tôui près l'alarmo, 

En sounjant que li gendarme 

Loujaran dins sis ouslau (1). 

Mais elle ne traduisit pas. Maurice battit des maïuc. 

— C'est vrai! ils devaient avoir peur, dans Bethléem ! Cinq 
ou six régiments à loger, et tout noirs peut-être? 

— Allons, Maurice, assez bavardé : va dormir. Tout le 
monde te gâte : jusqu'aux blessés de la guerre qui chantent 
pour toi... 

Quand l'enfant eut embrassé son grand-père et Marie, selon 
la coutume, il voulut embrasser Pierre. Et ces premières 
minutes, sous le toit^de l'Abadié, mirent plus d'intimité entre 
l'Alsacien et ses hôtes, que n'eût fait une heure de conver- 
sation. 

— Ce que vous voyez chez moi, dit M. de Clairépée, vous le 

1) De gendarmes, 

Sous les armes. 
Il y a cinq ou six régiments; 
Ils ont un fort bel équipage 
D'estafiers, de laquais et de pages, 
Habillés superbement. 

Dans la ville, 
Plus de mille 
Ont plus de peur que de nval, 
' Presque tous ils ont pris l'alarme, 

En songeant que les gendarmes 
Logeront dans leur maison! 



I 



LES NOUVEAUX OBERLé. 245 

verriez chez mon ami, IMesle Francès Bouisset, fermier du mas; 
dans toutes les maisons de la 'campagne et du village, et au 
loin, et peut-être même, — je l'ignore, — chez ce Maximin 
Fustier, commissionnaire en huiles à Graveson, mon locataire, 
qui vous reconduira ce soir à l'hôpital. 

Quand Pierre se fut assis, dans le salon, devant la chemine'e 
où brûlait un maigre feu, — deux branches de mûrier, un 
rameau de chêne vert, — Marie demanda : 

— J'ai vu, monsieur, que vous aviez reçu la meilleure des 
re'ponses, à la lettre, — vous vous souvenez? — que vous 
m'aviez priée d'écrire pour vous? L'infirmière-major a télégra- 
phié, et madame voire mère est venue. 

— Son second voyage en France : le premier ayant élé son 
voyage de noces. Je n'espérais guère qu'elle viendrait; j'ai été 
surpris que le bonheur fût si prompt : nous sommes habitués, 
nous autres d'Alsace, à désirer longtemps, longtemps nos 
joies. 

Elle le regarda, un peu étonnée, et dit, en s'asseyant : 

— JVous vous recevons dans une très vieille maison, qui n'a 
d'autre valeur que de n'avoir pas changé de maître depuis 
deux cents ans passés. 

— En effet, dit M. de Clairépée, nous pouvons dire, ou 
plutôt on dit de nous que nous sommes de vieille noblesse; 
cela veut dire aussi, bien souvent, de famille pauvre autant 
qu'ancienne. Chez nous, pas de mariages avec de riches héri- 
tières, peu d'héritages; j'en ai manqué un cependant que nous 
croyions sûr. 

Comme il aimait à conter, et que, répétant ses histoires, il 
retrouvait aisément certaines formules plaisantes, autrefois 
essayées, il tendit les mains à la llamme, puis, montrant un 
pastel, à droite de la cheminée : 

— Tenez, le voici justement, cet oncle de Vertin, ce petit 
homme casse au museau fin. On le disait fort riche, mon père 
comptait en hériter, et il est mort avant lui. J'ai eu, je 
l'avoue, cette môme pensée, dans les moments difficiles qui ne 
m'ont pas manqué. M. de Vertin avait malheureusement une 
imagination excessive. Propriétaire d'un vaste territoire dans 
la Crau, il entreprit d'épierrer son domaine, pour y planter je 
ne sais quoi, et il s'y ruina. La victoire resta aux cailloux du 
Rlrône ; le bonhomme vécut encore assez longtemps; il avait 



246 



REVUE DES DEUX MONDES. 



une de ces santés déplorables qui sont fidèles, qui inclinent 
vers elles les bienveillances, tempèrent les jalousies, donnent à 
espérer aux héritiers: mais c'est un vain calcul, mon cher 
monsieur, elles durent. Mon oncle est mort à quatre-vingt-trois 
ans, et ne m'a rien laissé. J'ai continué de cultiver la foi et la 
France dans les cœurs qui me sont confiés... et puis, mes prés, 
mes olivettes, mes vignes ; celles-ci, je vous l'apprends, son*^ 
de très digne espèce; vous boirez ce soir du vin qu'elles m'ont 
donné. 

Il se leva, alla prendre dans un meuble bas, vitré, où de 
hautes rayures fauves, d'autres d'un pourpre foncé, et le poin- 
tillement d'or des titres et des filets indiquaient un trésor de 
livres anciens, un gros volume relié en veau, l'ouvrit h une 
page qu'il n'eut pas besoin de chercher longtemps, et, en se 
rasseyant et mettant le livre sur ses genoux, fit une moue de 
connaisseur. Il lut alors une page des mémoires d'un chanoine 
du xv!!!*^ siècle, qui terminait ainsi sa description de la région 
située entre Eyrague et Châteaurenard : u Ses meilleurs crus 
sont ceux du Castelet, de l'Arête, des Agriotes, et, plus que 
tout, celui du clos des Garrigues, vin d'une vivacité particu- 
lière, estime dès le temps de Philippe Auguste, comme l'atteste 
Philippe Le Breton, poète de ce prince... La bonté du vin ne 
contribuerait-elle point à la santé et à la gaîté de ses habi-^ 
tants ?» 

— J'en suis persuadé, dit Pierre. L'Alsace aussi boit le vin 
de ses vignes. 

— Gomment l'avez-vous quittée? 

— Je vais vous le dire. 

Marie ne disait rien. Elle regardait et écoutait, tantôt son 
père, tantôt ce soldat venu de si loin, en Provence, et, dans 
son esprit méditatif et secret, elle se formait un jugement, 
Pierre commençait de raconter son évasion et ses premiers 
mois au service de la France. M. de Glairépée, qui avait prévenu 
Marie, s'attendait à prendre de nouveau la défense du pays 
contre les critiques que l'Alsacien ne manquerait pas de faire. 
Il était préparé sur ce sujet mieux que sur tous les autres. 
Mais non, Pierre expliquait posément son projet, depuis long- 
temps arrêté, la lutte journalière, obscure et comme sans espoir, 
contre l'étranger en toute chose hérétique, infatué et bles- 
sant; puis, tout à. coup, quittant le ton rude et mesuré, laissant 



LES NOUVEAUX OBERLÊ. 241 

l'ennemi, il rapportait les mots drôles du peuple à la tête 
carrée, il disait des traits qui manifestaient clairement l'extra- 
ordinaire passion do cet homme pour son Alsace. En parlant de 
FAlsace, il devenait lyrique, et Marie s'étonnait qu'un industriel 
d'une vallée des Vosges eût ainsi, pour exprimer sa pensée, 
une forme abondante, ardente et précise. Elle demanda : 

— Je ne suis pas lo moins du monde surprise, comme cer- 
tains peu l-<Hre de mes compatriotes, — elle souriait en disant 
cola, — que vous parliez si bien français. Mais, la correction 
n'est pas tout, et je m'étonne... 

— De quoi, mademoiselle? 

— De ce qui la dépasse, dans ce que vous dites. D'où vous 
vient cette habitude des nuances? 

— De nos mères, mademoiselle. Si vous venez jamais à 
Massevaux, vous serez émerveillée de trouver, dans ce grand 
bourg de montagnes, des femmes qui n'ont pas l'éclat, ni sans 
doute l'accent des riveraines du Rhône, mais dont l'esprit a 
quelque chose de vif, de méridional et d'ancien., 

— Gomme vous aimez l'Alsace 1 

— Je n'ai guère pensé qu'à elle, mademoiselle, comme 
beaucoup de ceux qui sont nés là, parce qu'elle était à toute 
heure menacée. Depuis notre enfance, nous avons vécu dans le 
combat : il faut bien que nous sachions pour qui nous avons 
combattu. Ce que je vous dis de mon pays, si vite, si mal, ce 
sont les Allemands qui nous ont obligé à le leur dire d'abord. 
Il n'y a pas, en x\lsace, un homme de vieille souche alsacienne, 
fabricant, forestier, maire de village, cultivateur propriétaire 
de sa ferme, qui ne vous parût nuancé, lui aussi, et par là, très 
français. 

— Bravo 1 

Elle se tut, et le dialogue fut repris par M. de Glaîrépée. 

Exaltant l'Alsace, comme toujours, Pierre ne jugeait plus 
sévèrement la patrie retrouvée. Il regardait parfois Marie, que 
la conversation intéressait, et qui le laissait voir, mais qui se 
gardait d'interrompre. 11 admirait qu'elle sût se taire, étant 
jolie et spirituelle. Elle lui apparaissait dans un décor nou- 
veau, et non plus en costume d'infirmière, mais chez elle, 
vêtue d'une robe tailleur de drap sombre, toute simple. La 
lumière du feu, celle des derniers rayons du jour entrant par 
la fenêtre, s'unissaient pour faire valoir ce cou mince et nacréj 



248 REVUE DES DEUX MONDES. 

ce visage que modelaient des jeux de physionomie indiqués 
à peine, de commisération, d'approbation, de gaîté, de peur, 
d'attente, sans que les traits fussent en mouvement; cette che- 
velure aux ondres libres, que le voile ne serrait plus. Il eût 
voulu retenir, fixer dans la mémoire l'image de cette petite tête 
fière, écouteuse, où devaient s'agiter des pensées qu'aucune 
parole ne communiquait. Il se disait : « La sagesse doit écouler 
ainsi. Gomment nous juge-t-elle, son père et moi? » 

Marine vint avertir que le diner était servi. Il fut long. Dido 
était preste. Elle avait mis son grand costume, un ruban de 
velours bleu à la pointe du chignon, sa chapelle blanche, son 
tablier de soie. Mais Marine, dans sa cuisine, découpait ou 
dressait lentement les plats. Les trois convives avaient l'air de 
ne s'en point apercevoir. La conversation était devenue cor- 
diale. On s'embarrassait peu d'idées générales; Marie, habile- 
ment, amenait, puis ramenait Pierre Ehrsam vers les choses 
d'Alsace, et, comme il arrive lorsqu'on fait parler un homme 
de son enfance, de ce qu'il connaît et de ce qu'il aime, Pierre 
se plaisait à raconter la vie à Massevaux. M. de Glairépée et 
Marie répondaient en citant quelque trait de la Provence. Le 
menu avait été composé par un chasseur gourmet. Des alouettes 
prises au collet succédaient à des palombes qu'avait expédiées, 
la veille, par hasard, le propriétaire d'une palombière des 
Pyrénées. M. de Glairépée faisait goûter à son hôte le vin des 
divers cépages de .son cru, et terminait cette revue par un verre 
de « Clos de la Garrigue 181)3. » 

— Buvez-le avec respect, disait-il, c'est le dernier cadeau 
royal que m'a fait une vigne aujourd'hui aux trois quarts 
morte, dont je brûle les ceps. 

En même temps, Dido présentait, au bout de ses bras, la 
tourte molle et sucrée, pareille à celles que les ménagères de la 
Provence avaient pré()arées, ce soir-là, pour fêter les trois rois 
successeurs des bergers. 

Après le diner, Marie, M. de Glairépée et Pierre revinrent 
dans le salon, et s'assirent devant la cheminée. Ils formaient 
un demi-cercle. M. de Glairépée était à droite et Marie au 
milieu. Gomme il arrive lorsque la sympathie est réciproque, 
sans appuyer, sans avoir une très nette conscience de ce qu'ils 
faisaient, mais par une pente naturelle, étant voisins, Pierre et 
Marie s'interrogèrent réciproquement sur leurs goûts. Ils ne 



tSS NOUVEAUX OBlTRLiS. 249 

cherchaient point à se tromper, ils parlaient comme s'ils 
s'étaient connus d'assez longue date, ils étaient devenus 
sérieux; par moment, leur jeunesse montait à leurs lèvres, et 
changeait le timbre de leurs voix. La gaieté du diner était 
passée. Un peu de rêve était venu. Ce fut une sorte d'entretien 
émouvant. Le père, à son tour, se taisait. Comme l'heure 
s'avançait où Pierre devait reprendre le chemin de la ville, 
Marie demanda : 

— Pourquoi devenez-vous sombre? Moi, je ne suis pas 
sombre I Voyez 1 

Il ne répondit pas. Le visage de Marie s'éclaira d'une joie 
jeune, Pierre la regarda un long moment, et dit : 

— Vous avez le sourire catholique.j 
Elle se mil à rire tout à fait. 

— Comment dites-vous? II y a un sourire catholique? 

— N'en doutez pas. V^ous ne pouvez pas comprendre comme 
nous, qui avons des villages catholiques et d'autres protestants. 
J'ai de très bons amis protestants, mais ils n'ont pas la manière 
de sourire que vous avez eue : l'âme qui s'ouvre, une lumière 
candide, qui vient et qui s'en va comme le jour, paisiblement^ 

Il ajouta, plus bas : 

— Je ne l'oublierai plus. 

Et ils ne se dirent plus rien, jusqu'à ce que la pendule eût 
sonné neuf heures. M. de Clairépéc, que le diner avait un peu 
: assoupi, se leva et dit : 

— Je suis sûr que Maximin Fustier est déjà à la porte. Ce 
brave n'est jamais en retard. 

Il ouvrit la fenêtre qui donnait sur la cour et aperçut, en 
effet, à travers la grille, la petite charrette du fermier, le dos du 
cheval, et le rayon de la lanterne qui, de son cône lumineux, 
coupait l'ombre de la nuit. Pierre se leva, refit, au bras de son 
hôte, le chemin du salon à la porte de la maison. Il allait très 
lentement, troublé par la pensée que cette soirée allait finir, 
sentant bien que demain, et à jamais, il regretterait d'avoir dit 
si peu de choses, de ne point avoir laissé deviner l'émotion 
qu'il emportait au fond de l'âme. Les nuages, là-haut, s'étaient 
divisés; la lune, à moitié pleine, éclairait la maison, le sable, 
les arbres. Il s'arrêta, à l'entrée de la cour. 

— Ahl dit-il, j'ai perdu la tète : j'ai oublié mes deux 
cannes t 



L 



250 



REVUE DES DEUX MONDES. 



M, de Clairépée allait faire signe à Marie : « Va les cher- 
cher. » l^llle les avait prises en passant, et elle les donna. Ce 
ne fut rien, ce ne fut que la rencontre d'une pensée inquiète et 
d'une autre de'jà vigilante. M. de Glairépe'e s'avança vers le 
fermier. Demeuré sur le seuil avec Marie, Pierre dit alors : 

— C'est probablement un adieu que je vous fais, mademoi- 
selle. J'ai idée que je ne resterai pas longtemps à l'hôpital. 

Au lieu de lui repondre, elle demanda, et, pour la seconde 
fois, dans les yeux qui ne se détournaient pas, il vit la profon- 
deur de l'âme : 

— Monsieur, avant que vous ne partiez, j'ai une question 
à vous faire. 

— Laquelle? 

— Mon père m'a dit que vous aviez été sévère pour la 
France, en causant avec lui. D'autres aussi m'ont rapporté que 
vous aviez critiqué durement ma patrie, qui est la vôtre à 
présent. 

— C'est vrai. 

' — Je ne sais pas tout ce que vous avez dit, il est probable 
qu'il y avait du vrai. Nous sommes d'un pays admirable, mais 
sur lequel on peut aussi pleurer. 

— ■ C'est joli ce que vous dites. 

— Non, ce n'est pas joli, c'est vrai seulement. Je ne cherche 
pas mes phrases. Si nous avions le temps, si nous n'étions pas 
au commencement d'une absence qui sera peut-être de tou- 
jours, — elle rougit un peu d'avoir employé ces mots « au 
commencement d'une absence, » car cela signifiait que cette 
soirée du 6 janvier serait une date pour elle, — je vous aurais 
prié de me dire voire pensée sur un si grand sujet.i 

— Ahl que je regrette, dit-il, essayant de rire et n'y parve- 
nant pas, de ne pas avoir entendu la défense que vous auriez 
faite 1 

— Je ne suis pas savante, je vous aurais donné mes idées 
de femme, qui n'auraient pas été aussi fortes que les vôtres, 
ni retournées en tout sens, comme les vôtres. Cela ne se peut 
plus, je vous dis seulement : « Aimez-la bien, » et je vous 
demande : <( Pourquoi, ce soir, u'avez-vous pas touché ce sujet, 
qui vous tient tant ^i cœur? » -l'ai essayé de vous y amener. 

Il la regarda encore, et répondit •; 

— Je n'ai pas oaé^ 



LES NOUVEAUX OBÉRLÎS. 251 

— Pourquoi ? 

' — Vous êtes. aï 

— Je suis ? > 

— Si Française ! La France mêmel 

Ils s'acheminèrent, sans plus rien se dire, vers la grille. 
IM. (le Clairépe'e avait serré la main du commissionnaire en 
huiles, homme d'âge moyen, dont la figure tannée, pleine et 
rasée, avait une singulière expression de fausse politesse et 
d'ironie. 

— Quand vous me disiez, Maximin, que vous vouliez me 
parler, je supposais bien que c'était, comme vous le dites, au 
sujet de votre terme. Ehl mon cher, je comprends, vous êtes en 
relard : vous voulez un délai? 

L'homme, assis sur la banquette de bois, tournant le dos à 
la lune, se pencha au-dessus de la roue, et, de la main droite 
qui avait lâché les guides, faisant un geste d'exorde : 

— Pas précisément, monsieur le baron. Je suis des vieilles 
classes, je vais être appelé : il faut vous attendre à ne rien 
recevoir de ma femme, de ma fille ou de mon gendre qui reste, 
péchaire I à cause de la poitrinô qu'il a faible.i 

— Mais justement, Maximin, ils restent trois : c'est assez 
pour continuer votre commerce. Ils sont connus, ils peuvent, 
l'un ou l'autre, visiter vos clients. Je vous remettrais bien 
quelque chose du loyer; mais tout, c'est impossible! Si ceux 
qui me doivent ne me payent rien, dites-moi, que me reste^t-il? 

La main oratoire du locataire fit de nouveau un geste. Elle 
montra, dans la nuit, l'invisible campagne, la petite Crau qui 
< dormait, la route, les champs et les vignes de la plaine. 

— Ehl monsieur le baron, il vous reste l'immensité. 

Cela fut dit sur un ton musical, avec une apparence de 
bonne foi, qui en eût imposé à tout autre qu'à un propriétaire 
du pays. 

— Et puis, reprit-il... 

A ce moment, Pierre et Marie s'approchèrent. Pierre, aidé 
par M. de Glairépée, monta dans la carriole. Il y eut des mots 
d'adieu. Le petit cheval, de toutes races, comme son maître, 
enveloppé, au plus large da ventre, par la lanière du fouet, 
partit au menu galop, et la voiture, avec ceux qu'elle empor- 
tait, se perdit au détour do la route. On ne vit plus, et pour 
quelques secondes encore, que le pinceau do lumière de la lan- 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

terne, qui courait à la pointe des buissons, du côté de Saint- 
Baudile, 

— Marie, dit M. de Glairdpée, voilà maintenant Maximin 
Fuslier qui ne me paiera pas I lis finiront par nous metire sur 
la paille ! lleureusemenl, IMeste Francès Bouisset, et quelques 
autres, ceux qui sont de la vieille Provence, ont gardé l'habi- 
tude de payer ce qu'ils doivent. Ils ne font pas comme ceux-ci, 
qui cherchent dans des lois le droit d'être malhonnêlesl 

Marie parut entièrement insensible à la plainte. Elle ferma 
les portes, éteignit le feu du salon, pour aider Marine qui 
veillerait ce soir plus tard que de coutume, et monta dans sa 
chambre. Elle sentait, avec une certitude entière, et une 
grande inquiétude, que ces heures de la fête des Rois mettaient 
lin à la paix de son âme, à cette maîtrise de soi qu'elle avait 
gardée si fermement. Désormais, quelque chose de nouveau 
était en elle, non pas un amour sans doute, mais une image, 
un souvenir qu'elle ne chasserait point aisément. Ce jeune 
homme n'était qu'un inconnu, un passant ; demain il aurait, 
à jamais, quitté la Provence. Pourquoi les mots qu'il lui avait 
dits lui revenaient-ils à l'esprit, avec tant d'insistance, et de 
mollesse, et comme le refrain d'une chanson? « Vous êtes la 
France 1 » Ah! que ces mots-là avaient pénétré avant dans ce 
cœur, que d'autres compliments n'auraient pas ému ainsi I Là, 
sur le sable de la cour, entre la maison et la grille, elle avait 
entendu cette déclaration qu'il fallait bien appeler d'amour 
cependant, qu'un autre que ce fils d'Alsace n'aurait pas trouvée. 
Il allait partir. La guerre allait le reprendre. Marie rapprochait 
deux noms : elle voyait que l'angoisse presque continuelle où 
elle vivait, du sort de son frère, aurait deux objets désormais, 
et s'augmenterait d'autant. Elle se reprocha d'avoir provoqué 
elle-même ces paroles dont l'écho se prolongeait et la troublait. 
Comment avait-elle commis l'imprudence d'interroger Pierre 
Ehrsam? Pourquoi cette hâte de savoir, comme si, vraiment, le 
caractère, les goûts, l'histoire de ce jeune homme eussent eu 
pour elle une importance grande? Il n'avait fait que répondre, 
avec empressement, c'est vrai, et elle avait joui de ces confi- 
dences, de cette intimité d'un moment. Quelle faiblesse 1 Et à 
présent, quelles pensées désemparéesl 

Elle ouvrit la porte du cabinet de toilette où couchait Mau- 
rice. L'enfant endormi, la paix souveraine embellissant son 



LES NOUVEAUX OBERLÉ. 253 

visage déjà de belle forme, lui fit envie. « Non, dit-elle, je 
n'aime personne plus que toi, mon petit, que toi et ton père. 
Tu peux être sûr de moi. Il est vrai que je ne comprends pas 
pourquoi j'ai tant de mal, ce soir, à reprendre possession de 
moi-môme : mais c'est tout; rien n'est changé. » 

L'ayant regardé ainsi, plus longuement que d'ordinaire, elle 
crut s'apercevoir que Maurice respirait avec peine. Elle atten- 
dit. Elle écouta. Par instant, le souffle calme et pur s'arrêtait; 
une angoisse rapide, qui ne réveillait pas l'enfant, le faisait se 
redresser à demi et tendre le cou, puis la tête retombait sur 
l'oreiller, si lourde de sommeil, si bien abandonnée, toute rose 
dans le creux de l'étoffe blanche, que Marie fut bientôt rassurée.] 

Ceux qui avaient ainsi, dans le secret de leur âme, com- 
mencé de s'aimer, ne devaient plus se revoir, si ce n'est un 
moment. Le médecin-chef de l'hôpital, auquel on avait annoncé 
de nombreux blessés venant de la région de Crouy, où nos 
troupes avaient fait une attaque malheureuse, visita toutes les 
salles, le 12 janvier, de bon matin, et, quand il vint à Pierre 
Lancier qui s'habillait dans la chambre au midi : 

— Vous, mon brave, dit-il, vous êtes tiré d'affaire. Vous 
avez pu aller, de votre pied, le jour de la fê,te des Rois, jus- 
qu'au château de l'Abadié, — ne niez pas, je suis ravi pour 
vous des relations que vous vous êtes faites en ce pays; — mais 
quand on peut, presque sans boiter, faire une promenade 
comme celle-là, on ne doit plus occuper les places réservées à 
d'autres plus malades. Vous achèverez de vous guérir chez 
vous. Un congé de convalescence d'un mois, hein? Ça vous va? 

— Permettez-moi de refuser, monsieur le médecin-chef. 

— Comment, refuser? 

— Mais oui, je ne me suis pas engagé pour me reposer. 
Puisque vous me jugez rétabli, j'aime autant rejoindre tout de 
suite mon bataillon. 

Le major considéra un instant celui qui refusait de se 
laisser mettre à l'abri, et répondit, sans marquer le moindre 
sentiment : 

— C'est bien, vous partirez après-demain., 

Deux jours plus tard, Pierre se tenait, avec un groupe de 
convalescents ou d'hommes déjà guéris, dans le vestibule de 
l'hôpital; il se demandait s'il partirait ainsi, n'ayant pas eu le 
moindre mot d'adieu de celui et de celle qui l'avaient accueilli 



254 REVUE DES DEUX MONDES. 

à l'Abadié, car, depuis huit jours, Marie et M, de Glairépée 
n'avaient pas reparu, et le bruit courait que la jeune fille était 
malade. Le départ devait avoir lieu à deux heures. Le caporal 
infirmier avait quitté le bureau de l'Administration, et se pro- 
menait dans la cour. Devant lui passèrent tout à coup, descen- 
dant de l'automobile d'un médecin qui les avait amenés jusqu'à 
la porte de l'hùpital, M. et M"'' de Glairépée. Gelle-ci ne sem- 
blait pas avoir été malade; le teint animé par la course, elle 
était plus rose au contraire que de coutume. Dès qu'elle eut 
monté les marches du vestibule, elle chercha des yeux, rapi- 
dement, quelqu'un parmi les soldats. Pierre, debout le long 
d'une colonne, comprit que ce regard le demandait, et s'avança. 

— Nous voulions vous dire au revoir, monsieur, mais mon 
neveu, dans la nuit même des Rois, a été pris d'une fièvre très 
forte : nous avons cru le perdre 

— Il est mieux? 

— Sauvé. G'était une attaque de croup. Je n'ai pas vécu.i 
Encore à présent il est faible : mais nous avons voulu, mon 
père et moi, vous souhaiter bonne chance.- 

— Oui, bonne chance à l'Alsacien qui combat pour nous, 
dit M. de Glairépée, quittant d'autres soldats auxquels il venait 
de dire adieu. Groyez que nous garderons bon souvenir de votre 
passage à l'Abadié, monsieur. Et vous? 

Pierre allait répondre. Son regard rencontra celui de Marie. 
Elle aussi, elle interrogeait, mais ce n'était pas chez elle 
curiosité ou politesse mondaine. Il sembla à Pierre qu'elle l 
attendait une réponse plus sérieuse que ne l'était la question.. 
Pas un des traits de ce beau visage de femme ne trahissait 
l'émotion, tout était sous le commandement d'un esprit fier : ; 
mais le regard, direct, pressant, inhabile à tromper, deman- 
dait : « Si vous n'avez, du soir des Rois à l'Abadié, qu'un | 
pauvre souvenir de soldat en congé et de voyageur qui ne 
reviendra pas, dites-le : vous rejoindrez dans l'oubli d'autres 
qui ont passé. » 

Pierre répondit, moins calme qu'elle en apparence, mais 
leurs deux cœurs battaient de la même émotion, à cause des 
mots qui allaient venir et qui porteraient en eux de l'éternel : 

— levais rentrer dans une solitude bien pire qu'auparavant.1 
Aussitôt elle lui sourit de ce divin sourire qu'il aimait. Elle 

lui tendit la main^ 



LES NOUVEAUX OBERLlfi. 25?) 

M. de Glaircpée avait-il compris tout le sens de ces mots et 
de ces jeux de physionomie? Souvent, les hommes les plus fins, 
occupés d'autres pensées, n'ont rien vu d'un amour qui ne se 
cachait point. Toute la salle bruissait et remuait. Il demanda, 
mettant la main sur l'épaule de Pierre : 

— Jeune homme, nous devions, l'autre jour, discuter 
quelques-uns de vos préjugés contre la France.j Vous vous sou- 
venez? 

— Oui, monsieur, et nous avons parlé de tout autre chose. 

— Je ne sais comment cela s'est fait 1 mais, quand vous serez 
au repos, là-bas, après les combats, si vous avez du temps à 
dépenser... 

— Cela m'arrivera. 

■• — Écrivez-moi, et donnez-moi de vos nouvelles. Je serai 
charmé d'apprendre qu'à l'expérience, vos jugements se sont 
modifiés. Dix lignes seulement, si vous voulez : est-ce convenu? 
Pierre s'inclina. 

— Allons, les enfants, chargez les musettes, et en avant 
pour la gare I 

La voix du caporal sonna dans le vestibule et dans les cou- 
loirs. Les hommes qui devaient partir s'avancèrent, hors des 
groupes formés tout autour du vestibule. Quelques-uns rejoi- 
gnirent en courant le peloton des blessés guéris. Des cris 
s'élevèrent, s'engouffrèrent sous l'arc de la porte, et les sui- 
virent : « Au revoir, les gars! Bonne chance ! Ne vous en faites 
pas!... » Puis tout s'apaisa. Lorsque les partants montèrent 
dans les automobiles pour gagner la gare, quelques képis se 
levèrent, et un béret. Il ne resta plus, entre les quatre colonnes 
ou le long des murs du vestibule, que des soldats habillés de 
pyjamas, de robes de chambre, de vieilles tuniques et de vieux 
luintalons rouges, et qui reprirent les divers chemins des salles 
où les heures sont longues. 

Marie monta au premier étage. Elle passa par le couloir qui 
faisait le tour <lu pavillon de gauche. Quand elle fut devant la 
fenêtre de la chambre que Pierre avait occupée, elle considéra 
le paysage familier, les toits en pente, le creux vert où passait 
un canal d'irrigation, et, du regard, suivit la route, reconnais- 
sable par endroits, à travers la plaine. Jamais certainement 
elle n'avait porté tant d'intérêt à la route de Graveson. Elle 
aperçut, très loin, un nuage de poussière., Puis, comme celles 



256 



REVUE DES DEUX MONDES. 



qui ont un secret nouveau, qu'elles ne savent point encore 
porter, elle s'en alla, les mains jointes sur la poitrine, les 
yeux mi-clos, le visage transparent et ravi. 

— Oh! ma belle, dit M°" de la Move, en la retrouvant, 
qu'avez-vous donc? Vous êtes comme un printemps! 

— C'est peut-être, dit Marie d'un air innocent, que nous 
avons une bonne lettre d'Hubert? 

Et elle embrassa tendrement l'infirmière-major, qui avait 
les bras accueillants. 

Elle ne mentait pas. Le matin même, Hubert avait écrit : 
« J'ai attendu, sous les obus, trois jours et trois nuits, 
l'ordre d'attaquer. Je n'ai rien. Sans cette maudite crue de 
l'Aisne, la cavalerie aurait eu son rôle à jouer. Ce sera pour 
plus tard. Sais-tu le bruit qui court, Marie? Au printemps, 
ou cet été, c'est-à-dire bien lot, les grands chefs établiraient des 
permissions. Vois-tu cela? Permission de retourner àTAbadié! 
Non, la vois-tu cette fête? Revoir papa, Marie, Maurice, et 
Marine, et les choses qui m'ont attendu! Ne raconte pas cela. 
Il faut se défier des joies en herbe : c'est souvent du chiendent! » 

X. — LES LETTRES DE PIERRE 

Ce fut seulement un mois plus tard que la première lettre 
de Pierre parvint à Saint-Baudile. Elle était datée du 17 février, 
et l'enveloppe portait comme suscription : « Daron de Clairépée, 
au mas de l'Abadié, Saint-Baudile de Provence. » Rien 
d'ailleurs dans le texte qui rappelât le récent passé. Pas une 
phrase de souvenir, pas une formule de salut. Pierre n allait 
pas au delà de ce qu'il avait promis : sa lettre ne contenait 
qu'un de ces récits qu'avait demandés le gentilhomme infirmier. 

« Depuis huit jours, je suis en première ligne; depuis 
sept jours, caporal. Hier, attaque générale en Champugue et 
avance. Le bataillon a été engagé. On compte aisément ce qu'il 
en reste. Pas une minute, même la nuit, nous n'avons cessé de 
nous battre. Cette nuit dernière, nous étions dans les champs, 
sous la pluie traversée d'éclairs incessants, et c'est à la lueur 
des obus et des fusées qu'on cherchait les petites ombres grises 
qui se sauvaient, ou qui revenaient sur nous. Au jour, j'ai pu 
juger que nous étions diablement aventurés. Nous nous sommes 
jetés dans une tranchée allemande, que nous avons suivie 



LES NOUVEAUX OBERLÉ. 25T 

jusqu'à l'entrée d'un grand abri souterrain; un homme a 
descendu l'escalier, son fusil à la main, làtant les ténèbres; 
j'étais le second, j'ai frotté une allumette sur le drap de ma 
capote, et je pensais, en le faisant, que le premier coup de feu 
serait pour moi; je reverrai toute ma vie la figure de ce cama- 
rade, qui n'avait pas voulu me laisser passer, quand il se 
détourna : « Ça sent bigrement le Boche, mais il n'y en a 
plus. » Alors, de droite et de gauche, ils sont accourus, les 
chasseurs et aussi quelques hommes d'infanterie qui venaient 
derrière nous, car un tir de barrage effroyable tombait sur la 
tranchée, et faisait rouler à terre ceux qui essayaient de l'abri 
du chemin creux. Bientôt, dans ce trou aux parois révolues, de 
clayonnages, nous fûmes trente au moins : tassés, debout, 
couchés, pêle-mêle. J'avais découvert deux brins de fil de fer, 
dans le fond du réduit, et j'y avais accroché deux bougies 
qu'un camarade et un autre avaient dans leur poche. Ma tête 
touchait la voûte; le dos appuyé au boisage, enlre mes deux 
chandelles dont la cire me coulait sur les épaules, je les voyais 
tous, dans cette pauvre lueur qui luttait mal contre les ténèbres, 
contre le brouillard de la respiration des hommes, et de 
celle de la terre. Il en était venu de partout, des combattants 
que le feu de l'enfer séparait du monde des vivants : quelques- 
uns blessés, d'autres demi-asphyxiés, la plupart épuisés. 
Deux officiers de ma compagnie avaient élé tués au commen- 
cement de l'attaque. Un seul officier se trouvait avec nous dans 
l'abri, un sous-lieutenant d'infanterie h peine sorti de l'adoles- 
cence, mince, bien équipé, un vrai beau noble de France, qui 
était assis, et regardait devant lui, obstinément, jeunesse au 
maigre visage tavelé de taches de rousseur, la bouche en cœur 
comme les aïeules du temps de Louis XIV dans les portraits de 
famille. Il regardait l'entrée du souterrain par où les Boches, 
d'un moment à l'autre, pouvaient venir. Notre caverne devait 
ressembler aux prisons de la Terreur. Lui, il attendait l'appel 
de son nom. Il avait son revolver à la main. Le bruit des 
éclatements, a peine amorti par l'épaisse couche de sol qui 
nous couvrait, n'éveillait pas les compagnons qui, déjà, 
dormaient. Les blessés se plaignaient, mais leur plainte élait 
faible, et noyée dans le vacarme des éclatements qui se succé- 
daient presque sans intervalle. Autant que nous pouvions nous 
en rendre compte, nous avions piqué trop loin en avant, 

TOME L. — 1919. 17 



258 



REVUE DES DEUX MONDES. 



nous étions en pointe, et, si l'ennemi parvenait à arrêter la 
progression des camarades, à droite et à gauche, il sauterait 
dans la tranchée, lui aussi, il rentrerait dans sa caverne. 
Dehors, il n'y avait qu'un guetteur, un géant de la Flandre, 
Onslebecke, qui avait crié, à peine entré : « Si y a besoin 
des gars, je viendrai vous chercher. » Il n'était pas venu, 
Sept heures et demie, huit heures, huit heures et demie; 
le roulement du tir ne s'arrêtait pas. A ce moment, le sous- 
lieutenant se leva tout à coup, se tourna vers moi, sans savoir 
pourquoi, sans doute à cause des lumières qui m'éclairaient, 
et cria : « Je ne peux pas y tenir, je vais voirl » Il ne reparut 
pas. Plusieurs des hommes commençaient de manger des 
morceaux de pain et de boire au bidon. Mes yeux avaient hni 
par s'habituer si bien que je pouvais compter mes compagnons. 
Je voyais le petit éclair de leurs yeux, quand ils regardaient 
vers moi, et celui de leurs dents, quand ils ouvraient la bouche. 
C'étaient presque tous des hommes de la campagne. L'écla- 
tement d'un obus plus gros que les autres, et mieux tiré, 
enfonça le toit de terre, lit craquer la charpente et tomber de 
la poussière à travers les clayonnttges disjoints. 

« Tous ceux qui le pouvaient se soulevèrent : plusieurs, de 
leurs coudes, tirent le geste de protéger leur tête, puis les bras 
retombèrent, les épaules s'apj)uyèreiit de nouveau à la muraille. 
Une racine d'arbre, longue, fine, tordue, une espèce de serpent, 
descendait de la voûte à présent, devant moi, illuminée par le 
feu de mes deux bougies qui. achevaient de se consumer. Une 
pensée insistante, obsédante, m'emplissait l'àme : « Nous 
sommes ceux qu'on voit partout, dans les mauvais coins de la 
bataille, depuis le commencement toujours les mêmes : la plèbe 
rurale, les fermiers jeunes, les valets de charrue, deux ou trois 
commis, avec un noble qui était là, tout à l'heure, et moi qui 
suis d'Alsace, chef de fabrique, et proscrit de l'Allemagne. 
D'autres nous appelleront malchanceux; oh! que ce n'est pas 
vrai 1 Dans cette misère de la guerre, c'est nous la France 
intacte; je la reconnais telle qu'on m'avait dit qu'elle était : 
elle n'est j»as couarde. Je reconnais et j'aime celui qui ne 
comprend pas grand'chuse et qui va tout de même. L'homme 
qui aura fait toute la guerre, tout souftort, le brave incom- 
parable, il est parmi nousl Voilà bien les lils de France, passés 
au crible et jugés dignes de défondre ma juitric nouvelle.. Voua 



LES NOUVEAUX OBERLÉ. 259 

êtes bien bons, vous autres, et à cause de votre souffrance vous 
êtes bien beaux 1 » Je devais penser tout haut, j'étais tout e'garé.i 
Un de ceux qui étaient assis à ma droite me secoua le bras, 
et me dit : « Tu rêves I » A ce moment, le Flamand Onslebecko 
se précipita dans la descente; ses jambes, son corps, ses bras, 
remplirent presque tout l'espace qui était notre issue : 

— Les Boches ! 

« [ja pensée de mon frère me traversa encore l'âme. Il fallait 
aller! Tous ceux qui pouvaient se lever se levèrent et mon- 
tèrent dans la tranchée. Il faisait grand joui-dehors. Le tir de 
barrage s'était allongé du côlé d'oii les Français pouvaient 
venir; tout le long de la ligne, au hasard, comme nous pou- 
vions, nous nous sommes mis à tirer sur les ennemis qui des- 
cendaient vers nous, le long d'un champ de blé nouveau : il 
n'en arriva jusqu'à nous que deux qui furent faits prisonniers. 
Puis, les Français, venus je ne sais comment à travers le feu, 
accoururent, et nous sauvèrent. Nous sommes au repos. La 
tranchée est à nous.! 

(( Pierre Lancier. » 

— L'homme est brave, fit M. de Clairépée. 

— Il n'abuse pas des mots : rien pour vousl 

— Rien pour toi non plusl 

— Oh! répondit Marie en riant, j'aurai ma part, si cela durea 

— Voyez-vous, l'orgueilleuse! 

— Non pas orgueilleuse : je pense simplement qu'un jeune 
homme, fût-il Alsacien, ne peut écrire plus de deux lettres, ou 
trois, à un homme plus âgé, pour lui démontrer les mérites de 
l'Alsace. Si vous recevez un jour une quatrième lettre, c'est 
qu'en vous écrivant il espère convaincre une femme qui ne se 
trouve jamais loin de vous à l'heure du courrier. 

• — Où as-tu lu ces choses-là, Marie? 

— Celles qui n'ont rien lu en savent tout autant : c'est le 
cœur de la mère Kve, que chacune porte en soi.: 

— Je ne suppose pas, cependant... 

Elle prit son bel air indolent pour répliquer : 

— Vous auriez tort de supposer, mon cher papa : nous 
étions devant vous... D'ailleurs, je n'ai pas de goût pour les 
intrigues d'hôpital. 

A quelques jours de là, M. de Clairépée écrivit. La lettre était 
polie, aimable, banale. 



2&0 



REVUE DES UEL'X MONDES. 



Deuxième lellre de Pierre, 20 mars. « Peu de chose. Le 
re'gimeiit reconstilué a de nouveau tenu les tranchées, et en est 
revenu. Je loge avec quinze hommes dans une pauvre ferme 
cham[)enoise. Peu de ressemblance avec l'Alsace: des lignes seu-, 
lement. Car, partout où je passe, je cherche et je trouve quelque 
chose de mon pays. La terre est toujours parente de la terre. 
Quels êtres nous sommes, toujours conduits par l'amour! Donc, 
paysag s de î.hampa'gne. Je viens de faire connaissance avec un 
sergent nouvellement arrivé, bel homme, solide, qui faisait, 
avant la guerre, dans le centre de la France, le commerce du 
bois. Je m'étonnais de son bon sens, de son tranquille raison- 
nement sur toute chose. Nos maîtres d'Allemagne nous ont 
tellement répété que les Français étaient légers! Quand il a vu 
que je m'intéressais à l'histoire de ses exploitations forestières, 
de ses voyages, de ses charrois et de ses ventes, il m'a raconté 
sa famille. 

— C'est que, m'a-t-il dit, nous avons toujours travaillé en 
plein air, nous autres; le plus ancien grand'père, dont on parle 
chez nous, avait dirigé, peut-être sous les ordreà de Le Nôtre, 
peut-être bien sans conseil, — on ne nous l'a pas dit, — la 
création d'un grand parc et d'un jardin en Ile-de-France. Il 
parait que c'était si beau, que Louis XIV fut invité. Il vint dans 
le château, et il descendit, avec sa canne et son chapeau 
enrubanné, de terrasse en terrasse, jusqu'au bosquet d'arbres 
taillés où finissait le jardin. II s'y connaissait aussi bien qu'à 
la guerre. Quand il eut dot>c tout admiré, il demanda au maître 
du château : « Je veux voir votre jardinier! — Sire, excusez-le; 
il n'ose venir, — Pourquoi? — Parce qu'il a le visage grêlé, et 
qu'il se trouve trop laid pour être vu du Roi. — Qu'il vienne I 
Si laid qu'il soit, je le déclare magnifique ! » Mon grand'père 
vit le Roi, et, depuis lors, il fut connu partout sous le nom 
de « Chatenay-le-Magnifique. » 

« Ce trait-là ne serait point d'Alsace, où nous sommes 
moins royaux que vous, m 

Troisième lettre de Pierre, 20 avril 1915. « Lassitude de la 
pluie, de la boue, des ciels gris, des communiqués de même 
couleur, du vent froid, des repos dans des maisons percées par 
les obus, où l'on dort sur le sol, entre deux compagnons, dans 
l'odeur de la sueur et du vomissement. Ma tunique est une 
draperie de terre, et pèse 25 kilos. Les camarades en portent 



LES NOUVEAUX OBERLE. 261 

autant. Gomment liennent-ils ? On ne leur a pas appris ce 
qu'était la patrie, et ce n'est donc pas par un lucide amour; ce 
n'est pas non plus par discipline, — ils en ont si peu, — et ce 
n'est pas par la haine de leur ennemi, qu'on ne leur a pas fait 
connaître. Je suis le seul qui possède l'ulile science de la bote 
allemande. Ce que j'en dis n'est pas cru. J'ai beau n'être qu'un 
caporal de la 3^ compagnie de cliasseurs, j'ai beau souffrir avec 
eux, ils s'imaginent que j'ai quelque intéi\èt à dire ce que j'en 
dis, parce que je suis d'une autre classe, un monsieur. Ils l'ont 
vu sans doute à la manière dont je parle. Jusqu'au fond, ils sont 
travaillés par le sophisme d'égalité, en inconsciente révolte 
contre la nature qui ne leur ménage point les déceptions, bons 
camarades tout de môme : mais mon conseil ne les touche pas. 
Comme si ce n'était point assez du poison de jalousie qu'ils ont 
ici apporte aveceux,ils lisent d'affreux journaux qui n'ont pas 
d'autre thème h développer; on laisse venir dans les armées ces 
feuilles qui détruisent la confiance du soldat en lui-même, dans 
ses chefs. Aussi, la souffrance aidant, et déjà la longueur de 
l'épreuve, je vois monter le mécontentement; il y a des com- 
mencements d'anarchie. Comment me ferai-jc obéir, lorsque je 
serai officier? Plusieurs y réu-sissent. Mystère, et qu'il faut 
bien croire, comme les autres. Toute celte France est mysté- 
rieuse. J'ai vu hier un nouvel exemple de la difficulté du com- 
mandement et de l'habileté d'un chef. Nous étions entassés 
dans une étable, très près des lignes, assis ou couchés sur des 
restes de litière et de fumier. La pluie tombait par les trous 
du toit et faisait se reculer ceux qui, au-dessous, avaient com- 
mencé de s'étendre. Un obus avait blessé un des cuisiniers et 
renversé une des marmites. Le groupe que nous formions 
n'avait eu que la moitié de la pitance habituelle. Le capitaine 
est entré, un petit, pâle, qui a le nez cassé, avec une bille au 
bout, des yeux fermes, une barbe rousse en éventail. Ses 
hommes disent de lui : « Il est sévère, mais il ne punit jamais 
injustement. » Il vaut mieux que cela. Il s'est assis parmi nous, 
et, précisément comme s'il avait choisi l'endroit, dans un de 
cesclairs oii tombait la pluie. 

— Eh bien, mes enfants? 

— On n'en peut plus. 

— Sans doute. 

• — . La pluie tombe partout, c'est dégoûtant. 



2G2 



REVUE DES DEUX MONDES. 



— Je m'en aperçois. 

« Les reproches, les murmures tombaient plus drus que la 
pluie. Lui, bonnement, regardant tour à tour, à la très pâle 
clarté qui venait du toit et de deux lucarnes sans vitres, les 
soldats ramasse's là pour une triste nuit, il ne repoussait aucune 
des plaintes, il ne raisonnait pas, il avait une voix douce, et il 
les connaissait bien. Car, quand ils eurent juré, tempêté, dé- 
claré qu'on ne pouvait plus vivre comme cela, accusé la pluie, 
le vent, ceux qui avaient mal préparé la guerre, et ceux qui la 
menaient, il dit, d'une voix devenue tout à coup robuste : 

— N'empêche que vous êtes d'un bataillon d'élite, 

— Evidemment, on ne peut pas dire le contraire. 

— Eh! bien, si, cette nuit, les Boches attaquaient? 
Un homme, de l'arrière-coin de l'étable, répondit : 

— Faudrait bien y aller I , 

« Et aucun des autres ne trouva qu'il avait mal parlé.. 
L'officier se leva, tout trempé, souhaita bonne nuit à tous ceux 
de l'étable, et nous laissa dormir. Ainsi, l'esprit plein d'idées 
révolutionnaires, ils obéissent quand même, moins à l'autorité 
qu'au sens commun et à l'honneur. Je ne m'étonne plus si la 
France a été attaquée : elle est le rempart. Ses fils, ignorant 
leur noblesse, blasphémant leur foi, sont cependant les croisés 
de l'éternelle croisade. Je l'ai compris ce jour-là. Je suis tenté 
souvent de l'accuser, cette patrie que j'ai choisie. Gomment 
l'ai-je choisie? Gomme un enfant, et pour les mêmes motifs, 
ceux de mon imagination et de mon cœur. Avec enthousiasme, 
j'ai suivi la leçon de mon sang et des souvenirs que les anciens 
racontaient. Mais quelle ignorance I Et tant de choses que je 
vois me froissent ou m'épouvantent! Il faut, dans les plus durs 
moments, qu'un épisode, comme celui que je viens de dire, 
me montre ce qui demeure du chef-d'œuvre abîmé. G'est encore 
bien beau. 

« Souvenez-vous de moi dans vos prières, mademoiselle Ma- 
rie, afin que je devienne Français comme vous êtes Française 1 

« J'ai vu mieux. Ge peuple est extraordinaire : il fait tout 
ce qu'il peut pour se faire mal juger. Et, tout à coup, le chef- 
d'œuvre humain et divin réapparaît. Le surlendemain, nous 
remontions aux tranchées. La trace est là, partout, des bombar- 
dements aussi drus que les averses de grêle. Ah ! le pauvre blé 
semé en automne I Les champs n'avaient plus figure de 



LES NOUVEAUX OBERLÉ. 263 

champs, mais devant nous, sous la lune, ce n'était qu'une plaine 
grise trouée de cratères qui faisaient autant d'ombres ; quand 
on fermait à moitié les yeux, on aurait juré voir la mer après 
une tempête, moirée d'écume, de débris, de courants de sable 
et de vase. Une demi-douzaine de pieux, auxquels il restait des 
branches, s'appelaient encore le bois de la Haie, et c'était, à 
notre droite, un des réduits allemands que nous n'avions pas 
pu prendre. Depuis la grande attaque, le feu avait bien diminué; 
cependant, les obus éclataient encore sur nos lignes, fréquem- 
ment, et les nôtres passaient par-dessus nous, pour tomber 
chez l'ennemi. La nuit n'était pas sûre, mais elle était sèche. 
Les camarades, et moi aussi, nous étions de meilleure humeur^ 
A dix heures, nous sommes partis en corvée de rondins, par 
les boyaux, pour porter du bois à des hommes du génie qui 
construisaient un abri à un kilomètre de là. Nous avions, les 
uns sur l'épaule gauche, les autres sur l'épaule droite, et main- 
tenu par un bras relevé, un pieu long, massif, encore lourd 
de sève, vêtu d'écorce. Quelques-uns portaient sur le dos un 
paquet de barreaux solides, liés par une corde, et qui servi- 
raient de tapisserie aux murs de l'abri. C'était long, fatigant, 
et le fardeau pesait. Quatre hommes étaient devant moi, il y en 
avait d'autres derrière. On ne pensait pas à grand'chose. La 
pauvre plainte humaine tournait dans nos esprits où elle est 
emprisonnée : « Quand aurons-nous (ini de souiVrir, de porter, 
de marcher la nuit, sous la mitraille? » A un endroit où la 
ligne tourne, un obus éclata, qui ne lit de mal à personne. 
Cependant, l'homme qui était en tête s'arrêta, et, venant l'un 
après l'autre, serrant les intervalles, aussi près que possible 
pour voir ce qu'il y avait, nous remplîmes la tranchée. Ce qu'il 
y avait? Un aumônier, vêtu d'une soutane, d'une pèlerine, et 
coiffé d'un calot. Il était adossé à la paroi de gauche, pour nous 
laisser passer. Mais ne nous cherchait-il pas ? Le chasseur de 
tête, un gros blond, lui demanda : 

« — Vous avez l'Hostie? 

« Il avait vu, sur la poitrine de l'abbé, sous la pèlerine rejetée 
en arrière, l'agrafe de la petite custode d'or. C'est bien pour 
cela, pour que cette question lui fût posée, que l'abbé était venu 
dans la nuit, avec son bijou doré et le trésor qu'il y a dedans 
11 demanda : « Voulez-vous communier? » Il y eut moins de 
mots que de signes de tète. Alors, il dit : « Repentez-vous de 



2G4 REVtrE DES CEtrx Momicfl. 

vos fautes, je vais vous donner l'absolution, m En un moment, 
les rondins furent poses à terre; tous ces hommes, moins deux, 
s'agenouillèrent dans la boue et se recueillirent. J'étais de 
ceux-là. Le prêtre, diflicilement, se fraya passage entre le talus, 
les madriers, les hommes, et, l'un après l'autre, nous communia. 
Aussitôt, chacun rechargea le fardeau sur ses épaules, la file se 
reforma, nous continuâmes la corvée. Quelques âmes en paix 
firent ainsi leur action de grâces dans la nuit. C'était comme 
une église en marche. Le canon grondait autour de nous. L'au- 
mônier s'en allait vers d'autres passants de la guerre. 

« Là et dans d'autres occasions, j'ai vu des Français pleins 
de la même foi qui nOus anime. Ailleurs, j'ai entendu les plus 
alTreux discours contre la religion, contre Dieu. L'homme de 
cette nation qui a perdu la foi* sent obscurément le reproche 
des aïeux et l'abandon de la vocation française. La libre pensée, 
chez vous, est intolérante, plus qu'en Amérique ou en Angle- 
terre : elle entend le reproche de l'histoire qui la condamne. » 

Celte fois, la réponse de M. de Clairépée fut d'un autre ton 
que les précédentes. « Monsieur, je ne sais de vous, écrivait-il, 
que ce que vous m'en avez dit. Mais c'est assez pour que mon 
amitié vous soit acquise. Je vous prie de ne pas me garder ran- 
cune si, le premier jour que j'ai causé avec vous, dans l'hôpi- 
tal où le hasard vous avait amené, je me suis montré si om- 
brageux, si rude peut-être, dans la défense d'un pays qui est si 
évidemment le vôtre, mais que vous connaissez mal, tout en 
l'aimant déjà. L'instinct ne vous trompe pas. Je suis sur que 
vos pères, au temps oIj l'Alsace se donna au roi de France, 
furent, ainsi que vous l'avez été, choqués en plus d'un point, 
en leur esprit et en leur cœur, quand ils reçurent les garni- 
sons, et changèrent d'obéissance en glosant sur les arrêtés de 
leurs nouveaux gouverneurs. Désormais, vous n'êtes pas seu- 
lement en chemin pour comprendre la patrie méconnue et 
incomparable. La voie est libre. Continuez de nous écrire, — 
il avait mis « nous, » — n'hésitez pas à dire encore du mal de 
celle que je ne prétends point sans défaut, mais qui n'est pas 
responsable de plusieurs de ses chutes, pas plus que vous ne 
l'eussiez été des vôtres, si nous vous avions fourni des béquilles 
ou des cannes en roseau. Ma fille veut que je vous dise que 
votre lettre l'a touchée. Je vous serre la main. 

Clairépée. » 



LES NOUVEAUX OBERLE. 



265 



Quatrième lettre de Pierre. « 30 avril. Je suis peut-être 
indiscret en écrivant une autre lettre, si peu de temps après 
vous avoir écrit. Les châtelains inoubliables de l'Abadié vou- 
dront me pardonner : j'ai une joie à leur annoncer. Et c'est un 
bien si rare, surtout pour nous, gens de la terre disputée 
d'Alsace, qu'il faut le partager. Ce n'est qu'une joie mêlée, 
vous le comprenez. Voici : ma mère m'écrit que mon frère 
Joseph, dont elle n'avait pas de nouvelles depuis de longues 
semaines, a quitté une garnison lointaine d'Allemagne, où on 
le gardait en réserve avec beaucoup d'autres. Il a été dirigé 
vers la Pologne. Il se bat contre les Russes, depuis plus de 
deux mois. L'affreux cauchemar disparait, du frère pouvant 
tuer son frère. A présent, il me semble que je n'aurai plus 
peur de rien. La lettre est parvenue à ma mère, par la Suisse. 
Elle était datée du début de mars. » 

Cinquième lettre de Pierre. « 15 mai. Je ne sais si l'infir- 
mière qui dépense une si tendre bonté pourles blessés de Saint- 
Baudile ne sera pas tentée de plaindre encore un de ses anciens 
malades, qui a été de nouveau blessé. Elle aurait tort, et je 
veux l'empêcher de s'émouvoir, malgré la douceur que j'aurais 
d'imaginer sa pitié. Je n'ai eu presque rien, un éclat d'obus en 
haut du bras gauche, mais on m'a obligé d'aller à l'arrière. 
Nous avons attaqué au Nord d'Arras, le 9. Ilélas! j'ai vu le 
spectacle le plus alTreux : ce n'est pas le champ de bataille, c'est 
la foule des blessés et des mourants attendant aux portes 
d'un hôpilal. Il y avait là un peuple véritable, debout ou 
couché, remplissant la cour au-dessus de laquelle on avait 
tendu de grandes toiles que le vent secouait. Et à chaque 
instant, des automobiles s'arrêtaient h la porte: des équipes 
d'infirmiers apportaient, sur des brancards^ de nouvelles 
jeunesses sanglantes. On rangeait les nouveaux venus à côté de 
ceux qui attendaient depuis le matin, les uns étendus sur des 
matelas, les aulres sur une capote, les autres sur la terre. Si 
la corvée essayait de ponétrer plus avant, dans ces lignes de la 
souffrance humaine, des voix s'élevaient : « Pas par ici, chacun 
à son tourl laissez-les près de la porte, nous sommes les pre- 
miers! » Je pouvais me tenir debout, malgré la faiblesse, et 
j'étais appuyé le long du pilier d'un hangar à bois, sur la 
gauche de la cour. Dans l'hôpital, cinq chirurgiens opéraient 
aussi rapidement que possible ; un aide-major sortait,, de temps 



266 



REVUE DES DEUX MONDES., 



à autre, par la porte centrale, et, dès qu'il paraissait, toutes les 
têtes se tournaient vers lui. Il allait choisir, il y aurait un élu, 
deux, trois peut-être : la mort qu'on sentait venir allait être 
chassée, le sang qui coulaitarrêté! Des murmures, des prières, 
des cris, des plaintes, allaient vers lui ; il en venait jusque des 
extrémités de la cour, de ces pauvres voix qu'il ne pouvait 
entendre. On lui disait : « Moi, moi!... Je soiilTre tant!... Je 
sui.s arriv»'; avant le voisin (jui a déjà élé opéré!... ïl y a deux 
heures que, j'attends!.. Je vais mourir, hàtoz-vous !... Monsieur 
le majoi-, monsi(!ur le major, prenez-moi ! » Chacun essayait 
de trouver l'argument, le regard, le geste. Lui, le médecin, 
comme in.sensiblc, faisait signe aux infirmiers qui se tenaient 
en arrière d'enlever celui-ci, puis celui-lk, puis celui-là encore.) 
lien laissait mourir qu'il jugenit inopérables. Et les uns l'inju- 
riaient : (c C'est horrible ce que vous faites ; » les autres, ayant 
vu qu'on ne les emportait pas, détournaient la tête et se 
taisaient. Mais, comme ailleurs, j'ai vu là d'extraordinaires 
beautés morales. Un des plus proches du perron de l'hôpital, un 
tout jeune, aux cheveux en brosse, au visage pâle, aux yeux 
fermés, se tenait couché sur un brancard, les mains jointes sur 
la capote dont on lui avait couvert la poitrine. 11 ne demandait 
rien, il devait entendre tout. Le médecin s'approcha de lui, et 
dit aux infirmiers : « Enlevez ! » Alors, la main droite du mo- 
ribond se sépara de l'autre, et fit un geste : « Laissez-moi, » Les 
yeux s'ouvrirent, des yeux que je n'ai vus qu'une seconde; les 
lèvres dirent : « Non, mon voisin souffre plus que moi. » On le 
laissa, et il mourut. » 

Sixième lettre de Pierre. « 24 mai. Décidément, monsieur, 
tout n'est pas beau dans la zone dos armées, et je vous demande 
pardon de dire encore le mal comme j'ai dit le bien. Je cherche 
le bien, et je le trouve, mais le mal est partout. Ma blessure 
étant trop légère, — • presque guérie d'ailleurs, — pour que je 
fusse évacué au loin, j'ai vécu dans un de ces villages où les 
troupes ne cessent de passer. La démoralisation y est presque 
universelle. Jeunes, ou déjà j)resque vieilles, jolies, plaisantes 
ou môme laides, les femmes, vivant au milieu de cette multi- 
tude d'hommes, fantassins, cavaliers, pionniers, soldats des 
régiments noirs ou des régiments d'Algérie, obligées de céder 
aux troupes la majeure partie des maisons ou des fermes, tout 
le jour regardées, guettées, interpellées, frôlées, amadouées par 



LES NOUVEAUX OBERLE. 



267 



des cadeaux, courtisées presque toutes pour la première fois de 
leur vie, ne peuvent résister à tant d'influences, d'exemples et 
de tentations. Elles deviennent folles; il n'y a point de morale, 
point de fidélité, point d'honneur. Les règlements militaires 
regorgent de mesures de précaution et de répression, mais 
que peuvent-ils? L'immense paperasserie de ce pays est un 
des royaumes de la mort. 11 ne faudrait pas moins que de la 
sainteté pour qu'une femme demeurât pure dans ces pauvres 
villages; mais l'éducation donnée en France ne vise point à 
former des saints. Toutes les faiblesses viennent de là. La 
guerre ouvrant la porte à tous les démons de l'enfer, je pense 
avec une pitié infinie à la douleur des hommes qui se battent, 
et qui ont laissé la ménagère dans une de ces maisons. Ils 
savent, bien souvent, ils se doutent de ce qui se passe; plusieurs 
préparent des vengeances qu'on verra éclater après, ]>endant 
des mois après la guerre. Quand on l'aura signée, la paix ne 
sera pas faite. Il s'en faudra de bien des années. » , 

XI. — nUBERT 

Juin, mois des grands jours chauds, avait tué toute la flore 
fugace de la garrigue, et les arbustes nains, eux-mêmes, lan- 
guissaient. Marie, lasse du travail d'un de ces jours de soleil, 
rentrée dès six heures à l'Abadié, s'était assise sur un banc de 
bois, placé près de la maison, dans la cour d'entrée. De là, on 
V(^yait ce qui se passait sur la route. Marie songeait à cette cor- 
respondance provoquée par un mot de M. de Clairépée, et qui, 
sans qu'il y eût une seule formule explicite, était un aveu, déjà 
six fois renouvelé, d'une tendresse grandissante. Dans sa qua- 
trième lettre, Pierre avait mis « l'inoubliable Abadié; » tout 
tenait dans ce mot-là, mais n'était-ce point une autre preuve et 
bien plus forte, cette espèce de joie avec laquelle l'Alsacien 
cherchait et découvrait, autour de lui, les raisons inconnues qui 
l'avaient poussé vers la France ? Marie se disait : « Il plaide 
devant moi. Et mon père laisse aller. » Elle considérait, dans 
la dernière rayée de soleil, la plus ardente de toutes, celle qui 
rase la terre, qui vient de côté, qui éclaire le dessous des feuilles 
et le plein cœur des fleurs, et les parois des pierres jusque dans 
les cavernes creusées par la pluie, elle considérait les cheminées 
devenues pourpres de la maison et cette ligne de tuiles de 



268 



REVUE DES DEUX MONDES. 



faite qui, ayant reçu trop d'eau, trop de poussière et trop de 
germes de mousse, ne pouvaient plus prétendre, comme suprême 
éclat, qu'à celui de l'or rouge. Elle entendit marcher sur la 
route, du côté de Sainl-Djudile, et aussitôt, elle se dressa sur ses 
pieds. C'est un bien pstit indice, le pas d'un homme. Cepen- 
dant elle était sûre que le passant venait à l'Abadié, et qu'il 
venait pour elle. En effet, le facteur qui avait oublié de lui 
donner, le matin, une lettre, la lui remit. Hubert annonçait sa 
prochaine arrivée. 

« 28 juin. Marie, les permissions commencent, et la mienne 
sera des premières signées. Joie de venir! Joie de retrouver 
mon père, et toi, l'enfant, et cette quatrième personne que 
j'aime : la Provence! Dire que je n'ai pas vu le printemps^ 
Provence aux ombres bleues, Provence d'été, je te reverrai, 
mais la guerre m'aura volé les heures divines où tu promets. 
Marie, te rappelles-lu, le long de la roule i!e Chàteaurcnard, nos 
courses de mai 1914, à travers le jardin .sau/age de la petite 
Crau ? Nous y trouvions en fleur les deux tribus, celle qui est 
armée pour vivre, et l'autre qu'on dirait née pour mourir trop 
tôt, après un si court éclat. Nous revenions, les bras chargés de 
gerbes. Ma part, à moi, c'étaient surtout les ramures des 
arbustes nains, aux feuilles corioces, d'une sculpture si fouillée 
et dont tu ornais ton « mois de Marie : » lentisques d'où les 
abeilles rapportent un miel aromatique et délectable, mais 
aussi les nerpruns aux mille petites coupes vertes, où elles 
s'enivrent; le chêne à feuilles de houx, dont le gland, à aiguil- 
lons recourbés, s'accroche à la laine des moutons; les cistes qui 
formaient des buissons ro>es ou des buissons jaunes; les genêts 
et, entre tous, le genêt d'Espagne, le très odorant, le très sucré, 
qui balance son trésor doré au sommet de tiges de jonc bien 
lisses, et dont la fleur nouvelle, au toucher d'une mouche, — te 
souviens-tu? — éclate et la couvre de pollen. Nous avions des 
« nids, » où nous étions sûrs, entre les roches, dans le sable, 
dans les creux qui gardent une goutte d'eau, de rencontrera 
foison tantôt l'asphodèle blanche et veinée de violet, tantôt les 
toufl'es, fleuries en capitules bleues, de notre « B3C de passé- 
roun; » tantôt cette lifiacée qu'on appelle chez nous le dragon, 
délicate et forte, qui tend au grand soleil ses six pétales d'amé- 
thyste; tantôt, — tu chantais en l'apercevant, — Torchis- 
abeille, brun et pourpre ; tanlôl le « pied de perdrix, » ou bien 



LES NOUVEAUX OBERLE. 



269 



la coronille. Et au-dessus de ces corbeilles, que d'ailes en mou- 
vement tout le jour I 

« Marie, même en juillet, la garrigue sera belle : desséchée, 
âpre, mourante de soif, je l'aime encore. Meste Francès 
Bouisset m'accompagnera, s'il le veut bien; il doit savoir où 
sont gités les lièvres, et dans quelle solitude, parmi les galets et 
les herbes sèches, les nouvelles arrivées, les cailles, ont fait leur 
nid. 

« J'ai résisté à une année de guerre, j'ai été si voisin de la 
mort que la vie, la vraie, celle de chez nous, va me paraître 
d'une douceur infinie. » 

Quelques jours plus tard, comme elle était au même endroit, 
et presque à la même heure, M"^ de Glairépée se leva encore, 
entendant marcher au loin. Elle cria : « Hubert! » Une voix 
forte, pleine, chaude, répondit : « Me voilà! » Et plus sourde- 
ment : « Ah! Marie, Marie, quelle joie! «Ils s'embrassèrent 
sur la route. Aussitôt, comme si les minutes eussent été trop 
précieuses pour qu'en les gardant pour soi, on ne les volât point 
à quelqu'un : 

— Viens voir papa, il est là : q^u'il va être content ! 

— Où? 

— Dans le jardin, il bêche parce que le jardinier est parti» 
tu sais? 

— Mais non, je ne sais pas. 

— Si, si, viens ! 

Et, riant tous deux, se tenant par le bras, il traversèrent 
encourant la cour de l'Abadié, crièrent en passant, tous deux 
ensemble: <( Bonsoir, Marine, c'est Hubert! c'est moi! bonsoir! » 
et avant même que la vieille servante eût pu sortir de la cui- 
sine, coupèrenten diagonale laterrasse, et, trottant du môme pas, 
légers, délicieux à voir, arrivèrent au bout du jardin, au pied 
des abricotiers et des grenadiers, dans le verger où, nu-lêle, 
vêtu d'une chemise de flanelle et d'un pantalon, le maître de 
l'Abadié achevait d'émotter une plate-bande en bordure, pour 
les laitues de septembre. Quand il aperçut son fils, M. de Glai- 
répée changea de visage. Qu'il y avait de dislance entre sa 
pensée et celle de ses deux enfants qui accouraient à lui ! Il ne; 
sourit point, il fut près de pleurer : la joie, qui a ses lendemains, 
l'avait trop souvent trompé pour qu'il se laissât prendre à son 
premier bonjour. Il embrassa Hubert, puis s'éloigna de deux 



270 REVUE DES DEUX MONDES. 

pas, laissant tomber la bêche, reprenant sa veste accrochée à la 
branche basse d'un arbuste. 

— ïu as pris de la force, tu as bonne mine, tu es magni- 
fique. Est-ce qu'ils sont tous comme toi, les camarades? 

— Tous ceux qui ne sont pas morts ou blessés. 

II riait en disant cela, cet Hubert plein de jeunesse, échappé 
au danger, et qui revenait au pays. Mais le père demeura 
grave, et ce fut avec effort qu'il fit semblant de sourire en 
disant : 

— Ton Maurice est superbe aussi, nous l'avons bien gardé, 
Marie, Marine et moi. 

— Viens le voir, dit Marie. 

A l'autre bout du jardin, déjà, Marine s'avançait, amenant 
l'enfant auquel elle venait de mettre un costume tout neuf, et 
qui reconnut son père sous l'uniforme, et l'admira, et l'em- 
brassa, comme s'il avait compris la guerre. 

Ce fut une belle soirée, puis une belle veillée au salon, 
fenêtres ouvertes. On parla de guerre, puis des plus petites 
choses delà famille, du domaine, et de Saint-Baudile. Hubert 
écoutait les nouvelles do la maison avec l'obligeante curiosité 
de l'homme qui n'en est plus. Ni le départ du garde, ni le refus 
de payer du locataire Maximin Fustier, ne semblaient le 
toucher, lui, si sensible autrefois au moindre incident de la vie 
rurale. Tout de suite, iT revint à des histoires de régiment. Il 
tirait après lui ces chères ùmes inquiètes, effrayées, attendries, 
qui n'imaginaient qu'une chose dans ces tableaux rapides de la 
guerre : le péril qu'Hubert avait couru, et qui demeuraient 
tremblantes pour un peu de temps, puis, voulant sortir de là, 
tâchant d'échapper à la guerre, reprenaient le thème de la vie 
ordinaire, et disaient : 

— Tu ne seras cependant pas fâché d'apprendre des nouvelles 
desClarens; ce sont des millionnaires, à j>résent; et aussi de 
la bonne M'"" de la Move, un modèle d'infirmière-major, d'une 
charité qui ne se lasse ni de veiller la nuit, ni de parler le 
jour. Elle est admirable : si elle pouvait seulement t'apercevoir 1 

— Oh I mais non 1 j'ai mieux à faire ! Demain... Papa, avez- 
vous pris soin de mon fusil? 

— ^ Je l'ai graissé deux fois moi-même, dit Marie : pas une 
tache de rouille. 

— Eh bien ! demain, je fais mou ouverture aux cailles. 



LES NOUVEAUX OBERI^É. 211 

— Tu n'y penses pas, interrompit M. de Glairépée, que 
diraient les gendarmes ? Fin juin I... 

— Les gendarmes sont des gens, mon père, qui ne se battent 
pas, et ils n'ont plus qu'à obéir aux gens comme nous, qui se 
battent. Pensez vous sérieusement, non, pensez-vous qu'un 
homme qui se bat depuis onze mois, et qui a risqué cent fois 
sa vie, puisse être empêché de tder une caille, parce que la 
chasse n'est pas ouverte? La chasse aux Hoches continue d'être 
ouverte pour nous, donc toutes les autres. Je n'ai phir^ de 
chien, puisque l'épagneul a des rhumatismes; mais Houisset 
ne refusera pas de me prêter sa chienne Mirza, qui se couche 
devant une caille comme nous devant un tir de barrage. Donc, 
demain, à six heures du matin, je pars. Je commence par le 
clos de la Grande-Garrigue, je continue de monter à travers 
la petite Grau, par les Olivettes, les champs de pierre, les 
ronciers, et le domaine brûlé, au sommet, vous vous rappelez, 
où nous avons tiré soixante coups de fusil, un jour d'ouver- 
ture? 

Flatté, rajeuni par ces éclats de voix et par cette ardeur, 
et par les souvenirs qui ramènent, de si loin, des joies qu'on 
croyait mortes, M. de Glairépée se mettait pou à peu à l'unisson.^ 
La conversation entre le père, le fils et Marie, ressembla beau- 
coup à celles qu'on tenait autrefois, au Mas de l'Abadié, quand 
le monde était en paix ; beaucoup, pas tout à fait : par moment, 
les yeux qui se posaient sur ce jeune visage mâle, sur cet uni- 
forme de cavalier, en recevaient une image trop nette, trop 
différente de ces souvenirs et de ces projets dont on s'entre- 
tenait, et alors on se taisait, et on avait besoin d'un certain 
effort pour continuer de dire ; « J'ai déjà prévenu Marine; tu 
trouveras du pain, du beurre, du vin sur la table de la salle à 
manger; les cartouches sont dans le placard de la chambre de 
réserve, personne n'y a touché... » Quand ils se levèrent et 
montèrent l'escalier qui conduisait aux chambres, M. de Glai- 
répée demeura en arrière avec Hubert. 11 le prit par le bras, 
comme pour s'assurer qu'il avait bien là, près de lui, son lils„ 
son Hubert, vivant, content, sans blessures. Et il demanda à 
voix basse : 

— Dis-moi, Hubert, entre nous..., cette guerre? 

Si la bougie que portait Marie, à quelques mètres plus haut, 
avait pu éclairer plus vivement le visage de l'officier, son père 



272 



REVUE DES DEUX MONDES. 



aurait vu qu'Hubert prenait une physionomie bien différente 
de celle qu'il avait eue jusque-là. 

— Alïreuse, dit le jeune homme. Je puis vous le dire à vous : 
entre la guerre que j'avais rêvée et celle que je fais, il y a 
autant do dllférence qu'entre un carrousel et un abattoir. Mais 
cela, Marie ne doit pas le savoir, n'est-ce pas? 

Tous deux ils regardaient la jeune fille, qui arrivait au 
palier de l'escalier et qui, à demi détournée, les attendait, 
heureuse. 

Le lendemain, pendant plus d'une heure, on entendit de 
l'Abadié les coups de fusil de ce chasseur que la guerre avait 
fait braconnier, et qui avait dû lever des cailles, peut-être 
même des perdrix, dans les herbes et les touffes d'arbrisseaux 
des Garrigues. Puis, les détonations s'éloignèrent. Hubert avait 
prévenu qu'il ne rentrerait pas pour déjeuner. Il ne revint, en 
effet, qu'après quatre heures, et si las qu'il lui fut impossible 
de causer comme la veille, et de passer la soirée avec Mirie et 
son père. A peiVie eut-il dîné qu'il demanda son lit. Le lende- 
main matin, jusqu'au déjeuner, il s'amusa, comme une maman, 
avec Maurice, qu'il avait fait venir dans sa chambre. 

Ce jour-là était le dernier, car, avant d'arriver à l'Abadié, 
Hubert avait passé trente-six heures chez les parents de sa 
femme, braves gens auxquels, dans le deuil, il était demeuré 
iidèle. Us habitaient une propriété un peu moins méridionale 
que l'Abadié, et dans le voisinage immédiat de la ligne de Lyon 
à Marseille. M. de Glairépée, désireux de profiter de ces der- 
nières heures que son fils passerait en Provence, ne le quitta 
presque point, de midi jusqu'au diner, de telle sorte que Marie, 
qui avait demandé congé à l'hôpital, ne trouva que peu d'ins- 
tants pour causer avec Hubert d'un sujet dont elle ne parlait à 
personne. Gomme M. de Glairépée recevait un voisin, dans le 
salon, Marie et Hubert s'en allèrent en haut de la garrigue, 
sous les vieux oliviers; ils s'assirent sur l'herbe pelée, et Marie 
commença tout de suite. 

— J'ai un secret, Hubert. 

— D'amour? 

— Evidemment. Tu vas le savoir. Je ne sais que faire, tu 
me donneras conseil. 

Pendant qu'elle parlait et qu'elle lui racontait le séjour de 
Pierre à l'hôpital, et le diner à l'Abadié, et le départ des an- 



LES NOUVEAUX OBÈRLÊ. 273 

ciens blessés, et comment une correspondance s'était établie 
entre Pierre et M. de Clairépée, le frère, à qui celte histoire 
d'amour rappelait tant de souvenirs, devenait triste. Marie ne 
le voyait pas. Elle était toute à son sujet, à celte question 
qu'elle s'était posée tant de fois : « Dois-je faire entendre à 
Pierre Elirsam, qu'on ne serait pas fâché de le connaître 
mieux, qu'il a toute permission pour parler de lui-même, et de 
souvenirs qui ne seraient pas militaires? » Quand elle eut 
vanté, avec celle mesure que le besoin de gngner sa cause ne 
lui faisait pas abandonner, le caractère énergique de Pierre, sa 
droiture, son courage simple et la beauté de l'homme, elle se 
pencha, cherchant les yeux d'Hubert qui erraient distraitement 
parmi les olivettes. 

— Tu veux mon avis? Es-tu certaine de n'avoir rien dit? 

— Oui. 

— Eh bien I garde ton secret. 

— Je n'ai rien dit, mais, dès lors qu'il écrit h. mon père, et 
avec l'espoir que ses lettres seront lues par moi, si je n'arrête 
pas celte correspondance, je l'encourage donc; j'accepte ces 
hommngcs; j'admets l'idée que M. Pierre Ehrsam peut me 
demander en mariage : et mon secret n'est plus qu'une moitié 
de secret. 

— Garde alors cette moitié. Ne t'engage pas. 

Elle mit la main sur la main d'Hubert, qui persistait à ne 
point regarder Marie. 

— Tu veux me faire de la peine? 

— Oh! non! 

— Qu'as-lu alors? Te voici qui me troubles pour long- 
temps. Tu es cruel. 

— J'ai pitié de toi, au contraire, et de lui qui m'est bien 
indiffcrent. 

— Voux-lu dire que je me trompe? 

— J'en ai peur. 

— Que sais-tu de lui? 

— Son nom, son âge et son amour. Mais vois-tu, Marie, ce 
n'est pas le temps d'aimer. 

iMaric et Hubert se levèrent, et descendirent la pente. Hubert 
se tenait près de sa sœur, qui disait : 

— Je me reproche d'être faible, en effet* 

— Toi, la forte! 

TOMB L. — 1919. 18 



274 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Demain, cette nuit, je penserai que tu me désapprouves, 
je croirai que lu as raison, mais je sens que je ne t'obéirai pas. 

— Je n'en doute guère, val Pendant que les étoiles tombe- 
ront du ciel, et que le soleil s'obscurcira, le monde continuera 
encore d'aimer... Ne te fais pas de peine, et surtout ne crois 
pas que je désapprouve ton choix. Je n'ai pas le moindre doute 
sur ce que tu m'as dit, Marie. Mon père et toi, toi surtout, vous 
ne devez pas vous tromper... Mais, moi qui ai souffert, je vou- 
drais t'épargner peut-être une douleur pareille. 

— Comme les mots les meilleurs sont peu puissants! 

— Hélas I 

— Je suis tentée de t'en demander pardon. 

Il voulut partir de bonne heure, dans l'après-midi, afin de 
prendre le chemin de fer départemental à Chàteaurenard, au 
lieu de se rendre h la gare de la grande ligne, au pied de la 
Montagnetle. 

— J'irai à pied, Marie, veux-lu venir? 

Elle était prête; M. de Clairépée et Maurice les regardèrent 
s'éloigner sur la route, puis rentrèrent. On marchait en bor- 
dure de la plaine, dans l'ardent soleil. Marie avait ouvert son 
ombrelle, et, levant la main plus haut que d'habitude, elle en 
partageait l'ombre avec ce grand capitaine de dragons, qui 
riait et se laissait faire. Tant qu'ils se sentirent en vue de la 
maison, ils demeurèrent silencieux, et ils se hâtèrent. Puis ils 
se mirent à causer, si doucement qu'en vérité ils ne se sou- 
vinrent pas d'avoir passé ensemble une heure plus courte, ni 
plus douce. Il disait : 

— Tu ne saurais comprendre le prix de toutes les images 
que j'emporte; toute ma Provence est dans mes yeux-; toutes 
mes tendresses sont ravivées; je a-ous ai retrouvés tels que je 
vous rêvais. Rien n'a changé à l'Abadié : la fortune est la même, 
l'intelligence aussi, dans la maison pauvre et pleine de reliques. 
Toi, tu as embelli. 

— Tu crois? 

— Je ne sais quoi de trop paisible s'est effacé... 

— C'est l'inquiétude que lu trouves belle? Inquiétude pour 
toi, pour Maurice, pour les blessés.... 

— Pour Pierre l'Alsacien ? 

- — Je te Fai dit. Vous êtes mon tourment de chaque heure^ 

— Marie, tu n'es plus l'enfant : la guerre aussi a mis ton 



LES NOUVEAUX OBERLE. 



215 



âme plus près de ton visage; on devine aux vitraux les lampes 
allumées. 

— Poète ! 

— Et cela me fait trembler I Si, tout à coup, dans le sanc- 
tuaire, le vent soufllait?... 

Ils causaient à demi-voix; on aurait pu les prendre pour 
deux amoureux; à cause de leur jeunesse même, ils disaient les 
' choses tristes avec un sourire, et sans y croire. Elle, du moins^ 
n'y croyait pas. Leurs yeux erraient avec délices sur la plaine 
qui n'avait d'ombre qu'au pied des cyprès noirs, et cette ombre 
était bleue, comme Hubert l'avait dit. 

Gomme ils entraient dans Châteaurenard, entre les maisons 
basses, ils furent vus par les gens qui travaillaient à l'ombre. 
Plusieurs dirent : « Il est joli, le Glairépée. C'est dommage, 
péchaire, qu'un si beau garçon s'en aille se battre. » Mais d'au- 
tres se trouvèrent, qui assurèrent : « Eh ! vous ne savez donc 
pas que les riches ne se battent pas? — Etes-vous sûr? — On 
me l'a dit. » La chaleur était accablante. Une odeur de fruits 
mûrs s'échappait des boutiques à demi fermées et qui semblaient 
désertes. Les platanes du Cours avaient déjà des feuilles jaunes. 
En arrivant là, Marie, qui pensait que son frère se dirigerait 
tout droit vers la gare, le vit traverser le boulevard, et prendre 
un raidillon, qui grimpe la colline. 

— Où vas- tu? 

En même temps, elle se souvint que Hubert, musicien pas- 
sionné, avait plus d'une fois passé l'après-midi à jduer de 
l'orgue, là-haut, dans la tribune de l'église, et elle reprit : 

— Je devine : nous n'avons pas d'orgue à l'Abadié, et tu es 
de ceux qui chantent quand ils ont le cœur triste. 

— Oui, Marie, je chanterai, mais pas tristement. 

Ils arrivaient sur la place haute, devant l'église trapue, 
neuve, que les pins-parasols enveloppent en arrière. Marie dit 
vivement : 

— Vos regrets sont courts, à vous qui vous battez! Ou bien 
vous nous trompez! 

— N'en crois rien ! 

— Comment, à la veille de batailles où tu pouvais mourir, 
où tes camarades allaient mourir par milliers, as-tu écrit des 
lettres enthousiastes, des lettres gaies, des lettres folles? En 
vérité, c'est un mystère.»» 



276 



REVUE DES DEUX MONDES. 



— Oui, un myslèrc de tendresse. 

— Que faites-vous, quand vous meniez de la sorte? 

— Nous vous disons adieu, Marie. Laisser de soi un bon 
fiouvenir, une image claire et souriante : plusieurs s'y sont 
■essayés; j'en suis un, si tu veux. 

Il disait cela gravement, comme ceux qui expriment une 
vérité de foi, à laquelle leur cœur est allaclic. Tous deux, Marie 
et Hubert, entrèrent dans l'église. Marie demeura dans la net 
blanche, et bientôt, Hubert, qui avait prévenu le sacristain, se 
mit à jouer sur l'orgue de Chàleaureiiard, dans la solitude de 
l'église, de la place, du rocher qui porte les tours. 11 iin[)rovisa 
pendant un quart d'heure, — le dernier de sa permission de 
soldat; — il raconta sa peine, son histoire, ses rêves, toute une 
jeunesse pareille à d'autres, puis pour achever ce qu'il avait à 
dire, appelant à lui toute la puissance de l'orgue, essoufllanl le 
sacristain, faisant sonner les voûtes et trembler les verrières, 
il joua le Magnificat. 

Puis il descendit rapidement, et, k la porte, il embrassa 
Marie qui pleurait. 

Ils se quittèrent. Le regardant s'éloigner, elle murmurait : 

— Je ne comprends qu'une chose : c'est qu'ils ont été faits 
pour la plus grande lieur^ de l'histoire de France. 

Hubert écrivit, trois jours plus lard, quelques mots sur une 
carte postale : « En arrivant à la gare régulatrice, j'ai appris 
que mon régiment n'était plus dans les régions du Nord, et 
aussitôt je suis reparti, lentement voilure. Heureusement les 
nuits sont belles. Demain malin, je pense que j'aurai rejoint 
mes camarades. Je ne serais pas étonné que le régiment fût 
engiïgé bientôt. Les nouvelles sont boruies; celle-là répondiait 
à un de mes vœux. Ne vous inquiétez de rien, avant que je ne 
vous aie dit qu'il en est temps. » 

On s'inquiéta quand môme à l'Abadié ; puis une nouvelle 
lettre laissa entendre que Hubert était en Lorraine, dans un 
coin qu'il disait tranquille. Les journaux publiaient de longues 
colonnes sur les combats de. Picardie et la prise de ïhiaumont, 
« A quels périls il a échappé I » disait Marie. 

Septième lettre de Pierre : « 8 juillet. J'ai rencontré, non 
loin des lignes, un paysan, vieil homme, dans le champ qu'il 
avait labouré, hersé, ensemencé, puis sarclé au bruit du canon, 
et parfois, comme un soldat, sans nul souci des obus égarés qui 



LES NOUVEAUX OBERLJfi. 277 

' tombent au delà des tranchées. Il venait voir si le froment avait 
répondu à ce travail de choix. Je me reposais avant de retourner 
au cantonnement. Je vis l'homme entrer dans la rigole, entre 
deux planches de blé. Il était grand, mais les tiges étaient 
aussi liantes que lui, toutes égales, toutes parées, aux arêtes 
des épis verts, de ces llocons L!ancs minuscules qui sont la (leur 
du froment. Le vent soufilait de l'Est. Je dis : »< Elle aurait pu 
vous couler cher, mais vous aurez une belle moisson. — Oui, 

- me dit-il gravement, cl le temps est bon pour le blé. Quand il 
est en lleur, il a besoin du vent, parce que les épis frayent entre 
eux, voyez-vous, et le vent les fait voisiner. » Je lui demandai : 
« Qui a sarcle? Vous n'avez pas une mauvaise herbe. — Ma 
femme, mes filles, mon petit gars. -^ Personne n'est parti? » 
Il me montra un toit elfondré, à quoique dislance, entre des 
arbres. « On peut encore y vivre, » dit-il. Je lui demandai le 
nom de la forme. Elle s'appelle la Malutinerie : la ferme du 
matin, de ceux qui se lèvent à l'aube, de ceux qui ne perdent 
pas une miiiule du jour. »> 

M. de Claircpée qui, d'ordinaire, ayant lu la lettre d'abord, 
la passait h, Marie, sans un mot, dit celte fois : « Ce garçon est 
un poète, ce qui ne me déplaîl pas. — La maison où nous 
sommes en a connu plus d'un, » répondit Marie. 

Huitième lettre de Pierre : « 15 juillet. Près de l'hôpital, 
j'ai causé, dans la rue qui mène à la gare, avec des évacués 
d'un village que l'ennemi tenait en son pouvoir, depuis près 
d'un an, et qui lui a clé arraché le mois dernier. Comment, 
pourquoi les a-l-on conduits ici ? Ils ne le savent pas. Par quelle 
roule? Ils le savent à peine. Ils vont, n'ayant plus de volonté, 
plus de forces, emmenés, ramenés, indilîérenls, humbles, 
comme l'eau qui se plie à tout. Je les ai rencontrés, ils m'ont 
demandé le chemin de la gare; c'a été la prcsenlalion. Nous 
sommes allés ensemble vers la maison de brique oîi ils atten- 
dront, une fois de plus. Les trois auxquels j'ai parlé m'ont dit 
quelque chose de leur âme, et c'est pourquoi je le marque ici, 
puisque je n'ai pas la permission d'exprimer la mienne. 

« Un vieux, en rcdingole, et portarït sur le dos un paquet 
enveloppe dans un drap cousu, un homme d'au moins soixante- 
dix ans, l'air un peu égaré, le front à demi couvert »par des 
mèches blanches, de la pointe desquelles coulait la sueur, 
m'a dit : 



278 REVUE DES DEUX MONDES. 

— » Moi, monsieur, ils disent que mon fils est mort; je 
l'ai appris le jour où nous avons été délivrés. 11 faut bien dire 
délivrés, mais on ne peut pas dire heureux, n'est-ce pas? Oui^ 
je l'ai appris, avec tous les détails, d'un soldat qui avait vu 
tomber mon enfant. Pourtant, le lendemain, j'ai assisté au 
défilé d'un régiment. Ils étaient plusieurs mille, en bleu neuf, 
des jolis gars, jeunes, de son âge. Je ne le cherchais pas, non, 
bien que je l'aie toujours dans l'idée. Et, vrai comme vous 
êtes devant moi, je l'ai vu. C'étaient ses yeux bleus, qui regar- 
daient toujours en avant, sa petite moustache retroussée, son 
pas relevé. J'ai cru qu'il allait tourner la tête, je l'ai même 
appelé. Pas assez haut, faut croire. Il a continué, toujours 
droit. Je ne pouvais pas courir. Mais personne ne m'empêchera 
de croire qu'il était là, que je l'ai vu, que je le retrouverai. » 

« Une femme marchait à ma gauche, forte, alerte, dont les 
joues avaient dû bien souvent rire et former la pomme, au temps 
de prospérité : « Le mien, me dit-elle, il est sûrement mort. 
Ils l'ont enterré au coin d'un bois. Je sais l'endroit; j'ai la 
carte, avec une croix qui marque où on l'a mis. Il y a son nom. 
sur la croix, avec le dessin de la médaille militaire, qu'ils lui 
ont donnée pour sa mort, même un peu avant. Toute mon 
envie serait de retrouver à présent ma maison. Je ne serai bien 
que là. pour pleurer. Elle était jolie, je vous assure, et nette, le 
samedi soir, comme un sou neuf. Quand mon homme rentrait 
du travail, — il est aussi dans les armées, — il riait au ménage 
biçii fourbi. A présent, elle est toute tombée. On a vécu dans la 
cave, avec d'autres du pays. On l'avait payée avec nos journées, 
sauf deux cent soixante-treize francs, qu'on devait encore à la 
Compagnie. A qui faut-il s'adresser, pour qu'on la rebâtisse? » 

« Une toute jeune femme, exténuée, muette depuis notre 
rencontre, portait dans les bras un enfant de quelques semaines. 
Elle le portait, semblait-il, sans amour, ne baissant pas les yeux 
vers lui, ne ramenant pas, au creux du coude, la tête coton- 
neuse, exsangue, abandonnée, que la marche ballottait. Ne 
voulant pas avoir l'air dé la dédaigner, puisque j'avais parlé 
aux autres, je lui dis : 

— Il est joli, l'enfant. 
^ Non. 

— Laissez-moi le caresser? 
^ Non, 



LES NOUVEAUX OBEaLÉ. 279 

— Pourquoi? 

« Sans un mouvement de physionomie, elle répondit : 

— C'est un boche! Je l'élève parce qu'on ne doit pas tuer 
les petits... 

— Oh I je comprends. 

« Sa pauvre robe grise se tordait au vent. 

— Mais quand il sera grand, je l'enverrai en Allemagne, 
pour qu'il tue son père... » 

Neuvième lettre de Pierre. « 2G juillet 1915. Nous sommes 
en Artois, dans le secteur où les communiqués du milieu de 
mai annonçaient que nous avions avancé nos lignes do quatre 
kilomètres sur une largeur de dix. Plus de maisons : mais la 
campagne, belle encore par endroits. On m'a nommé sergent, 
depuis huit jours. Je revenais, avec ma section, vers l'arrière., 
Les traces de la bataille ne manquaient nulle part. Il y avait 
plus d'herbe foulée que d'herbe debout. Cependant, au milieu 
de la plaine, un champ de froment, quatre planches longues, 
étaient couvertes d'une récolte mûre, et qui sentait le pain 
frais. Six heures du matin, heure des parfums violents. Les 
hommes, tous, montrèrent les épis : « Les Boches l'ont semé, 
mais ils ne l'auront pas, celui-là I — Il est mûri » L'un d'eux 
prit un épi dans sa main et l'écrasa, puis souffla sur les balles 
de froment qui s'envolèrent. Je dis : « Personne ne fera donc 
la moisson I «Quelqu'un cria : « Faisons-la I J'en suis!... — Moi 
aussi, moi aussi 1... » Je regrettai un instant le mot que j'avais 
dit. Nous étions attendus. J'essayai de retenir les hommes dans 
le rang. Allez donc demander de la discipline à des paysans 
de France qui voient qu'un champ de froment va se perdre 1 
En quelques secondes, les soldats déposèrent à terre le sac, le 
fusil, les musettes, les bidons. Avec leur couteau, plusieurs 
avec leur baïonnette dont ils frappaient les tiges comme avec 
la faucille, ils se rarirent à couper le blé. Ils travaillaient avec 
une joie de campagnards et de pillards. Quand tout le champ fut 
moissonné, avec des bouts de corde et des mouchoirs, avec des 
brins de froment aussi, ils firent des liens. Chacun, sur le sac 
déjà gonflé et lourd, assujettit sa gerbe, et nous sommes ren- 
trés au cantonnement, à une lieue de là, portant sur nos 
épaules le grain et moissonné, mûri, semé, au son du canon.i 
Les acclamations des camarades nous saluèrent. Lé colonel 
sortit de la maison du notaire, sourit, et dit : « Vous donnerez 



I 



280 



REVUE DES DEUX MONDES. 



un quart de pinard aux moissonneurs I » El j'ai mang^ de ce 
premier pain de la victoire : il est délicieux. » 

— Marie, dit M. de Claircpée, il a l'ànie bien faite. 

— Je le pense comme vous. 

— 11 s'adresse à moi, mais c'est à toi qu'il pense. 

— Peut-être bien. 

— 11 doit me trouver peu subtil de ne point l'avoir compris. 
D'autre part, je ne puis l'obliger à me raconter toute l'histoire 
de la guerre, et ne lui envoyer, en retour, que des mots de 
remerciement, qui me fatiguent, et ne le contentent pas. Cela 
ne peut durer. 

— Si vous lui demandiez... 

— Je me sens peu enclin à traiter les choses d'amour. Il y 
a si longtemps... J'y serais maladroit. As-tu confiance en son' 
honneur? 

— Tout à fait. 

— S'il te déclare qu'il l'aime, l'accepterais-lu en mafiage? 

— Pas tout de suite : j'éludiorais. 

— Mais lu ne rejettes point l'idée d'être aimée de lui et de 
l'aimer? 

— Je crois même que j'ai commencé. 
' — Alors, interroge-le toi-même. 

— Oh! 

— Ce sera plus prompl, et plus clair, et mieux fait : 
réponds-lui. 

M. de Clairépée fit quelques pas vers la porle du salon, puis 
il revint vers sa fille. Dans sa barbe blonde et blanche, les 
coins de ses lèvres, qu'abaissai! le chagrin, creusaient deux plis ; 
ses paupières combattaient les larmes prêtes à couler, et il 
cherchait à poser son regard sur les choses qui étaient aulour 
de lui, et non pas sur l'enfant vers laquelle il revenait, et qui 
se tenait debout, les mains en arrière, appuyée au piano. 

— Marie, si tu devais accepter, un jour, plus tard..* 

— Oui, plus lard, ne vous troublez pas ainsi..., 

— Qu'est-ce que tu regretterais? 
Elle réiléchit : 

— Je regretterais vous, mon cher papa, ma Provence et mon 
nom. 

11 se décida à la regarder, el il ne se repentit point de ce 
qu'il avait dit. Mais il vit que la joie illuminait le visage 



LES NOUVEAUX OBERLÉ. 281 

penrh(Ç, tondre et compatissant, de celle qui dtaît libre d'aimer. 
La douleur d'ôlre seul, il l'éprouvait déjà en ce moment. 

— Moi, dit-il, je suis destiné h être séparé de tout, peu h 
peu. J*ai déjà fail plus d'un adieu. Cela ne doit pas compter. La 
Provence non plus, t^llc a marié beaucoup de ses filles au loin. 
Une de tes aïeules s'est établie dans les iMarcbes du Rhin, au 
temps «les Trois-Évêcliés. Que vcux-lu? la graine vole. Mais le 
nom? Tu pourrais l'écliangor contre un autre presque aussi 
beau pcut-ôlre. 

— C'est vrai. 

— Il en a coûté bien de la peine et du sang h ceux qui l'ont 
forgé, poli, armorié. 

— Je soulTrirai d'avoir à le quitter : mais ne le dites 
jamais. Ce sera un peu de ma dot. Vous m'avez répété, quand 
nous travaillions ensemble, le soir : « Marie, il ne faut porter 
son marquisat que le dimanclie. Les six autres jours, c'est- 
à-dire presque toute la vie, on doit le faire oublier, à force de 
simplicité. » 

— Oui, je l'ai dit, mais de loin. Les choses n'ont plus tou- 
jours le même aspect, quand elles sont proches. Enlin, va, ma 
grande, et fais selon ton cœur. 

Marie demeura' une demi-heure, toute seule, adossée au 
piano, dans l'ombre du salon clos. Elle sentait son cœur s'ou- 
vrir dans sa poitrine, et la joie y tomber et l'emplir. Nul bruit 
duis la maison. Dehors, les cigales secouaient les rayons du 
soleil, qui rebondissaient sur leurs ailes, comme le foin dru et 
nouveau q'ie les faneuses lancent, du bout des fourches. 

Hépondrel Oui, elle répondrait ce soir, elle mettrait la 
lettre à la poste le lendemain matin. Mais aujourd'hui, tout de 
suite, h qui dirait-elle son secret? iN'ayanl point d'amie sûre, 
point de mère ou de tante habitant làliaut quelque chambre, 
aux tentures sombres et aux murs décorés de rosaires, elle 
alla ouvrir la porte de la terrasse, et appela Maurice. 

11 vint, au galop de charge, les bras étendus, les yeux 
élincelant d'une tendresse passionnée, et sauta à cheval sur les 
genoux de Marie, qui était assise sur le degré le plus bas du 
perron du jardin, entre les deux touffes de réséda qui pous- 
saient là par tradition, sans que personne les semât jamais, 
ou remuât la terre à leur pied. 

— Voilà, tante Marie! Vous sortez? 



k 



282 



REVUE DES DEUX MONDES. 



— Non. 

— Mais si, vous sortez! Vous m'emmenez? Vous êtes si 
gentille, tante Marie I 

Elle l'embrassa, et le tint serré, tandis qu'il se débattait. 

— Mon fils, mon fils Maurice I 

Puis, relâchant l'étreinte, et, au fond des yeux clairs, atten- 
tifs, plongeant son regard à elle, qui se faisait tendre, et qui 
demandait, elle dit : 

— Tu te souviens de M. Picire Lancier? 

Le petit secoua ses boucles encore en ordre et frisées du 
matin. 

— Non, tante. 

— Celui qui chantait, le jour des Hois ? 

— Ahl oui, le monsieur qui est à la guerre et qui marche 
avec des bois ? 

— Tu l'aimes bien, n'est-ce pas? Tu serais content, s'iJ 
revenait? 

L'enfant, sans dire oui, passa sur la joue de Marie une 
main câline, et ferma les yeux, pour faire entendre, à sa 
manière : « Le repos est là, ma joie est vous, je vous aime 
d'abord, et celui dont vous me parlez m'est indifférent. Si je 
comprenais tout, je vous répondrais autrement : je ne suis 
qu'un enfant, qui vous aime, ma tante-mère, Marie. » 

Elle vit qu'elle n'obtiendrait pas de Maurice cet encourage- 
aient à aimer qu'elle attendait de lui, et qu'elle était seule 
tout à fait. 

— Ecoute, dit-elle, va cueillir les trois plus belles fleurs; 
choisis bien ; mets-y le temps : je lui enverrai, de ta part, 
l'une des trois. 

L'enfant, à qui on ne demandait plus que de s'amuser, 
oartit aussitôt, et commença par faire, en courant, le tour du 
jardin; puis il le fit à petits pas, s'arrêtant. 

Le soir, devant sa table, à la grande lumière que le soleil 
en allé laisse après lui, dans le ciel, Marie écrivait dans la 
chambre du premier : 

L'ALadié, 30 juillet 1915. 

« Monsieur, mon père m'a dit, tout à l'heure, après avoir lu 
votre dernière lettre, la neuvième, si je ne me trompe, — elle 
était sûre de ne pas se tromper, — que c'était à moi de vous 



LES NOUVEAUX- 0BERl3.i 283 

répondre. Il a pensé que ces lettres qiie vous lu-i envoyez, du 
front ou de l'arrière, depuis &ix mois, et qui l'ont intéressé et 
louché, si elles étaient un moyen de- vous faire connaître do 
lui, en étaient peut-être an de vous faire connaEître de moi. Des 
mots qu'il m'a répétés, d'autres que vous m'avez dits, à 
l'Abadié, quand vous alliez repartir efr que Maximin Fustier se 
préparait à vous reconduire à Saini-Iiaudile, ont pa:ru à mon 
père ne pouvoir s'expliquer aulrement. Peut-être se trompe-l-il., 
En son nom comme au mien, je viens vous le demander. Nous 
avons, l'un et l'autre, tant de confiance en votre honneur, qu'il 
ne m'en coûte poinb de le faire. Usez de la même franchise 
dont vous voyez que j'use envers^ vous. Si le seul désir de rece- 
voir quelque preuve de souvenir d'une maison amie vou» a 
guidé, ou si vous n'avez écrit que pour tromper les heures de 
solitude, dites-le sans hésiter, et ne tous croyez pas tenu 
d'ajouter à votre aveu d'inutiles côm|>liments. Von» continuerez 
de vous battre pour une grande cause que vous avez compriîçe ; 
moi, je cmitinuerai de vivre ici, parmi mes devoirs de fille, de 
tante, d'infirmière, d'amie d'urte foule de braves gens-. Vous 
serez assuré que nous garderons de vous, de votre loyaù-té, de 
votre bravoure, de votre conversation d'un soir, un souvenir 
durable et cher. Si vous avez, au contraire, d'autres raisons 
de souhaiter que des lettres vous viennent encore de l'Abadié, 
dites-le-moi aussi. D'aucune manière, ne restons dans^ ïk peu 
près : c'est un état auquel mon esprit, aussi bien que mon 
ccenr, répugne de^ toutes ses forces. » 

Marie ayant achevé d'é^'rire cette lettre, s'approcha de la 
feii être, par où venait l'air encore chaud de la plaâne. A travers 
les. prés, de l'autre côté de la route, un jeune homme:, an pâtre 
sans doute, revenant vers Saint-Baudile, chantait.; Et elle 
reconnut une chanson qu'elle connaissait bien : 

Il me prend des moments de langueur 
Que je ne sais plus où je suis, 
En songeant qu'à la montagne 
11 y en a un qui pense à moi. 

Après un court silence, la voix, bien posée, ardente, chanta 
le refrain, puis reprit le couplet. 

Mais si ma grand' savait 
Oue je parle à un bûcheron 1 - 



^S4 REVUE DÉS DEUX MONDES. 

Quand Je le vois qui dévaîe 

Avec son fagot de prunellier^ 

Je sens que mon cœur se (ond, 

El que je suis dans le contentement. 

Mais si ma grand' savait 

Que je parle à un bûcheroni (1). 

La voix s'éloigna, et seul continua de rouler sur la plaine 
le murmure confus qui moule de la campagne pendant les 
nuits d'été, où ni les eaux, ni les arbres, ni les bêles ne se 
taisent tout à fait. 

Le lendemain, la Icltre partit. Un jour encore passa. 

Le surlendemain, comme Marie revenait de riiôpilal, et 
qu'elle allait franchir la grille du mas, elle enlendit, derrière 
elle, quelqu'un qui pleurait. Elle ne se détourna pas, mais, 
ayanl l'expérience de la misère humaine et de ses imporlunilés, 
elle crut com[)rendre que celle peine lui demandait secours, 
comme d'aulrcs l'avaicfit fait. Elle ne se trompait |)as. Dans la 
cour de l'Abadié, elle fut rallrapéo par une femme dont le 
visage était caché diins les plis d'un mouchoir. 

— Ah! Mademoiselle! Mademoiselle! 

Marie n'eut qu'à tourner la lele à moitié, et elle reconnut 
cette grosse femme, vêtue d'une robe noire à petits pois blancs, 
et qui portait au cou, dans un médaillon, la photographie d'un 
homme encore jeune, au visage commun et décidé. 

— Qii'avez-vous, ma pauvre madame Glarens? 

La femme tendit le bras vers des lointains qu'on ne pouvait 
voir, mais qu'elle apercevait en imagination. 

— Croyez vous ! tout mon malheur, c'est d'être riche à pré- 
sent. Depuis que mon mari travaille pour la guerre, il a bien 
changé avec moi; je suis devenue pour lui comme une ou- 
vrière, et vous savez qu'il n'aime pas son monde. Je suis trop 
vieille, et je ne suis plus assez belle : il m'a chassée. 

(1) Me pren de m«ument de lagno. 

Que salie pins moiinle siéu, 
De sounja qu'à la niount.igno 
N'i en a vun que pcnso a iéul 

Quand lou vase que davalo 
Émé soun fais d'agnenas, 
Sente que moun cor se chalo 
£ que siéu tlins lou soûlas l 

Mai, se ma Grand sabié 
Que parle à-n-un bouscaU6 1 



LES NOtrVEAUX OBÉRtS. 285 

— Ce n'est qu'un moment d'humeur? 

— ' Vous ne le connaissez pas. Depuis dix jours, il attendait 
une nouvelle de Paris : l'acceptation d'un contrat de fourni- 
tures de trois millions, sur lesquels il en gagnera bien un. 
Tout h l'heure, il a appris que le ministre avait signé, il a reçu 
la pièce officielle. J'clais là, j'ai dit : « Tant mieux », et je suis 
allé à lui; mais, brutalement, il m'a repoiissde en criant : « A 
moi, les petites femmes, à présent! J'ai trouvé ce qu'il me 
faut. Toi, la vieille, f... le camp! » 

La femme du fabricant d'obus n'avait point de parents; 
elle comptait peu d'amis dans la région. Longuement, elle 
raconta son infortune à Marie. Elle était de ces malheureux, 
encore tout étourdis par le coup qui les a frappés, et qui son- 
incapables de résolution et d'eiïort, capables seulement de 
gémir et de pleurer. De sorte que M""* de Glairépée, regardant 
la vieille bàlisse de l'Abadié, où il restait toujours des pièces 
inocrii[)ées, finit par proposer h. M""* Glarens d'habiter, « en 
attendant, » une chambre qui servait de débarras, au-dessus de 
la cuisine, et reliée à celle-ci par un escalier de service. 

Cinq jours plus lard, M""^ Glarens, trouvant bonne l'hospita- 
lité du mas, ne pensait déjà plus à chercher d'autre lieu de 
rctraile; aidait Marine qui, se sentant vieille, n'était pas fâchée 
de trouver elle-même un peu d'aide; commençait à se faire 
aimer de Maurice, donnait enfin des signes de rassérénement. 

Or, cette femme, qu'une certaine aisance avait faite demi- 
bourgeoise, et qui ne pouvait ni revenir à la vie ancienne, 
ni se passer de commérages, ni retourner h Saint-Baudile, 
« de peur d'y rencontrer Glarens, » ne manquait pas, depuis 
qu'elle habitait l'Abadié, à l'heure où le soleil baisse, de faire 
quciqnc tricot ou quelque ouvrage de lingerie, le dos appuyé 
à la grille, assise tout près de ce chemin par où descendaient 
ou remontaient des hommes et des femmes qu'elle connaissait. 
Plus d'un qnittniit le groupe des compagnons ou des compagnes, 
et vernit parler à la patronne d'autrefois, dont la mésaventure 
avait déjà couru toute la Provence. Ge fut en causant avec un 
de ces ouvriers que, le soir du quatrième jour, elle apprit un 
événement qui allait bouleverser la vie de M. de Glairépée 
et de sa fille. Un cavalier, sa musfette sur le dos, regagnant la 
gare voisine, quitta deux femmes et <leux vieux ouvriers avec 
lesquels il faisait route, vint saluer M™^ Glarens, et lui dit : 



286 REVUE DÈS DEUX MONDES. 

— Ils ne savent donc pas? 

— Quoi? 

— Le fils est mort. 

— M. Hubert de Clairépée? 

— Tué, sans qu'il y ait eu d'attaque, en faisant sa ronde 
d'officier dans les tranchées. Je suis du régiment, je sais bien 
ce que je dis... Ne tremblez donc pas comme cela, madame Gla- 
rens, ce n'est pas de votre famille... 

— Presque : je sens que ça commence à venir. Ah! les 
malheureux 1 Et M"® Marie I... Ce sera sa mort aussi! 

A ce moment, Marie ouvrit une fenêtre du premier. Elle 
avait reconnu l'uniforme des dragons, et elle appela : 

— Madame Clarens, esl-ce que vous ne parlez pas à un 
cavalier du régiment de mon frère? 

Mais l'homme, entendant cela, se sauva à toutes jambes, et 
rejoignit ceux qu'il avait quittés. Obligée d'expliquer cette 
fuite, la pauvre patronne répudiée essaya bien de mentir, el, 
en temps ordinaire, elle s'y entendait. Mais Pémotion avait été 
trop forte: Marie devina le malheur, puis voulut le connaître, 
et bientôt ne douta plus. 

Deux jours plus tard, dans le mas en grand deuil, le 
garde champêtre apporta une dépêche, arrivée à la mairie et 
annonçant la mort du capitaine « tombé au champ d'honneur. » 

Marie, quand les premiers moments furent passés où elle 
craignit que son père ne mourut d'émotion, reprit la plume avec 
laquelle, si peu de jours auparavant, elle avait écrit une sorte 
de lettre d'amour, comme elle pouvait l'écrire; et, rapidement, 
elle traça sur le papier ces mots, h l'adresse de Pierre Ehrsam : 

« Monsieur, jetez au feu la lettre que je vous ai écrite, 
et n'y répondez pas. Marie de Clairépée n'est pins la jeune fille 
que vous avez connue, libre d'elle-même. Mon frère vient d'être 
tué. Mon père, dont la vieillesse est ainsi atteinte, a le droit 
de compter que je ne le quitterai pas. Un autre surtout a des 
droits sur moi, que je ne discuterai point : c'est le fils de 
Hubert. A présent, il est mon enfant; je dois l'élever; je relè- 
verai; je ne me séparerai plus de lui; mon avenir n'est plus 
h moi : il est ii lui. Adieu. » 

René Bazin. 

(La cinquième partie au prochain numéro). 



LA 

MANŒUVRE DE LA MARNE" 

— AVANT LA BATAILLE — 



La bataille de la Marne est la suite naturelle d'un ensemble 
de dispositions et de préparations matérielles et morales. Elle 
mettait aux prises deux volontés, l'une saine et droite, l'autre 
enivrée et égarée : l'une et l'autre s'étaient mesurées dans les 
premières semaines de la guerre; une fois aux prises, fatale- 

. ment, la moins digne devait avoir le dessous. 

Etant données les origines de la guerre, il n'était pas pos- 
sible que les événements n'en arrivassent pas à cette conjonc- 
ture : une heure devait sonner où l'erreur de la race germa- 

' nique, causant celle de ses chefs, la conduirait à un abîme; et 
il devait arriver aussi que le peuple français, assagi par les 
longues années de la défaite, serait l'instrument de la loisupé- 

^ rieure qui préside aux destinées humaines. Ici-bas, tout se 

j paye, tout est payé. 

1. — LE PLAN ALLEMAND ET LE PLAN FRANÇAIS 

Pour nous en tenir aux faits de l'ordre militaire, rappelons 
l'enchainement des circonstances, — celles qui résultent de 
resolutions réfléchies et combinées et celles qui tiennent à 
cette « force des choses » dont la volonté la plus énergique ne 
peut secouer tout à fait le jougj 

(!) Copyright by Gabriel HanotAnx, 191*. ^ 



vBeauvais\ /5y)\ '•^■~isi:!î^'""' Ci-aùn. 

j^5. Compiègng^î .,. .,^;^,..: 

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290 



REVUE DES DEUX MONDES.: 



La détermination agressive de l'Allemagne avait amené 
son Haut Commandement à commettre une faute telle qu'aucun 
maître dans l'art militaire, — c'est-à-dire aucun homme de 
bon sens, — ne s'y serait laissé entraîner : la violation de la 
neutralité belge. L'Allemagne, dans son aveuglement sur sa 
supériorité de puissance, croyait être en mesure de décider du 
sort de la guerre en six semaines. Mais, pour cela, il fallait 
gagner Paris par le chemin le plus court, c'est-à-dire par 
Bruxelles. Ses armées prirent donc cette voie. Par cette déter- 
mination, impie et folle à la fois, elle s'attirait deux adversaires : 
la Belgique, qui lui barra la route, et l'Angleterre, qui se jeta, 
tout de suite, corps et àme, dans une lutte où elle ne fût entrée 
que plus tard, — trop tard! 

L'invasion de la Belgique par la rive gauche de la Meuse 
surprit certainement le tiaut Commandement français. Ses 
propres plans s'en trouvèrent atteints. M. Viviani a dit, à la 
tribune de la Chambre des députés, que le premier projet 
français comportait un recul do vingt-cinq kilomètres au Sud 
de la frontière (1). 

Il est avéré que, jusqu'à une époque très voisine du conllit, 
on avait accepté, en France, l'idée d'une manœuvre défensive- 
oiîensive ayant pour objet d'attirer l'ennemi à une bataille de la 
Fère-Laon-Beims Tel e était la conception initiale de la«Bataillo 
des Frontières; » elle se fût livrée sur le territoire national (2). 

M. Etienne, ancien ministre de laGuerre,a fait observer tou- 
tefois, à propos de la discussion soulevée à la Chambre et dans 
la presse au mois de février dernier, au sujet du recul de dix 
kilomètres, que « Ibngtémp^ avant la guerre, la conception do 

(1) Cette décIaratioQ est très importante ; il faut la combiner avec cette 
autre déclaration émanant également de M. Viviani, dans une lettre à M. Paul 
Oambon, publiée par le Livre jaune n* 106: « Notre plan, conçu dans un espr 
d'offensive, prévoyait pourtant que les positions de combat de nos troupes de 
couverture seraient aussi rapprochées que possible de la frontière. » M. Viviani 
applique seulement à la région de Briey la déclaration relative au recul fi.xé, ori 
ginairement, à 25 kilomètres. La proximité de la place de Metz explique les 
mesures spéciales prises l'elativement à la Woëvre. — Cf. la Note du Grand 
Quartier général du 17 août, publiée dans Violation des lois de la guerre par 
l'Allemagne, publication du Ministère des Affaires étrangères. 1915, p. 2o. 

(2) Le général Langlois, qui fut un oracle « de l'avant-guerre, » pensait quo 
notre mobilisation et notre concentration seraient en retard sur la mobilisation 
et la concentration allemandes : il ajoutait que, par suite, nous étions obligée 
de laisser à l'ennemi, dès le début de la guerre, un territoire de iS à 20 kilomètres 
de large. Voyez dans l'Histoire illustrée de la guerre de 1914, t. VII, p. 2, les con- 
séquences que le général Langlois tirait de ces principes. 



LA MANCEUVRE DE LA MARNE. 291 

l'ofiensive sur toute la ligne, — qui, il faut bien le reconuaUre, 
répond mieux au caractère français que celle de la simple 
défensive, — avait prévalu dans les conseils du Gouvernement. 
Dès 4913 (date à laquelle M. Etienne était ministre), tout était 
déjà combiné, au cas d'une agressiaa allemande, cnt^ut d'une 
campagne offensivt. » * 

Les cboses paraissent s'être passées ainsi qu'il suit : 

Le plan de la campagne défensive-offensive, comportant un 
recul de vingt à vingt-cinq kilomètres et s'en remettant du 
sort de la France à une bataille livrée dans la région de Reims, 
fut abandonné avant 1913 pour des raisons stratégiques qui 
tenaient principalement au gain obtenu sur la rapidité de la 
mobilisation. Auparavant, il était admis que l'Allemagne serait 
prête la première : après une sérieuse revision des transports 
et des horaires^ on s'aperçut que l'armée française pouvait 
a^^i^'^^ plus rapidement sur la fronlière. Ainsi se posa la 
grave, la très grave question de savoir s'il ne convenait pas de 
profiter de cette amélioration pour s'efforcer d'épargner au ter- 
ritoire national et aux populations les horreurs de la guerre. 

Ce légitime souci s'amalgamait, si j'ose dire, avec la faveur 
dont jouissait alors la doctrine de l'offensive dans l'easeigne- 
ment militaire universel. 

Etifin, une considération politique d'un grand poids iuter- 
vint. La Belgique appelait à l'aide. Pouvait-on laisser sans 
appui le vaillant petit peuple qui accomplissait si toyatem^nt 
son devoir? 

Pour toutes ces raisons, l'idée de la « Bataille des Fron- 
tières i> défensive-offensive, sur le territoire national, fut défi- 
nitivement rejelée. Puisque l'ennemi offrait, de lui-rnênatt-, en 
passant par la Belgique, l'occasion de le prendre de flaftc, crn 
saisit le joint favorable pour l'attaquer partout à la fois. Airnsi, 
quand toutes les données du problème furent su r la table^^ le 
Haut Commandement français, sentant très bien qu'une puis- 
sance telle que la puissance allemande ne serait pas bi'tsée en 
une fois, prit le parti de l'assaillir à coups redoublés, — et, si 
possible, de l'empêcher d'atteindre le territoire français. C'est 
ainsi que la première rencontre, au lieu de se produire smif la 
ligne La Fère-Laon-Reims, fut reportée à S0 kiioisartres e-n 
;tvant, sur la ligne Charleroi-Virton-Sarrebouirg. 

Fut-ce un bien, fut-ce un mal? Mon opiaion (je la donire 



^y2 REVUE DES l>EtJX MONDESr 

pour co qu'elle raut) est que ce fut un bien et que cette action, 
décidée héroïquement, fut une des voies du salut. 

Son principal défaut (qui ne dépendait pas absolument de 
la volonté des chefs) fut qu'ayant été improvisée, il lui man- 
qua certaines préparations. Si elle eût réussi, le sort de la 
guerre eut été décidé et la France n'eût pas souiïert. Même 
ayant échoué, en partie du moins, elle prépara le succès du 
lendemain. Sans l'olTensive de la vingtaine d'août, la bataille 
de la Marne eût, sans doute, tourné différemment. 

II. — UNITÉ DE M^.rnODE DU COMMANDEMENT FRANÇAIS • — LA BATAILLE 
DES FRONTIÈUES ET LA BATAILLE DE LA MAHiNE NE PEUVENT ÊTRE 
SÉPARÉES 

En somme, c'est le même esprit, la même méthode qui 
présidèrent h la bataille de la Marne et h la bataille des Fron- 
tières. Il est difficile d'admcllre qu'un chef soit, tout ensemble, 
le plus capable et le plus incapable des hommes; il est difficile 
de dire h quel moment celte transformalion soudaine d'une 
incapacité llagrante en une capacité quasi miraculeuse se serait 
produite, quand on voit la chaîne des événements serrée de 
telle sorte que l'on ne sait lequel de ses anneaux il serait pos- 
sible de briser. 

Du 2i août au 4 septembre, on a dix ou douze jours pour 
fixer la date d'un revirement si extraordinaire : h quelle heure^ 
à quelle minute fatidrait-il le placer? Est-ce au 25 août, quand 
est rédigée l'instruction « immortelle » qui contient en germe 
la bataille future? Est ce pendant celle retraite, qui n'est 
qu'une perpétuelle manœuvre? Est-ce avant ou après (îuise et 
la Meuse, quand cette belle reprise détruit l'ordre ennemi et 
devient la cause avérée du « resserrement du front » chez 
l'adversaire et de la conversion de von Kinck vers le Sud-Est? 
Faut il choisir le 3 septembre ou le 4, quand le généralissime a 
déjà donné lesordres pour l'olTensive? Faut-il admetlrequo cette 
forte et savante préparation qui s'appuie sur le pivot Nancy- 
Verdun, — qui vide les arméi.'s de l'Est dans les armées de 
l'Ouest, — qui prévient, dès le I", le camp retranché de Paris 
qu'il prendra part h la bataille, — qui a créé, «lès le 26, 
l'armée Maunoury, — qui a créé, dès le 2î), l'armée Forh, — 
qui a changé Lanrezac le 3, parce quo ses vues étaient 



ÉA MANŒUTBE DE LA MÀRIfE. 293 

contraires à une liaison complète nvec l'armée britannique, — 
qui a laissé les armées do Langle de Cary et Sarrail manœuvrer 
avec tant d'efficacité sur la Meuse et en Argonne, — qui expli- 
que, sans cesse, aux troupes qu'elles reculent pour attaquer, 
— faut-il admettre que ce développement si parfaitement 
ordonné et lié, puisse être scindé en un point quelconque? Et 
n'cst-il pas plus simple de reconnaître qu'il conduisait tout 
droit h ce qni est advenu? 

Il serait vraiment contraire au bon sens de supposer que, 
si telles ou telles inlerventions civiles ou militaires ne s'étaient 
pas produites, le général .loffre n'eût pas su donner la bataille 
qu'il avait su préparer. Tout en rendant amp'e justice aux 
services, aux collaborations, aux conseils, aux abnégations 
indispensables el, toutes, marquées alors au sceau du plus pur 
patriotisme, le plus sage est du voir les choses telles qu'elles 
se présentent : le général en chef a porté toutes les responsa- 
bilités; c'est lui qui a signé les ordres; s'il eût élé ballu, c'est 
lui qui eût porté le poids de la défaile; en un mot, c'est lui 
gui. a commandé; donc, la balai le est à lui et elle est toute 
à lui : dans le grand drame militaire qui sauva la France, 
aucun acte ne pont être séparé. 

Le premier acte fut donc l'oITensivc générale contre l'armée 
allemande au moment où celle-ci accomplissait son grand tour 
par la Holgique : f)(Tonsive principale au centre dans l'Ardenne, 
llanqnée, ^'droite, par une oir;nsivc en Lorraine, et, à gauche, 
par une oiron.>ive sur la Sanibre, destinée h briser la branche 
principale de la tenaille, celle qui vise Paris. Il s'agit, d'abord 
et par-dessus tout, d'une opération stratégique, mais on vise 
aussi plusieurs buts secondaires, à savoir : venir en aide à la 
Belgique el porter la guerre hors <lu territoire national. 

Cette première initiative ne réussit pas : elle ne fut pas 
vaine, cependant. A la guerre, une inilialive, .sérieusement 
étudiée et fortement menée, présente toujours des avantages. 

La première lîataille des Frontières, Sambre-Luxeni bourg- 
Vosges, obtint, du moins, les résultats suivants : à l'I'^sl, les 
armées du kronprinz de ilivière, de von ilceringen el de von 
'jaede sont ébranlées d'abord pai r<»lïbnsive iMorhange-Sarre- 
bourg Mulhouse; ellessonl miinlenuesen Vo-sgcs- Lorraine par 
la crainte d'une attaque contre le territoire allemand, el, au 
moment où elles se lèvent pour allonger le premier bras de la 



294 



REVUE DES DEUX MONDES, 



tenaillev selon la doctrine de Schlieffen, elles sont en un tel état 
qu'elles ne peuvent ni emporter le passage par la trouée de 
Charmes, ni emporter le passage par la trouée de Belfart^ ni 
fûrcer le Grand-CQurouné de Nancy,, ni même réussir la ma- 
nœuvre subsidiaire sur Saint-Mihiel : or, ch.acune de ces cjEmibi- 
naisons avait été, èi. son heure, ardemment voulue par le Haut 
Commandement allemand. Si ces. sanglantes opérations, soigneu- 
sement combinées par lui, échouèrent L'une après l'autre, si ses 
armées furent, en moins de trois semaines, ramenées et fixées 
p^nr taujoui's sur la frontière alsacienne et lorraine, si notre 
front des Vosges fut inébranlablement établi dès le début de la 
guerre et même avec des vues extrêmement importantes sur ta 
vallée d'Alsace, une part de ces Té^uViaXs inespérés (4) revient, 
certainement, à la marrœuvre offensive sur Morhange-Sarre- 
bourg.. N'aurait-elie eu d'autre avantage que de metti-e Nancy 
à l'ahri d'une attaque brusquée, cela suftlt. Nancy, le Grand- 
Gouronné et la Trouée de Gliarmes : les troupes qui se com- 
portèrent si vaillamment dan s. ce» beaux combats du début,, ne 
furent pas « sacrifiées » pour rieni 

A41 centre,, ta manœuvre offensive Ardennes-Luxemhourg 
mit à mal, beaucoup plus que nous l'avons su et cru tout 
d'abord, les armées du kronprinz et du duc de Wurtemberg : 
il est avéré que le kronprinz fut battu à Etain et qu'une partie 
de son armée s'enfuit jusqu'à Metz : la grande manœuvre 
allemande fut, de ce fait^ retardée et alourdie de telle sorte 
qu'elle manqua Verdun. Or, la suite de la guerre a prouvé à 
quel point le sort de la France dépendait de celui de Verdun. 
Il est permis da canclure que l'offensive qui sauva cette place 
dès les premièi'e^ heures de la guerre, c'est-à-dire au moment 
le plus critique en raison de la surprise, répondit à une 
nécessité stratégique de premier ordre. L'armée, en se portant 
au-devant de ta forteresse, remplit sou véritable rôle : car les 
forteresses ne se gardent bien que par les troupes mobiles qui 
les entourent. 

A la bataille des Ardennes, plusieurs corps allemands 
furent mis hors de combat à tel point que tel d'entre eux, 
cooHne le V^ corps, ne r-^paraitra plus avant plusieurs se- 

(i) Rappelez-vous que la doctrine de la défensive-olVensive, celle du général 
Langlois, protestait énergiquemeirt (-ontrR ceux qui ne se résifiiaiftixt pas à 
l'abatidoTi de Nancy. 



LA MANŒUVRE DÉ tX MABNE. 295 

maines sur la ligne de feu. Si les plus puissantes armées 
allemandes, celles dont on affecte de ne pas tenir compte et qui, 
pourtant, étaient destinées à frapper le coup de massue, ont 
été dans l'impuissance de conduire rondement la campagne qui, 
d'après les ordres surpris, devait les mener, dès le début do, 
septembre, dans la région de Dijon, si ces armées ont été 
arrêtées de façon à combattre vainement pour l'Argonne à la 
bataille de la Marne, c'est aux résolutions énergiques, prises 
dès le début de la guerre, qu'est dû cet avantage. L'effet straté- 
gique doit être apprécié non pas seulement sous une de ses 
faces, mais par l'ensemble de ses résultats. 

En étudiant spécialement la bataille de Charleroi, nous 
avons dit comment, à l'Ouest, Joffre échappe au traquenard 
qui lui était tendu en Belgique, comment il interdit au\ 
armées allemandes le grand tour vers Dunkerque qui les eût 
rendues maîtresses de la côte et, sans doute, de la Basse- 
Seine (1), comment il ébranla les armées de von Kluck et de von 
Biilow, de telle sorte qu'elles ne reprirent jamais complète- 
ment leur équilibre. Mais l'offensive de Charleroi contrariée, il 
faut le reconnaître, par le retard de l'armée anglaise et par 
certaines maladresses tactiques, fut plus efficace encore : elle 
attira l'armée von Kluck, l'armée von Biilov^'' et l'armée von 
Hausen dans le recul des armées alliées qui les avaient empoi- 
gnées à la gorge et étaient décidées à ne plus les lâcher; et, 
dès lors, c'est la manœuvre allemande qui se trouve manœnvrée. 
A partir du 25 août, Joffre a dicté l'Instruction générale qui lui 
permet de préparer la bataille de la Marne. 11 faut donc 
admettre que les offensives du 20-24 avaient eu leur très 
grande importance et obtenu de réels résultats. 

En un mot, grâce à la bataille des frontières hors de France, 
l'avantage initial des Allemands, le coup de surprise de la 
Belgique, la supériorité numérique due à leur préparation 
«iissimulée, la conception formidable du grand plan en te- 
naille, tout cela était conjuré ; Nancy et Verdun sauvés, le 
terrain était déblayé pour la bataille décisive qui allait sauver 
Paris. 

Et, de tout cela, le Commandement français était parfaite- 
ment conscient. 

(1) Sur ce point, voir les aveux de von Kluck cités ci-aprèa. 



296 REVUE DES DEUX MONDES.; 



III. — PREPA RATION DE LA NOUVELLE OFFENSIVE. 
A-T-ON ABANDONNÉ PAHIS? 

' 11 a donc ddcidé la rclrailc. Nous avons dit dans qncllcs 
conditions elle s'est accomplie. JMainlenanl, ii faut làcliur de 
découvrir les raisons qui ont dclorniiné la manœuvre, le lorrain 
et l'heure : car rien de tout cela n'est dû au hasard, ni à des 
inspirations extérieures. 

L'ospril du chef voit les ensembles : s'il n'apercevait que 
certains cas particuliers ou s'il se laissait dominer par des 
préoccupations locales, quelle que soit leur importatjre, son 
équilibre serait rompu. Les armées du l'Ouest ne sont pas 
seules en cause; toutes les forces de Joiïre se ballent à la fois 
sur le vaste front qui s'étend de l'Ourcq aux Vosges, et c'est 
parceque le chef pense à toutes simultanément que le terrain 
et l'heure s'imposent en quelque sorte à lui et qu'il les choisit 
par sa manœuvre. 

La retraite, la défense de Paris, les mouvements par les 
lignes intérieures, l'arrivée des renforts, des munitions et des 
approvisionnements, les lignes géographiques, les données 
morales et politiques et, par-dessus tout, la liaison des années^ 
tout est posé à la fois; toutes ces considérttions assaillent 
l'e.-pril du chef pour la minute unique où la main sera mise sur 
la manette et le mouvement déclenché. (Jui eût été en mesure 
de décider, sinon lui (1)? 

Le bond que l'armée française fait en arrière dépend à la 
fois «l'un principe et d'une nécessité militaire : c'est qu'h une 
troupe en échec, il faut laisser le temps et l'espace convenables 
pour qu'elle puisse reprendre haleine, se refaire et surtout 
regagner l'entière liberté de ses mouvements. 

JoH're lance donc son Instruction générale du 2o août, qui 
est un ordre de « décrochement » avec, pour objet, un réta- 
blissement en vue de la reprise de l'olTensive. Il recule. Est- 
ce uniquement pour reculer? Va-t-il reculer, comme on l'a dit 
amèrement, «jusqu'aux IVrciiées... jusqu'à Ilivesaltes? » 

(1) Pour ces importantes préparations de la bataille de In Marne, cest-à-dire 
ja granile retnile djs armées fratii^aises, l'avance des années aileiiiaiides, et 
l'emplacement des deux armées adverses le 5 au soir, voir les tomes Vil et VllI 
del'Uisloire illustrée de la guerre de 1914. 



LA MANŒUVRE DE LA MARINE, 



291 



Les limites du reciil sont « condilionndcs «par deux cont^i- 
déraliotis de simple bon sens cl qui, par con-cquenl, se ren- 
conlicnl avec les principes napoléoniens : assurer les commu- 
nications, assurer les liaisons. Tant que l'ennemi [tourra 
surj»rendrc les communications, le lieu n'est pas suret tant 
que les liaisons ne sont pas parfaitement établies, la force ne 
peu! pas donner son maximum d'cdet. 

Il est vrai qu'une autre considéialion d'un grand poids peut 
faire pencher la balance : le sort de Paris. Dans un camp 
comme dans l'autre, on sait que la [)rise de la capitale fran- 
çaise précipiterait le sort de la jiuerre. Les généraux allemands 
y pensent loul le tem|)s, et JolTie partage, cela n'est pas dou- 
teux, l'angoisse qui étreinl le cœur de tous les Français et du 
gouvernement. 

Cetle considération amène le général en chef à envisager, 
d'abord, un recul aussi limité que possible; et c'est celui qui 
était prescrit par l'Instruction génémle du 25 août : elle pré- 
voit, en eiïet, dans ses articles 7, 8, 9 et 10', une oITcnsive sur 
la ligne: leCatelel-la Père, Laon-ncrry-au-Dac-Qoims-lMonlagne- 
de-Ueims-Sainle-Meneliould Verdun. La ligne ainsi déterminée 
était, en somme, celle sur laquelle se soiait engagée, d après 
les plans antérieurs, la bataille des Frontières, ligne qui, 
s'appnyanl sur le massif de Lassigny-Hoye, sur le massif de 
Sainl-Liobain et sur le massif de la IMonlagno de-Heims se pro- 
posait de sauver le véritable boulevard de Paris. D'après l'Ins- 
truction générale, la bataille dont il s'agit était pour le 2 sep- 
tembre au plus tard. 

Nous avons dit comment le projol inscrit dans rinslruction 
générale du 23 août dut être modifié : en deux mots, l'arnrée 
n'était pas en place à la date prescrite, et le général en chef ne 
se sentait assuré ni de ses communications, ni de ses liaisons. 

Le 2 septembre, les communications sont encore exposées 
des deux côtés, à gauche et h droite : en eiïet, à gauche, l'armée 
von Kluck a pris de l'avance, grâce à ses marches prodi- 
gieuses. A l'heure où les armées alliées auraient dû se caler 
sur les massifs de LassignySaint-Gobain, ces massifs étaient 
déjà tournés. La cavalerie de von llichthofen avait atteit)t 
Noyon le 30 août, alors que Lanrezac était encore accroché 
devant Guise. Les gros de l'armée von Kluck, débouchant de 
Péronne, faisaient plier l'armée Maunoury, à Proyart, le 29; 



298 



REVUE DES DEUX MONDES. 



la cavalerie de von der Marwitz atteignait Roye le 30. Mais 
ce qui est plus grave, à celte même date, l'armée britannicjue 
avait abandonné précisément le massif Lassigny-Roye et 
même le massif de Saint-Gobain. Le mouvement tournant de 
von Kluck est une menace instante. Il en est de même sur 
l'autre aile : si Dubail et Castelnau avaient arrêté l'ennemi à la 
Trouée de Charmes le 25, celui-ci reprenait, les 28 et 29, sa 
marche par la Morlagne, marche ayant pour objectif soit la 
trouée de Neufchâteau, soit la trouée de Belfort. 

Quelle eût été la situation de l'armée française au cas où 
elle fût restée accrochée en avant de la Fère et de Laon, tandis 
que von Kluck eût débouché sur son flanc gauche par Gompiè- 
gne-Soissons et que von Heeringen eût débouché sur son 
flanc droit par Mirecourt et Neufchâteau? La manœuvre de la 
« tenaille » réussissait en plein. La grande armée de Joffre eût 
été étranglée ou étouffée, à moins que, pour échapper, elle ne 
reculât, en désordre, bien au delà de Paris. 

L'état des « liaisons » est plus incertain encore : à l'heure 
où l'armée Lanrezac aborde, dans sa retraite, la région de 
l'Oise qui lui permettrait de se caler sur le massif de la Fère- 
Laon, c'est-à-dire vers le 28-29 août, l'armée Maunoury qui 
doit former l'extrême-gauche de la grande offensive arrive à 
peine sur le terrain. Cette armée n'est pas constituée. 11 faudra 
plusieurs jours au 4^ corps, qui lui est assigné comme renfort, 
pour traverser l'Argonne, s'embarquer et venir la rejoindre 
soùs Paris. 

L'articulation principale de toute la manœuvre était confiée 
à l'armée britannique. Or, l'armée britannique, pour des rai- 
sons que nous avons indiquées, est en pleine retraite, résolue 
h. ne reprendre sa placé sur le front que quand elle aura 
reconstitué ses éléments et quand elle sera assurée d'échapper 
à l'enveloppement de l'ennemi. 

Les autres armées ne sont pas non plus dans la position 
prévue : l'armée Langle de Cary défend la Meuse et l'armée 
Huffey-Sarrail est en avant de Verdun. 

L'offensive projetée ne serait réalisable que si tout le monde 
était bien en ligne ; c'est tout le contraire; le front fait un 
immense zigzag ; la retraite extrêmement rapide de l'armée 
britannique a créé une poche qui laisse à découvert le flanc 



LA MANŒUVRE DE LA MARNE. 



299 



de l'armée Lanrezae et c'est l'heure où l'armée von Kluck va 
faire le {)ossible et l'impossible pour profiler de celte circon- 
stance. Le problème se pose donc d'une façon toute différente 
de ce qui avait été prévu : il s'agit non pas de sauver une 
position si importante soit-elle, il s'agit de dégager et de 
sauver l'armée elle-même. Et, encoa-e, il faut se hâter : il n'y a 
pas une minute à perdre. 

C'est ainsi que Jofl're est amené, pendant qu'il en est temps 
encore, à donner à Lanrezae l'ordre d'attaquer à Guise-Saint- 
Quentin l'armée Bûlow qui défile devant lui, tandis que Mau- 
noury, de son côté, frappe un coup à Proyart. Ces deux batailles 
obtiennent, du moins, un premier résultat : elles dégagent le 
front français et couvrent le front britannique; en un mot, 
elles font avorter la tentative de mouvement tournant. Mais, 
c'est tout ce qu'on pouvait attendre d'elles. Simples enga- 
gements en coups de boutoir, elles ne devaient, à aucun prix, 
amorcer une bataille générale, qui se fût produite dans les plus 
mauvaises conditions. 

Cependant, le massif de Lassigny-Roye, le massif de Saint- 
Gobain étaient perdus; ce boulevard de Paris était abandonné, 
ne fût-ce que par la retraite de l'armée britannique; la bataille 
projetée pour le défendre, la bataille de l'Instruction générale 
du 25 août n'avait plus lieu. 

Quelles dispositions nouvelles le commandement en chef 
allait-il prendre? Quel terrain allait-il choisir? 

IV. — LA RETRAITE VERS LE SUD. 

Il existait, dans la doctrine militaire française, une tradi- 
tion remontant aux premières années qui avaient suivi la 
guerre de 1870-71, alors qu'on déplorait les funestes consé- 
quences du siège de Paris : le commandant du génie Ferron, 
l'excellent écrivain militaire, qui devint sous-chef de l'Etat- 
major général en 1883 et ministre de la Guerre de 1887 à 1889, 
avait préconisé, dans ses Considérations sur le système défen- 
sif de la France^ au cas où la frontière serait abordée par la 
Belgique, une retraite vers le Sud protégée par la ligne des 
Vosges. 

Vers le Sud et non vers Paris. Le général von Ciiminerer, 
dans son Évolution de la stratégie au dix-neuvième siècle. 



300 REVUE DES DEUX MONDES. 

publiée en 1904, avait remis en lumière l'idée du commandant 
Ferron et concluait ainsi : « Diriger la rehaile vers le Sud, 
c'est le moyen le plus efficace de couvrir Paris contre le danger 
de voir les forces principales de fcnne7m paraître devant ses 
murs. » 

Cela revient h dire, une fois de plus, que les places fortes 
ne sont bien dcfonducs que par les armées qui tiennent la 
campagne à proximité. 

Ici, se dég.'ige le véritable trait de génie, — et de c.araclcre, — 
qui décide du sort de la campagne et cause la bataille de la 
Miirne : JolTre, ayant, grâce au coup de bouloir de Guise, 
écba[>pé à rencerclcmcnt,au lieu de se replier sur l*aris, prend 
son parti et s'envole vers le Sud. 

Tout le secret de sa victoire est \h. 

Un général médiocre ou faible eût làtonné, hcsilc, pris un 
parti médiocre ou faible. II eût voulu ménager tout le monde, 
surtout ceux qui allaient répétant : « Ne fera-t-on pas à l'aris 
l'honneur de se battre pour lui? » Une retraite derrière le 
camp relranclié de i'aris pouvait olTrir des avantages tempo- 
raires. Môme, au point de vue militaire, elle se fût combinée 
avec le système qui avait longtemps prévalu et qui mettait la 
ressource suprême de la France dans une campagne derrière 
la Loire. 

Mais le commandement est l'art des sacrifices. Joffre sait 
que, pour sauver Paris et la Franre, il doit conserver la liberté 
de ses mouvements : cette conviction domine tout en lui. La 
qualité de son esprit et son excellente éducation militaire opè- 
rent à cette heure criticjue. 

Ueconnaissons, aussi, l'eflct de celte doctrine, fondée sur les 
principes napoléoniens, mais appliquée aux masses modernes, 
et qui avait dirté « l'instruction sur la Conduite des grandes 
unités. » Publiée en 11)14, elle avait ramassé, en quelqtie 
sorte, au dernier moment, les fruits de rex]>érience et des 
études du Grand Llat-major français. 

Quelques-uns de ses arlicles donnent, d'avance, la théorie 
de la manœuvre de la Marne : 

Article 6. — L'offensive seule a des résultais positifs. 

Les succès à la guerre ont loujonrs été remportées par des géné- 
raux qui ont voulu et cherché la bataille ; ceux qui Tout subie ont 
toujours été vaincus 



LA MANŒUVRE DE LA MARNE. 301 

En prenant l'initiative des opérations, on fait naître les événe- 
ments. Un couimandanl en ciiol" éncrgiiiue, ayant conliance en soi, 
en ses subordonnés, on ses Iroiipcîs, ne laissera jamais à son adver- 
saire la priorité de l'action, sous le prétexte d'altondre des rensei- 
gnements plus précis il ini|>rimera aux opérations, dès le débul de 
la (juerre, un tel caractère de violen-e al d'acluirnenicnl que 
l'ennemi, frappé dans son moral et paralysé dans son action, se verra 
.'éduit peut-être à rester sur la défensive. 

En présence d'un tel adversaire ayant pris l'initiative des opéra- 
tions, c'isl encore par une conlre-uffensive énergique el viulenle qu'il 
sera possible de donner à la lutte une tournure lavorable. 

Ahticle 7. — l'onr livrer la lulle suprême qui décide du sort de la 
gnerr". et dont l'avoiir de la nation est l'enjeu, on ne saurait disposer 
de trop de forces. Toutes les grandes unités opérant sur un même 
lliéâlie doivent donc pai-tich|)cr activement à la bataille générale... 

Aht. -20. — Pour être en mesure de réaliser sa manœuvre, le chef 
doit posséder sa liberté d'action, c'est-à-dire disposer de ses forces 
et rester maître de les employer, malgré l'ennemi, à l'exécution de 
son plan. 

Dans une grande unité, il importe donc, avant lont, que les élé- 
ments de celle unité soient en situation de paiticipcr à la bataille et 
qu'ils ne soient pas exposés à être attaqués et battus séparément. 
Lorsque ces conditions sont réalisées, le chef dispose de ses forces : 
on dit alors que l'unité est réunie. 

La réunion des forces, ainsi définie, constitue une condition 
essentielle de la liberté d'action du commandant. 

Art. 21, —^ Lorsque les forces sont réunies, le meilleur moyen, 
pour un chef, d'assurer sa liberté d'action est d'imposer sa volonté 
à l'ennemi par une oITensive vigoureusement menée, suivant une idée 
directrice bien arrêtée. Cette offensive impressionne l'adversaire, 
l'oblige à se défendre, et déconcerte ses projets d'-itlaque. 

Art. 2'-2. — Les dispositions prises pour l'exécution de la manœuvre 
doivent viser à surprendre l'adversaire pour lui enlever sa liberté 
d'action. La surprise résulte, pour l'ennemi, d'un danger aucpjel il 
est hors d'étal de parer d'une manière complète eten temps opportun. 
Elle exige la rapidité des mouvements et la sécurité des opérations. 

Liberté d'action, liaisons assurées, participation de loutes 
les forces à la bataille, initiative, surprise, tels sont les éléments 
qui doivent être réunis à la minute suprême pour assurer le 
succès. Joffre les attend el les rassemble avec une paCience et 
une célérité admirables dans le court délai que son repli vers 
le Sud lui assure. 



302 



REVUE DES DEUX MONDES. 



Le général en chef voyait que s'enfermer dans Paris, c'était 
courir à un Metz ou à un Sedan ; mais, surtout, il savait que, 
même sans s'attacher à celle solution, — la plus déplorable de 
loutes, — s'abriter derrière le camp retranché de Paris, c'était 
renoncera la réunion de ses moyens, c'était couper en deux sa 
grande armée et laisser au hasard d'une retraile périlleuse 
toutes ses forces de l'Est. Se mettre à l'abri de Paris, c'était 
découvrir Dijon, Nevers, le Creusot, Lyon, c'est-à-dire la Franco 
de la métallurgie et des ports, la puissai te masse du sol natio- 
nal, seule capable de tenir une guerre de longue haleine contre 
un ennemi qu'il ne pouvait être question d'abattre en une fois. 

En un mot, comme tout le prouve, la préoccupation de l'Est 
reste la pensée maîlresse ; Joffre conçoit la grande bataille, la 
bataille des masses dans toute son ampleur. Ce n'est pas seule- 
ment avec Verdun, c'est avec Nancy, avec les Vosges qu'il entend 
garder ses liaisons. 

Il se décide donc pour le parti le plus fort, mais qui, en 
cas d'insuccès, l'accablera des responsabilités les plus lourdes. 
On blâmait la retraite ordonnée, le cas échéant, jusqu'à Nogent- 
sur-Seine et Joinville; on s'écriait ironiquement: « Pourquoi 
pas jusqu'à Rivesaltes?... » Etc'estcet éloignement momentané 
qui allait ramener, au bout de quelques heures, l'armée de 
Joffre devant Paris libéré, avec la décision de la guerre obtenue 
par la victoire de la Marne 1 

Une note personnelle, adressée par le général Jotïre au 
ministre de la Guerre, M. Millerand, sous la date du 3 sep- 
tembre, récapitule l'ensemble des motifs qui ont agi sur l'e.sprit 
du chef dans les journées tragiques où il eut à prendre ce 
parti. Le général expose, d'abord, au gouvernement, les raisons 
pour lesquelles il n'a pas cru devoir engager, à la date du 
2 septembre, la bataille prévue par l'Instruction générale du 
25 août (c'est-à-dire la bataille en avant de Paris), puis il 
annonce la très prochaine reprise de l'offensive (c'est-à-dire la 
bataille latérale à Paris) ; on voit ainsi se dégager la suite logique 
des idées, filles des nécessités : 

« Le général en chef avait espéré combattre la lirge manœuvre 
d'enveloppement exécutée par la droite de l'armée allemande contre 
l'armée Lanrezac, en lui opposant « une puissante concentration de 
forces dans la région d'Amiens » (armée Maunoury et groupement 
d'Amade) et avec l'aide de l'aruxée anglaise. 



LA MANŒUVRE DE LA MARNE. 303 

« Mais le rapide recul de l'armée anglaise, effectué trop tôt et 
trop vile, avait empêché l'entrée en jeu de l'armée Maunoury dans 
de bonnes conditions et compromis le flanc gauche de l'armée Lan- 
rezac : celle-ci se trouvait, dans Vaprès-midi du 2 spptembre, au Nord- 
Est de Château-Thierry devant lequol se présentait, le soir même, 
la cavalerie allemande chargée d'attaquer les ponts. 

« Dans ces conditions, accepter la bataille avec l'une quelconque 
de nos armées eût entraîné fatalement l'engagement de loutes nos 
forces, et l'atmée Lanrezac se serait trouvée fixée dans une situation 
que la marche de la !'• armée allemande eût rendue des plus péril- 
leuses. Le moindre échec aurait couru les plus grands risques de se 
transformer en une déroute irrémédiable, au cours de laquelle le 
reste de nos armées aurait pu élre rejeté loin du camp retranché de 
Paris et complètement séparé de l'armée britannique. Nos chances 
de succès auraient encore été diminuées par la grande fatigue des 
troupes qui n'avaient pas cessé de combattre et avaient besoin de 
combler les vides produits dans leurs rangs. 

« Il fallait éviter tout accrochage décisif tant que nous n'aurions 
pas les plus grandes chances de succès et continuer à user l'ennemi 
par des offensives partielles. Le général en chef estimait ne pas pou- 
voir accepter trop tôt une bataille générale dans des conditions défa- 
vorables. Aussi a-t-il décidé d'attendre encore quelques jours et de 
prendre en arrière le champ nécessaire pour éviter l'accrochage. 

« Il prescrivit, pendant ce temps, de récupérer au moins deux 
corps sur les armées de droite dont la mission devait être purement 
défensive, de recompléter et de reposer les troupes. 

« Son but fut de préparer une offensive nouvelle en liaison avec 
LES Anglais et avec la garnison de Paris et d'en cuoisir la région de 

FAÇON qu'en utilisant SUR CERTAINES PARTIES DU FRONT DES ORGANISA- 
TIONS DÉFENSIVES PRÉPARÉES, ON PUISSE ASSURER LA SUPÉRIORITÉ NUMÉ- 
RIQUE DANS LA ZONE CHOISIE POUR LE PRINCIPAL EFFORT (1). » 

Tel est le véritable document révélateur de la manœuvre, le 
secret intime de la pensée du chef. L'exposé est du 3; la 
bataille s'engage le 5. Du 3 au 5, il y a deux jours. Le général 
.loffre est décidé, plus que jamais, à l'olîensive. Mais il se donne 
deux jours pour : 1» choisir définitivement et organiser son ter- 
rain ; 2* attendre l'exécution complète de sa manœuvre d'Est en 
Ouest; 3** obtenir la liaison avec l'armée anglaise, c'est-à-dire 

'!) M. Millerand, auciea ministre de la Guerre, a donné un récit émouvant de 
ses relations avec le générai en chef à ces heures décisives, dans sa récente 
conférence sur le maréchal Joffre, prononcée à la Société des Conférencet le 
29 janvier 1919. (Voir la Bévue Hebdomadaire du io février.) 



3l>4 



RJEVUE DES DEUX MONDES. 



déterminer oelle-ci à participera l'oiïensive; 4* assurer le mou- 
vement en commun avec la garnison de Paris qui lui donne 
« la supériorité numérique daus la zoue choisie pour le prin- 
cipal effort. » 

V. — OÎl s'arrêtera la retraite? — LE TERRAIN. 

Le massif de Saint-Gobain étant perdu, la retraite vers le 
Sud, et non vers Paris étant décidée, en quel point le général 
français devait-il caler ses troupes pour être en mesure de 
reprendre l'offensive avec le plus de chances de succès? 

A cette question la nature répond avec une autorité sans 
seconde : le bassin de là Seine, qui sera toujours le champ de 
bataille pour Paris, n'est rien autre chose que l'ancien fond du 
golfe de Seine adossé aux vieilles formations géologiques de 
l'Ardenno, de l'Argonne, du plateau de Lancres et du Rlorvan. 
On peut dire, en gros, que le bassin forme un vaste hémicycle 
s'ouvrant sur la mer et remontant, par pentes et gradins suc- 
cessifs, jusqu'aux hauteurs qui forment la carrasse solide de la 
France. Cet hémicycle est orienté vers le Nord-Ouest. La masse 
des gradins qui le composent trace sa courbe inférieure d'après 
une ligne Montereau-Nogent-sur-Seine, Troycs, Vassy, se con- 
tinuant vers le Nord Est par Bar le-Duc, llevigny, Grandpré. 

En avant de celle masse, se projettent quelques gradins 
avancés qui descendent sur le cirque ou sur l'arène : ces gra- 
dins détachés sont déterminés par les hauteurs bordant les 
vallées du Grand-.Morin, du Pelit-Morin et de la Marne. C'est 
sur le premier de ces gradins que, pour les raisons que nous 
allons indiquer, Joffre a choisi le |)oint de départ de son offen- 
sive : il s'arrête sur la ligne des deux Morins : Coulommiers, la 
Ferté-Gaucher, Eslernay, Fère-Champenoise, Vitry-le-François. 

Le golfe de Seine ne présente, de la mer à son ancien 
rivage, qu'un seul obstacle, un seul barrage avant le premier 
gradin de l'hémicycle : c'est le double massif de iloye-Lassigny- 
Saiiit-Gobain, c'est-à-dire le rebord déterminé par la coupure 
de l'Oise. Ce barrage une fois franchi, la vague d'invasion 
défurie dans la vaste plaine de Champagne et, ayant dépassé 
Paris, elle n'a plus qu'à balayer le golfe de Seine et à en chasser 
les armées qui l'occupent pour revenir sur la capitale isolée 
comme un rocher battu des ffots. 



LA MANŒUVBE DE LA MARNE. 



305 



C'est dans cette plaine que, traditionnellement, le sort 
de Paris s'est décide'. Sur le circuit qui la borde se trouvent 
rangées les grandes batailles dont le souvenir étreint à jamais le 
cœur de la France : les Champs catalauniques, Valmy, les 
batailles de 1814, Champaubert, Montmirail, Vauchamps • 
c'est là que Mac-Mahon se serait battu, en 1870, s'il n'était pas 
allé s'engouiïrer dans l'impasse de Sedan. 

Les (( Champs catalauniques » ou u Champagne » sont 
déterminés par le cours presque parallèle des deux rivières de 
Paris, les deux rivières sœurs, la Marne et la Seine. Comme si 
elles ne suffisaient pas à étancher les eaux qui affleurent des 
côtes voisines, un double affluent de la Marne, le Petit et le 
Grand Morin, coule à égale distance de l'une et de l'autre. La 
ceinture du golfe de Seine est au Sud de la rivière elle-même : 
celle-ci forme la rigole de vidange qui subsiste après le retrait 
des eaux. La ligne d'appui du golfe de Seine est, en somme, la 
véritable séparation des deux Frances à l'Est, la France du 
Nord et la France du Midi, et elle répond exactement à la ligne 
d'appui de la Loire à l'Ouest. Donc, la véritable bataille de 
France est là, puisque le sol français s'organise tout entier 
autour de cette crête. Vidal de la Blache, ayant fait observer que 
cette zone fut la marche frontière des Gaules belgiques, comme, 
plus tard, des archevêchés de Reims et de Sens, ajoute : 

La Champagne du Nord, celle de Reims, comme dit Grégoire de 
Tours, louche à la Picardie et lui ressemble. Les monuments 
d'époques préhistoriques montrent d'étroits rapports avec la Bel- 
gique, presque pas avec la Bourgogne. Ses destinées sont liées à celles 
de la grande région picarde. Au contraire, le faisceau des rivières 
méridionales a son centre politique à Troyes; cette autre partie de 
la Champagne se relie à la Brie et gravite vers Paris. Par les rapports 
naturels, comme dans les anciennes divisions politiques, l'autre 
gravite vers Reims et les Pays-Bas (1). 

De ce simple exposé géographique il résulte, avec une par- 
faite évidence, qu'une armée, située sur la falaise qui sépare ces 
deux régions, ces deux « Champagnes, » la Champagne picarde 
et la Champagne briarde, est en situation de défendre, à la fois, 
les deux métropoles Reims et Paris. Et ne résulte-t-il pas, avec 
la même évidence, que le générai Jotrre,en venant chercher les 

(1) Tableau de la Géographie de la France, p. 123. 

TOME L. — 1919. 20 



306 REVUE DÉS DEUX MONDES. 

premiers gràdinâ de l'hémicycle de Seine, ceux qui sont au Nord] 
de la rivière (avec la ressource de se replier, au besoin, sureaux 
qui s'élèvent au Sud), s'est conformé aux lois de la nature et 
aux lois de l'histoire. Il adopte ce point d'appui parce qu'enj 
fait, — une fois le massif de Saint-Gobàin perdit (1), — il nej 
s*fin trouve plus d'autre. 

D'ailleurs, les événements de la guerre l'y ont amené et en 
quelque sorte poussé. Le plan du Grand État-major allemand 
a donné, pour rendez- vou« général, aux armées allemandes 
pénétrant, de toutes parts, en France, précisément la plaine 
catalaunique : depuis la première heure, toutes convergent vers 
ce but commun; toutes et chacune se sont mises en marchei 
pour arriver à cette « concentration sur le champ de bataille » 
prescrite par le vieux Moltke et par Schlieffen; et elles y 
arrivent, en effet, dans les jours qui précèdent immédiatement 
la bataille de la Marne. 

Voyons plutôt. — La plaine catalaunique est prise à revers 
par les armées de von Hausen et du duc de Wurtemberg, débou- 
chant par la trouée de Grandpré et par la brèche de Reims. Elle 
est menacée par les forces que commande von Strantz et qui, 
venant de Metz, se glissent par le Rupt de Mad et la trouée de 
Sainl-Mihiel. Jusqu'à la date du 4 septembre, les armées de vôb 
Heeringen et du prince Ruprecht de Bavière, qui agissent dans 
l'Est, espèrent encore atteindre la troue'e de Mirecourl-Neufchâ- 
teau : elles livrent un assaut mortel à Dubail et à Castelnati 
pour s'ouvrir ce chemin. Quant à l'armée du Kronprinz, elle 
glisse le long de l'Argonne pour venir à la rencontre de toutes 
les autres et assener le coup final. Nous avons déjà cité l'ordte 
saisi, quelques jours après, et par lequel, le 5 septembre^ 
20 heures, il prescrivait, pour le G, une attaque dans la direc- 
tion générale de Revigny-Bar-le-Duc et confiait, en particulier, 
à son corps de cavalerie la mission d'entrer eiï action dans U 
^pioU dt Saint-Mm'd-snr-lè^M^nt et de pmisser son ^ù:ploration\ 
^ avant de la IV* et de là P armée y sur la ligne DuôIv, 
BtBANçoN, Belfort. Le Kronprinz pensait donc encore» à cettt 
date, que les armées de Lorraine et des Vosges forceraient 4t 
tï-ïmée de NeuIcMteau-Mirecourt et ii l«ur tendait là main. 

(1) Sur les raisons qui ont déterminé l'abandon du massif de Saint-Gobain pai 
l'armée britannique, voir la Bataille dt Saini-Quentin-Guise, âainsl& Revue àe^ 
!•' et 15 septembre 1918. 



LA MAiVœUVRE DE LA MARNE. 30"î 

Ainsi, les armées allemandes, venant de l'Est, se rendent 
toutes simultanément au rendez-vous catalaunique. Il en est de 
môme des armées qui viennent de l'Ouest. Von Bulow et von 
K'Iuck n'ont pas d'autre objectif. Même pour attaquer Paris, ce 
n'(>st pas parle secteurde Picardie, trop bien défendu, mais par 
le secteur de Champagne et de Brie que l'on compte opérer. Un 
ordre du jour, signé du comte Schwerin et daté du 5 sep- 
tembre avant l'aube, ne laisse aucun doute à ce sujet : <f Le 
IV* corps de réserve continue aujourd'hui la marche en avant et 
se charge, au Nord de la Marne, de la couverture du front 
Nord de Paris; la P division de cavalerie lui sera adjointe. — 
Le 11^ corps pousse par... le bas du Grand Morrn au-dessous de 
Coulommiers et se dirige contre le front Est de Paris (1).- 

Nous reviendrons sur ce document important, mais ce qu'il 
convient d'établir, c'est que la plaine catalaunique est le champ 
de manœuvre, la « cour de la caserne » qui, selon les théories 
de Schlieffen et dans la pensée du Haut Commandement alle- 
mand, doit assister à la défaite de la France et au désastre de 
l'armée JoflFre : c'est donc sur une ligne permettant de sauver 
cette plaine, en la dominant, que l'armée JofTre doit se caler : 
une telle ligne est déterminée par l'ossature de la région entre 
Marne et Seine, c'est-à-dire par le premier gradin de l'hémicycle., 

Puisque l'armée de Joffre a des raisons de craindre pour ses 
communications par l'Argonne, par Saint-xMihiel, par la trouée 
de Charmes, par la trouée de Belfort, si elle veut échappera 
tout risque provenant de ces trois couloirs, elle descendra 
jusqu'à un parallèle au Sud de leurs débouchés; et comme, 
d*autre part, l'armée anglaise a cherché son abri au Sud du 
camp retranché de Paris, Joffre, pour l'articulation de sa ma- 
inœuvre, sera également dans la nécessité de chercher, de ce 
îôlé, un parallèle au moins sur la ligne des deux Morins. 

Résumons. — Le camp retranché de Verdun est le pivot de 
'iroite : il faut rester en liaison avec lui. Le camp retranché de 
Paris est l'attache de gauche : il faut rester en liaison avec lui.) 
ta courbe du golfe méridional de Seine, prolongée par l'Ar- 

(Ij Cet ordre du jour, date du 3 septembre 1 h. 45 du matin, a ete trouvé, 
léchiré en morceaux, sous un lit, dans une des chambres de la ferme de 
4. Victor Courtier, maire de Puisieux. lia été publié par i\l. P.-H. Courrière 
ï^ns son intéressant ouvrage : Coynment fut sauvé Paris, p. 40. d'aprè? une coœ- 
«Bnication de M. Lebert, bibliothécaire de la ville de Meaux. 



308 



REVUE DES DEUX MONDES. 



gonne, répond seule à cette double nécessité. Donc, tel sera le j 
terrain de la prochaine bataille. JofTre le voit; il a le courage de j 
le vouloir, d'agir et d'ordonner : voilà ce dont la France et l'his- \ 
toire lui seront éternellement reconnaissantes. 



VI. — LA MANOEUVRE ALLEMANDE 

Le lieu de la bataille se trouvant ainsi déterminé, à quelle 
date sera-t-elle livrée? Quel sera le jour X? Ce point dans 
l'espace et dans le temps sera déterminé par la manœuvre, 
c'est-à-dire par la volonté du chef s'emparant des nécessités et 
des opportunités.' 

Pour suivre ce beau travail intellectuel, ce noble exercice 
des plus hautes facultés humaines, il faut reprendre mainte- 
nant l'exposé des faits militaires à partir du moment où le 
sentiment d'une rencontre prochaine se fait jour des deux côtés. 
Il serait impossible d'être clair et d'être complet si, d'une part, 
l'on faisait abstraction de l'initiative ennemie et si, d'autre 
part, on ne considérait qu'une partie de l'immense aire du 
conflit armé. Certains ont distingué entre la bataille de l'Ourcq 
et la bataille de la Marne. Pourquoi? L'ennemi avance sur tout 
le front et l'armée française va au-devant de lui sur tout le 
front : il faut donc tout embrasser d'un coup d'œil. 

Joffre a décidé de prendre son pivot sur sa droite et c'est 
pourquoi nous avons dû, logiquement, présenter d'abord dans 
l'Histoire de la Guerre l'exposé des engagements de l'Est : si la 
droite eût cédé, la bataille de la Marne eût été impossible. Aussi, 
le Haut Commandement allemand assaille notre droite jusqu'à la 
dernière minute : dans la nuit du 4 au 5 septembre, se déclenche 
l'offensive suprême contre le Grand Couronné de Nancy : l'Em- 
pereur y commande en personne. Nous savons maintenant 
qu'elle ne réussit pas : mais le doute était permis, et il devait, 
en fait, se prolonger pendant plusieurs jours encore. Au milieu 
de tous ses autres soucis, Joffre y pense constamment; il a 
besoin de ses troupes qui combattent en Lorraine; mais il ne. 
dégarnira Castelnau que quand celui-ci se sentira vainqueur., 
En fait, la bataille de la Marne a pour secteur oriental, à partir 
du 5, la bataille du Grand Couronné. 

A la date du 4 septembre, l'offensive allemande sur la 
Mortagne commence à céder. Joffre en a le sentiment très nei^ 



LA MANŒUVRE DE LA MARNE. 309 

et c'est ce qui lui permet de commencer à de'garnir le front de 
Dubail, en appelant le 21* corps, dont il a besoin sur le front 
occidental. Mais le péril n'est pas entièrement conjure'. C'est le 
6 septembre seulement que von Heeringen recevra l'ordre de 
quitter les Vosges pour se transporter dans la re'gion de Busigny- 
Saint-Quentin. Jusqu'au 6, la lutte reste des plus vives et l'artil- 
lerie, violente, continue à sévir, selon la méthode allemande, 
qui couvre la retraite ou le décrochage à coups de canon. 

A partir du 6 septembre, un autre danger va se dessiner 
dans l'Est. Une division de réserve, accompagnée de forma- 
tion de landwehr, a débouché sur Saizerais et se dirige sur 
Saint-Mihiel. Une manœuvre des plus dangereuses, tendant à 
déraciner la place de Verdun, s'amorce donc aussi de ce côté. Le 
Grand Quartier Général avertit le général de Gastelnau d'avoir 
à se tenir en liaison avec la place de Toul, et il jette lui-même 
le 15^ corps sur Gondrecourt pour parer à ce coup fourré. C'est 
une nouvelle initiative prise par l'ennemi et dont Joffre est bien 
obligé de tenir compte. 

Joffre est en présence d'une action non moins redoutable de 
l'armée du Kronprinz dans la région de l'Argonne. Nous 
venons de citer l'ordre à la V® armée allemande prescrivant 

ll'offensive pour le 6 septembre. Dès le 5 au soir, l'armée devait 
se préparer à l'attaque sur Revigny, et le lendemain (6 sep- 

ttembre) de bonne heure, elle attaquait, en effet, dans la région 
de Vaubécourt. En même temps, les forts de Verdun étaient 

^vigoureusement canonnés par le Nord et par l'Est. La place 

1 pourrait-elle résister longtemps et, si elle succombait, quel 

«serait le sort de notre droite? 

Au centre, l'armée de Langle de Cary avait devant elle 
l'armée du duc Albert de Wurtemberg. Celle-ci jouait aussi 
son rôle dans le drame : ayant été jetée à travers la plaine de 
Champagne, et ayant atteint d'un bond la région de Vitry-le- 
François, elle avait pour mission de briser le centre de l'armée 
de Joffre qui, sur ce point, présentait une fissure défendue 
seulement par la 9® division cie cavalerie, et de foncer, alors, 
dans la direction d'Arcis-sur-Aube pour seconder le mouvement 
d'enveloppement que sa voisine de l'Ouest, l'arme'e von Hausen, 
devait tenter sur les armées Foch et Franchet d'Esperey. Un 
simple coup d'œil sur la carte suffit pour indiquer les consé- 
quences d'une telle manœuvre, si elle eût réussi* elle se combi- 



340 



REVUE DES DEUX MONDES. 



nait, en effet, avec celle de von Bûlow, marchani sur Montmi- 
rail, et avec celle de von Kluck isolant les deux armées et 
l'armée britannique du camp retranché de t*aris : par cette 
« tenaille, » l'aile gauche française eût été entourée et écrasée 
entre Montmirail etTroyes. 

Déjà la partie est engagée de ce côté. Bûlow avance en 
combattant à partir du 4, Jolîre suit de l'œil ces rudes combats 
qui ont succédé de près aux premiers engagements de Mont- 
mort et de la ferme d'Arbeux. Au moment où il donne ses 
ordres définitifs, la bataille du Centre est accrochée. 

Nous sommes arrivés, enfin, à l'extrémité occidentale du 
front de bataille. Joftre va porter de ce côté sa manœuvre : 
mais von Kluck y développe précisément la sienne qui diffère, 
comme nous allons le voir, de celle qui a été prévue par le 
Haut Commandement allemand. La trame demande à être 
relevée, maintenant, fil à fil. 

A partir de l'ébranlement de Guise, le Commandant en 
chef s'était résolu à resserrer son front et à rabattre von Kluck 
h l'Est de Paris. Nous avons établi, par la coïncidence des 
ordres et des exécutions, que cette u conversion vers l'Est » 
avait été la suite de la bataille de Guise et qu'elle avait été 
ordonnée dans la nuit du 30-31 août (1). Le général Joffre l'avait 
signalée, dès le 1®'' septembre, au gouvernement qui n'avait pas 
encore quitté Paris. 

Les Allemands avaient, comme nous l'avons démontré, 
conçu le projet d'un raid de cavalerie sur Paris, justement h, 
cette date du i®"" septembre. Les trois divisions de cavalerie du 
général von der Marwilz, la i*, la 2^ et la 9«, avaient été char- 
gées de l'exécution et avaient reçu l'ordre d'être aux portes de 
la ville le 2 septembre au matin. Nous avons dit l'échec de 
cette entreprise au combat de Néry et l'étonnante odyssée des 
trois divisions de cavalerie dans la forêt de Gompiègne(2). Après 
l'insuccès d'une de ses idées le plus chèrement caressées, le 

(1) Voir uoli'e étude sur la Bataille de Sainl-Queutin-Guise, in fine. — M. Mil- 
lerand vient d'apporter, à 1 appui, un télégramme du général Maunoury date du 
3i août, à 23 heures 55, et prévenant le général Joffre « que la I" armée allemande 
délaisse la direction de Paris. » Ce renseignement, d'une si haute importanc», 
avait été fourni par le rapport de la division de cavalerie du générai Buisson^ 

(2) Histoire illustrée de la Guerre de i9i4, tome VIII, p. 170. 



L\ MANOEUVRE DE LÀ MARNE, 3i1 

Grand Quartier Général allemand n'avait pas renoncé à ses des- 
seins sur Paris; il les avait seulement modifiés. Il admettait, 
maintenant, que, pour réussir, un effort plus prolongé et plus 
puissant serait nécessaire. Tout d'abord, il fallait isoler Paris du 
reste de la France ; et c'est pourquoi l'ordre était maintenu à la 
cavalerie de la P® armée (von Kluck) (f apparaître devant Paris 
et de détruire toutes les voies ferrées qui y conduisent. On pré- 
parerait ainsi, non pas le siège, mais l'investissement de Pans, 
en subordonnant toutefois cette lourde entreprise au succès 
d'une manœuvre destinée à empêcher toute intervention ulté- 
rieure de l'armée de Joffre. 

Les ordres donnés à la cavalerie ne furent exécutés que 
^"ur certaines parties du front Est : Von Kluck, en effet, avait 
d'autres vues et il avait besoin des divisions de von der 
Marwitz pour réaliser ses propres desseins. 

Quant à la manœuvre du Grand Quartier général allemand, 
elle devait sedévelopper ainsi qu'il suit : premier acte, repousser 
l'armée française vers le Sud-^Bst, par conséquent la couper de 
Paris; second acte : séparer l'aile gauche du reste de l'armée, 
l'envelopper et la détruire entre Troyes et Paris. Pour cela, les 
deux armées von Hausen et von Bûlow secondées, en arrière, 
par l'armée du duc de Wurtemberg, s'avancent les pre?mères, 
et coupent l'armée de Joffre au Centre, tandis que von Kluck 
marque le pas en attendant l'heure de foncer à son tour. La 
marche pour l'encerclement se fera d'abord d'Est en Ouest, 
telle est la volonté du Haut Commandement. Pour cette exécu- 
tion, la P^ armée (armée von Kluck) restera donc en arrière 
d'une journée. Son rôle est le suivant : 1* servir de pivot au 
mouvement, 2" protéger le flanc des armées allemandes en sur- 
veillant les sorties du camp retranché de Paris. 

Ainsi, ce n'est pas von Kluck qui marchera d'abord et qui 
saisira le premier l'armée française : ce sera von Biilovv et 
ensuite von Hausen et le duc de Wurtemberg. L'ensemble de 
la manœuvré a pour rendex-vous général la région d'entre 
Montmirail et ïroyes : c'est là que se produira « la bataille de 
Cannes » {Cannœ) recherchée depuis si longtemps. 

Pour que ce projet grandiose réussît, il faudrait un fonc- 
tiunnemênt parfait de tout le mécanisme : cette épure de 
cabinet ne se réaliserait sur le terrain que si le champ de 
bataille était un champ de manœuvres. Or, von Moltke n'a pas 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

pris le soin de s'assurer du bon fonctionnement de tous les 
rouages : il ne s'est pas rendu cohipte de la situation de la 
11^ armée, qui, loin de marcher en avant, est en arrière d'une 
journée; il ne tient pas compte de la fatigue des corps, déjà si 
fortement éprouvés par les batailles de Guise et de la Meuse et 
n'arrivant sur la ligne de front que les uns après les autres 
avec des retards considérables (1); surtout, il ne tient pas 
compte de l'indocilité du brillant général de cavalerie qui 
commande son aile droite et qui, n'ayant connu jusqu'alors 
que des succès et des éloges, s'est grisé de la confiance que lui 
témoigne, d'un cœur unanime, tout le « Vaterland. » 

Von Kluck n'entend nullement passer au second plan. Il se 
croit destiné à frapper le coup qui doit anéantir l'armée fran- 
çaise : et voilà qu'on prétend l'arrêter pour que Biilow cueille 
la palme ! 11 arrive le premier et on suspend sa course! 

(( L'intrépide » général n'écoute que son sens propre, l'instinct 
de cavalier qui le porte en avant. Sans rien objecter aux ordres 
de l'Etat-major, il donne à ses éléments avancés l'ordre de fran- 
chir la Marne sur la ligne de la Ferté-sous-Jouarre-Château- 
Thierry dès le 3. Il poursuit les Français avec d'autant plus 
d'ardeur qu'il les croit en pleine déroute, dissociés et démora- 
lisés; il ne craint qu'une chose, c'est qu'ils ne parviennent à lui 
échapper, comme déjà l'a fait, à double reprise, l'armée anglaise. 
Peut-être a-t-il connaissance de l'ordre donné par Joffre de 
■pivoter sur la droite; il l'interprète comme voulant dire : céder 
toujours à gauche. Ses renseignements lui ont appris que 
l'armée britannique est dans la région de Coulommiers : il se 
convainc ainsi qu'une brèche s'est faite entre l'armée French et 
l'armée Franchet d'Esperey; et c'est dans cette brèche supposée 
qu'avec une imprudence inouïe et contrairement aux ordres 
reçus, il jette ses corps l'un après l'autre. Ne songeant qu'à sa 
poursuite, il se couvre à peine du côté de Paris : il s'élance.) 
Son but, maintenant, c'est la trouée de Rebais : il entend pré- 
céder Biilow sur le champ de bataille du nouveau « Cannes, » 
à Montmirail. 

Il est nécessaire d'insister sur cette conviction où est von 
Kluck qu'une brèche existe dans le front adverse; car c'est de 
là que vient cette témérité qui le porte en avant et qui lui donne 

(i) Sur l'état de dépression phjsique et morale des armées allemandes, à la 
•veille de la Marne, voir Histoire de la guerre, t. Vlll, p. 180 et suivantes. 



LA MANŒUVRE DE LA MARNE. 313 

l'illusion d'un succès facile, à la condition de faire vite, très vite. 
Stegemann, qui a reçu les inspirations de l'Etat-major, est 
on ne peut plus affirmatif sur ce point: 

Par son mouvement au delà du Grand Morin, venant de la 
Ferté-sous-Jouarre et de Changis, la I" armée tombait dans la brèche 
béante entre Varmée Frenck et la 5" armée française, brèche qui n'était 
remplie que par de la cavalerie... Comme l'armée anglaise avait 
évacué le champ (^e bataille, cela semblait confirmer cette hypothèse, 
tandis qu'en réalité, elle était cachée derrière le rideau que formait 
la forêt de Crécy, si bien qu'elle s'apprêtait à faire une conversion 
avec son aile gauche et à chercher la liaison avec l'armée Franchet 
d'Esperey quand le IP corps de von Kluck pénétra dans la brèche... 
... L'ennemi qu'on espérait atteindre bientôt dans sa fuite, attendait, 
au contraire, au Sud et au Sud-Est. Il semble bien que le Commande- 
ment allemand ignorât encore qu'au Nord-Ouest (Maunoury) et au 
Sud-Ouest (French), l'ennemi était à l'affût depuis le 4 septembre et 
qu'ainsi /a brèche que Von croyait exister entre Varmée Franchet d'Es- 
perey et Varmée britannique n'existait pas et qu'au contraire, cette 
dernière armée formait l'aile droite de celle de Joffre et faisait même 
un crochet qui allait lui permettre l'encerclement. 

Sans l'hypothèse de la « brèche, » il serait difficile de com- 
prendre l'ordre cité ci-dessus, signé du comte Schwerin et 
prescrivant au II® corps « de pousser par le cours inférieur du 
Grand Morin au Sud de Coulommiers et de se diriger contre le 
front Sud-Est de Paris. » Une pareille entreprise eût été vrai- 
ment par trop absurde, si l'on eût pensé que l'armée britan- 
nique et l'armée Franchet d'Esperey formaient une masse de 
manœuvre prête à tomber dans le dos du corps qui eût tenté de 
l'esquisser. Von Kluck est donc persuadé que l'armée anglaise a 
continué à se replier, qu'elle est déjà loin et qu'il va, enfin, par 
la brèche ouverte, saisir le flanc de la grande armée de Jofîre. 

Le Haut Commandement allemand, qui tient à son dispo- 
sitif et qui, peut-être, a reçu do Paris des renseignements nou- 
veaux, commence à s'inquiéter. Dans l'après-midi du 4, il 
essaye encore de freiner; il veut à tout prix retenir la I^^ et la 
II® armées dans la région de Paris, et même son désir est que 
l;i r® armée n'abandonne pas la ligne de l'Oise; tout au plus 
doit-elle se porter sur la Marne, mais à l'Ouest de Château- 
Thierry, c'est-à-dire à proximité de Paris. Il presse von Bijlow 
et von Hausen, pour qu'ils accomplissent leur mouvement vers 
Montmirail et vers Troyes et il retient von Kluck^ 



314 



REVUE DES DEUX MONDES. 



Mais, autant que l'on peut s'en rendre compte par l'exécu- 
tion, il y a quelque hésitation, quelque flottement dans les 
directives du Grand Quartier général; sans doute, il craint 
d'aborder von Kluck de front. Ce n'est pas un subordonné 
commode. Celui-ci pourra se défendre, par la suite, en assurant 
qu'il n'a fait qu'exécuter des ordres antérieurs quand il s'est 
porté sur la Seine par Rebais et Montmirail. Il se persuade, 
d'ailleurs, qu'il s'est suffisamment gardé du côté de Paris en 
laissant son IV® corps de réserve et une division de cavalerie en 
flanc-garde .T 

Essayons d'entrer dans le raisonnement de von Kluck. 
« Ce serait vraiment absurde, se dit-il, de porter le trouble, 
en ce moment, dans la marche des deux armées et de me 
forcer à attendre Bulov^', quand je tiens l'ennemi. Comment 
hésiterait-on à foncer sur des corps que la retraite a disloqués 
en partie, mais qui seraient parfaitement aptes à se battre, si 
on les laissait se reconstituer? Il faut saisir l'occasion: elle ne 
se présente pas deux fois. » Sa conception de la bataille, qui 
domine, dès lors, tous ses actes est, d'après les faits et les 
témoignages concordants, la suivante : poursuivre l'ennemi à 
fond jusqu'à la Seine et le rejeter d'Ouest en Est sur la Cham- 
pagne sans attendre Biilow et von Hausen. Au contraire, les 
précéder pour pousser l'armée de Joff're pantelante sous leurs 
coups quand ils arriveront. L'heure n'est pas venue de procé- 
der à l'investissement de Paris. Si l'on s'arrête maintenant, 
devant le camp retranché, si l'on perd un ou deux jours, 
l'ennemi, ayant conservé la liberté de ses mouvements, peut 
soit s'échapper encore, soit se retourner dangereusement {{)< 

(1) De toutes les explications qui ont été données du côté allemand, au sujet 
de la manœuvre de von Kluck, celle qui se rapproche le plus des faits a été 
publiée par le Malin du 14 décembre 1918 comme émanant de von Kluck lui- 
même. Von Kluck aurait dit, dans un moment d'épanchement, que la première 
faute commise par le Haut Commandement allemand aurait été de ne pas donner 
suite au premier projet de marcher le long des côtes pour donner à la France le 
sentiment de l'isolement; que la seconde faute aurait été de se laisser hypnotiser 
parle rêve d'une entrée à Paris (on avait pour cela préparé un drapeau de vingt 
mètres de large qui devait être planté au haut de la Tour Eiffel). « L'entrée à Pari? 
aurait été prévue, ajoute le général vaincu, pour le :J septembre (on remarque la 
comcideuce avec le raid von der Marwitz). Mais, que diable ! uous avions des 
éclaireurs, nous avions des aéroplane?, nous avons vu, le 31 août, ce qui se pas- 
sait devant nous. Nous avons appris que cette armée, qui était tout sens dessus 
dessous, avait changé d'aspect en quelques heures. En présence d'une pareille 
surprise, que voulez-vous faire? Pousser trop de lavant (en direction de Paris) 
aurait été une folie. Malgré les conseils pressants, sinon les ordres qui m» 



LA MANOEUVRE DÉ LA MARNE. 315 

Ainsi, de l'hypothèse de la brèche résulte toute la manœuvre 
de von Kluck. La fougue, l'orgueil, l'envie épaississent le ban- 
deau sur ses yeux et, malgré les avis qui lui parviennent, il 
ne change rien à ses projets; il continue à fond sa marche sur 
la Marne. 

Dès le 4 au soir, il a donné ses 'ordres pour la bataille.) 
L'étude des faits et des documents saisis sur l'ennemi permet 
de les reconstituer ainsi : L'armée se portera en avant le 5, 
attaquant r ennemi partout où on le rencontrera : le IX' corps 
sur Esternay, le IIl^ sur Sancy, le IV" sur Maisons, le 11^ sur 
Coulommiers, le IV" de réserve à l'Est de Meaux. Le 2« batail- 
lon de chasseurs avec la 4® division de cavalerie couvrira le 
flanc droit. Le 11^ corps de cavalerie avec les 2® et 9° divisions 
de cavalerie sur Provins. 

Trois corps sur le Grand Morin et le 111® à huit kilomètres 
au Sud de cette rivière 1 On livre à l'armée franco-anglaise, uïie 
bataille d'angle : mais avec un côté de l'angle extrêmement 
fort, celui qui pousse en avant et un côté de l'angle extrême- 
ment faible, celui qui regarde Paris. 

Celte conception est juste l'opposé de celle du Grand Ktal- 
major, puisque celui-ci entend se rapprocher de Paris le plus 
possible et, pour cela, attaquer par l'Est et bousculer la gauche 
française vers Montmirail et Provins. Or, les deux systèmes 
contraires entrent simultanément, à l'heure décisive, en voie 
d'exécution. Cela revient à dire que von Moltke, sous le coup 
de la manœuvre de Joffre, a déjà perdu pied. Celui qui doit 

venaient de haut, (on constate le manque d cnergie dans le Haut Commatide- 
ment), j'ai dû y renoncer. 

— Mais, dit l'interlocuteur, pourtant, l'effet moral de l'entrée à Paris? 

— Il eût été beau, l'effet moral l Huit Jours après (il aurait pu dire deux jourt 
après) f aurais eu une armée française dans le dos et nos communicalions coupées! 
Non, le seul moyen c'était d'engager une nouvelle bataille; car, j'avais com- 
pris que celle de Charleroi n'avait pas été décisive (voilà le fond des choses, et la 
réalité, telle qu'elle résulte de l'étude attentive des faits; seulement, von Rluck 
s'en est aperçu un peu tard). Joffre s était retiré avant de l'avoir perdue définitive- 
ment. Vous m'entendez bien, il n'y avait pas d'autre issue. Il lallait une nouvelle 
bataille et il fallait la gagner. Le sort de la guerre en dépendait. » 

Von Rluck ajoute que l'élément décisif a été le ressort du soldat français, qui 
a pu se ressaisir en pleine retraite. « C'est là une chose avec laquelle nous 
n'avons jamais appris à compter; c'est là une possibilité dont il n a jamais été 
question dans nos écoles de guerre. Nous avons commis une erreur, reconnais- 
soiîs-le, et je n'ai pas ét6 le seul. Ceux qui sont venus après moi l'ont commise 
aussi. » Et von Kluck ajoute : « Nous avons été peut-être trop savants l » (C'est la 
conclusion de nos propres études : nous n'avons cessé de signaler les faute» 
lourdes du pédantisme allemand.) 



316 REVUE DES DEUX MONDES. 

commander ne commande plus, celui qui doit obéir n'obéit 
plus. Toutes les solutions deviennent mauvaises, quand toutes 
les issues commencent à se fermer. 

Von Kluck n'eût pas eu tant d'assurance s'il eût été mieux 
renseigné sur ce que lui préparait le Commandement adverse 
et sur ce qui se passait dans le camp retranché de Paris. 

Le Commandement allemand ignorait-il réellement l'exis- 
tence de l'armée Maunoury ? C'est un point qu'il est assez diffi- 
cile d'éclaircir. D'une part, von Kluck, ayant eu affaire à 
diverses reprises aux corps de l'armée Maunoury, et notamment 
dans le rude combat de Proyart, savait, à n'en pas douter, que 
cette armée existait sur sa droite. Nous avons cité l'extrait d'un 
document allemand, — probablement un rapport, — et qui 
signale la présence de corps actifs (le 7® corps) sur la Somme. 
Nous avons vu, d'autre part, que les renseignements allemands 
provenant des armées de l'Est avaient mentionné le transfert 
de troupes françaises dans la direction de Paris. Malgré tout, 
les historiens de l'Elat-major et, en particulier, Stegemann, 
disent que von Kluck était mal renseigné. La brochure sur Les 
Batailles de la Manie (attribuée, à tort ou à raison, à un 
écrivain de l'entourage de von Kluck) assure que, « pendant sa 
marche en avant, le général s'était déjà heurté aux 61® et 
62^ divisions de réserve sous le général d'Amade qui, plus tard, 
firent partie de la 6* armée : mais que les Français avaient 
réussi à se soustraire à leur adversaire. » « Le général von 
Kluck, ajoute la brochure, savait qu'il se trouvait encore des 
troupes à gauche du corps expéditionnaire anglais, mais il en 
ignorait la force exacte. » 

Le général lui-même aurait dit, d'autre part, qu'il n'ignorait 
pas l'existence de l'armée Maunoury, mais qu'il n'aurait jamais 
pensé qu'il se trouverait un gouverneur d'une place assiégée 
ayant l'audace de faire sortir ses troupes du rayon d'action de 
la forteresse. 

Quelle que soit la valeur de ces explications, données, 
d'ailleurs, après coup, von Kluck n'y regarde pas de si près 
dans sa hâte d'agir et de, réussir, il a les yeux fixés non en 
arrière, mais en avant. Croyant trouver devant lui une brèche 
et une armée défaillante, il fonce : or, il trouve l'armée do 
Joffre debout, bien liée et prête au combat. 



LA MANOEUVRE DE LA MARNE. 317 



VII. — LA MANOEUVRE FRANÇAISE 



Voyons, en effet, ce qui s'était passé dans le camp français. 

Quatre documents déjà connus éclairent la pensée du Haut 
Commandement dans la période du l^"" au 3 septembre : 
1" l'Instruction générale n<* 4, datée du l^'" septembre et qui 
prescrit la retraite générale, au besoin jusqu'au Sud de la Seine, 
mais sans que cette indica!io7i implique que cette liinite devra 
être forcément atteinte (1). L'Instruction s'achève par ces mots : 
les troupes mobiles du camp retranché de Paris pourraient 
prendre part également à l'action générale; 2° la note 3 463, 
datée du 2 septembre, confirmant, avec la plus grande netteté, 
ce qui est dit dans l'Instruction générale précédente : que la 
manœuvre en retraite a pour objet, aussitôt l'heure venue, 
de passer à l'offensive sur tout le front; mais cette offensive est 
subordonnée à trois conditions : que les deuxy corps prélevés 
sur les armées de Nancy et d'Épinal soient en place; que l'armée 
anglaise se déclare ptrète à participer à la manœuvre; que 
l'armée de Paris soit en mesure d'agir en direction de Meaux; 
S*' l'ordre général n** 11, daté également du 2 septembre, pres- 
crivant toutes les mesures à prendre, à la dernière minute, 
pour que tout soit prêt et que les énergies soient tendues vers la 
victoire finale; le général en chef affirme de nouveau son 
intention de reprendre sous peu l'offensive générale; 4° la note 
adressée, le 3 septembre, au ministre de la Guerre, indiquant 
les raisons pour lesquelles l'offensive générale a été légèrement 
retardée. Cette note se termine ainsi : « Le but du général 
en chef est de préparer une offensive en liaison avec les Anglais 
et avec la garnison de Paris et d'en choisir la région de façon 
qu'en utilisant, sur certaines parties du front, des organisations 
préparées, on puisse s'assurer la supériorité numérique dans la 
zone choisie pour l'effort principal. » 

On voit comment les idées s'enchaînent et comment les 
données du problème se précisant, la solution se dégage peu à 
peu. Il faut : a) que les deux corps soient en place ; b) que 
l'armée britannique ait accordé son concours; c) que les forces 
mobiles de Paris soient prêtes à assurer la supériorité numé- 
rique au point où doit se porter la manœuvre. 

il) Voir Histoire de la Guerre, t. VIII, p. 150. 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

1 

Nous en sommes là, le 3 septembre. Reprenons chacune de 
ces conditions, et voyons à quel moment elles se trouvent 
réalisées. 

û) Les deux corps nouveaux qui, transportés du front Est, 
doivent agir sur le front Ouest et dont la présence est indis- 
pensable, sont le 45^ corps et le 21^ corps. Mais nous avons 
dit que le déplacement d'un troisième corps, le 4^, a été, en 
outre, antérieurement décidé : ce corps, qui faisait partie de 
l'armée Sarrail, a reçu l'ordre do se rendre à la 6^ armée dès 
que la bataille de la Meuse a été terminée. Quelque diligence 
qu'on ait faite, ce corps, enlevé le 1" septembre, ne peut arriver 
à Paris avant le 4 septembre. On prépare ses logements daiis 
la région du Bourget à cette date. Une de ses divisions sera 
retenue en soutien de l'armée britannique. Raisonnablement 
on ne peut compter que le 4* corps sera « en place » et en état 
de marcher à la bataille avant le 7 septembre au matin. 

Le 21® corps est emprunté à l'armée ÎJubail; il lui est 
encore impossible de quitter la ligne de la Mortagne où le 
danger de rupture reste imminent. C'est seulement le 4 au 
soir que le général Dubail pourra le livrer au général Joffre 
pour la grande bataille projetée à l'Ouest. Transporté par voie 
ferrée avec la plus grande célérité dans la région de Joinville- 
Vassy où il est destiné à former, entre Montiérender et Lon- 
geville, une articulation indispensable, il ne sera à pied-d'œuvre 
que le 5 et le 6 septembre. On ne peut se passer de lui, il faut 
l'attendre. 

Ajoutons que le 15^ corps demandé le I" septembre, à 
i'armée du général de Gastelnau, avec les forces restantes du 
9® corps va faire mouvement sur Vaucouleurs, puis sur Gon~ 
drecourt et ne sera en place que les 7 et 8 septembre. 

ô) La question du concours de Frènch est une des plus dif- 
ficiles à régler. Nous avons dit les raisons qui portaient le 
général anglais à ne risquer, à aucun prix, l'armée qui lui 
avait été confiée. L'exposer à la destruction ou à l'encercle- 
ment, c'était, pour ainsi dire, réduire l'Angleterre à l'impuis- 
sance pour tout le cours de la guerre. French éprouvait donc 
les plus grands scrupules à engager h fond son armée, et même 
à la laisser s'accrocher. A l'entrevue de Compiègne, Joffre avait 
obtenu de lui que l'armée britannique resterait en soutien à 
•»nô journée en arrière de l'armée française; mais c'était tout.: 



LA MANŒUVRE DE LA MARNE. 31') 

On n'était même pas assuré d'une parfaite liaison. JoiTre cher- 
che, par tous les moyens, à peser sur les résolutions de French.i 
Celui-ci est plein de bonne volonté et de bonne grâce, mais il 
hésite. On en appelle au gouvernement anglais. Lord Kitehener 
insiste auprès du maréchal French, le 3. French se laisse per«^ 
suader peu à peu. D'abord, il admet que son armée puisse ne 
pas sfr replier au Sud de la Seine, comme il en avait manifesté 
jusque-là l'intention. Mais dans la soirée du 3, il est repris de 
ses scrupules. Le général Gallieni vient lui rendre visite à 
son Quartier général dans la matinée du 4; il ne le rencontre 
pas; à la suite d'un entretien avec le chef de rÉtat-major bri- 
tannique, général Wilson, le gouverneur de Paris ne peut 
obtenir encore de réponse précise. C'est seulement dans la 
journée du 4, à treize heures trente, que le maréchal French 
entre décidément dans les vues du Commandement français, 
mais encore sous les réserves suivantes : le .5 au matin, les 
positions des corps britanniques seront modifiées de telle façon 
qu'ils soient disposés face à l'Est, et l'armée pourra se porter 
ultérieurement en avant dans la même direction. Joffre a désor- 
mais le sentiment qu'il a convaincu le maréchal. Rien que le 
mouvement indiqué assure l'articulation entre Maunoury et 
Franchet d'Esperey. Il s'empare de cette promesse. 

Reconnaissons, pour être exact et pour être vrai, qu'il res- 
tait encore quelque hésitation dans le Haut Commandement 
britannique. Le 4 septembre, à 4 heures du soir, le maréchal 
French faisait une enquête personnelle auprès de ses princi- 
paux lieutenants. Aux questions posées par lui il était répondu 
f « que les troupes étaient exténuées, mais qu'elles pouvaient 
tenir tant qu elles ne seraient pas attaquées. » French concluait 
encore, à ce moment, qu'il n'était pas possible de marcher de 
l'avant et que les forces britanniques devaient continuer à se 
retirer immédiatement derrière la Seine pour se refaire. Le 
H septembre, a la pointe du jour, les ordres sont encore donnés 
en vue de ce repli. 

C'est seulement un peu plus tard, dans la matinée de cette 
même journée du 5, après une nouvelle visite du général 
Jolfre, que le maréchal French se décide à renoncer à la 
retraite, et que l'ordre de surseoir arrive dans les corps ; le^ 
dispositions sont prises alors pour la marche en avant, en 
liaison avec Franchet d'Esperey, le 6. 



320 



REVUE DES DEUX MONDES. 



Sur un fait si considérable, le rapport officiel de French est 
des plus explicites : 

Le 3 septembre, les forces britanniques étaient établies au sud dn 
la Marne entre Lagny et Signy-Signets. Jusqu'à ce moment, le 
général Jofï're m'avait prié de défendre les passages de la rivière aussi 
longtemps que possible et de faire sauter les ponts devant moi. Après 
que j'eus pris les dispositions nécessaires et que la destruction des 
ponts fut accomplie, le généralissime français me demanda de conti- 
nuer ma retraite vers un point situé à 12 milles en arrière, en vue de 
prendre une seconde position derrière la Seine. Cette retraite se 
fit bien. Pendant ce temps, l'ennemi avait jeté des ponts et traversé 
la Marne en forces considérables et il menaçait les Alliés le long de 
la ligne des forces britanniques et des 5^ et 9* armées françaises. 

Le samedi 5 septembre, je vis le généralissime français sur sai 
demande. Il m'informa de son intention de prendre l'olfensive sur-le-^ 
champ; car il considérait ces conditions comme très favorables au 
succès. Le général Joffre me fit part de son projet de faire mouvoir 
sur son flanc gauche, la 6* armée pivotant sur la Marne, de la porter 
en direction de l'Ourcq, et d'attaquer ainsi la I" armée allemande, 
tandis qu'elle avait pris une direction Sud-Est à l'Est de cette rivière» 
// me demanda d'effectuer un changement de front à droite, ma gauche 
s'appuyant sur la Marne et ma droite sur la 5* armée pour remplir la 
brèche entre cette armée et la 6^. Je devrais alors avancer contre, 
l'ennemi en face de moi et me joindre au mouvement d'offensive 
générale. Ces mouvements combinés commencèrent le dimanche 6 sep- 
tembre au lever du soleil... 

On voit, même par ce texte, que la brèche que von Kluck 
pressentait devant lui a existé, du moins pendant quelque 
temps. Si l'armée anglaise eût continué de se replier, la 
brèche agrandie se fût offerte à l'offensive de la 1^^ armée alle- 
mande. Or, Joffre ne pouvait livrer bataille qu'à la condition 
que son articulation fût assurée. Que la 5^ armée se fût portée 
plus à droite ou que French ne se fût pas décidé à remonter 
vers le Nord, le trou était béant, et von Kluck passait... Car, tel 
est le sort des batailles 1 Le coup d'œil du chef et son énergie, 
à la minute suprême, décident de tout. 

c) La manœuvre dépendait, maintenant, de l'intervention de 
la 6* armée (armée Maunoury). C'est la troisième condition que 
Joffre s'était posée à lui-même. Fixons donc les yeux sur le 
camp retranché de Paris. 

Le général en chef, tout en ayant décidé la retraite vers le 



LA MANŒUVRE DE LA MARNE. 



321 



Sud, ne s'en est attaché que plus fortement à la conception 
d'une manœuvre de flanc, conception qui remonte, en fait, a 
la formation de l'armée d'Amade. Elle est exprimée dans 
l'Instruction générale du 25 août; elle adonné lieu alors à la 
création de l'armée Maunoury. Le 27 août, le général Mau- 
noury quitte le Grand Quartier général où il a été appelé. Il 
emporte une instruction où on lit ces lignes : « Le comman- 
dant de la 6® armée disposera ses forces de manière à pouvoir, 
dès que leur réunion sera complète, agir offensivement sur 
l'aide droite de l'ennemi... La reprise de l'offensive commen- 
cerait par la 6® armée dans la direction générale du Nord- 
Est (1). » Rien n'est plus clair. Puisque l'ennemi tente un 
mouvement tournant, Joffre a pris ses mesures pour en faire 
un mouvement tourné. 

A partir du 1" septembre, l'armée Maunoury s'est repliée 
dans le camp retranché de Paris ; c'est donc du camp retranché 
de Paris que se déclenchera, maintenant, l'offensive, et ceci est 
encore précisé dans l'Instruction générale du l^*" septembre : 
<( Les troupes mobiles du camp retranché de Paris pourraient 
prendre part également à l'action générale. » 

Le Gouverneur de Paris, général Galliéni, qui exerce, dans 
le camp retranché, les fonctions de commandant en chef de 
<( l'armée de Paris, » confirme cette manière de voir, du moins 
au point de vue statique, dans son Ordre général n° 1 : « Paris 
doit former le point d'appui de gauche des forces françaises qu 
se replient vers le Sud. Le général Maunoury exercera le com- 
mandement dans la région du camp retranché ; il lui appartient 
donc de diriger son mouvement de retraite de manière à venir 
occuper, dans la partie Nord du camp reli-anché, la région com- 
prise entre la Marne et la grand'route de Paris-Senlis. » 

Nous avons dit les mouvements de l'armée Maunoury et sa 
distribution dans la région des forts qui défendent la capitale à 
l'Est. La 45® division était maintenue en réserve générale à la 
disposition du Gouverneur (2). 

Le Gouverneur de Paris est de plus en plus préoccupé de ce 

(1) Conférence de M. Millerand sur le maréchal Jofl're, prononcée à la Société 
des Conférences le 29 janvier 191',). 

(2) La 4o« division, qui arrivait d'Afrique, avait été envoyée à Paris par ordre 
du Grand Quartier général, le 29 août: << Je prescris que la 45' division (3* d'Afrique^ 
soit dirigée sur Paris. La garnison du camp retranché serait complétée, s'il y 
a lieu, par une partie de l'armée Lanrezac. » 

TOMK !.. — '919- 21 



322 



REVUE DES DEUX MONDES. 



rôle qui lui incombe de de'tendre la capitale contre une 
agression encore possible de l'armée allemande. A cet effet, il 
réclame, le 2 septembre, des renforts importants en troupes 
actives, au moins trois corps d'armée. Sinon, Paris serait, 
assure-t-il, dans l'impossibilité de résister : c'est donc le point 
de vue de la résistance que l'on envisage encore à cette date- 

Mais, à partir du 2 septembre, la conception du Haut 
(Commandement, c'est-à-dire l'offensive sur le flanc droit, s'est 
affirmée ; elle apparaît comme réalisable à très bref délai. Les 
forces nouvelles que le général Joffre a retirées de ses armées 
de l'Est et envoie, dans ce dessein, commencent à arriver. Le 
4* corps (général Boélle) est signalé comme devant amener 
une de ses divisions, au moins, le 4. La 45* division se porte 
dans la région Est du camp retranché. 

On surveille, de partout, avec une anxiété, oii l'espoir 
commence à percer, les mouvements de l'ennemi. Depuis le 
31 août-1" septembre, on sait qu'il est en train de se regrouper 
sur l'Est. On le suit, on le guette. 

A la fin de la nuit du 2 au 3, un officier du service des 
renseignements, l'interprète Fréchet, attire l'attention du 
Commandement sur un fait qui confirme les renseignements 
antérieurs au sujet du mouvement de conversion à l'Est de 
l'armée von Kluck. Un réfugié de la Somme qui a été, un 
moment, prisonnier des Allemands dans la région de Saint- 
Just-en-Chaussée, s'est évadé : on l'a interrogé, il affirme avoir 
vu, dans cette localité, des troupes d'infanterie allemande allant 
vers la gauche, c'est-à-dire dans la direction de l'Est; il a vu 
des troupes prenant celte même direction dans la région de 
Greil. Tandis que des groupes de cavaliers marchaient vers le 
Sud (c'est probablement la 4'' division de cavalerie, von 
Garnier, après le combat de Néry) deux fortes colonnes d'infan- 
terie et d'artillerie marchaient transversalement vers l'Est. Dans 
la matinée du 3, on apprend, de Lu^arches, que l'ennemi « a 
reçu l'ordre d'évacuer. » — Une reconnaissance par avion du 
3 septembre signale qu'à 18 heures, à Êtrepilly, des troupes 
sont rencontrées sur une longueur d'environ 16 kilomètres avec 
le Sud'Est comme direction géw'rale. 

Une reconnaissance en auto que commande l'interprètt- 
Fréchet est poussée vers Chambry, Lizy'Sur'Ourcq et Meaux. 
Elle gagrne Claye et s'approche de Penchard. Vers le Nord et le 



I 



tA MANCtîtJVRE DE LA MARNE. 328 

Nord-Est elle reconnaît plusieurs colonnes de fume'e signalant 
le passage des troupes qui brûlent les villages : elle entre f^u 
contact avec des patrouilles allemandes près de Penchard. 

Dès 12 heures, le général Galliéni, qui a provoqué et suivi, 
avec une vigilance divinatrice, ces renseignements de sources 
diverses, commence à en tirer des conclusions. Il fait connaître 
que, d'une manière générale, « les forces allemandes qui se 
trouvent devant la 6® armée paraissent s'être orientées vers le 
Sud-Est. De notre côte, ajoute-t-il, la G'' armée s'«st établie au 
Nord-Ouest du camp retranché, sur le front Mareil-en-France, 
Dammartin-Montgé; l'armée anglaise est dans la région au Sud 
<ie la Marne et du Pelit-Morin, de Courtevroult (Ouest) jusqu'au 
delà de la Ferté-sous-Jouarre (Est). » Une nouvelle note, à 
15 heures, précise encore ces indications : <( L'ennemi, pour- 
suivant son large mouvement de conversion, continue de 
laisser le camp retranché de Paris sur sa droite et de marcher 
dans la direction du Sud-Est. » 

Dans la soirée, le lieutenant-colonel Bourdeau, chef du service 
des renseignements, a porté l'ensemble des recoupements par- 
venus dans la journée au général Glergerie; ils sont très nets : les 
directions des colonnes allemandes de la I"* armée s'infléchissent 
vers la Marne au Sud-Elst. Le colonel Girodon, sous-chef d'État- 
major, voit immédiatement le parti que l'on peut tirer d'une 
telle situation : l'armée Maunoury se trouve précisément en 
présence de l'occasion favorable cherchée depuis longtemps; 
c'est l'heure d'attaquer l'ennemi. D'après [un témoin, le gé- 
néral Glergerie dit lentement et gravement : « On va leur 
taper dans le flanc. » Et il entre chez le général Galliéni. 
Dès lors, avec une vigilance extrême, les renseignements 
sont demandés, obtenus et groupés. Le 3 septembre au soir, 
un ordre de reconnaissance pour la journée du i septembre 
pose nettement la question : 

Une colonne importanle a été signalée aujourd'hui marchant de 
la région de Nanteuil sur Lizy-sur-Ourcq. 11 importe, au plus haut 
point, de savoir si la région du Nord Nord-Est de Paris est évacuée 
et si l'armée qui marchait vers Paris se dirige tout entière vers 
rOurcq et au delà. Demain, 4 septembre, au point du jour, des 
reconnaissances aériennes seront envoyées dans les directions de 
Greil, Villers-Cotterets, Neuilly-Saint- Front, vallée de k Marne jusqu'à 
Meaux, Compiègne, Crépy en-Valois. Ces reconnaissances sont d'une 



324 



REVUE DES DEUX MONDES, 



importance capitale et leur résultat peut permettre de décider de la 
situation. ^ 

Le Ge'néral Gouverneur demande qu'elles soient faites avec 
la plus grande activité et désire avoir ces renseignements avant 
dix heures du matin. 

Bien entendu, le général en chef est mis au courant ponc- 
tuellement. A neuf heures, le 4, il ne reste plus aucun doute : 
« De renseignements tous concordants, il résulte que la 
P* armée allemande, abandonnants la marche dans la direction 
de Paris, se dirige vers le Sud-Est, sauf, peut-être, le IV® corps 
de réserve qui couvrirait le mouvement. » Et voici, main- 
tenant, les renseignements identiques qui arrivent de l'armée 
anglaise : celle-ci, en effet, téléphone à dix heures vingt-cinq 
du malin : « Le IV® corps de réserve allemand paraît rester à 
l'Ouest. Mais les autres corps de la l""* armée semblent avoir 
tourné vers le Sud-Est et avoir atteint hier soir la Marne entre 
Château-Thierry et Lizy-sur-Ourcq. » 

L'armée anglaise ne tire, d'ailleurs, pour le moment, aucune 
conclusion. Le général Galliéni, au contraire, prend immédia- 
tement ses mesures en conséquence. Le 4 septembre à neuf 
heures, il prévient le général Maunoury : « En raison du mou- 
vement des armées allemandes, qui paraissent glisser en avant 
de notre front dans la direction du Nord-Est, j'ai l'intention de 
porter votre armée en avant dans leur flanc, c'est-à-dire dans 
la direction de l'Est e7i liaison avec les armées anglaises. Je vous 
indiquerai votre direction dès que Je connaîtrai celle de l'armée 
anglaise (c'est toujours là le point délicat). Mais prenez, main- 
tenant, vos dispositions pour que vos troupes soient prêtes à 
marcher cet après-midi et à entamer demain (c'est-à-dire le o) 
un mouvement dans l'Est du camp retranché. Poussez immé- 
diatement des reconnaissances de cavalerie dans tout le secteur 
entre la route de Chantilly et la Marne. » 

En même temps, il met la 45® division sous les ordres du 
général Maunoury, et, de même, toute la cavalerie disponible : 

La 6* armée française est destinée à coopérer avec l'armée anglaise 
contre les forces allemandes signalées en marche vers le Sud-Est du 
camp retranché. Il y a lieu de renforcer le général Maunoury de toute 
la cavalerie disponible dans le camp retranché. En particulier, les 
2 escadrons de cuirassiers de Saint-DeniS; mis hier à la disposilion 



LÀ MANŒUVRE DE LA MAPiNE. 32." 

du général Ebener, ne se rendront pas à Triël, mais au Raincy... Toute 
la cavalerie ainsi passée à la 6' armée doit être munie de tous les 
moyens (vivres, etc.) lui permettant de faire campagne en dehors 
d'une place de guerre. Je vous prie de l'en munir, etc. 

On prépare le groupe des divisions de réserve Ebener pour 
flanquer vers le Nord le mouvement éventuel de Maunoury ; on 
fait surveiller la cavalerie de von Kluck, « afin qu'elle ne puisse 
nous prendre de flanc, pendant que nous ferons notre attaque 
contre les Allemands. » Tout cela, le 4. 

Les résultats de la reconnaissance par avions ordonnée le 
matin arrivent et tombent sur un Etat-major haletant : 

10 h, 45. L'armée allemande franchit la Marne en 3 colonnes, une 
àCitry(10 kilomètres au Nord-Est de la Ferté sous-Jouarre), la seconde 
à Nogent-l'Artaud se dirigeant du Nord au Sud (au moins deux corps 
d'armée en tout),, la troisième à Charly (5 kilomètres plus à l'Est). De 
l'artillerie canonne à Monlfaucon, Roissy, Belleval. — 11 heures. 
Grisolles, 24 batteries allemandes en position de rassemblement. — 
11 h. 10. Neuilly-Saint-Front. 2 régiments d'infanterie allemande en 
position de rassemblement. — 11 h. 30. Villers-Cotterets, une colonne 
allemande de troupes de toutes armes (infanterie, une brigade 
environ) en marche sur la Ferté-Milon. — 11 h. 40. Russy (15 kilo- 
mètres Ouest de Villers-Cotterets) 3 escadrons de cavalerie allemande 
rassemblés. — 11 h. 45. Crépy-en- Valois : une colonne allemande 
d'infanterie et un régiment se dirigeant sur Betz. 

On a une claire vision de ce qui se passe dans le camp 
adverse; et, dans le nôtre, tout est prêt. 

Si, seulement, on était assuré du concours de l'armée 
anglaise 1 

Joffre savait qu'il ne pouvait pas prendre une décision tant 
qu'il n'aurait pas obtenu l'adhésion de French et, s'il l'obtenait, 
il ne laisserait pas à celui-ci le temps de se reprendre. Nous 
avons dit plus haut que c'est seulement le 4, à treize heures 
trente, qu'il avait persuadé le maréchal et que celui-ci s'était 
engagé à faire entrer ses trois corps dans la manœuvre. Sans 
perdre une minute, Joffre revient à son quartier général, ins- 
tallé provisoirement dans le petit cabinet du directeur dans 
une école de Bar-sur-Aube. Là sont réunis le général Belin, le 
général Berthelot, le colonel Pont, le colonel Gamelin, collabo- 
rateurs de toutes les minutes, confidents des secrètes pensées. 
Les renseignements arrivent de toutes narts, colligés minu- 



3^^» RFVPr DES DEUX MONDES. 

tieusement, mettant en quelque sorte la marche des deux 
immenses armées sous les yeux du général en chef. Le général 
Glergerie vient de téléphoner les derniers renseignements 
recueillis à Paris. Tout est rassemblé. On délibère. Joffre 
réfléchit. Le jour tombe déjà. Les dépêches sont préparées. Le 
général Berthelot opine encore pour le repli jusqu'à la Seine 
de manière à laisser von Kluck s'engager à fond. Quelqu'un 
dit : « L'occasion se présente, la laissera-t-on échapper? » 
Joffre a tout pesé. Il se dit qu'il a, pour le moment, l'adhésion 
de French, toutes les autres conditions étant réunies, la supé- 
riorité numérique au point où s'applique sa manœuvre, 
l'ensemble des circonstances favorables; cette préparation mise 
au point, cet équilibre de ses forces, il ne les retrouvera peut- 
être pas demain. 11 se lève et dit : « Eh bien! Messieurs, nn se 
battra sur Jn Marne! » 

Aussitôt, tous se mettent au travail. Les ordres sont libellés» 
téléphonés, télégraphiés. L'armée entière est avertie... Le 
monde vibrera éternellement de cette minute inouïe. 

L'armée de Paris enregistre, en ces termes, la confirmât ion 
d'un message téléphoné le 4 septembre à ^'i heures : 

« Le général en chef vient de téléphoner ce qui suit : La 
J« armée, l'armée anglaise et la ^^ armée .attaqueront le 6 au 
matin, dans les directions suivantes : 

V* armée sur le front : Courtacon (10 kilom. au Sud de la 
Ferté'Gaucher), Sézanne. 

Armée anglaise sur le front : Coulommiers-Changis (11 kilom, 
à l'Est de Meaux). 

VI^ armée, au Nord de la Marne dam la direction de Château- 
Thierry. 

En conséquence, les ordres donnés verbalement sont modifiés 
seulement en ce sens que la 6^ armée orientera demain (c'est- 
à-dire le ri) ses colonnes en. se maintenant sur la rive Nord de 
la Marne, de manière à atteindre le mèridieii de Meaux, etc. 

Ce coup de téléphone confirme des ordres verbaux anté- 
rieurs et il n'est que le résumé, appliqué à l'armée de Paris, 
des deux grandes instructions Générales dictées par le général 
Joffre à la lin de l'après-midi du 4 et qui ordonnent, enfin, le 
déclenchement et le dispositif complet de la bataille de la 



LA MANŒUVRE DE LA MARNE. 321 

Marne. Ces directives arrivent aux armées dans la soirée du 4 
ou dans la nuit du 4 au 5. 

D'abord, I'i^struction générale n' 5.; 

[Au G. Q. G. le 4 septembre i9i4,] 

I. — L'arrivée des renforts provenant de la P^ et 2'^ armées 
jointe à la nécessité d'apporter plus de souplesse au commande- 
ment des armées ont amené les modifications suivantes dans 
l'ordre de bataille : 

La S^ armée comprendra les 5®, 6*, iS" et 2i^ C. A., les 65", 
67^, 75^ divisions de réserve, la 7^ division de cavalerie. 

Le 15^ corps, qui a fait mouvement par voie de terre, a reçu 
l'ordre de se porter par Gondrecourt, Houdelaincourt, sur Dam- 
marie-sur-Saulx quil s efforcera d'atteindre le 6 septembre en fn 
de journée. Il sera rattaché à l'armée à partir du 6 septembre. 

Le 2i^ corps aura ses éléments combattants transportés par 
voie ferrée dans la région Joinville, Vassy les 5, 6 et 7 septem- 
bre matin. Après débarquement le 2P C.A. doit se porter dans /a 
région Montierender-Longemlle . 

// relèvera de la 3' armée au point de vue du fonctionnement 
des services, mais il sera initialement a la disposition du 

COMMANDANT EN CHEF. 

II. — ' La 4^ armée comprendra les 2", iS^, i 7 '^ corps et h 
corps colonial. 

Le détachement du général Focli for niera,, à la date du 5 sep" 
lembre, une armée autonome (9^ armée), comprenant les 9^ et 
ii" corps d'armée actifs, la 42^ division et la division marocaine, 
les 52^ et 60^ divisions de réserve, la 9" division de cavalerie. 

Les fractions du 9^ corps d'armée qui n avaient pu rejoindre 
leur corps d'armée débarquent dans la région de Troyes du 4 au 
o septembre au soir; elles recevront, à leur débarquement, les 
ordres du général commandant la 9^ armer. 

La 5^ armée conserve sa composition actuelle ; un corps de 
cavalerie comprenant les 4*, 8^ et fO" divisions de cavalerie lui 
est rattaché. 

III. — En vue d'augmenter la densité des forces qui doiven' 
opérer en terrain favorable, la 4^ armée sera vraisemblablement 
appelée à opérer tout entière dans la région à l'Ouest de la ligne 
Vitry-le'PrançoiS' Brienne . . 

IV. — La zone de repli à atteindre éventuellement^ indiquée 



328 



REVUE DES DEUX MONDES. 



par l'ordre général n® 4 et par la note 3463 du 2 septembre sera 
modifiée en ce qui concerne la 4^ armée. Cette armée opérerait 
EN partant, au plus LOIN, du frout Mesnil-la-Comtesse, Jas- 
seimes, Pars-les-Chavanges. (Cela veut dire que le repli prévu 
comme éventuel n'aura pas lieu.) 

La 3^ armée, dont la mission est d'opérer a droite du 
CROUPE PRINCIPAL DE NOS ARMÉES, se repliera lentement en se 
maintenant si possible sur le flanc de l'ennemi, et dans une 
formation lui permettant, à tout instant, de repasser facilement 
à ^offensive face au Nord-Ouest. 

Signé : J offre. 

Simultane'ment I'instruction pour l'armer de paris. 

l** // convieîit de profiter de la situation aventurée de la 
première armée allemande pour concentrer sur elle les efforts des 
armées alliées d'extrême gauche. 

Toutes dispositions seront prises dans la journée du 5 sep- 
tembre en vue de partir a l'attaque le 6. 

2" Le dispositif à réaliser pour le 5 septembre au soir sera : 

a) Toutes les forces disponibles de la 6" armée, au Nord-Est 
le M eaux, prêtes à franchir l'Ourcq entre Lizy-sur-Ourcq et 

May-en-Multien, en direction générale de Château-Thierry . Les 
éléments disponibles du i^^ corps de cavalerie qui sont à 
proximité seront remis aux ordres du général Maunoury pour 
cette opération. 

b) L'armée anglaise, établie sur le front Changis-Coulommiers, 
face à l'Est, prête à attaquer en direction générale de Montmirail. 

c) La 5^ armée, resserrant légèrement sur sa gauche, 
s'établira sur le front général Courtacon-Esternay-Sézanuf, 
prête à attaquer en direction générale Sud-Nord, le 5* corps 
de cavalerie assurant la liaison entre l'armée anglaise et la 
5® armée. 

d) La 9^ armée couvrira la droite de la 5* armée, en 
tenant les débouchés Sud des marais de Sai7it-Gond et en portant 
une partie de ses forces sur le plateau au Nord de Sézanne; 

3" V offensive sera prise par ces différentes armées, le 6 sep- 
tembre, dès le matiyi. 

Le 5 au matin, les ordres sont donnés au groupe de droite 
formé par les 4'' et 3® armées : 



LA MANŒUVRE DE LA MARNE. 329 

4" armée. — Demain 6 f^eptemhre, nos armées de gauche 
attaqueront, de front et de flanc, les P^ et W armées alle- 
mandes. La 4^ armée, arréta?it son mouvement vers le Sud, fera 
TÊTE à t ennemi, en liant son mouvement à celui de la 3^ armée 
qui, débouchant au Nord de Revigi^y, prend f offensive en se por- 
tant vers l'Ouest. , 

S^ armée. — La 3^ armée, se couvrant vers le Nord-Est, 
débouchera vers l'Ouest pour attaquer le flanc r/auche des 
forces ennemies qui marchent à V Ouest de l'Argonne. Elle liera \ 
SON action a celle de la 4* armée, qui a l'ordre de faire tête 
à V ennemi. 

L'ensemble de ces ordres évoque l'immense champ de 
bataille et les masses colossales qui se dressent les unes contre 
les autres. C'est ainsi qu'il faut entendre ces froides paroles. 
Le frémissement, le tonnerre de la bataille de France y 
résonnent déjà. 

Impossible d'exposer ici la complexe ordonnance des mou- 
vements et des engagements, ne serait-ce que dans le camp 
français : elle se développera sur le terrain. 

Et, pourtant, il faut dire tout de suite, les trois robustes 
attaches auxquelles Joffre accroche son plan : pivot à droite 
avec les deux armées Castelnau et Dubail engagées dans 
les formidables batailles de Lorraine; offensive de flanc à 
gauche avec Maunoury tombant sur von Kluck en plein cours ; 
et, enfin, contre-offensive au centre, avec Langle de Cary et 
Sarrail qui, prenant dans le dos von Hausen et le duc de Wur- 
temberg, opposent ainsi une manœuvre plus large à la ma- 
nœuvre « en tenaille » du Grand Quartier Général allemand-i 

Conception d'une portée intellectuelle éminente, ne serait-ce 
qu'en raison des forces et des espaces qu'elle emploie; elle 
domine assurément, dans le détail et dans l'ensemble, celle 
de l'adversaire. Elle puise aux sources les plus ardentes de 
l'activité humaine : l'énergie du chef et la fureur de la troupe. 
Rappelons les formules de V Instruction sur les Grandes unités : 
«... Donnera la guerre un caractère de violence et d'acharne- 
ment... Jeter à la fois toutes les grandes unités dans la ba- 
taille, etc., etc. » Ces principes sont appliqués à la lettre. Joffre 
engage tout et l'armée se donne toute, (c Pour livrer la lutte 
suprême qui décide du sort de la guerre et dont l'avenir de la 



a30 



REVUE DES DEUX MONDES. 



nation est l'enjeu, » la coopération de tous, corps et âmes, est 
(mmédiate, unanime, foudroyante. Un instant Joffre a eu la 
pensée de conserver une réserve générale, le 21*^ corps. Mais 
la force même de son élan l'emporte, et le 21' corps lui-même 
est pris dans le tourbillon. Le drame est déchaîné. 

Une fois les ordres militaires donnés, le général en chef 
résume sa pensée dans un télégramme au ministre, daté du 
5 septembre, qui n'est que la suite et le développement de 
la dépêche du 3 septembre. C'est ici que la raison carté- 
sienne appuyée sur les faits et développant les séries, s'affirme 
dans sa forte et lumineuse expression : 

« La situation qui m'a décidé k refuser une première fois 
la bataille générale et à replier nos armées vers le Sud s'est 
modifiée de la manière suivante : 

« P* armée allemande a abandonné direction Paris et a 
infléchi sa marche vers Sud-Esi pour cherc^ier notre flanc gauche. 
Grâce aux dispositions prises, elle n'a pu trouver ce flanc et 
r>* armée se trouve maintenant au Nord de la Seine prête à 
aborder de front les colonnes allemandes. 

« A sa gauche, les forces anglaises sont rassemblées entre 
Seine et Marne, prêtes à l'attaque. Elles seront elles-mêmes 
appuyées et flanquées, à gauche, par forces mobiles garnison 
Paris agissant direction Meaux de manière à la garantir contre 
toute craiîiie d'enveloppement. La situation stratégique est donc 
excellente et nous ne pouvons compter sur des conditions meil- 
leures pour notre offensive. C'est pourquoi, j'ai décidé de passer 
à l'attaque... 

(( La lutte qui va s'engager peut avoir des résultats déci- 
sifs, mais peut aussi avoir pour le pays, en cas d'échec, les consé- 
quences les plus graves. Je suis décidé à engager nos troupes 
à fond et sans réserve (1) pour conquérir la victoire (2). )t 

Un chef qui s'exprime ainsi, alors que ses dispositions sont 
arrêtées, ses ordres lancés et qu'il a pris sur lui de jouer le sort 
du pays aux lieu et heure qu'il a choisis, assume les plus 
lourdes responsabilités. Et il le sait. Il ne cherche pas de faux- 
fuyant. Son intelligence, son cœur, son patriotisme, tout le 

(1) Cfr. Limtruclion sur la conduite des Grandes unités, art. 7, cité ci-dessus. 

(2) A. Millerand, Le Maréchal Joffre. Conférence du 29 janvier 1919. 



LA MANŒUVRE DE LA MARNE.; 331 

soutient. Il s'engage à fond : selon sa propre expression, il 
conquiert la victoire. 

Et son armée le suivra; car il s'adresse à elle dans un lan- 
gage digne d'elle : 

G. Q. G. (Ghâtillon-sur-Seine) 6 septembre Th. 30. 
Télégramme n* 3948 

Au moment où s'engage une bataille, dont dépend le salut 
du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n'est plus 
de regarder en arrière. 

Tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler 
l'ennemi. 

Toute troupe qui ne peut plus avancer devra coûte que coûte 
garder le terrain conquis et se faire tuer surplace plutôt que de 
reculer. 

Dans les circonstances actuelles, aucune défaillance ne peut 
être tolérée. 

Sur l'immense étendue du front, de l'Ourcq aux Vosges, 
tout le monde est prêt, l'arme au pied; on attend. 

Seule, l'heure où doit s'engagerila bataille reste en suspens, 
ou plutôt elle est prévue pour le 6 à l'aube : car il faut donner 
aux derniers renforts la possibilité d'arriver et aux Anglais le 
temps de se mettre en ligne. Le général Galjiéni, par son ordre 
général n" 5, daté du 4 septembre à 20 heures, a pris toutes les 
dispositions nécessaires à l'intérieur du camp retranché. Le 
général Maunoury, commandant en chef de l'armée, est sur les 
lieux, a son quartier général, à Ecouen. La journée du ."S ne 
comporte cependant encore qu'un simple déploiement. 

Mais, soudain, les événements se précipitent. La bataille de 
manœuvre échappe, en quelque sorte, à ceux qui l'ont prépa- 
rée et se transforme, k la minute suprême, en une bataille de 
rencontre. Car, si Joffre a donné ses ordres, von Kluçk a donné 
les siens : les deux armées ennemies se jettent l'une sur l'autre 
et s'étreigneht avec fureur, a peine se sont-elles aperçues. 

Gabrtel Hanotaux. 



LES MERVEILLEUSES HEURES 

D'ALSACE ET DE LORRAINE 



L'AIR DE LA LIBERTÉ 



LES ENTREES DE STRASBOURG 



L'Alsace était, en ces jours singuliers, traversée de mille 
nouvelles : chaque jour apportait une surprise. Je courais à 
Golmar et voici qu'à Molsheim je me heurte, — dès l'aube du 
22, — à un camarade qui me dit : « Gomment Colmar ! Il s'agit 
bien de Golmar ! L'armée entre aujourd'hui même à Strasbourg, 
— deux jours plus tôt qu'on ne pensait. On nous y précipite 
en camions. » On pense si je pouvais balancer. 

L'entrée à Strasbourg! Que de fois bien avant, pendant la 
guerre et depuis l'armistice même, j'y avais rêvé! « Il y fau- 
drait, me disais-je, un temps de choix, un ciel d'azur, un soleil 
d'or, des troupes d'élite, un général illustre auréolé delà plus 
pure gloire et de belle prestance; il y faudrait aussi, il y fau- 
drait surtout, je ne dirai point l'Alsace dans la fête de son 
amour, — de cela je ne saurais douter, — mais amenée par les 
circonstances à en connaître et à en manifester la plénitude. » 
Or, dès l'aube, je roulais vers Strasbourg par un temps de 
choix, sec et lumineux, sur la terre durcie par une gelée qui 
givrait les arbries de la plaine, sous un ciel d'un bleu charmant 

(1) Voyez la Revue des lo fé\Tier et 1" mars. 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 333 

éclairé d'un soleil radieux, pour aller voir entrer le général 
rêvé h la tête des plus magnifiques troupes au milieu d'un 
enthousiasme dont je présumais bien qu'après ces jours d'attente, 
il se pourrait bien éleverjusqu'au délire. Ainsi vivait-on en ces 
jours où un bon génie écoutait nos vœux de tous les temps et 
les réalisait sans en oublier un. 

Une entrée à Strasbourg I J'en avais vu une, un jour d'août 
1908 et j'en rêvais, tandis que je courais vers la ville reconquise. 

Guillaume II, — était-ce après quelques grandes manœuvres, 
je ne sais, — entendit faire en ce temps-là une entrée ultra- 
solennelle en « sa bonne ville. » Elle se fit sous mes yeux 
étonnés; l'Empereur débarqua de son train et monta h cheval 
dans la cour de la gare pour gagner par l'itinéraire classique, 
— k peu près celui que j'allais voir suivre à nos troupes, — le 
Palais Impérial. Il était dans ce grand costume où son esprit, 
par tout un côté puéril en son cabotinage, se complaisait parce 
que s'y mariaient les pièces étincelantes de diverses tenues : 
celle d'un maréchal prussien, celle d'uh chevalier teutonique, 
celle d'un empereur féodal, celle d'un Lohengrin de grand 
style : le casque d'or cime de l'aigle aux ailes déployées, la 
tunique couverte de plaques de diamants, de rubans, de croix 
et de médailles, le bâton semé d'aigles sur la cuisse, le cheval 
royalement caparaçonné, les étriers d'or et, sous le casque- 
diadème qui semblait menacer le ciel, cet air fatidique, impé- 
rieux et comme perdu dans la nue qui était aussi parfaitement 
affecté que la bonhomie bavarde dont il usait en certains 
entretiens. Derrière lui, et comme lui à cheval, ce qui était, à 
mon sens, parure de meilleur aloi et ne manquait point de 
majesté, ses cinq fils dans tous les uniformes des armées de 
terre et de mer, et dans un landau l'impératrice Augusta- 
Vicloria entourée de ses fille et belle-fille. Tout autour, l'appa- 
reil d'une belle armée et d'une cour qui allait des généraux à 
panaches blancs aux valets en livrée drrée. Riert ne me refroidit 
plus qu'un costume ridicule, et celui de cet empereur l'était à 
mes yeux extrêmement, mais je ne pouvais être refroidi, n'étant, 
on le pense, en rien échauffé; seulement, les peuples aiment 
communément le « grand costume, » d'où la popularité que 
Franconi a connue; d'autre part, je répète que ces cinq princes, 
médiocres individuellement, mais représentants d'une dynastie 
dont l'avenir paraissait si brillant, avaient quelque allure 



53^ RBTtTB DES BEtlIf »tQP»DE8. 

et s'ils devaient en une ville loyale soulever, ainsi que le souve- 
rain casqué d*or, les aeclanaations, la présence de rimpératriee 
pouvait par ailleurs, — si peu gracieuse que fût l'expression un 
peu niorne de Victoria-Augusta, — amener, ainsi qu'il arrive 
tors du passage d'augustts dames, un attendrissement favorable- 

Je fus stupéfait, en conséquence, du caractère mortellement 
ttiste de cette entrée. Je veux bien que la singulière ornemen- 
tation de la place de la gare fut pour quelque chose dans mon 
impression : le mauve étant la couleur préférée de Victoria- 
Augusta, — ce qui cadrait assez avec son genre de physionomie, 
— on avait enguirlandé la place de larges banderoles à cette 
couleur triste; par ailleurs, devant la gare s'élevaient d'énormes 
lampadaires de simili-bronze où brûlaient, en flammes vacil' 
lantes, de ces punchs verts que nous voyons à Paris s'allumer 
autour des catafalques riches, et telle chose ajoutait une note 
lugubre au mauve cher à Victoria-Augusta. Sous le ciel gris, — 
malchance en ce mois d'août, — le cortège se déroula au 
milieu d'un silence qu'à l'heure présente même, je n'arrive pas 
à comprendre; car la ville regorgeait de fidèles Allemands.; 
Quelques groupes à la vérité essayèrent d'une ovation. Des 
Hùeh! des Hourra! s'élevèrent, que l'Empereur ne semblait 
point entendre ; mais ce fut bien le pire, car on crut entendre 
une grosse pierre tomber au fond d'un puits profond ©t, après 
celte tentative malheureuse, le silence parut plus pesant. Soit 
que le cortège d'aspect terriblement, arrogamnient militaire et 
un peu féodal déplût à la population civile, même allemande, 
soit que la réprobation, simplement devinée, de la population 
alsacienne suffit à « jeter un froid, » l'Empereur, si j'en juge 
par les six ou sept cents mètres que je lui vis parcourir, dut 
entrer glacé, en dépit de la saison, au Palais Impérial. 

Et ce n'est point la revue du lendemain, — fiasco inattendu 
et insolite que j'ai raconté ailleurs, — qui le put réchauffer. Je 
gardais depuis dix ans cette impression singulière d'un souve- 
rain entrant en une grande cité de son Empire, — réunie depuis 
trente-huit ans, — comme en une ville occupée de la veille par 
ses troupes et où le silence était bien, sinon la leçon des rois, 
du moins l'avertissement à l'Empereur. C'était pour moi, ce 
souvenir singulier, un admirable terme de comparaison ; il me 
préparait à mieux goûter la vision prodigieuse que j'allais avoir 
80US les yeux. 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 335 



On entre à Strasbourg, en venant de Molslieim, par un 
assez long faubourg précédant la porte de Schirmeck. Nous 
n'avions pas atteint la porte même que mes compagnons et 
moi étions fixés sur le spectacle, — malgré nos prévisions les 
plus favorables, — inattendu dont nous allions si pleinement 
jouir. Sous le soleil déjà brillant de neuf heures, la population 
revêtait un caractère extrêmement pittoresque : il était cons- 
tant que la partie féminine de cette population avait entendu 
primer, par le nombre etTéclaides costumes, tout ce que nous 
avions pu voir auparavant : j'estime à dix mille le nombre des 
u Alsaciennes » qui ce jour-là couvraient les trottoirs de Stras- 
bourg, mais là n'était point l'intérêt essentiel, ni dans le 
nombre des vétérans à rubans vert et noir qui formaient un 
beau bataillon, ni dans la cohue des bannières qui déjà se mon- 
traient, ni même dans un pavoisement à la vérité magnifique, 
mais qui n'éclipsait point celui de Mulhouse ni même, toute 
proportion gardée, celui de Saverne. L'intérêt était dans la 
surexcitation incroyable de la foule, car à peine notre voiture 
engagée dans la haie du public qui attendait le général Gouraud 
et ses troupes, nous recueillîmes les témoignages d'une émo- 
tion qui reste indescriptible. Les cris se confondaient, devant 
de si modestes officiers, en une clameur si continue que celle-ci 
semblait uniforme, et lorsque nous mîmes pied à terre sur la 
place Klébèr, nous pûmes nous persuader que nous étions en 
face d'un phénomène aussi écrasant qu'un ouragan déchaîné et 
que l'éruption, par mille cratères à la fois, d'un formidable 
volcan. Positivement, le soi tremblait sous nos pas. 

Strasbourg « espérait » depuis une semaine et plus les 
Français dans une fermentation difficile, me dit-on, à ima- 
giner. J'ai dit comment, sans même attendre que fût signé 
l'armistice, une agitation nettement favorable à la France 
s*ëtait produite : il avait suffi que l'armistice fut proposé : nul 
n'avait mis en doute dès le 9 le retour à la Mère-Patrie. Les 
tentatives de ce pauvre Sctiwander, — nommé statthalter in 
eœîremis, — pour amener l'Alsace à ^autonomie, celles de 
M. Bôèhle, député socialiste (Allemand) de Strasbourg, pour 
faire proclamer r indépendance, probablement de connivence 
avec le gouvernement allemand, les menées du sergent Rebholz, 



330 



REVUE DES DEUX MONDES. 



du matelot Thomas qui, un instant avaient, du 10 au 
15 novembre, tenté d'établir à Strasbourg la république des 
ouvriers et soldats, tout cela avait augmenté la fièvre sans 
enrayer le mouvement qui, d'heure en heure grandissant, 
rejetait spontanément Strasbourg dans les bras de la France.i 
M. Peirottes, député socialiste, mais bon Alsacien, proclamé 
maire, et l'habile M. Jules Lévy, juge de paix, autre bon Alsa- 
cien, nommé préfet de police, en négociant, manœuvrant, 
gagnant du temps, avaient empêché qui que ce fût de mettre 
la main sur la ville. Mais il était grand temps qu'on sortît 
d'une situation fausse et par certains côtés menaçante. Les 
troupes allemandes repassaient le pont de Kehl, tandis que 
les drapeaux tricolores sortaient de toutes les fenêtres, mais 
Strasbourg pouvait, sans force armée, tomber en proie à l'anar- 
chie ou simplement aux bandes de pillards. 

Dès le 18, on avait su que, de toutes parts, de Mulhouse à 
Saverne, l'armée française, triomphalement reçue, était rentrée 
en Alsace, et la nervosité s'en augmentait. « De sentir que nos 
frères, espérés, attendus pendant quarante-huit ans, appelés de 
tous nos désirs depuis quatre ans, étaient sur le sol alsacien, 
que des villes alsaciennes si voisines leur faisaient fête et que 
nous, nous ne les voyions pas, on en devenait fou! » me disait 
un Strasbourgeois. Des émissaires arrivaient dans tous les quar- 
tiers généraux français voisins, venant dire qu'il se fallait 
hâter, que les Français étaient doublement attendus, car ils 
apporteraient, avec la liberté, la sécurité. Quant au déchaîne- 
ment patriotique auquel donnerait lieu l'arrivée de nos dra- 
peaux, on n'en pouvait douter. 

Le général Gouraud avait été désigné pour entrer à Stras- 
bourg. L'admirable soldat qui, à tant de lauriers fauchés de 
Donne heure en Afrique, venait d'ajouter ceux de la Grande 
Guerre, l'illustre mutilé des Dardanelles, l'homme qui, le 
15 juillet, en écrasant l'assaut allemand, avait, sans conteste, 
écrit le prologue de l'énorme victoire dont les fruits se cueil- 
laient et qui, entre Vouziers et Sedan, en avait hâté le dénoue- 
ment, s'imposait, et chacun l'avait nommé. Il était à Saint-Dié 
le 19, mais, n'y pouvant tenir, avait franchi le 20 les Vosges et 
porté à Obernai son quartier général. Il avait écouté les vœux 
qui lui étaient si véhémentement exprimés, obtenu du Haut 
Commandement que l'entrée des troupes, fixée au 24, fût avan- 



LES MEUVEILLEUSES HEURES D ALSACE ET DE LORRAINE. 



331 



cée de quarante-huit heures^ et tout naturellement, comme un 
colonel entre à la tête de son régiment, il avait résolu de 
pénétrer dans Strasbourg à la tête de ses troupes, de les passer 
en revue sur quelque place, après avoir salué Kléber, et de 
repartir, en laissant une forte garnison, pour son Quartier géné- 
ral d'Obernai. 

Mais la cité entendait bien que cette entrée des soldats de 
la Grande Guerre et d'un si illustre chef ne fût point simple 
apparition, mais vraiment la rentrée de la France à Strasbourg 
et une reprise cTe possession totale, que, partant, Gouraud parût 
au palaisde l'Empereur désaffecté, à l'Hôtel de Ville refrancisé, 
et, une fois de plus, les circonstances emportaient les hommes. 
L'enthousiasme de la foule ferait le reste pour que ce défilé de 
quelques troupes dans la capitale fût la plus mémorable des 
entrées de la France en Alsace-Lorraine. 

Le 20, la nervosité s'était encore augmentée de l'afflux 
grossissant des prisonniers français renvoyés par les Allemands 
et remplissant déjà la cité de leurs uniformes flétris,- usés, 
pitoyables. Ce spectacle émouvant surexcitait les cœurs jusqu'au 
paroxysme. J'ai dit quel accueil on leur avait fait. Mais, à 
mesurer les sentiments qu'ils inspiraient, on ne souhaitait 
qu'avec plus d'impatience les autres soldats, — les vainqueurs 
de 1918, les libérateurs de l'Alsace. En attendant, comme 
à Metz le 18, les pavés se soulevaient : la statue colossale de 
Guillaume P"" roulait de son socle devant le Palais Impérial, et 
à coups de marteau, on achevait le vieil Empereur : sa tête était 
portée par des étudiants en délire devant la statue de Kléber, 
car ce grand soldat de France, en attendant Gouraud, Pétain, 
Foch, devenait tous les jours davantage le centre des sympa- 
thies tourbillonnantes. Mais n'allaient-iY^^ pas enfin arriver? 

Or soudain, le 2i, à dix heures du matin, très simplement, 
un peloton de quarante hommes du 2.5^ de ligne commandé 
par le capitaine Muller, était apparu, sans tambours ni trom- 
pettes, sur la place Kléber pour prendre possession du corps de 
garde où, tant et tant d'années, on avait vu, sous le regard 
du vainqueur d'Héliopolis, la garde montante allemande relever, 
au pas de l'oie, la garde allemande descendante. Cette fois la 
garde allemande étajt bel et bien relevée, et pour toujours, à 
l'alerte pas de France^ 

TOME L. — 1919. 22 



338 



REVUE DES DEUX MONDES. 



« 



C'avait été sur la place une stupeur joyeuse, puis un 
remous terrible : à grand'peinc la pelile Iroupe bleu horizon 
s'était frayé un passage. Arrivé devant la slaliie, le capitaine 
Muller avait aligné sa troupe, salué du sabre Kléber et fait pré- 
senter les armes au bronze : minute solennelle : devant le grand 
soldat de la Révolution, pour la première fois depuis près d'un 
demi-siècle, des baïonnettes françaises scinlillaient. Les braves 
Bretons du 25* de ligne avaient alors occupé le posle et dans la 
journée, avant-garde de l'armée Gouraud, le 23*' tout entier et 
le 12® hussards étaient, par petits paquets, entrés dans la ville et 
avaient occupé les postes; aucune solennité excessive : le colonel 
Bordeux, du 25"', avait été, en quelques mots, salué par un des 
patriotes alsaciens, Fritz KiciTer, tandis que, l'écharpe tricolore 
sur l'habit, le préfet de police provisoire Jules Lévy s'en était 
venu régler avec Ic-colonel les détails de l'occupation. La foule, 
presque ahurie à force, d'être satisfaite, assaillit oflicicrs et 
soldats souriants et cordiaux. 

Mais la masse de la population n'avait appris que dans la 
soirée l'arrivée inopinée de cette grosse avant-garde, et n'ayant 
pu acclamer les premiers soldats de France entrés si subite- 
ment, s'était, dès l'aube du 22, portée dans les rues : lorsque 
nous arrivions nous-mêmes, précédant d'une heure le général 
Gouraud, nous la trouvions tourbillonnant de la pla-ce ci-devant 
impériale, où, disait-on, Gouraud assisterait au défilé de ses 
troupes, à la place Kicber où, évidemment, il voudrait saluer la 
statue, et du Broglie, — qu'on n'appellerait plus lirogliefilatz, — 
aux rives de l'Ill, puis, sur les indications que donnaient les 
soldats du 25* formant haie, relluant vers la porte de Schirmeck 
par où évidemment entrerait le vainqueur du 15 juillet. 

Les abords de la porte présentaient, quand j'y arrivai, 
l'aspect le plus chatoyant; car le bruit, mal fondé, que là aurait 
lieu la réception du général par le corps munici()al, y avait 
attiré, avec les vétérans formant une belle masse de vieux 
Alsaciens chenus, avec les pompiers grou[)Cs autour de leur 
bannière, avec des étudiants arborant lièrement le béret des 
Universités de France, avec une masse de délégations enru- 
bannées de tricolore, ce que je n'ose plus appeler des groupes, 
mais ce qu'il faut appeler une foule presque compacte de papil- 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 339 

Ions alsaciens. Celait par milliors qu'ici ils se comptaient; 
noirs, simplement ornes de la cocarde où brodés richement 
d'une gerbe do co^nclicots, marguerites et bleuets, éearlates 
ou chamarres do mille couleurs, ils dominaient la foule de 
leurs coques énormes et y meltaient un chatoiement ailé. 
Le reste des atours augmentait ce chiitoicment, fichus multico- 
lores, corsages pailletés, ju[)es vertes, rouges, brunes ou 
orange, tabliers de soie brodée, — sans parler des minois 
eux-mômes, figures où, du front aux lèvres, éclatait une joie 
franciie, où tout riait, des y ux aux dents. Ces bataillons d'Al- 
saciennes étaient descendus avec nous, entre la haie des soldats 

■ impassibles, comme un ileuve tumultueux entre des rives de 
granit, se heurtant à ce bord immobile et remplissant, jusqu'à 

\' le déborder parfois, le lit qui lui était préparé. Que nos bleuets 

■ du 23", petits Bretons ou Normands, restassent tous impas- 
sibles devant le (lot chatoyant qu'ils contenaient, je ne le jure- 

N rais pas : il me parut qu'ils souriaient tout doucement, mais 
sans broncher autrement : ils entendaient donner de la disci- 
pline et de la tenue françaises une « riche idée » à la capitale 
alsacienne. 

Près de la porte, le fleuve s'épandait en une nappe magni- 
fique : déjà, tant l'impatience d'acclamer était grande chez ces 
jeunes personnes, les mouchoir? s'agitaient avec de grands cris 
i devant les ofliciers descendant comme nous du centre vers le 
t faubourg ou au contraire précédant par groupes le général 
Gouraud vers la place ci devant de l'Empereur. 

Soudain, du faubourg, des sons se firent entendre,. des fan- 
fares et, par-dessus la lèle des musiciens, on aperçut, derrière 
l'escorte de sf»ahis, le général Gouraud, sur son cheval bai, 

11 avait revêtu Tunirorme khaki d'Afrique, entendant indi- 
quer par là qu'il était, même en ce jour, soldat en campagne : 
seule, la plaque d'argent mettait son éclat mat sur celte tunique 
si simple. Ce fut un mouvement d'étonnement dans la foule : 
« Comme il est jeunel » Le général est bien le plus jeune de 
nos commandants d'armée, mais en outre ses yeux bleus, où 
semble se jouer un rêve, et sa longue et mince barbe châtain, 
donnent à sa physionomie quelque chose de singulier et d'im-^ 
prévu, et la foule en restait saisie et d'ailleurs séduite. La 
manche droite vide pendant le long du corps entraînait par 
ailleurs une éniolion profonde et attendrie. Tel quel, il était 



340 REVUE DES DEUX MONDES., 

peut-être, physiquement et moralement, — car son rôle magni- 
fique en la dernière bataille de Franée se savait, — le chef le 
plus propre à surexciter un sentiment déjà prêt à se monter, en 
face de quelque chef français que ce fût, jusqu'au plus haut 
diapason. 

Derrière l'état-major de la 4* armée, le général Vandenberg, 
commandant le 10® corps, précédait la 20® division (général 
Desvoyes) et la 131® (général Chauvet), et sa physionomie très 
française, avenante, souriante, déchaînait derechef la tempête 
d'acclamations, qui, soulevée par Gouraud, n'avait guère eu le 
temps de se calmer. 

De Gouraud j'entendis dire, le soir : « Il a l'air d'un cheva- 
lier-moine; » de Vandenberg : « Il ressemble à Henri IV. » 
C'étaient deux aspects qui, encore que différents, reléguaient 
l'un et l'autre, comme figures de cauchemar, dans le passé les 
« têtes carrées » des généraux a hautement bien nés » de 
l'Empire germanique. « Enfin, monsieur, me disait un brave 
homme dans son exaltation, enfin, monsieur, est-il possible 
de penser que le même Créateur a fait le général Gouraud et 
le général Ludendorff? » Je laisse cette pensée, peut-être auda- 
cieuse, aux méditations des exégètes. Elle donne simplement la 
note à laquelle était montée la foule, dans ses éléments les 
plus raisonnables. 

C'est au milieu de cette sympathie vite muée en une sorte 
de tendresse exaltée, que Gouraud s'avançait, droit, haut, grave, 
l'œil un peu fixe, à travers les avenues, les ponts, les rues, les 
places de Strasbourg reconquis, ne s'arrêtant que devant 
Kléber qu'il saluait d'un geste magnifique. Le ciel était pur, 
l'air hivernal bientôt adouci, le soleil brillant; les drapeaux 
par milliers s'agitaient doucement à la brise fraîche d'une mer- 
veilleuse matinée ; les fieurs, à la vérité moins abondantes 
qu'à Mulhouse, tombaient en gerbes énormes ou en petits 
bouquets autour du cheval, et aux acclamations formidables 
qui s'élevaient des trottoirs répondaient celles des croisées où 
s'agitaient mouchoirs et écharpes; parfois c'était comme un 
chant d'amour mouillé de larmes, parfois comme une clameur 
stridente de joie, parfois c'était une sorte d' « ouragan, » — le 
mot fut dit par un journal allemand, -^ un ouragan qui faisait 
s'agiter les drapeaux, si formidable que, de leur aveu, l'écho de 
cette tempête allait chercher au fond de leur appartement 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 341 

reculé, toutes fenêtres et portes closes, les Allemands de Stras- 
bourg désespérés. 

Les soldats suivaient, aussi acclamés que les grands chefs. 
« Réception triomphale, écrit l'un d'eux, les paquets de ciga- 
rettes pleuvaient des fenêtres, — et les fleurs. » « En arrivant à 
la porte de la ville, écrit un autre, la musique a joué la Marseil- 
laise. Aussitôt de toutes parts s'élève un immense cri de Vive la 
Francel Quand le drapeau passa, ce fut bien pis (sic) : jusqu'à 
ce moment on avait pu marcher en ordre, mais la foule suivant 
de toutes parts, impossible de marcher; nous étions portés; le 
général fut porté en triomphe jusqu'à la place. » Le fait est que, 
la haie sans cesse ébréchée, le cortège s'était bigarré : les vété- 
rans, les pompiers y avaient pris des places, puis de jeunes 
Alsaciens qui, à cheval, étaient venus, dans un nuage de rubans 
tricolores, saluer d'un ample geste de leurs grands feutres noirs 
le général devant la porte; enfin et surtout les groupes d'Alsa- 
ciennes qui maintenant, formant des bataillons réguliers et 
charmants, marchaienlt au pas de Sambre-et- Meuse et de la 
Marche Lorraine. Quelques-unes, plus hardies encore, avaient 
emporté d'assaut une pièce de iS5, qui, à la vérité, portait l'éti- 
quette Alsace, puis, encouragées par les rires des conducteurs, 
escaladé dix autres canons et, soulevant des acclamations 
joyeuses, traversaient la ville assises sur le bronze. 

Le palais impérial de Strasbourg est une bâtisse affreuse 
dont le style composite et les allures ambitieuses trahissent 
l'esprit d'un règne. Dominant la place de l'Empereur, que 
bordent les autres palais du régime, il lient de la caserne, du 
chalet, du grand magasin de nouveautés et de la demeure d'un 
burgrave; il est par là le symbole de l'Empire. Sur son faîte, des 
hérauts de bronze, de style germanique, tenaient, lorsque l'Em- 
pereur était là, le drapeau à l'aigle noir. Un jour dans une 
boutade dont j'admirai l'esprit, Anselme Laugel m'avait dit, — 
notez que c'était en 1912 : — « Je ne sais trop ce que vous 
pourrez en faire. » 

Pour le moment, on en avait fait une tribune magnifique 
pour regarder passer des soldats de France : des marches du 
perron où atlendait, debout, le nouveau haut commissaire de 
la République, M. Maringer, entouré de notabilités locales, à 
toutes les fenêtres, tous les balcons, toutes les corniches, le 
palais impérial regorgeait de monde : des officiers t©ut de bleu 



I 



342 REVUE DES DEUX MONDES. 

OU de kaki vêtus, des Alsaciennes en tenue classique, des cen- 
taines de gens enrubannés de tricolore mettaient sur le gris 
morne de la pierre une note que Guillaume II n'avait sans 
doute point rêvée, pas plus sans doute qu'il n'avait prévu que 
les hérauts germains do bronze lèveraient si haut en leurs 
mains réunies cet énorme pavillon -tricolore qui, sur le ciel 
bleu, prenait-une allure victorieuse, — et ironique. 

La place, à l'arrivée de Gouraud, se souleva comme une mer 
en furie : de l'Universilé jusqu'au Palais, elle boulait depuis 
une heure dans l'allenle; lorsque les premiers cuivres, de loin, 
s'entendirent, elle se démonta, d'autant que la cascade des 
acclamations jaillissant et descendant du palais venait en 
quelque sorte alimenter cet océan. Sur le socle de la statue de 
« l'inoubliable grand-père, » dont les débris gisaient à terre, 
des jeunes gens agitaient sans se lasser des drapeaux trico- 
lores. 

Gouraud, devant le palais impérial, regarda défiler les deux 
belles divisions Dcsvoyes et Chauvet. Chaque drapeau s'allant 
placer, le corps passé, derrière le général, sa silhouette se dé- 
tacha bientôt sur un fond de soie tricolore formant autour de 
celte physionomie de soldat comme une auréole naturelle. 

Le grand chef, gagné par l'émotion, augmentait de la 
sienne, très visible, celle de la foule, et lorsque, après avoir 
embrassé les drapeaux, il gagna, le défilé terminé, le perron 
du palais, une folle acclamation s'éleva derechef. Alors un tribun 
s'avança, Fritz KiclTer, dont la voix s'éleva, disant la joie de ce 
peuple en délire et le merci dos Français libérés aux soldats 
libérateurs; ce qu'il dit, peu l'entendaient, mais, voyant le haut 
commissaire et le général lui-même essuyer leurs yeux d'un 
doigt nerveux, la foule en conclut que les cœurs se dilataient; 
une nouvelle vague d'émotion parcourut l'immense place, et 
tandis que des dames de la Groix-Ilouge apportaient au général 
le drapeau de soie pâlie qui avait figuré aux obsèques de Kléber, 
la Marseillaise éclata. 

En ce Strasbourg où, pour la première fois, il a jailli du: 
cœur d'uti soldat inspiré, l'Hymne à l'armée du Ilbin prend sa 
plus belle allure, — et il empruntait un prestige de plus à ce 
que, né à Strasbourg, il était dans Strasbourg, depuis un 
demi-siècle, proscrit. La minute où, pour la première fois, 
il s'étevait, en un mode exaltant où les larmes se mêlaient 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 343 



aux sourires, la flamme des regards au mouvement inspiré des 
bras, la minute où libérateurs et libérés chantaient avec « la 
Liberté chérie » 1' « Amour sacré de la Patrie » et la chute de 
« l'éleiidard sanglant de la tyrannie, » celte minute était si 
solenncllt; que nul n'était plus lenlé d'estimer emphatiques ou 
ampoulées les traditionnelles paroles du chant de guerre de 
1792. 

C'est qu'à cette heure, Strasbourg participait très précisé- 

1 ment, — et tous ceux que la ville embrassait, — à l'état d'es- 
prit de la Révolution. C'était, ce 22 novembre, un jour où se 
mariaient la force et l'amour, la vengeance satisfaite et la 

i reconnaissance éperdue, la haine des tyrans et de folles espé- 
rances; en cet étal d'esprit je trouvais tout à la fois celui de 1789 
et celui de 1792; il y avait dans les embrassades émues et 

, parfois. frénétiques, qui confondaient les classes et les rangs, des 

; ressouvenirs de la Fédération et, dans le feu qui courait dans 
les veines, des reflets des grandes guerres libératrices dont le 

tllhin avait vu passOr les ardents bataillons. Il y avait aussi le 
sentiment que la France, une fois tînçore, venait d'accom- 
plir ses destinées deux fois millénaires, puisque, sur les ailes 
tout à la fois de la victoire et de l'amour, elle atteignait les 
bords du Rhin, et qu'un grand destin, peut-être pour tou- 
jours, s'achevait. Un sentiment religieux, d'un ton. peut-être 
moins grave qu'à Metz, se mêlait à ce soulèvement des âmes. 
Devant le vieil empereur renversé, ce bronze brisé, ce socle 

< vide, on était tenté de chanter le « Deposiiit potcntes de sede » 

; et peut-être le texte primitivement évangélique du Ça Ira: 

Ça ira, ça ira, 
Suivant les préce[)tes de l'Évangilô, 
Celui qui s'abaisse on l'élèvera, 
Celui qui s'élèvo on l'abaissera. 

Brusquement, pour donner un commentaire pratique à ce 
refrain, nous pénétrâmes dans le palais impérial. Si c'avait été 
pour la satisfaction de nos yeux et de notre goût, c'eût été 
grande erreur, car tout y est fort laid. Mais c'était simple prise 
de possession : le rapide passage à travers ces appartements 
impériaux ressemblait à la brusque et dédaigneuse promenade 
d'un conquérant. Puis, le cortège, sortant du palais, se -porta, 
^ travers une foule prodigieusement soulevée, à la mairie où 



i 



344 REVUE DES DEUX MONDES. 

Strasbourg acheva de se mettre dans les hras de la France. 

Lorsque, le 23 octobre 1643, Condé s'était présenté à ce 
même hôtel de ville, « Messieurs de Strasbourg lui ayant fait 
la révérence, » lui présentèrent « un char de vin, un d'avoine et 
l'un des plus beaux poissons qu'on eût pu rencontrer. » M. Pei- 
rottes, maire socialiste de Strasbourg, ne r ç it point le vain, 
queur de Vouziers avec la même pompe que « le Magistrat » 
de Strasbourg avait mis à saluer le vainqueur de Rocroy. Mais, 
ayant fort bien harangué le général et le Haut Commissaire, 
il nous offrit sinon un char de vin, du moins d'excellent vin 
du cru et sinon le plus beau poisson du Rhin, du moins 
d'excellentes tranches de jambon. Mais le plus beau de ce petit 
banquet fut servi par la foule qui, sur le Broglie, se déchaînait 
derechef. Le général ayant paru au balcon et des cris s'étant 
élevés de « Vive Gouraudl » celui-ci cria : La Marseillaise! 
Alors trente mille voix entonnèrent l'hymne : le refrain en rem- 
plissait l'air, les ondes allaient frapper à l'autre extrémité des 
cours, le^ murs de la maison du maire Dietrich où, un soir 
de 1792, le capitaine Rouget de Lisle, se levant soudain, avait, 
l'œil en flamme^ entonné « Aux armes, citoyens, formez vos 
bataillons! » 

La soirée fut proprement enivrante. Les sold'ats maintenant 
lâché 5 fraternisaient, mais avec la même décence qu'à Metz, 
avec les Alsaciennes : des cortèges se formaient, grossis- 
saient, se déformaient en joyeuses rondes, se reformaient en 
joyeuses bandes, passaient, repassaient. Vers dix heures, on 
dansait partout : « Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont 
coupés. » Et le fait est qu'ils étaient coupés, et quels lauriers! Et 
si, pris soudain dans le remous, on entendait chanter « Belle, 
entrez dans la danse, » on y entrait de bonne grâce, si tant 
est qu'on vous laissât licence de n'y point prendre place. 

* 
» « 

La fête ne pouvait finir en quelques heures. Strasbourg, qui 
s'était endormi dans la joie, se réveilla dans la joie. Et il en 
devait être ainsi tous les matins. Aussi bien, puisque l'on 
annonçait pour le 24 la visite du maréchal Pétain et une entrée 
plus solennelle encore, à quoi bon reprendre haleine? On 
s'allait, trois jours, amuser princièrement. Strasbourg était 
comme toute ville « allemande » sous le régime des restrictions 






LES MERVEILLEUSES HEURES p'aLSÀCE ET DE LORRAINE. 34S 



sévères et avait comme toute « ville allemande, » connu de dures 

heures. Mais si les perquisitions eussent été poussées un peu 

loin, on eût, en 191*7, en 1918, trouvé dans maint foyer alsacien 

un sac de farine blanche, une provision de sucre, une réserve 

de jambon, des bocaux de confiserie, une belle terrine de foie 

gras ; c'était pour le Français qu'on hospitaliserait un jour. 

Quand? peu importait! C'est ainsi que, ce 23, on put festoyer 

dans une ville qui, huit jours avant, semblait menacée de famine., 

ILes kugelhofs se pétrirent, les entremets se cuisinèrent, les 

choucroutes se garnirent, le foie gras apparut. On se disputait 

; les officiers et plus d'un déjeuna, ce midi-là, bien familièrement, 

chez des gens dont le nom, une heure avant, lui était inconnu. 

C'était le même Strasbourg qui offrait à Condé, «l'un des meil- 

i leurs poissons qu'on eût pu rencontrer. » 

A six heures du soir, la fête reprit son allure de fête 

I publique : retraite aux flambeaux formidable, — l'ennemi eût 

dit : colossale. Six musiques de loin l'annoncent, la conduisent 

et la scandent : plus de cent mille personnes (le chiffre me fut 

garanti) la composent et la gonflent ; les fanfares semblent 

[prises d'exaltation : jamais les cuivres n'ont à ce point retenti 

et la foule reprend, lorsqu'ils jouent, le : Vous n aurez pas 

l'Alsace et la Lorraine, avec une sorte de fureur vengeresse et 

Itriomphantft. 

La retraite elle-même, éclairée, fortement par les torches, a 
l'aspect le plus singulier : tous les papillons de la veille, bien 
entendu, ont reparu; rouges, crèmes à fleurs rouges, noirs, ces 
fleurs tricolores, et ces papillons, un peu affolés, papillonnent suî 
un parterre bleu horizon; disons que chaque Alsacienne a un 
\ poilu pour chaque bras. Mais on voit en ce fantastique cortège 
d'autres éléments singuliers : voici les prisonniers revenus 
dans la tenue que j'ai dite, mais des prisonniers fortement 
I refaits déjà par l'hospitalité de la table et du lit, des prisonniers 
ivres de joie, grisés par le brusque changement et qui, partant, 
me sont point les moins allègres : enfin, depuis quarante-huit 
heures, les Alsaciens renvoyés des rangs allemands refluent en 
plus grand nombre; enveloppés encore, — comme d'une tunique 
de Nessus, — de l'uniforme du feldgrau, ils ont entendu, ne pou- 
vant l'arracher, le dénaturer par une abondance de rubans tri- 
colores qui, sur ce vert-gris ennemi, fait le plus singulier effet. 
Et, pêle-mêle, ils se donnent le bras ; soldats bleus et soldats 



I 



346 



REVUE DES DEUX MONDES. 



vert-gris, prisonniers d'hier, libdraleurs, libérés, étudiants à 
bérets, jeunes filles à papillons, vélcrans le chapeau de soie en 
arrière et conscrits enrubannés, tout cela coule en un fleuve 
coloré, bruyant, roulant dans ses flots des paillettes ctincelanles, 
dans un bruit de baisers que couvrent les Sambre-et-Meuse, les 
Marsei/ia/'se, les Madf Ion et les Chant du Départ. 

Tout autre spectacle : une salle de concert, vast^ et toute 
de tricolore tendue; les bourgeois de Strasbourg ont convié 
les officiers à une fôte de bienvenue. Ce doit être, après les 
discours de KielTer, une suite de chants et de poésies; on y lit, 
entre deux verres de vin du Rhin, un télégramme du prési- 
dent Poincaré, écouté avec une sorte de tremblement religieux 
et, pour la dixième fois, on réclame la Marseillaise. Une canta- 
trice alsacienne la chante; on reprend en chœur le refrain» 
Lorsqu'on arrive au couplet : « Amour sacré de la patrie, » 
on sent une salle soulevée : les mains droites se lèvent comme 
pour porter à un trône la « Liberté chérie. » Quel parterre! 
Quelles corbeilles de (leurs ! ces jeunes filles et jeunes femmes 
dans les atours traditionnels et ce monde d'officiers joyeuxl 
Gomment tout cela eût-il pu finir sans qu'on s'enlaçât pour la 
valse? Voici que se réalise l'estampe légendaire et longtemps 
fabuleuse, — et si lourdement raillée par l'Allemand: l'Alsa- 
cienne au flot de rubans noir valse avec le jeune officier fran- 
çais; l'orchestre a déchaîné la danse, la danse ne fait plus grâce 
a l'orchestre; elle ne lui fit grâce que bien peu avant l'aube.i 

Quiconque, journaliste, officier, arrivait ce soir-là à Stras- 
bourg, restait éberlué. La ville semblait folle : nous avions vu 
depuis l'entrée de Gouraud grandir cette belle folie qui était 
faite dès la première heure des sentiments les plus forts que le 
cœur humain puisse connaître, mais qui s'était exallée de la vue 
du grand chef, admirable et aimable, surexcitée de la vue deâ 
soldats beaux et bons enfants, nourrie de sa propre joie el 
portée au paroxysme. On ne pensait point se calmer; on ne Irf 
voulait point; on avait pleuré des années, on pouvait bien rire 
des jours. Lorsque, le dimanche 24, étant allé passer la journéft 
au pied de Sainte-Odile, argentée par une nuit de jolie gelée, je 
revenais, ce troisième soir, à Strasbourg, je trouvai encore des 
bals improvisés aux carrefours. 

La cité demeurait saisie elle-même du spectacle que, depuis 
trois jours, elle donnait. « Nous avons été les premiers étonnés 



I 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 347 

de cette explosion, me confiait un habitant. Cela lient à ce que 
nous ne vous retrouvions pas seulement, nous nous retrou- 
vions nous-mêm,es. Tant de jours où nous n'osions plus nous 
regarder les uns les autres! Cette magnilique manifcslalion 
collective n'a été que la réunion de nos manifestations indivi- 
duelles. Chacun de nous était si content; il se trouva que nul 
ne l'était plus que le voisin : voilà. Et celte communion dans 
le senliment le plus fort a, presque autant que votre retour, 
porté au comble notre joie. » Une Strasbourgeoise, dont on 
a bien voulu me communiquer la lettre, écrivait:» Nos Slras- 
bourgcois, d'ordinaire si calmes, si résignés, ont dépassé tout 
ce que je pouvais imaginer. C'est l'explosion formidable d'un 
feu qui a longtemps couvé sous la cendre. » 

Et déjà Strasbourg se préparait à recevoir le général en 
chef. Des fêtes qui, le 23, le 24, continuaient» on me disait : 
« Ce sont les premières vêpres de Pétain. » Mais la fôte pro- 
mettait d'être plus grave : on organisait l'entrée du grand chef 
avec le souci qu'elle fût plus solennelle, d'un appareil mili- 
taire plus considérable et d'une marche moins échevelée, — - 
risquàt-on de la rendre moins pittoresque. 

Et le maréchal irait, après la grande revue de la «place de 
la République, » à la mairie, mais aussi de la mairie à la cathé- 
drale, et ce seul article du programme lui donnerait un plus 
auguste caractère. 

Il sembla que, le 2.5 au matin, le temps, qui avait été souriant 
et, si j'ose dire, guilleret pour l'entrée de Gouraud, comprît 
que l'heure élait plus solennelle et se mît à l'unisson. Le ciei 
un peu bas form?jit une voûte d'un blanc pâle, opaque, un ciel 
où la neige resta" vingt-quatre heures en suspens; et le verglas 
paraissant menaçant, l'entrécs'allait faire en voilure découverte, 
ce qui est moins plaisant, mais d'allure plus princière. 

Le fait est qu'à une heure, au moment où je vis le maréchal 
franchira son tour la porte de Schirmeck, le cortège avait un 
caractère singulièrement moins militaire que celui da 19 à 
Metz, que celui du 21 même à Strasbourg. Le maréchal avait 
fait asseoir à sa gauche le général de Castelnau, — hommage à 
l'admirable chef sous lequel il avait servi et en qui, j'y revien- 
drai, Colmar venait de saluer l'un des types les plus accomplis 



k 



348 



REVUE DES DEUX MONDES. 



des grands soldats de notre histoire. Le vainqueur de Nancy 
entra donc à Strasbourg à côté du vainqueur de Verdun, et tout 
à l'heure on allait voir derrière le maréchal se ranger Fayalle, 
Maistre, Gouraud, Debeney, Humbert, presque toute la pléiade 
des grands chefs qui depuis le printemps de 1918, dans la 
défensive et dans l'offensive, avaient mis en déroute les plans 
allemands. Dans le cortège même, Gouraud seul représenlait, 
avec le major général des armées, le général Buat, cette illustre 
escorte qu'on allait voir surgir aux côtés de Pétain sur la place 
de la République. 

Derrière celui-ci, une magnifique suite de troupes; la célèbre 
38® division Dufieux étalant fièrement ses fourragères d'élite, 
la 131® Chauvet^ tout entière, déjà acclamée le 22 et après 
ces régiments de blancs et de noirs, des troupes asiatiques, 
des territoriaux, de l'artillerie de monlagne, la 60® division 
Jacquemot, les lourds canons à tracteur, les chars d'assaut, le 
43® hussards. Et quand Pétain fut parvenu sous une assez belle 
pluie de fleurs et au milieu d'acclamations (dont il me parut 
qu'elles étaient moins folles que celles du 22), devant le palais 
ci-devant impérial, j'eus l'impression que nous allions assister 
au défilé de troupes le plus enlevé qu'homme au monde eût 
jamais vu. Et mon attente ne devait pas être déçue. 

La 38®, l'ancienne division Guyot de Salins, est une divi- 
sion illustre : deux de ses régiments, zouaves et tirailleurs, 
portent une fourragère rouge gagnée dans les grandes batailles 
depuis 1914 : son bataillon de chasseurs vaut ces troupes d'élite. 
Mais à vrai dire, on songeait peu à établir des bilans : tout ce 
qui allait défiler là, ces vingt unités, zouaves, tirailleurs, fan- 
tassins de ligne, tirailleurs annamites, braves territoriaux 
du 84®, les soldats de l'artillerie lourde et de l'artillerie d'assaut, 
apparaissait aux Slrasbourgeois comme un microcosme merveil- 
leux de notre splendide armée, et c'était l'Armée française entière 
que, sans nous lasser, nous acclamions. 

Parfois un détail surexcitait l'ardente et tendre curiosité de 
la foule : les chasseurs passèrent devant le maréchal, vieux 
chasseur à oied lui-même, à une allure telle qu'on disait près 
de moi : « Ils volent; ils ne touchent pas le sol, » et d'ailleurs 
leurs clairons sonnaient à réveiller des morts. 

Le son bizarre, sauvage et grêle, de la nouba, signalant de 
loin l'arrivée des tirailleurs, fit passer un singulier frisson : 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSÀGÉ ET DE LORRAINE.: 349 

c'était comme un écho des sables d'Afrique, et quelques vété- 
rans alsaciens la saluèrent avec des larmes, comme s'élevant 
du lointain passé des gloires algériennes. Les jaunes eurent 
un amusant succès de bizarrerie, mais les pépères de la territo- 
riale soulevèrent un grand concert de sympathies cordiales; de 
quelques-uns, corpulents, grisonnants et d'ailleurs en belle 
forme, quelqu'un disait : « Ils sont trop ressemblants: on les 
a choisis. » Les tracteurs énormes, défilant avec une majesté 
redoutable, et les chars d'assaut, petits monstres animés d'une 
vie mystérieuse et anonyme, furent cependant peut-être les 
plus acclamés. Une jeune fille à papillon cria fort spirituel- 
lement : « Voilà nos libérateurs! » Mais je ne sais pas de 
corps, et particulièrement point de drapeau, qui n'ait recueilli 
sa part des acclamations parfois rugissantes qui, à certains 
moments, remplissaient la vaste place. Et l'acclamation se 
fit transport quand, les derniers hussards passés, Gouraud 
s'avançant, l'épée à la main, pour venir saluer le Maréchal, 
celui-ci, lui tendant les bras, le serra longuement, fortement 
sur sa poitrine. Quel groupe 1 Deux grands soldats s'étreignent 
devant le palais de cet Empereur qu'ils ont, avec ces autres 
grands soldats qui se tiennent à leurs côtés, Gastelnau, FayoUe, 
Maistre, Debeney, Humbert, tous jeté bas. 

Le Maréchal est, je le rappelais tout à l'heure, un ancien 
chasseur à pied; il en a gardé le pas ferme et rapide, et l'on 
s'en aperçut aussitôt, car, dédaignant sa voiture, brusque- 
ment, il prit à pied le chemin de l'Hôtel de Ville, nous entraî- 
nant tous à une telle allure que nous y arrivâmes avant le 
maire et y pénétrâmes sans plus de cérémonie. 

M. Peirottes nous y rejoignit quand déjà le maréchal avait 
paru au balcon, salué par une folle acclamation. Le maire de 
Strasbourg se fit derechef l'interprète de la joie d'un peuple 
fidèle devant la rentrée des frères libérateurs et l'orgueil 
qu'éprouvait la ville à voir dans ses murs le « sauveur de 
Verdun » : « Depuis les jours du printemps de 1916, alors 
que les flots d'assaut teutons se brisaient si piteusement 
devant les rochers de granit de la noble forteresse de la 
Meuse, le nom de Pétain s'est incrusté en lettres ineffaçables 
dans tous les cœurs alsaciens. » Le Maréchal, redressé encore 
par l'émotion, si pâle qu'il semblait de marbre dans sa grande 
capote bleu clair, prit la parole de cette voix un peu basse, mais 



330 REVUE DES DEUX MONDES. 

incisive qui nous est familière. Ce qui, dans son court discours, 
relenlit le mieux, ce fut la phrase qui, le soir, se colportait 
dans toute la cité : « Un million et plus de Français sont 
morts pour la patrie; s'ils pouvaient se relever aujourd'hui, 
ils nous diraient qu'ils se recouchent heureux dans leur 
tombe, puisque l'Alsace est redevenue française. » Moment 
sublime : c'est le Debout les morts! du grand chef. Les a-t-il 
assez pleures, ces enfanls lombes, lui dont le souci le plus 
obsédant était de ménager les viesl Les a-t-il assez souvent 
réclamés à la mort qui les lui avait arrachés quand avec 
angoisse il voyait les balaillons ennemis dcfeiler! Et mainte- 
nant il les redresse, il veut qu'ils soient une minute son 
escorte, son armée en ce Strasbourg qu'ils ont libéré, et, se 
tournant vers eux, il leur dit avec celte émotion qui fait passer 
en nos moelles un frisson douloureXix et glorieux (oui ensemble : 
« Mes enfants, voici votre œuvre; dormez en paixl » 

La môme note grave retentit lorsque, à toute volée, les 
cloches sonnant dans la tour de la cathédrale, le Maréchal, les 
généraux pénétrèrent dans la sombre basilique. 

Le grand chef s'y était porlé avec la môme impétuosité 
qu'une heure avant, à l'Hôtel de Ville, et le groupe prestigieux 
qui l'entourait fit dans la nef bondée de (idèles exaltés une 
entrée brusque qui ne manquait pas, il faut l'avouer, de carac- 
tère. Il fallut cependant s'arrêter net devant les chapes d'or 
du clergé métropolitain rangé, — je ne dirai point en bataille, 
il s'en fallait de tout, — à l'entrée même de l'allée centrale. 
Jadis le Grand Roi avait été reçu là, premier souverain de 
France qui s'y présentât, par le haut et puis:^ant évoque prince 
Egon de Furslenberg, qui avait chanté le Te Deum parce que 
la France atteignait le Uhin. « Gallia Germants claum. » Le 
Maréchal ne trouvait point d'évô']ue devant lui, encore que 
Strasbourg en comptât deux; mais l'un est Allemand et l'autre 
« pire, » ainsi que j'ai entendu un bon catholique strasbour- 
geois s'exprimer, car ce lils d'un soldat de France s'est mis 
dans le triste cas de ne pouvoir venir, sans craindre une avanie, 
saluer le grand soldat de France qui se présentait Ih. Ce n'est 
pas le fait des bons Français qui composonl le chapitre; leur * 
doyen, le chanoine Schickclé, prend la main du maréchal, le 
chanoine Gass celle du général de Ca^telnau, et suivis de cinq 
ou six cents officiers, ils les conduisent aux premières marches 



c 



LES MERVEILLEUSES HEURES D"ALSACE ET DE LORRAINE. 351 

du chœur où lo chanoine Draun de Freundeck entonne le Te 
Deum : « Nous vous louons, ô Dieu, cl nous vous reconnaissons 
pour le souverain Seigneur... Saint, saint, saint le Seigneur 
Dieu des armées... La brillante armée des martyrs célèbre vos 
louanges... Seigneur, sauvez votre peuple et bénissez votre 
héritage... » Les hauts oriflammes ' tricolores pendent de la 
voûte, frémissent sous le soufllc puissant de l'orgue et des voix.i 
Et lessouvenirs passent comme des chevauchées de guerriers; 
Condc, Villars, Brogiie, Louis XIV, Napoléon, les maréchaux de 
tous les régimes jusqu'à l'heure où, l'admirable cathédrale fer- 
mée à nos actions de grâces, et les actions de grâces nous étant 
partout interdites, on ne fit plus de maréchaux de France. Tout 
ressuscite à la gloire, car Dieu a fait sentir son bras. 

Cohue magnifique b. la sortie; on marche littéralement sur 
les commandants d'armée. Sous le porche, longtemps, atten- 
dant sa voilure, l'un des grands soldats, un des plus beaux, un 
des plus nobles de la Grande Guerre, est entouré, acclamé. 
« Qui est-ce? me demande -t-on de toute part. — Le vainqueur 

. de la Somme, le commandant des trois a'rmées qui ont livré la 
grande batailledernicrc, Fayolle. — Vive Fayollel Vive Fayollel » 

'Et si Gouraud,' à son tour, s'aperçoit, (pour qui Strasbourg a 
maintenant les yeux de Ghimène pour Rodrigue) : « Vive Gou- 
raud! » Voici le joyeux commandant du 2® corps, le général 
Philippot. <( Où est votre Quartier Général, mon général? — - 
A Ueichsliolfen ! — A llciclishnlTen ! Vous avez l'air do trouver 
cela très naturel. C'est admirable. — Mais je trouve cela très 
naturel. » 

Le « Grand Quartier » tout entier avait accompagné le ma- 
réchal commandant en chef et partait avec lui dès le soir. Ce 
dut être pour ces officiers l'impression d'un rêve, — ces six 
heures de soirée, — entre le Te Deum de la cathédrale et le 
départ du train spécial, car Strasbourg derechef entrait en 
joyeux délire : ce fut la soirée du 22 avec quelque chose de plus 
mugnilique, cortèges enrubannés, rondes folles, bals impro- 
visés sous les énormes drapeaux, sous les guirlandes fleuries, 
sous les girandoles de flammes, à la lueur des torches, au son 
des musiques; chaque soldat a derechef Suzel à un bras, Liesel 
à l'autre, et je vois un général qui ne laisse pas ses soldats lui 
en remontrer sur ce point non plus que sur aucun autre^ 

Mais quelle aimable galanterie : un sentiment très doux, 



35â 



REVUE DES DEUX MONDES. 



très sain, court en cette foule en liesse !« Nous avons du soleil 
dans le cœur, » disent les jeunes filles. Le fait est qu'elles 
rayonnent. Déjà le Maréchal a quitté Strasbourg, la cathédrale 
frémit cependant encore des échos du Te Deum, les places de 
celui de mille Marseillaises. Dans les cœurs alsaciens se garde 
le souvenir du beau soldat qui, à la fois si digne et si abordable, 
a traversé les places' et les rues d'un pas si jeune, si preste. 
« Les troupes, écrit une Strasbourgeoise, sont admirables de 
tenue et de vigueur; les chefs sont d'une simplicité d'allure et 
d'un abord si aimable qu'ils ont conquis tous les cœurs. » 



* 
* « 



Et le lendemain montèrent solennellement vers le Très 
Haut les remerciements d'une ville religieuse : la Cathédrale, 
le Temple Neuf, la Synagogue s'ouvrirent à des services d'actions 
de grâces. De nouveau devant un parterre bleu pâle de cinq 
cents officiers, de milliers de soldats, un chanoine entonna le 
Te Deum sous le haut vaisseau de la vieille cathédrale; de nou- 
veau un chanoine dit la joie des âmes devant le miracle que 
Dieu avait fait pour son peuple : car aux Gesta Dei per Frayicos 
répondaient les Gesta Francorum "per Deum. Au temple, ce fut 
grosse émotion quand le vénérable pasteur Gérold, patriote 
alsacien constamment persécuté, privé de la parole dès 1914 
pour discours « séditieux, » condamné, -r- à quatre-vingts ans, 
•- — à la prison pour avoir secouru des prisonniers français, 
monta en chaire et, dans un discours vraiment sublime en sa 
simplicité, montra Dieu frappant les coupables et faisant éclater 
sa justice. Après le Te Deum de la cathédrale, j'avais tenu à 
assister au discours de ce grand chrétien; je le vis tel que je 
me le figurais, l'œil doux et le front têtu, — de ces hommes 
qui montèrent au bûcher, le regard assuré et confiants dans le 
triomphe de leur cause. Et je vis aussi à la synagogue enguir- 
landée de roses rouges et de rubans tricolores, apiès que se fut 
élevé l'exaltant Cantique de David devant Saïil, les officiants 
présenter aux fidèles les Tables de la Loi sorties du Tabernacle, 
tandis que les harpes de David ayant préludé sur la Marseil- 
laise, l'hymne national emplissait le sanctuaire. 

Ainsi, en ce Strasbourg qui, par tous les moyens, chantait 
sa délivrance, acclamait ses libérateurs, ce matin du 26, les 
âmes s'élevèrent-elles vers Dieu. En réalité, depuis cinq jours 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE L'ORRAINE. 353 

de toutes les rues, de toutes les places, de tous 1<bs faubourgs .en 
fêle, s'élevaient les Te Deum, les Magnificat et lejs Niinc dimittis, 
les cantiques d'actions de grâces et les hymnes aai Seigneur. 

Et je me rappelais ce jour où j'avais vu enlre.r en cette ville 
l'empereur allemand, dans l'appareil magnifique que j'ai dit, 
mais au milieu du silence consterné et poignant d'un peuple^ 

LE GÉNÉRAL DE CASTELNAU A COLMAR 

A l'heure où Gouraud entrait à Strasbourg, le général de 
Casteinau se préparait à franchir, à la tête des troupes, la bar- 
rière de Colmar. 

Le général Messimy y était, le premier, entré, le béret sur 
l'oreille, le 18, avec sa vaillante 162" division et déjà l'enthou- 
siasme de la ville avait transformé, là encore, cette première 
apparition en une solennelle prise de possession. J'imagine 
facilement ce que fut le premier contact. Le charnnant Colmar 
était resté la ville la plus alsacienne qui fût : c'était la chère 
cité qui, pendant les jours sombres où rôdait peut-être en 
Alsace l'esprit de ralliement, de défection et de reniement, 
portait à la mairie Blumenthal, au Reichstag Jacques Preiss, 
acclamait l'opposition irréductible de Wetterlé, soutenait de 
ses applaudissements et de ses rires la campagne de Ilansi; 
oui, chère ville qui, je l'ai dit, aux rares heures où, nous- 
mêmes, pouvions nous laisser aller au cruel doute, nous 
réchauffait de son courage et de sa foi ; peu d'Allemands se 
mêlaient à cette noble population celte ; des chasseurs à pied 
descendant des Vosges se trouvent en famille s'ils s'installent 
à Colmar. 

Messimy, éloquent, vibrant et qui, après une belle campagne, 
a, pour parler de la France, une bien autre autorité que lorsque, 
ministre civil de la Guerre, il n'était que l'homme de la poli- 
tique, ne s'est pas dérobé à l'émotion du moment : et la ren- 
contre a été magnifique, du côté de Colmar d'enthousiasme 
spontané, du côté du général français de pathétique expansion. 
L'adjoint M. Engel a pu s'écrier : « Le 18 novembre 1918 sera 
le jour le plus mémorable dans les fastes de l'histoire de la ville 
de Colmar. C'est vraiment le plus beau jour de notre vie. » 
Pas un Colmarien qui ne s'associe à cette touchante décla- 
ration. Au milieu de la cohue des jeunes papillons, on a vu 

TOME L. — 1919. 23 



354 



REVUE DES DEUX MONDES. 



s'avancer, là encore, les vclérans, — témoins, que partout on 
retrouve, des services rendus par l'Alsace sur les champs de 
bataille, — les r.cprcsenlanls des corporations avec leurs vieilles 
bannières et ce drapeau de la garde nationale où chante sur 
les trois couleors, restaurées en 1830, le coq gaulois, ici, en 
celte vieille vilJe républicaine, tout ce qui rappelle la Révolu- 
tion française (étant bien entendu que Napoléon et Louis- 
Philippe en sont parties inlégranles) fait vibrer les mémoires 
et les cœurs r le musée est un muf-ée de la Itévolulion et de 
l'Empire; l'Allemand qui y était entré, en sortait en fureur : 
tout lui friait, des faisceaux de licteurs de 171)3 aux bâtons dé 
maréchaux de 1804, la France de la Marseillaise entourée d'un 
culte traditionnel. Messimy était facilement entré dans le per- 
sonnage que lui créaient les circonstances et n'avait pas omis 
de célébrer nos anciennes victoires avec nos plus récentes, 
Valmy et léna, à côté de Verdun et de la Somme. Il avait, 
exprimant certes là le sentiment de toute l'armée, ajouté : 
« D'un seul coup toutes nos soulïVances, toutes les heures tra- 
giques que nous avons vécues, nous apparaissent comme 
légères, comme une rançon naturelle de la magnifique récom- 
pense que vous apportez. » 

La division Messimy n'était cependant qu'une avant-garde : 
elle avait cueilli cette première fleur d'enthousiasme et d'amour 
qu'IIirschauer avait connue à Mulhouse, que Gouraud allait 
connaître à Strasbourg, mais l'honneur de présider à l'entrée 
officielle et solennelle de l'armée française à Colmar était 
dévolu à plus haut que le général commandant la 1G2'' divi- 
sion, au général commandant le groupe des armées de l'Est.. 
A cette ville fidèle celte récompense était due que l'un des 
plus admirés de nos chefs y apportât le salut de la France et y 
vint établir son Quartier général : le 22, le général de Castelnau 
venait saluer le maréchal Uapp. 

Sous ce ciel radieux qui, en ces mômes heures, favorisait 
l'entrée à Strasbourg, Colmar, prévenu depuis deux jours, 
ouvrait au général de Castelnau tous ses trésors : la plaine et la 
montagne s'étaient donné rendez-vous en ce chef-lieu de la 
U.iute-Alsace et c'était un cortège exquis de jeunes filles et 
femmes qui courait au-devant du vieux soldat. 

Curières de Castelnau I L'honneur de notre armée, la fleur 
de notre chevalerie moderne, le chef à l'âme si noble que chacun 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 355 

s'incline là devant, le père qui a donné ses enfants à la France, 
tout pareil à ce lieutenant général de Vogiié de la Guerre de 
Sept Ans qui, voyant tomber ses deux fils, continuait, après 
une rapide bénédiction aux chères victimes, à donner ses 
ordres de sa voix ferme et calme. Pas de chef plus populaire : 
les soldats servant sous lui, loujours, ont vu dans ce privilège 
un© sorte de noblesse conférée. 

Nous sommes, nous sommes les costauds 
De Curières de Caslelnau. 

Cola sonnait au début de la guerre comme un rappel des grands 
chefs populaires de toutes les grandes guerres, de Masséna à 
Bugeaud. Le jour où Caslelnau entre à Colmar, Strasbourg, 
cependant si bien servi, peut envier h sa voisine un honneur 
que toutes les villes d'Alsace et de Lorraine voudraient 
connaître. 

Aussi lorsque, au milieu des sonneries de trompettes, apparaît 
le vainqueur de Nancy, quelles acclamations! Il s'avance, 
un peu tassé sur son cheval, son œil clair, au regard tout 
à la fois si forme et si bon, un pou voilé par les paupières 
tombantes, la forte moustache blanche ne voilant qu'à demi le 
dessin si fin de la bouche, et sur toute cette figure de soldat, 
qui, cnusinant avec celles du second Empire, réveille chez 
les vétérans des souvenirs anciens de Mac-Mahon et de Pélissier, 
cette expression d'autorité bienveillante qui toujours se dégage 
de toute celte haute et noble personnalité. 

A la barrière, le maire le harangua en termes vibrants; 
il remercia en quelques mots touchants, sans éclat inutile. Les 
fillettes le couvrirent de fleurs. « Magnifique cortège, écrit 
un canonnier, 3u0 Alsaciennesen costume, 300 vieux de 1870 en 
tête du cortège, l'abbé Wellcrlé, député de Colmar, et le dessi- 
nateur Ilansi. Le général en tête de colonne en grande tenue 
qui saluait de son épée, et l'artillerie qui défilait par pièces 
doublées. » Tandis que défilaient en eiïel, une demi-heure 
après, les troupes de la division Messimy devant le théàlre, 
Caslelnau regardait, toujours avec cet air de haute autorité, 
l'œil comme fixé sur chacun des soMats qui passaient, ces beaux 
chasseurs alertes qui, venus des Alpes, avaient rempli de leurs 
exploits les champs de bataille du Nord-Est. u 11 saluait non 
pas seulement ses colonels et ses régiments, écrit Maurice 



356 REVUE DES DEUX MONDES» 

Barrés, témoin de la scène, mais gravement^ avec déférence, 
chaque chef de section, chaque chef de peloton, geste pathé- 
tique, hommage trop vrai après ces cinq ans. » Et avec quelle 
dignité aisée, la revue passée, le général prit, du geste, congé 
des personnalités colmariennes groupées sur le perron et aux 
fenêtres du théâtre! 

Mais il n'a pas fini : Rapp attend les glorieux frères d'armes. 
Le héros de Golymin (les neuf blessures de Rapp à Golymin 
sont restées légendaires) qui, aux heures où tout craquait, fut 
aussi le héros de Dantzig, l'ancien aide de camp si fidèle 
de Napoléon, brandit au centre de la cité le damas rapporté 
d'Egypte. De quels faisceaux de drapeaux tricolores il émerge ! 
Castelnau s'avance au milieu des acclamations; la Marseillaise 
l'accueille; clairons et tambours sonnent et battent aux 
champs; un immense cri de Vive la Frai} ce ! éclate; dans le 
geste tout à la fois ferme et pieux, large et grave du héros du 
Grand Couronné tient l'hommage de la France revenue au 
défenseur de Dantzig. 

A la préfecture, le général parla magnifiquement; le grand 
chef, qui fut un jeune soldat de 1870, salua dans les vétérans 
d'anciens compagnons d'épreuve et de danger; il salua encore 
dans les Golmariens d'admirables lutteurs qui, pendant qua- 
rante-huit ans, avaient tenu sur leur champ de bataille; il 
rappela aussi les derniers combats : « Nos fils, dit-il aux vété- 
rans, nos fils ont définitivement arraché de notre histoire les 
feuilles de tristesse. Applaudissez-les, chers compagnons d'armes .1 
Ils nous ont magnifiquement venges. » L^s larmes afiluaient 
aux yeux. Et lorsque, tra-versanl les salons, de cet air simple où 
tient tant de grandeur, affable, souriant, le général avançait 
dans cette atmosphère de respect presque tendre que certes 
jamais chef allemand n'a connue, une scène charmante se 
déroulait dans les jardins. Je laisse derechef Maurice Barrés 
la raconter : « Dans le jardin de la préfecture... cela éclata 
soudain. Les musiques jouaient la Madelon. Les jeunes filles 
de Colmar, les plus petites, bientôt toutes les grandes, commen- 
cèrent à former des rondes, invitèrent les jeunes officiers et 
valsèrent sur le tennis de M. de Puttkammer et puis, élargissant 
le cercle, entourèrent d'une immense farandole les bâtiments 
qui, hier encore, logeaient le haut représentant impérial en 
fuite. » Castelnau, cependant, continuait à recevoir avec une 



LÉS MERVEILLEUSES HEURES d'aLSÀCE ET DE LORRAINE. 35T 

grâce très noble les délégations; les exilés lui furent présentés, 
les condamnés, les déportés, à peine de retour, — entre autres 
une toute jeune fille. « Qu'avez-vous subi, mademoiselle? — 
Trois mois de prison pour avoir envoyé des baisers à des chas- 
seurs alpins prisonniers. » Et elle reprend, joyeuse, légère, 
sa place dans la farandole. Ce fut une de ces heures merveil- 
leuses d'Alsace. 

C'était tout de même chose un peu vive, ce bal improvisé 
dans les jardins de la préfecture, — et dont le Protocole restait 
soucieux. Miiis quoi? il faut que jeunesse s'amuse et, là plus 
encore qu'ailleurs, elle ne s'amuse qu'en dansant. Aussi, le vin 
d'honneur ayant été servi, à la nuit tombante, dans cette salle 
des Catherinettes, que nous autres conférenciers d'avant la 
guerre connaissions bien, les jambes, derechef, déman- 
geaient-elles à ces jeunes filles à jupes rouges ou vertes et 
sentait-on frémir les ailes à tous ces papillons. Mais peut-être 
avait-on un peu grondé au sujet de la joyeuse équipée des 
jardins de M. de Putlkammer, et puis les grands deuils du 
chef... bref, les papillons hésitaient. Alors le général de 
Castelnau qui, les mains gantées de blanc, croisées sur la 
garde du sabre, avait encore écouté des compliments et en 
avait formulés avec ce bel air d'autorité sans morgue qui en 
impose plus que de grandes bottes et de grands éperons, se 
sentit redevenir père et même grand père : « Eh! bien, dit-il, 
avec cet accent où le Midi met une bonhomie de plus, eh! bien, 
maintenant, il faut danser. » 

Si l'on dansa de bon cœur après une invitation partie de 
si haut, je le donne à penser! On dansa, on dansa, on dansa 
épordument. Et, tandis que l'on dansait aux Cathprinettes, 
Colmar, magnifiquement illuminé, comme il était magnifique- 
ment pavoisé, se livrait au,K joies folles de son cœur. Dans 
tous les quartiers, l'c^légresse se déchaînait. J'ai revu, depuis, 
ces places exquises, ces rues étroites de la vieille ville, de 
môme pavoisées, dé même illuminées : on en distinguait 
les moindres détails charmants baignés de celte lumière de 
fêle; les vieilles pierres des arcades, des escaliers, des balcons, 
des pignons, des cloîtres, des fontaines, des hautes portes, 
contemporaines de Martin Schongauer ou de Malhias Grù- 
newald, oui, toutes les vieilles pierres nous criaient la joie de 
lu libération. Tous cas quartiers s'éclairaient des trois couleurs 



358 REVUE DES DEUX MONDES. 

qni, illuminées par les girandoles, semblaient de grandes 
flammes, les flammes d'un immense feu de joie. Ah! pauvre 
ami qui eût élé là parmi les premiers, Paul Acker, qui nous 
guidas en ce vieux Golinar adoré pu* toi, mon souvenir te va 
chercher dans la tombe fleurie de celte vallée de Sainl-Amarin 
où lu reposes; sois heureux : les Exilés ont retrouvé leur patrie, 
et Colmar, français, acclame, avec sa libcrlé, le chef de guerre 
le plus noblement représentatif de cette patrie retrouvée. 

LE MARÉCnAL FOCO A METZ ET A STRASBOURG 

Du 22 au 27, s'était achevée l'occupation de l'Alsace- 
Lft^rraine par les troupes françaises. Le général Ilcllot avait, le 
22, à la tôle des troupes de son 17*' corps, fait son entrée à 
Thionville, accueilli par le dépulé M. Zimmer, le curé l'abbé 
Wagner, l'un déporté, l'autre exilé par l'Allemand; il avait 
assisté, le 2i, à un Te Deum et présidé, dans le théâtre, à une 
fête émouvante. On aimerait s'y arrêter, mais on craint de se 
répéter. Partout le même sentiment se traduisait de la même 
façon exallée. « Je ne sais comment te décrire la joie, le délire 
de tous ces pauvres gens qui, se sentant enfin délivrés du 
Boche, ne savent comment nous témoigner leur sympathie, 
écrit un soldat. Partout des drapeaux, des cocardes à toutes les 
boutonnières, de vieux grand-pères qui se découvrent sur notre 
passage en laissant perler des larmes de bonheur. » Et un Lor- 
rain : « Habitants et soldats ne formaient qu'un corps et une 
âme. » Ces lettres pourraient être datées de tous les villages, 
bourgs et villes de Lorraine. 

En Alsace, la marche avait continué dans la même atmo- 
sphère d'enthousiasme. Le général Philippot, à la tête du 
2^ corps, avait fait à tloichshoffen une entrée délirante; à Bru, 
math, le général Rampont, commandant la 127® division, 
avait été couvert de fleurs, à Wissembourg, la 3® division 
reçue d'une « façon charmante, » — tandis que les habitants, 
apercevant leur vaillant compatriote Auguste Spinner, poussé 
hors d'Alsace en 1913 par les persécutions, le portaient en 
triomphe h la mairie. A [laguenau, une foule énorme, accourue 
de toutes parts, avait assiégé d'enthousiasme le général Gérard, 
commandant la 8* armée: on avait sorti les vieux 'drnpeaux, 
celui des pompiers portant encore, avec l'A^ prestigieux des 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 359 

Napoléonides, l'aigle impériale. A Iluningue, le génc'ral Mode- 
Ion, magnifique soldat d'Afrique, à Ncuf-Brisach le général 
Ilerr, enfant de la cité. Alsacien h l'àme expansive, avec les 
généraux Lacapelle et Lebouc, avaient connu des accueils 
transportants. Le Rhin était, de Iluningue à Lauterburg, garni, 
par nos troupes et, la Lorraine occupée, déjà nos soldats 
avaient paru dans la vallée de la Sarre et le Palatinat. Le ma- 
réchal commandant en chef les armées alliées pouvait venir.^ 

11 parut à Metz le 2G, à Strasbourg le 27. Ilien ne ressembla 
moins aux autres « entrées, » parce que le généralissime Foch 
ne ressemble à personne. « 11 nous est arrive en boulet de 
canon, » me disait un Messin. Le fait est qu'on était à peine 
prévenu de la visite que déjà l'illustre soldat élait à Metz. 
C'était pour lui ville familière : élève du collège Saint-Clément 
avant la guerre de 1870, il avait passé là une enfance déjà 
batailleuse; il alla revoir le collège, y laissa parler ses souve- 
nirs dans le langnge pittoresque, semé de réflexions imprévues 
et de rapprochements piquants, qui le distingue. Puis il s'en 
vint passer en revue, dans l'île Chambière, la 3IJ^ division que, 
dans les premières semaines de guerre, commandant le 20^ corps, 
il avait vue à l'éduvre; il lui adressa une de ces harangues 
brèves et brusques qu'on connaît, terminée par ces mots qui le 
peignent : « Pensons aux morts. Leur souvenir reste. Je suis 
satisfait : je vous ai admirés. » Comme de jeunes Messines, 
charlotte en Icte et cotillons brillants, l'assaillaient : « Mesde- 
moiselles, dit-il rondement, vous êtes trop belles. Vous allez 
faire peur à mon cheval. » Alors, ayant Jonné l'ordre de masser 
les quatre musiques do la division Pougin devant lui, il s'ache- 
mina, au milieu de magnifiques fanfares, vers la place d'Armes 
cil il entendait saluer Fabert ; dans un imposant carré de 
troupes, on vit le grand homme de guerre s'avancer vers le 
*rude maréchal de la Guerre de Trente ans et le saluer du sabre 
si cordialement qu'on eût dit qu'il l'accolait. « Nous avons eu 
l'honneur d'être pissés en revue par le maréchal Foch, écrit 
un de nos cavaliers, et de lui servir d'escorte d'honneur pour 
son entrée dans la ville. J'étais fier de défiler à la lêle de nos 
poilus et une fois de plus on est obligé de reconnaitre que les 
Lorrains sont dignes d'être Français. » 

Le fait est qu'on acclama fort le vainqueur de l'Allemagne. 
Au Palais du Gouvernement, il reçut le nouveau maire de Metz, 



360 REVUE DES DEUX MONDES. 

M. Prevel, une des plus notables victimes de l'Allemagne, 
puisqu'il sortait de la forteresse d'Ehrenbreistein après quatre 
ans et plus de captivité. A son éloquente harangue, le maré- 
chal, dit-on, répondit qu'il ne ferait pas de discours, « le 
discours n'étant pas son fort. » Ma,is il reçut, avec cette bon- 
homie un peu narquoise qui lui est coutumière, les gerbes de 
fleurs des petites Lorraines « trop belles. » 

A la cathédrale où le grand chef alla finir sa journée, le 
vicaire général le salua presque en enfant de la cité. « Ici, à 
Metz, nous sommes particulièrement heureux et fiers de saluer 
l'ancien élève de Saint-Clément, le vaillant chrétien, le grand 
soldat, le sauveur de la France, le libérateur de la Lorraine 
qui, dans l'histoire, aura sa place à, côté de Du Guesclin, de 
Bayard, de Jeanne d'Arc. » Le maréchal, avec gravité, répon- 
dit : « Je suis venu ici remercier le Dieu des Armées avec 
tout ce que cela comporte. » Et il alla s'agenouiller, lui aussi, 
à la tombe de Dupont des Loges et devant l'autel où éclatait le 
Te Deum. Il partit brusquement comme il était venu, laissant 
Metz émerveillé de sa jeunesse d'allures et de caractère, de ses 
fcoutadcs dont la mâle rudesse se tempérait de tant de bonho- 
mie souriante. 

A Strasbourg, où il entra avec les généraux de Gastelnau, 
Vandenberg et VVeygand, il voulut voir les troupes sur la place 
Kléber où il arriva, dit un témoin, « au milieu d'un rugisse- 
ment de joie. » « Il portait, observe le même témoin, son képi 
légèrement sur l'oreille, à la Mac-Mahon, » Il s'avança vers 
Kléber et l'on vit alors qu'il avait en sautoir un baudrier de 
cuir rouge supportant un magnifique sabre turc, un damas de 
grand style; c'était le propre sabre du héros d'Iléliopolis. Le 
maréchal tira le sabre de Kléber hors du fourreau et salua le 
grand soldat : on ne s'étonnait plus de rien à cette heure-là en 
Alsace-Lorraine, tant les heures inerveilleuses succédaient aux 
merveilleuses heures. La Marseillaise retentissant, Foch em- 
brassa le socle de la statue sous lequel dort le héros, et, après 
un long regard à Kléber, quitta I<7. place pour aller passer sa 
revue à l'Esplanade. A la cathédrale, on le vit, comme à Metz» 
s'abîmer en une courte méditation. Puis il quitta la ville, lais- 
sant une impression profonde. « Mercredi, le maréchal Foch a 
visité Strasbourg, écrit-on. Le salut à Kléber et au drapeau 
était si imposant que je ne pourrais le décrire.. Nous sommes 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 361 

tous enroués à force de crier : <i Vive la France! » et de chanter 
la Marseillaise. » 

Les « entrées y s'étaient ainsi succédé sans lasser l'amour. 
D'ailleurs, les hauts chefs apparaissaient l'un après l'autre, 
présentant des physionomies si diverses qu'ils surexcitaient 
l'admiration de la foule sans fatiguer la curiosité attendrie. Et 
c'était le cas de l'Al.sace- Lorraine tout entière, « Quant à notre 
maréchal Foch, écrit-on, il a passé comme un méléore.. » 

l'air de la liberté 

Ceux qui n'ont point vécu ces heures ne peuvent, en dépit 
même des récits qui précèdent, se faire qu'une très faible 
idée de l'atmosphère qui, en ces derniers jours de novembre, 
dans les premiers de décembre, enveloppait l'Alsace-Lorraine, 
ses habitants, ses occupants. Avez-vous lu le Au ter)ips de la 
Contèle de Wells? La bienfaisante comète, en baignant un 
«instant de sa miraculeuse lumière la terre livrée à la misère e"» 
au mal, soudain fait naître l'âge d'or avec une atmosphère de 
parfait amour. La France que, des Vosges et de la Seille, nous 
voyions, dans un nimbe lumineux, marcher vers le Rhin, sem- 
blait avoir fait pareil miracle : des semaines, un peuple connut 
dans sa plénitude la joie de vivre ou, comme ils disaient, de 
« revivre, » et la communiqua à ses libérateurs transportés. 

Le phénomène, peut-être sans précédent à ce degré d'inten- 
sité, mérite qu'on s'y arrête. L'historien n'a pas si souvent 
l'occasion de s'occuper d'un peuple heureux. 

Tout d'abord, disons que l'Alsace-Lorraine, en ce moment 
unique dans l'histoire des peuples, participait à l'état d'âme 
exaltant où vivait ce que, d'un vieux mot (que j'opposerai à la 
Barbarie), j'appellerai la Chrétienté. 

Depuis le 11 novembre, la partie était gagnée pour l'Entente 
et son magnifique cortège de nations, dans de telles circon- 
stances, que, pour tous, l'événement tenait du miracle. Ce n'était 
peut-être pas miracle qu'un grand chef de guerre, ayant, après 
trop d'atermoiements, reçu le commandement de tous les Alliés, 
les eût, en quelques mois, grâce à la vaillance des soldats et la 
constance des peuples, à travers d'elTroyables périls et au len- 
demain de terribles échecs, menés finalement à la victoire. La 
transition cependant avait été si brusque des terribles menaces 



362 



REVUE DES DEUX MONDES, 



aux grandes espérances, des cruels revers aux éclatants succès, 
que tous en restaient saisis, avant que, par surcroît, le peuple 
allemand vînt demander l'aman et capituler à nos pieds. Que 
soudain, sans plus de combats, il eût tout cédé et, en quelques 
jours, presque en quelques heures, passé des plus monslrueuses 
prétentions aux plus mortifiantes concessions, on en était 
frappé comme d'une chose quasi surnaturelle. L'Europe tout 
entière croyait rêver. 

Le rêve était d'or : la paix succédait à la guerre. Pour tous, 
du H novembre à 11 heures, un cauchemar eiïroyable s'éva- 
nouissait. L'explosion de joie délirante des peuples avait per- 
mis de mesurer la profondeur de la géhenne oii tous se débat- 
taient et, le cauchemar s'évanouissant, tous les rêves heureux 
prenaient leur essor; une atmosphère étrange s'était créée de 
ce fait, où les cœurs se dilataient, où s'exaltaient les imagina- 
lions, et, parce que dix peuples chrétiens avaient besogné dans 
la même croisade, il passait par surcroît à travers les âmes un 
vent de fraternité allègre et généreuse. C'était une heure » 
unique. 

Ce qui suivait était propre à surexciter, bien ailleurs qu'en 
Alsace-Lorraine, imaginations et cœurs. Tous les jours, du 
11 novembre au 11 décembre, on recevait des nouvelles dont 
une seule eût, en d'autres temps, suffi à révolutionner l'Europe. 
Un jour, les Alliés débarquent à Constafttinople; un autre jour, 
la Pologne se proclame libre et unie; un autre, le vieil empire 
serbe, ressuscite; un autre, la Syrie franque. En une heure 
solennelle, la Hotte allemande est entrée tout entière dans la 
Tamise pour se livrer à Albion ; en une autre, le générât Dégoutte 
lait présenter les armes et s'incliner les drapeaux de la Répu- 
blique devant le tombeau de Charlemagne. L'Angleterre va 
entrer à Cologne, la France rentrer à Mayence. Tout ressuscite : 
des morts millénaires, des peuples scellés depuis des siècles 
dans leur tombeau. Les trônes croulent, les révolutions éclatent: 
c'est un fracas étrange au milieu duquel tous « les morts parlent » 
et môme clament. — Et, par cela aussi, l'air s'imprègne 
de fièvre joyeuse, sans cesse traversé de miraculeux éclairs. Le 
mysticisme est permis aux plus sceptiques, et en réponse aux 
Abner qui partout, naguère, s'en allaient, disant : 

L'Arche sainte est muette et ne rend plus d'oracles I 



tES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 3C3 

les prêtres peuvent s'écrier comme Joad : 

Et quel temps rufc jamais si fertile en miracles? 

De celte chaude haleine enveloppant le monde, fie'vreuse, 
joyeuse, glorieuse, mystérieuse, surualurelle, l'Alsace-Lorraine 
avait sa part, et ceux d'entre nous .qui, au milieu de^ fêtes de 
Metz et de Strasbourg, apprenaient par tel journal, tombé par 
hasard entre leurs mains, tels faits exaltants que je disais tout 
à l'heure. Mais, par surcroit ce peuple passé de l'extrême de la 
servitude à l'extrême de la liberté, de la douleur à la joie, 
et, je l'ai montré, des plus sombres perspectives aux plus lumi- 
neuses espérances, avait, dans le délirant concert dés nations, 
une place privilégiée. 

Tandis que les circonstances les avaient miraculeusement, 
et contre toute attente, sauvés do l'horreur des combats et do la 
dévastation prévue, les Français, abattant le drapeau à aigle 
noir un jour, faisant rentrer sous terre le drapeau rouge un 
autre, les avaient tout à .la fois, nous l'avons vu, libérés de la 
tyrannie et sauves de l'anarchie : en quelques jours, dix périls 
accumulés sur leur lête s'étaient évanouis. La liberté leur 
apparaissait d'autant plus belle que, depuis quatre ans, la ser- 
vitude avait été plus complète : on leur rendait la langue que, 
dans une heure de folle tyrannie, l'Allemand leur avait coupée; 
mais on leur rendait surtout la franchise du cœur, forcé, 
quatre ans et, pour beaucoup, quarante ans durant, de « se 
masquer. » ils avaient eu l'immense satisfaction de voir se 
dissoudre une force que, à leurs dépens, ils avaient connue 
redoutable et crue à toute épreuve, et ils avaient, en revanche, 
l'autre satisfaction de retrouver dans ces Français qui leur 
apportaient tant de bienfaits, des frères non point du tout 
« dégénérés, » ainsi qu'on le leur avait dit : tout au contraire, 
les voyaient-ils superbes de discipline aisée et pleins de senti- 
ments élevés, unissant à la « gentillesse » de la race et à son 
esprit prime-sautier une belle tenue et, dans le plus éclatant des 
triomphes, une humanité souriante et sans jactance; ces 
« impies » remplissaient les églises, ces « corrupteurs » dan- 
saient d'honnêtes rondes, ces « anarchistes » respectaient l'au- 
torité, ces gens « immoraux » s'asseyaient avec joie à d'hon- 
nêtes foyers et se louaient d'y retrouver le leur. 

Je n'écris point ici d'après des impressions personnelles qui. 



364 



REVUE DES DEUX MONDES. 



malgré ces six semaines de séjour là-bas, demeurent sus- 
pectes d'exaltation. J'ai eu entre les mains d'irrécusables témoi- 
gnages de l'esprit public que d'obligeants correspondants ont 
bien voulu me communiquer. 






Avant tout, une joie immense de « respner fair de la 
liberté, » ainsi que s'exprime un Alsacien, tandis qu'un Lor- 
rain écrit : « Nous sommes tout légers depuis que les Boches 
sont partis. » Un troisième : « Tu ne peux t'imaginer la vague 
tTaw pur que nous respirons. » 

« L'air de la liberté, » il flotte dans le « tricolore. » Depuis 
cent trente ans bientôt, ce « tricolore, » il a toujours été le dra- 
peau de la liberté, de la libération des peuples : sur les ruines 
de la Bastille de 1789, sur les places du Mayence de 1792, sur 
le dôme du Milan de 1797, plus tard de la citadelle d'Anvers de 
1831, à la tour de Solférino de 1859. En ces semaines de 1918, 
partout, ce « drapeau chéri » reprend son caractère fatidique, 
de l'Occident à l'Orient; mais peut-il être fêté, salué, arboré 
avec plus de joie qu'en Alsace et en Lorraine où il apporte la 
liberté, mais en ramenant la patrie ^ Aussi, écrit-on de partout : 
« Quelle orgie de tricolore 1 » « Les pauvres ont fait de grands 
sacrifices pour combiner des drapeaux. Dans ce pays si pauvre 
en étolTes, on a teint des draps de lit, des jupons, et tout s'est 
préparé en cachette avec une fièvre et à la barbe des Boches. » 
Mais là 011 les couleurs nationales sont acclamées avec des 
larmes de tendresse, c'est sur la soie lavée, flétrie, parfois déchi- 
quetée des drapeaux. Partout on a demandé de les embrasser., 
Et c'est « l'air de la liberté » qui gonfle les plis des drapeaux et 
fait flotter les rubans échevelés. 

Un amour immense jaillit de tous les cœurs, fait de tous les 
sentiments généreux : satisfaction d'une fidélité vaillamment 
gardée, culte des vieux aïeux, reconnaissance au Dieu « qui a 
exaucé les prières, » gratitude envers les frères martyrs tombés 
en France pour la libération des deux provinces, admiration 
pour ceux qu'on retrouve; et cet amour s'exprime, s'épanche, 
se répand en propos exaltés, mais souvent profonds, s'ingénie, 
jusqu'à l'extrême délicatesse, à découvrir, pour se manifester, 
mois exquis et procédés fraternels. 

J^ai dit, à propos de l'entrée de Gouraud à Strasbourg, que 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ET DE LORRAINE. 365 

j'y prêtais l'oreille aux échos de cette fête de la Fédération du 
14 juillet 1790, débauche, restée jusque-là sans pareille dans 
l'histoire, de fraternité attendrie. Ce sont les mêmes termes 
exaltés : « Nous goûtons un nectar divin... » « Quel bienheureux 
vertige! » Les « libérés » sont portés à croire que la nature 
ejilre dans ce concert : le ciel sourit; il « devait sourire. » il 
est vrai que l'on s'écrie devant moi : « Cela ne rayonne pas du 
ciel, mais de la terre. » Un Alsacien me déclare que les 
avions, qui survolent çà et là les cortèges, le contrarient, 
détournant l'attention : « On n'a plus besoin pour le moment 
de regarder le ciel : il est sur la terre! » 

Ou ne cesse de répeter le mot du maréchal Pétain à l'ilôlel 
de Ville de Strasbourg : « Un million et plus de Français sont 
tombés pour quel'Alsace-Lorraine redevînt française. » Déjà un 
adjoint lorrain, de Dieuze, je crois, rappelant le fait devant lé 
général Mangin, avait ajouté pieusement : « Nous tâcherons 
tous de nous rendre dignes de ce sacrifice. » L'amour pour la 
France s'en trouve décuplé. Il se traduit par des cris dont la 
constance stupéfie; des gamins d'Alsace ne savent que trois 
mots de français : « Vive la France! » Je n'exagérerai pas en 
disant qu'ils les crient mille fois par jour. L'un d'eux m'étant 
venu prendre la main avec une sorte de câlinerie, je lui dis : 
« Comment t'appelles-tu? » Il me regarde et répond : « Vive la 
France! » et le fait est qu'ils s'appellent maintenant tous « la 
France. » 

Que de cet amour universel, l'amour, tel que romanciers 
et poètes le chantent en leurs écrits, ait jailli, comment s'en 
étonner? Voici, en marge de l'épopée, les romans d'Alsace qui 
s'ébauchent. L'un en face de l'autre, le soldat français né galant, 
et la jeune Alsacienne, la jeune Lorraine, sentent naître, dans 
cette atmosphère d'ivresse, des sentiments qui parfois vont loin. 
Maurice Barrés, dans un article charmant, a cité le cas de 
fiançailles instantanément conclues; ou bien le flirt, au 
contraire, s'arrête à la première page, mais avec un caractère 
délicieux de grâce, parfois presque pudique. Un jeune artil- 
leur me dit : « Jamais de ma vie je n'ai reçu autant de bai- 
sers qu'à Mulhouse lors de notre entrée et, à la fin de l'après- 
midi, mes camarades et moi nous nous sommes trouvés.en face 
d'une bande de jeunes filles si jolies que nous nous sommes 
enhardis à les inviter à dîner. Elles nous ont répondu qu'elles 



3C6 



REVUE DES DEUX MONDES. 



voulaient bien, mais que nous devions en demander la permis- 
sion à leurs parents. Nous y sommes allés. C'étaient de grands 
bourgeois. Ils nous ont répondu en souriant qu'ils voulaient 
bien. Nous avons donc mené ces jeunes lilles au restaurant; 
nous nous sommes beaucoup amusés, et c'est la première fois 
que j'ai compris ce que c'est qu'un amour chaste. Nous les aimions 
et nous les admirions comme des sœurs. » 

Tel récit fera sourire des sceptiques; il n'étonne point ceux 
qui ont vu ces jours singuliers. Que certains flirts n'aient pas 
été poussés plus loin, je n'en jurerai point. Mais il est certain 
que, tel soir émouvant de Strasbourg, j'ai vu de jeunes sol- 
dats et des demoiselles à papillon, qui, elles, cependant, ne 
paraissaient point filles de « grands bourgeois, » après une 
soirée entière de promenades bras dessus bras dessous, coupées 
de danses et assaisonnées de galants baisers, se quitter sur un 
ton fort décent : « Au revoir, mademoiselle, merci pour la bonne 
soirée. » Rien du bussard légendaire et de ses houssardcries. Et 
ailleurs des mariages promis, des bagues échangées. Ces fêles 
s'enveloppent d'une atmosphère amoureuse : quoi d'étonnant à 
ce qu'en cette lune de miel générale, plus d'un jeune officier 
bleu, [)lus d'un petit papillon se soient taillé leur petite lune de 
miel particulière? Mais, en fait, l'amour est répandu en de si 
grandes masses qu'il jaillit en sources rapides et imprévues. 
Les baisers pleuvaient; à leurs adorateurs, ces jeunes filles 
réapprenaient \(is \'\q\}\ airs de France, plus innocents que les 
nouveaux, airs roses et tendres, « à la mode de chez nous, » 
du chez nous d'autrefois. J'ai dit comment, h Metz, j'avais vu 
des petites Lorraines enseigner WJ^ons n'irons plus aux bois, dû 
nos pères à de braves petits bleuets qui, certes, avaient « coupé 
les lauriers, » — et de taille. Tout cela garde un caractère si 
frais que c'est merveille. Honni soit qui mal y pense. 

L'amour est généralement pi us grave qui, de Metz à Mulhouse, 
de Saverne à Forbach, se déchaîne. C'est un amour mouillé de 
larmes. Ainsi, Israël saluait Sion au retour de Babylone. 
Lorsque, à Mulhouse, àMetz, h Strasbourg, j'entrai avec nos chefs, 
je vis les vieillards lever les mains pour bénir, les femmes rire 
au milieu des larmes. La note était donnée par les vétérans 
qui, traversés d'un frisson qui secouait leur vieille « impé- 
riale, » venaient à nous tout tremblants. « Comme je causais 
avec un bon vieux retraité de 70, écrit un de nos hommes, 



LES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSACE ÏT DE LORRAINE. 361 

vient à défiler le n* d'infanterie, musique en tête, clairons et 
tambours sonnant. Le pauvre vieux a fa'illi s'évanouir dans mes 
bras et [)leurant comme un enfant, il s'est affalé sur ma poi- 
trine en disant : « OU! que je suis lieureuxl Oli 1 les braves! 
je vais donc pouvoir mourir avec eux (sic)! » C'est le Ntinc 
dimittis qui se répète mille fois, dix mille fois en ces jours 
d'émotion : « Ce que je suis conlenle (sic), écrit une vieille 
Lorraine, c'est que je mourrai Française et j'en remercie le bon 
Dieu. » A Remilly.le général Loconte, commandant le 33* corps, 
voit étendue sur une civière, au passage des troupes, une vieille 
religieuse; il s'npproche : « Monsieur le général, j'ai failli 
mourir, il y a huit jours, et je me dnsais : Le bon Dieu veut sans 
doute me punir de grandes fautes, puisqu'il ne me permet pas 
de voir rentrer les Français. Elil bien, le bon Dieu est bien le 
bon Dieu... Vous voilà. Je vous ai vus. Je peux bien mourir 
maintenant. » Quelques braves gens, cependant, loin de 
demander à Dieu de les reprendre, le supplient de les faire vivre 
vieux. « Papa a soixante-buit ans... 11 voudrait avoir vingt 
ans de moins maintenant que les Français sont parmi nous. » 
Et que de parents morts les enfants évoquent qui « devraient 
être \h. : » « Si seulement le grand-père avait encore pu voir ce 
dédié, lui qui élait si' grand Français! » — « Ne trouvez-vous 
pas, dis-je à un Slrasbourgcois, qye nos fanfares sonnent ici à 
réveiller les morts? — C'est que, monsieur, me répond grave- 
ment ce digne homme, c'est qui'il faut en elTct les réveiller 
tous, pour qu'ils vous voient. » 

Ailleurs la joie se traduit en termes moins graves. « Ah 1 
mon capitaine, dit un homme dui peuple à un des officiers le 
soir du 22 à Strasbourg, je suis si content que je voudrais 
sauter dans le ciel. » A quoi un •autre dit : « Oiif^'y serait pas 
mieux cependant. » Une exaltalion extrême règne, c'est « un 
délite de joie, » écrit-on de toutes parts, « Une joie telle qu'elle 
ne pourra être plus grande en entrant au ciel. » « Voilà enfin 
notre rêve accompli... Notre joie ne connaît pas de bornes; ne 
voir désormais que des soldats français : Ne vivre que pour la 
France, oh! quel bonheur I » — « C'est « une béatitude, » on 
« se croirait au paradis. » 

Parfois on ne peut croire à ce bonheyr. On a peur de rêver. 
« Le malin, en me réveillant, je cours à ma fenêtre, je regarde 
dehors et, en voyant passer novs chers poilus, je me recouche et 



368 REVL'E DES DEUX MONDES. 

me dis : Tu n'as pas rêvé, nous sommes enfin Français. Vive 
la France 1 On voudrait crier tout le temps, toute la journée I » 

Est-il étonnant qu'un pareil délire de joie ait été, pour 
certains, mortel ? J'ai parlé du vénérable abbé Cetty, curé de 
Saint-Joseph de Mulhouse qui, bien peu d'heures après qu'il 
s'était jeté dans mes bras, mourut, ayant vu Ilirschauer entrer 
dans la ville en extase. On m'a cité dans une ville de Lorraine 
le cas d'un boulanger qui, à la vue des soldats, cria : « Ah ! 
les voilà, les voilà! » et soudain : « Ohl que j'ai mal! », puis 
s'aiïaissa foudroyé. « Beaucoup sont morts de joie, écrit une 
femme, et je le comprends : moi, je suis plus heureuse d'être 
Française pauvre, que d'être sous la domination de ces monstres 
avec des millions. » 

Le plus beau trait me fat cependant fourni à Munster : la 
ville, ruinée par le feu de notre artillerie, n'est plus qu'un 
tragique monceau de décombres. Je m'y étais rendu, croyant 
la trouver déserte, mais déjà des habitants y rentraient, qui 
erraient à travers les lame>ntables ruines de leurs maisons. 
Dans l'église miraculeusement épargnée, je rencontrai une 
vieille dame : « Ah! dit-elle*, notre église au moins est debout. 
— Et votre maison, madame ? — Il n'y a plus rien. — Quelle 
tristesse ! — Oh! non, monsieur, oh ! non. On est si co)UentI » 

* 

La joie, l'amour ne cessent de se nourrir de mille aliments: 
le principal est fourni par nos soldats. 

, Ils arrivaient entourés du prestige de la victoire remportée, 
de la liberté apportée, et on était certes disposé à les trouver 
charmants. Mais des préjugés répandus par l'ennemi les repré- 
sentaient comme plus aimables qu'admirables. On les trouva 
certes « aimables » au delà de to^ute attente : on ne cesse bientôt 
plus de proclamer « leur politesise, » « leur gentillesse. » « C'est 
vraiment une autre race que les Prussiens. Jamais pendant 
les quarante-huit ans de f occupation (sic) allemande, je n'ai vu 
des enfants à la main des soldais 1 » — « Que ces gens-là sont 
différents des Allemands, une diflérence comme le jour et la 
nuit. Chez eux on ne peut disJiiigner les grands des petits. » 
Mais cette « gentillesse, » elle est de tradition : ce qui étonne, 
édifie, achève de séduire, c'est la tenue. « Les soldats font très 
bonne impression par leur manière d'être calme et posée. » — 



I.KS ArF.R\ Eir.f.KT'SKS MEURES d'aLSVCE ET DE T.ORRALNE. .'{(lîl 

d'ailleurs « bien habille's et bien portants. » Sont-co là ces soldats 
toujours débandés, insolents, débauchés et pillards que l'Alle- 
mand avait annoncés? « Ces Boches, quels menteurs 1 » me dit, 
à ce sujet, un Alsacien iniligné. 

Les chefs étonnent peut-être encore plus Alsaciens et Lor- 
rains faits à la morgue des gens « hautement bien nés » do 
l'Etat-major impérial, des <( officiers a monocle. » (( Qu'ils 
sont simples, qu'ils sont humains! Et les plus grands! n La 
camaraderie d'homme à officier, à la vérité augmentée par 
quatre ans de guerre, les slupétie, mais aussi et plus encore 
l'attitude des grands chefs vis-à-vis du « civil. » « Comme ils 
sourient aimablement! » J'ai dit les propos exaltés que j'enten- 
dis sur (Jouraud le jour où il entrait à Strasbourg. Je me rap- 
pelle qu'ayant dit à ceux qui l'entouraient ce qu'était le général 
Fayolle, ses services, ses victoires : « Qu'est-ce qui croirait cela? 
s'écria une femme. Un homme si simple, si bon, si gentil! » 
Il fallait leur dire à la vérité, car ils l'ignoraient totalement, 
quel rôle avaient joué tous ces chefs de guerre, et j'ai conscience 
d'avoir fait en pleine rue de rudimentaires conférences d'his- 
toire très contemporaine. Castelnau, ils savaient; Foch, Pétain 
aussi, mais des autres presque rien. Et ils ne se lassaient point 
de s'entendre raconter la guerre. Maistre, Fayolle, Mangin, 
Gouraud, Debeney, Humbert, qu'ils voyaient à Metz, à Stras- 
bourg, qui étaient-ils? Et toujours le môme refrain! « Si 
grands! Et qu'ils sont simples! » On en éprouvait, — tout 
comme devant le poilu humain et gentil, un attendrissement 
allant parfois jusqu'au transport. 

Ces poilus, ils avaient apporté avec eux tout ce qu'on aime, 
la liberté et le pain blanc. « Quelle joie do redevenir soi- 
même! » s'écrie un Alsacien. Ce fut la note dominante : la 
liberté de redevenir soi-même. « Quelle joie de pouvoir écrire, 
parler, agir comme bon vous semble, sans avoir la peur 
d'être entendu par l'un ou par l'autre! Nous étions devenus 
de vrais comédiens. » »c Chacun a pu jeter le masque d'hypo- 
crisie imposé par les Boches. » Mais c'était surtout « la langue 
retrouvée. » « Enfin nous parlerons maintenant notre langue 
maternelle qu'ils nous ont empêchés de causer depuis quatre 
ans. » Ceux qui ne savent pas se mettent à apprendre : u M. le 
Curé fait chaque soir un cours auquel j'assiste. Nous avons 
aussi deux sergents au cantonnement qui nous apprennent le 

TOMB L. — 1919. 24 



370 REVUE DES DF.UX MONDES. 

français. » Et dans les familles, les enfants apprennent vite 
« parce qu'ils ont 5 pfennigs d'amende pour chaque mot alle- 
mand qu'ils prononcent. » On m'a communiqué la lettre d'un 
bon petit écolier qui écrit : « Je suis content d'avoir de bonnes 
notes de français. On a dit qu'on va faire maintenant l'his- 
toire en français. On m'a donné une histoire de France. Je 
veux bûcher pendant les vacances de Noël. » 

« Liberté chérie, » celle de faire parler son cœur, — ^ enfin! 
— sans contrainte et dans la langue des vieux parents. Voilà ce 
que le poilu apporte tout d'abord. Et puis la belle farine blanche. 
Car l'Alsace sauvée, libérée, est ravitaillée. « Ce que je n'ou- 
blierai jamais des Français, c'est que, dès le premier jour de 
leur entrée, ils nous apportèrent près de 3.50000 kilos de pain 
blanc... Au commencement, on ne pouvait y croire; mais quand 
j'ai tenu le premier morceau de pain entre mes mains, j'étais 
presque folle de pure joie. » « Les chers Français ont ramené 
le pain blanc... Riches et pauvres le mangent comme un 
gâteau. » Libre aux esprits mal tournés de tenir ces propos pour 
moins nobles. Je trouve pour mon compte que cette farine 
blanche apportée avec la liberté a quelque chose de symbo- 
lique en sa simplicité. Il semble que la France a convié l'Alsace- 
Lorraine à un banquet aux cent plats savoureux. Elle est arrivée 
les mains pleines de dons • ainçi le Christ dans le désert ne 
répandait pas seulement les paroles de vie, mais multipliait 
pour ses frères le pain blanc si abondamment, que les reliefs, dit 
l'Evangile, emplirent douze corbeilles. 

Ah! cette France, qu'on l'aime! La haine contre l'Allemand 
s'en trouve encore augmentée : ce « Prussien, » ce « Boche, » 
ce « Schwob, » il est le repoussoir en face de cette blanche 
France, le principe du mai qui toujours se dresse en face du 
principe du bien : « On respire une fois débarrassés de ces 
Boches qui ont fait tant de mal. » « Ah I ces sales Boches qui 
nous ont tant tourmentés! » « Ils avaient toujours le bon 
Dieu dans la gueule et le diable dans le ventre. » Les mères 
se réjouissent : les petits ne coifferont pas le casque à pointe. 
« Pour nos enfants, quel bonheur! Je leur ai, je vous assure, 
gravé la haine pour les Prussiens dans leur cœur, tout petits. » 
Les Hohenzollern ont une mauvaise presse. J'ai dit l'effet poi- 
gnant que faisait à Metz la grande fauchée opérée à travers les 
statues brandebourgeoises et, à Strasbourg, la chute en mor- 



LES MERVEILLEUSES HEURES DALS AGE ET DE LORRAINE. 371 

ceaux de « Guillaume le Grand : » j'ai entendu à Mulhouse, à 
Colmar, s'exprimer naïvement le regret qu'on n'en eût point 
à jeter bas. On ricane au sujet de plébiscite. « Enfin nos dignes 
Teutons se sont rendu compte que le plébiscite était super- 
flu... » u Ce jour-là (le 17, à Mulhouse), les Boches ont déjà 
pu reconnaître les résultats que donnerait le plébiscite. » 
(( ... Je dirai à mon gouvernement ce qu'il en est, disait un 
haut fonctionnaire prussien à l'officier français qui le venait 
relever : je dirai qu'il faut renoncer à toute idée de plébis- 
cite : ce peuple nous déteste; vous auriez 95 pour 100 des 
voix. » *Mais le glas fut sonné par la Gazette, de Cologne après 
l'entrée de Gouraud « Le nom de Strasbourg est devc?iu un 
cri de douleur qui retentit d'une façon aiguë à travers toute 
l'Allemagne. Strasbourg est perdu pour V Allemagne... Mieux 
vaut ne pas nous leurrer d'ailleurs. La haine de l'Allemagne 
se manifeste à travers toute l'Alsace avec la violence d'un oura- 
gan! Les Français dans le délire de l' enthousiasme sont accueil- 
lis en vrais libérateurs. » 

Le fait est que les Allemands restés en Alsace demeurent 
confondus, tremblants tout à la fois de fureur, d'épouvante et 
d'humiliation, sauf ceux qui déjà cherchent quel profit on peut 
tirer de la situation. 

« Nous ne nous attendions pas à une telle fin. Que l'humi- 
liation d'une telle conclusion puisse être ressentie aussi en 
Allemagne, ce n'est pas douteux, mais ici cela se hausse jusqu'à 
l'insupportable. L'exaltation, la jubilation... les drapeaux, les 
fleurs, les trois couleurs aux vêtements des hommes et des 
gamins de rue, tout cela avec l'entrée pompeuse des troupes 
françaises et les nombreux cris de Vive la France! A bas les 

Boches! M pour les Prussie?is! tout cela agace les nerfs, 

qu'on le veuille ou non. » « Les vieux Allemands qui sont 
ici souffrent atrocement. Tous parlent de nouveau français. » 
(( Cette entrée des Français a été pour nous un tel martyre... 
lis sont là, tout le monde en Alsace pleure de joie; nous, nous 
pleurons de désespoir... Nous n'osons pas porter la cocarde tri- 
colore, de peur que les Alsaciens nous l'arrachent. Les Alsaciens 
sont délivrés et pour nous est arrivé le crucifiement. » 

Certains prennent, àla vérité, lachosemoinsau tragique. «Ma 
foi, on laisse les Allemands tranquilles: moi, par exemple, je fais 
mon travail comme avant. )> u Depuis vendredi, les Français 



372 REVUE DES DEUX MOiNDES. 

sont ici. Tout va bien au magasin. C'est très agréable pour j 
nous. » Un Allemand, à qui son propriétaire messin demandait 
s'il n'allait pas s'en aller, répondait : << Comment pensez-vous 
que je vais m'en aller à cette heure? L'xVIlemagne est un mau- 
vais séjour, et puis, après tout, mieux vaudra être du côLé qu'on 
paie que du côté qui paie. » 

Ce qui est évident, c'est que le congé à l'Allemagne parait, 
aux Allemands mêmes, définitif. « Ce peuple, écrit un Aile- i 
mand, nous a toujours détestés. » 

* « 

Inutile de dire que la contre-partie est fournie par les 
Français. 

Le soldat est charmé avec une forte nuance d'étonnement, 
« sidéré, )> comme écrit l'un d'eux, devant l'accueil enivrant; 
il est ébloui par le spectacle, mais cent fois plus par l'hospi- 
talité cordiale qui suit et prolonge r « entrée triomphale. » Mais 
il est, — tant il a cru qu'au sujet de la « fidélité de l'x^lsace- 
Lorraine », on lui « bourrait le crâne, » — stupéfait parfois, 
et soudain il conçoit une vraie fureur, cette fois non plus contre 
les bourreurs de crâne, mais bien contre ceux qu'un journaliste 
appelait les « débourreurs, » les incorrigibles sceptiques, les 
coupables pessimistes qui vaticinaient avant et pendant la 
guerre. 

Le poilu a cependant, dès l'abord, été flatté d'être parmi 
les privilégiés qui allaient, les premiers, entrer dans les ])ro- 
vinces retrouvées. ((Vive la France ! Nous sommes fiers d'être 
désignés pour faire l'entrée en Alsace. » Et tout de même le 
voilà joyeusement surpris. (( Je m'attendais bien à voir les 
Alsaciens en joie, mais je n'aurais jamais cru à des manifes- 
tations semblables! » (( La population est folle de joie... 
J'ai été dix fois porté en triomphe; c'est fantastique. )> Et 
quelle réchauffante hospitalité! (( Ici on voudrait nous donner 
chacun sa chambre. Ce n'est pas possible^, mais du moins 
tout s'ouvre pour nous recevoir. » « Un accueil paieil est 
particulièrement sensible à nos hommes qui viennent des 
lignes. La cordialité alsacienne panse les plaies, efface les 
souffrances. »> — (( Les soufYrances endurées depuis trois ans sont 
oubliées par l'accueil que l'on recjoit. » « Je puis vous assurer 
que cette première journée paie largement les quatre années 



LES MERVEILLEUSES HEURES D ALSACE ET DE LORRAINE. 373 

qui viennent de s'écouler. » Et ce beau cri :« Quand on voit ces 
gens fous de joie et ce beau pays, on se dit que cela valait la 
peine de se battre! » Et qu'il est beau, cet autre cri où revit 
l'orgueil des soldats de l'an II ou des grognards du Grand 
Empire : « C'est un peuple qui mérite d'être français. » D'ail- 
leurs ces gens n'ont jamais cessé de l'être. « Je t'assure que les 
Boches n'ont pas beaucoup réussi à faire oublier les senti- 
ments français de ces gens-là. » « Nous comprenons com- 
bien devait être dure la vie de ces Français opprimés de ce 
pays. Ils nous ont paru attendre comme des personnes qui 
retrouvent la famille après une longue et cruelle séparation. » 
« Jamais je n'aurais cru que le sang français se soit tant 
conservé. Je n'ai jamais trouvé en France tant de complai- 
sance, des gens si aimables : ils se couperaient en quatre pour 
nous faire plaisir. » — « L'impression générale, impression 
que vous pourrez communiquer partout, c'est que l'Alsace est 
restée entièrement française. » Et c'est alors que nos hommes 
s'irritent contre les sceptiques. <( Qu'ils viennent un peu ici 
ceux qui disaient que l'Alsace-Lorraine était boche! Ils seraient 
bien vite édifiés. >> <( Si tous ceux qui ont douté de la sincé- 
rité des Alsaciens-Lorrains étaient ici et entendaient tout cela, 
ils se sauveraient de honte. » 

Quels sentiments fougueux! Mais aussi quelles scènes Char- 
mantes! Voici un de nos hommes qui en décrit une dans tel 
style que je crois lire une de ces mille lettres que jadis je 
déchiffrais, sorties de la plume, si savoureuse en sa légère 
emphase, des soldats de la Révolution et de l'Empire : <( A 
peine sur le seuil du salon, voilà la Marseillaise qui nous 
accueille. Silencieux, nous écoutons. Les dernières notes 
plaquées avec fougue, une jeune fille de quinze à seize ans se 
retourne en souriant et nous jette une gerbe de ileurs. Un 
vieux vin du Rhin sorti du fond de la cave explique mieux que 
le reste la joie de nos hôtes. > 

[i Est-il étonnant que, pénétrés de reconnaissance, les Fran- 
çais mettent quelque coquetterie, puisqu'on les trouve « char- 
mants, " à l'être toujours plus? Des plus hauts chefs aux 
plus modestes poilus, chacun s'y applique et presque s'y 
ingénie. C'est un échange de grâces : l'amitié coule à pleins 
bords de part et d'autre, et les deux courants en se mariant 
s'enllent cl débordent. Kien nest d'ailleurs perdu : « Ah! mon 



314 tlEVUE DES DEUX MONDES. 

sieur, me dit une religieuse, croiriez-vous : le général Gouraud 
est venu ici passer une revue ; mes petites de l'école et moi 
étions sur le bord du chemin ; on a crié : <( Vive la France ! » 
Le général a salué en passant ; cinq minutes après, voilà la voi- 
ture qui revient; c'est la voiture du général et plusieurs autres 
qui venaient nous prendre pour que nous voyions bien la 
revue. Ahl les petites étaient joyeuses, sautant des voitures 
devant vos soldats si graves et qui souriaient tout de même. » 
Il souffle un grand vent de grâce fraternelle et aussi, chez nos 
soldats, un souffle de sentiment. Les fusiliers marins qui auront 
défilé à Metz ne voudront pas quitter la ville sans porter à la 
tombe de ce magnifique Breton, qu'une si singulière fortune 
fit, au Reichstag de Berlin, le représentant de l'âme française, 
une couronne portant : « A l'évêque breton... Les fusiliers 
marins bretons. » Oui, il y a du sentiment plein l'air. Les admi- 
nistrateurs français comme les officiers français semblent avoir 
pris pour devise le vers de Corneille : 

Remplir les bons d'amour et les méchants d'effroi. 

On est résolu à faire adorer la France là où on la chérissait. 
Jamais le Français ne connut pareil amour ; il s'en rend compte 
et entend s'en montrer digne. 

Un jour, je roulais à travers l'Alsace aux côtés d'un jeune 
et brillant général anglais. Il me donna une note qui, dans ce 
concert de joie, d'amour, d'enthousiasme, me parut encore 
savoureuse. Lui aussi avait été, comme disait tout à l'heure le 
poilu, « sidére\ » L'entrée des Français en Alsace était pour lui 
un trait de lumière, une révélation : « Croyez bien que cela 
nous fait aussi un joli plaisir. On nous disait bien : L'Alsace- 
Lorraine, arrachée à la France, aspire à redevenir française ; 
oui, on nous le disait ; nous, nous disions : « Il est très juste que 
« la France reprenne ce que l'Allemagne lui a pris. » Mais que 
l'Alsace-Lorraine, après quarante-huit ans, fût restée française, 
franchement, là, je vous le dirai, nous n'y croyions guère. Mais 
aujourd'hui, je vois bien combien cela était vrai. Et vous com- 
prenez aussi que nous sommes heureux d'avoir un peu aidé à 
délivrer ces pauvres gens, à les rendre à leur patrie. » Il resta 
pensif un instant : «■ C'est tout de même pour les Français une 
grande gloire, cet amour, après un demi-siècle ; vous êtes une 
nation enviable. » Et enfin il ajouta : « C'est beau, ces hommes 



r,ES MERVEILLEUSES HEURES d'aLSAGE ET DE LORRAINE. 375 

ni ont résisté à tout, aux menaces, aux promesses, aux 
vances, aux persécutions, parce qu'on les avait sans leur consen- 
ement enlevés à leur patrie, qu'on retrouve ayant tenu bon ; 
lui, c'est beau. Il n'y a pas que les Français qui peuvent en 
tre fiers, cela donne beaucoup d'orgueif d'être homme. » 

Ainsi, de toutes parts, de toutes les bouches, s'élevaient en 
es semaines les actions de grâce. L'Alsace-Lorraine semblait 
eut à la fois un sanctuaire où se chantaient mille Te Deum, 
\tagnificat et Nunc dimitlis, et un club de 1792 où, entre 
leux Marseillaises brûlantes, s'échangeaient les baisers frater- 
kIs, les protestations d'amour éternel et de haine aux tyrans. 
L'amour, la joie, la reconnaissance, l'ivresse de la victoire et 
elle de la liberté, la haine de l'oppresseur satisfaite, la ten- 
dresse entre les frères retrouvés exaltaient les âmes, embra- 
:iaient les cœurs et se confondaient en un immense Alléluia. 
Journées inoubliables où il y avait dans l'air de l'épopée et 
ie l'idylle, et après la trop longue tragédie, l'explosion, jusque 
dans les plus modestes milieux, d'un prodigieux lyrisme. 

Alors l'Alsace et la Lorraine, ayant, devant les armées fran- 
çaises, déroulé comme un tapis de fleurs merveilleuses tissé 
d'or et de pourpre, se tournèrent vers la France et lui dirent : 
« Nous reconnais-tu?» La réponse allait leur être apportée par 
la France elle-même et par le plus autorisé de ses interprètes, 
le président lorrain, Raymond Poincaré. 

Louis Madelin. 

(A suivre.) 



COMMENT IL FAUT LIRE 

PÉTRARQUE 



L'abbé de Sade, en tête de son livre (le premier bon livre 
qui ait été écrit en français sur Pétrarque), s'excuse fort de son; 
audace. On lui a répété, ce qui le rend confus, ce propos d'une 
dame qui savait bien des choses, la reine Christine de Suède 
<{ Pétrarque était un très grand philosophe, un très grand 
amoureux, un très grand poète : il faut réunir ces trois quali- 
tés pour l'entendre (1). » 

Pétrarque était cela et bien d'autres choses encore. 

Un siècle, ou environ, après l'abbé de Sade, Lamartine, dansi 
son Coins familier de littérature, ])Osait autrement la question, 
dans une phrase où il semble qu'il parlât de lui-même, autant 
que du fameux Toscan : •< Pour les uns il est poésie, pour les 
autres histoire ; pour ceux-ci amour, pour ceux-là politique. Saj 
vie est le roman d'une grande âme. » 

Lamartine ajoute la politique et l'histoire, et il oublie la 
philosophie morale. Nul homme du passé n'est plus difficile à! 
connaître que Pétrarque. C'est tout un monde que sa vie, unj 
monde que son esprit. 

Pour donner, par comparaison, quelque idée de cet esprit et 
de cette vie, de Pétrarque humaniste, érudit, moraliste, poli-i 
tique, pénitent, de combien de grands hommes n'évoquerait-on 
pas l'image ? C'est, si l'on veut, Erasme, c'est Montaigne, c'estt 
Augustin. Je dirai presque encore: c'est Lamartine. Et si je 
voulais trouver un autre homme de lettres qui ait exercé sur' 

f l) Mi'nioircs pour la vif de François l'éli-arqup, MCt^t. T. I, p. i.xmii. 



COMMENT IL FAUT LIRE PÉTRARQUE. 377 

l'Europe une monarchie intellectuelle pareille, je devrais encore 
ajouter : c'est Voltaire. 

L'étude de Pétrarque est comme une science. On a été en 
Italie jusqu'à nous appeler des Pétrarcologues. L'expression est 
pédante et l'on en sourit. Ce qu'elle désigne n'est pas sans 
quelque réalité. 

Mais il est un poète, et un poète italien. C'est à quoi je 
voudrais penser un peu. Pour pénétrer tout le sens des poètes, 
il faut les commenter ! Sans doute. Mais pour les aimer, il faut 
les lire, — quand on peut. 

Peut-on lire Pétrarque? Il y a dans le passé bien des 
poètes qu'on peut à peine lire, — trisie chose, — dont les vers 
ne sont plus qu'un sujet d'étude érudite, tant diiï"èrent entre 
eux et nous la langue et la pensée. Pour Pétrarque, rien de 
semblable. Sans doute quelques-uns de ses vers ont vieilli; 
d'autres se sont obscurcis. Presque tous ont gardé une éton- 
nante fraîcheur. Je dirai plus : beaucoup nous appartiennent, 
et sont de notre temps, ou à peu près. A chaque moment, on 
y retrouve quelque sentiment commun avec le romantisme du 
xix^ siècle : passion, douleur, mélancolie, amour de la nature, 
désespoir, mort, repentir, élan mystique. Quand je suis avec 
Pétrarque, il arrive, par courts moments, que je ne me sens 
pas bien éloigné de Musset et de Lamartine, peut-être même de 
Baudelaire; j'allais ajouter : Verlaine. 

Chose singulière : nos pères, qui l'adoraient, étaient,. par le 
goût, bien éloignés de nous. Au xvi^ siècle et jusqu'au xviii®, 
cette question : « Faut-il lire Pétrarque?» eût fait bondir bien 
des gens. Quel poète fut plus populaire dans l'Europe entière? 
Madame Laure, Vaucluse, étaient des noms de légende. Mais 
dans ces siècles, où Pétrarque eut la popularité, on le connais- 
sait, je pense, assez mil. Toute notre poésie amoureuse, de 
Ronsard à la fin, sortait moins de Pétrarque, que des Pétrar- 
quistes, ses fastidieux descendants. L'homme était toujours 
fameux. Mais on avait fini par le défigurer. Au début du 
XIX® siècle, Pétrarque et Laure, en France, étaient devenus 
bien (( province, » bien « troubadour, » thèmes pour Jeux 
floraux ou Athéuées de Vaucluse, un peu « sujets de pendule. » 

Nos poètes d'alors, sauf Lamartine toujours si averti, ne se 
sont guère aperçus que le grand lyrique toscan loiir était assez 
iseniblablc. Le, suniuni de « moderne, » qu'un lui a donne si 



378 REVUE DES DÉUi MONDES. 

souvent de nos jours sans grande raison, lui appartient surtout 
comme poète lyrique. 
Donc il faut le lire. 

I 

Les grands Italiens du xix"^ siècle s'en sont bien avisés. Ilr 
l'ont lu comme il doit l'être. On possède des notes d'Alfieri sur 
une grande partie des poèmes; elles débordent de l'enthou- 
siasme le plus pur. Foscolo, Leopardi admiraient tout autant., 
Leopardi rêvait de faire goûter même au peuple les vers de 
Pétrarque, et c'est dans ce dessein de vulgarisation qu'il en 
avait publié une édition. 

De nos jours, le grand Giosuè Carducci en a donné une, lui 
aussi, et qui est excellente (1). Ce n'était pas à lui qu'on devait 
demander s'il faut lire Pétrarque. Cependant il n'est pas abso- 
lument encourageant. Il raille fort les intentions populaires de 
Leopardi. Pétrarque aurait été bien fâché lui-même de plaire à 
la foule 1 Mais Carducci voulait que du moins l'élite put le lire.i 

L'admiration extatique des grands Italiens d'hier n'a pas été' 
suivie toujours docilement par la génération d'aujourd'hui. Il y 
a eu récemment des essais de littérature antipétrarquesque.: 
Vous pourriez trouver des livres où l'on démontre que notre 
poète n'avait point de talent, point de bon sens, et pas même la 
vulgaire probité. Nous avons connu aussi en France ces cou« 
rants de dénigrement. 

Je ne crois pas que le courant eût grande force. En toi 
cas, il est arrivé que la guerre l'a bien détourné. L'exaltation 
heureuse du patriotisme tourne au profit des gloires de la 
patrie. Les luttes, les douleurs, les espérances de l'Italie ont 
remis en toute lumière les grands poètes qui sont les créateurs 
de sa conscience nationale. Autant que Dante, Pétrarque en a 
profité ; et comment n'acclamerait-on pas celui qui a le premier 
poussé le cri : Italia mia! Comment ne serait-elle pas sur 
toutes les lèvres, la grande chanson où il maudit les bandes 
allemandes? Dans la solennelle prière qui la commence, le 
poète patriote supplie le « Maître du ciel wde tourner ses regards 
vers cette terre sacrée, qui est à lui, où Rome vit encore, où a 
coulé le sang des martyrs. Cette terre d'Italie est envahie de 

(1) Florence, Sansom, 1899 (cq collaboration avec S. Ferrari). 



OU* 

ouT 



GOMMENT IL FAUT LIRK PETRARQUE . 371> 

baiides d'Allemands, génie ritrosa, race revêche, race rebelle 
à tout bien. Elles sont descendues furieuses et rompant tout 
sur leur passage, des sombres contrées hyperboréennes, c'est 
un déluge, ramassé et gonflé dans des déserts étranges, pour 
inonder les douces campagnes de l'Italie. 

L'Italien ne les reconnaît plus, ces belles campagnes, ces 
lieux chéris, patrie de son enfance, tombe de son père et de sa 
mère. Il s'écrie : 

Ceci n'est-il pas mon nid, 

oii j'ai été si doucement nourri? 
n'est-ce pas la patrie en qui je me confie, 
la mère bonne et pieuse 
qui recouvre l'im et l'autre de mes parents? 

Mais le poète ne veut pas que l'on se consume en gémisse- 
ments. Il sent, au fond des cœurs, se réveiller l'antique gloire 
romaine, le souvenir triomphal des victoires passées, et bouil- 
lonner le « gentil sang latin. » 

Il prophétise la bataille, la victoire, la paix. Car c'est la 
vertu qui va prendre les armes contre la fureur. Et l'antique 
valeur 

dans les cœurs italiens n'est pas encore mortel 

On lisait ces vers-là en Italie, comme nous lisions Corneille en 
France. Ce furent pour les âmes des réconforts que ces appels 
vivants, qui sortent de la tombe des grands ancêtres. Mais il y 
avait, à cette heure-là môme, d'autres attraits qui nous rame- 
naient vers la lecture des poètes, et même des plus tendres 
et mélancoliques. La chose, pour singulière qu'elle paraisse, 
est bien réelle. Eh quoil lire les poètes, et se plaire à leur douce 
musique, au milieu même des horreurs de la guerre? La dou- 
leur et l'angoisse n'interdisent pas la beauté, qui reste malgré 
tout la beauté, et qui est un remède de l'àme. Il faut lire les 
poètes : la preuve, c'est qu'on les lisait dans l'angoisse. On avait 
besoin d'eux. Il n'y a jamais eu pareille <( demande » de poètes. 

II 

Donc nous lirons des vers italiens de Pétrarque, et je ne 
pense pas que rien s'y oppose. Mais je ne veux pas les discuter., 
•Je m'interdis ici toute érudition pétrarquesque; j'y ai appliqué 



'SHi) REVUE DES DEUX MONDES. 

bien des heures, pendant vingt ans. Je m'accorde un jour de 
vacances. 

Certes je ne renie aucune recliercho d'histoire ni de cri- 
tique. Les vers italiens de Pétrarque en sont, comme tout le 
reste de ses œuvres, un sujet interminable. Un poète du passé 
doit être l'objet d'études savantes. Qui en doute? D'ahord il 
aut le situer dans la généalogie des poètes, et le juger par 
comparaison. L'art de Pétrarque, sa forme, le sujet qu'il 
chante, sont la suite d'une longue évolution, à travers les 
siècles. La poésie amoureuse a des sentiments, des images, des 
mots, et, si je puis dire, des mœurs et des usages, qui se sont 
répétés sans cesse depuis l'antiquité romaine. Pétrarque, en 
son temps et à son tour, a eu l'usage de ce matériel poétique. 
Je vous assure que la recherche de toutes ces racines-lù n'est 
pas un mince travail, ni toujours plaisant, quoique utile. 

L'érudition aurait encore, et ceci est plus plaisant, à vous 
tracer le fond de tableau de la poésie pétrarquesque, le paysage, 
si vous voulez; et quel paysage! Avignon et la cour pontificale, 
le monde féodal, ecclésiastique, qui vivait alentour, et que le 
poète a si fort maudit. Pour les pénétrer à fond, il y a encore 
beaucoup à faire (par endroits presque tout). Si l'histoire du 
Comtat, de ses seigneurs, de ses châteaux était mieux décou- 
verte (1), que d'énigmes dont nous posséderions la clef! Nous 
saurions tous les mystères de ce que l'on appelle lau géographie 
vauclusienne. » Nous connaîtrions peut-être Madame Laure, son 
village, les ruines de sa maison! 

Je laisse ces questions captivantes, et je ne pose pas même 
un point d'interrogation. Que Madame Laure fût l'épouse de 
Hugues de Sade, comme l'abbé de Sade l'a ingénieusement 
soutenu pour la gloire de sa famille, ou bien qu'elle fût toute 
autre dame, cela importe fort à l'histoire, point à la poésie 
lyrique. Sachons seulement que Madame Laure a existé et que 
la dame aimée de Pétrarque fut une réalité, et non une ombre. 
Nous avons sur elle, sa vie, sa beauté, sa vertu, — ses multiples 
maternités! — le témoignage de Pétrarque même, très précis et 
incontestable. 

(1) Elle le serait, si une mort liéroïque ne nous avait dérobé un rare jeune 
travailleur, aussi savant qu'artiste, Robert André-Michel. Ses premiers travaux 
du moins vont être bientôt réunis. 

11 faut rappeler les beaux résultats déj.î obtenus par l'éminent érudit italien 
F. Flamini. 



COMMENT ir. F\UT T.IRF: PÉTRAROI'E. 'ISl 

Je me contente de re renseignement. 

Poserai-je d'autres questions, celle-ci par exemple, fami- 
lière diux pétrarculogiies, et que j'ai moi-même discutée jadis : 
Est-il parlé dans les vers de Pétrarque d'une seule dame ou de 
plusieurs? Que nous importe poétiquement? Quand on lit 
Lamartine avec ses savants commentateurs, on a vile fait de 
voir qu'il y a, en fait, plusieurs dames dans les Médilalions. 
Mais il n'y a qu'une Elvire! Et il n'y a qu'une Laure! Il n'y 
a qu'une dame poétique. 

J'ai servi pour Rachel et non pas pour Lia! 

III 

Pétrarque est un poète lyrique. Il est lui-même le sujet do 
.sa poésie. Il a conçu de sa destinée une image poétique, qui lui 
représente la vérité et l'unité de sa vie morale. Et il l'a expri- 
mée en vers inspirés. Les accidents complexes et agités de sa 
vie ont tous leur place dans ses poèmes; mais il a, si j'ose 
dire, tout centralisé en une seule histoire sentimentale. On 
découvre, en lisant, toute la suite de cette histoire, — dirons- 
nous : de ce roman, au sens d'aujourd'hui? A peu près. Lamar- 
tine a dit : « Le roman d'une grande àme. » En construisant ce 
<( roman^ > Pétrarque ne faisait as.surément que se conformer 
à une tradition «les poètes ses prédéces.seurs. 

Cette histoire est-elle absolument conforme à la réalité des 
choses? C'est encore là un sujet de discussion érudite. Pareille 
enquête est le supplice posthume qui attend tout poète lyrique, 
et dont les autres poètes ont moins à soufTrir. Le lyrique pré- 
tendant tout dire, il est naturel que l'érudition veuille ret^on- 
naitre s'il a vraiment tout dit. Elle a besoin de savoir, et elle 
tinit par savoir. Ce qu'elle sait a son intérêt, mais n'a rien à 
voir avec la beauté poétique. Le vrai poète lyrique se crée un 
monde où il se meut, libre et sincère. Pour lui ce monde est 
le seul vrai : il est la vérité même. 

C'est Platon qui jadis a enseigné cela, <lans un merveilleux 
di.scours (1), dont j'ai le bonheur de pouvoir citer quelques 
lignes, grâce à M. Paul Girard, qui m'a fait l'amitié de les tra- 

(1) Dans Vlon. — l-a comtesse de Noailles y a pris IVpigraphe d'un dp ses 
livres. 



'}82 REVTK DKS PEUX MONDES. 

duire pour moi. Il est possible que Platon y ait mis quelque 
ironie, comme c'était sa coutume quand il parlait des poètes. Mais 
il y a si bien exprime' cependant le sens vrai de la beauté poé- 
tique qu'on ne saurait concevoir un plus excellent prologue à là 
lecture d'un lyrique.; 
Socrate. parle : 

Tels les corybantes ne sont plus en possession de leur raison 
lorsqu'ils se livrent à leurs danses, tels les poètes lyriques cessent dé 
la posséder, quand ils composent leurs admirables chants. Dès qu'ils 
abordent le son et les rythmes, un délire les saisit. Et, comme les 
bacchantes, dans leur égarement, puisent au cours des fleuves le miel 
et le lait, — ce qu'elles sont incapables de faire, une fois rentrées 
en elles-mêmes, — ainsi l'àme des poètes lyriques fait véritablement 
ce qu'ils disent qu'ils font. 

Ils nous parlent, en effet, de fontaines qui répandent du miel, de 
jardin des muses, de frais vallons, où ils vont, butinant comme les 
abeilles, voltigeant eux aussi, et d'où ils nous apportent leurs vers. Et 
ils disent la vérité! Car le poète est chose légère, ailée et sacrée, et il 
ne peut rien faire, sans que le dieu qui le pénètre l'exalte et lui fasse 
perdre la raison. Tant qu'il n'est pas dans cet état, notre homme est 
incapable de faire des vers et de vaticiner. Ce n'est pas dans ses 
connaissances qu'il puise toutes les belles choses qu'il débite 
(comme toi, quand tu dissertes sur Homère), mais dans une inspira- 
tion divine. 

Il faut obéir à Platon, et suivre, sans discuter, le poète 
dans son inspiration divine. Nous le suivrons et le croirons, 
car « les poètes disent la vérité. » Je laisse là mes livres. Et, 
comme il s'agit ici de lire des poèmes d'amour, je prends 
pour mon usage ce vers de notre énigmatique Mallarmé : 

Mes bouquins refermés sur le nom de Paplios! 

IV 

Je ne les rouvre pas. Je ne veux lire que le poète. 

Mais encore, peut-on lire en France un poète italien, un 
des plus délicats ? — A cette idée, Carducci s'exclamait : « Comme 
si, disait-il, les étrangers pouvaient arriver à le comprendre, 
sans savoir, de la langue italienne, bien plus qu'il n'en faut 
pour comprendre Dante I » — Je persiste cependant, car dans 
le même volume, le même Carducci voulait bien [me compter 



COMMENT IL FAUT LIRE PETRARQUE. 383 

au nombre de ceux qui ont compris. Mais comprendre est une 
chose, et traduire une autre. 

C'est en parlant justement de Pétrarque, que Joachim du 
Bellay, qui l'aimait, défiait, dès le xvi® siècle, les traducteurs : 
« J'ose bien dire que si Homère et Virgile renaissant avoyent 
entrepris de le traduire, ils ne le pourroyent rendre avecques la 
mesme grâce qu'il est en son vulgaire toscan I » — Homère ou 
Virgile sans doute : il faudrait se méfier 1 — Mais un humble 
et consciencieux travailleur, épris de poésie, pourra peut-être 
en donner quelque idée. Chaque morceau qu'il croira pouvoir 
tourner en français, y perdra certes, en lui-même, <( cette 
grâce » qui ravissait du Bellay : maison tâchera de le mettre 
à sa place et l'encadrer dans un si beau tableau, de l'inven- 
tion du poète, que cette beauté emportera tout. 

Je les « tournerai » le plus exactement que je pourrai. Etre 
littérale n'est pas toujours pour une traduction la qualité 
maîtresse : c'est quelquefois, dit-on, la manière d'être infi- 
dèle (1). J'en demeure d'accord, s'il s'agit de langues éloignées 
de la nôtre, et que l'on ne peut traduire directement, et sans 
explication. Ce n'est pas le cas pour l'italien du xiv^ siècle. 
Cette langue et la nôtre, ces deux sœurs latines, ont crû si près 
l'une de l'autre, que leurs usages sont pareils, à quelques 
inversions près.; La plus belle preuve en est la traduction de 
l Enfer par Littré, en français médiéval, — un chef-d'œuvre 
ignoré, ou peu s'en faut. 

Je ne l'égalerai pas, bien eïitendu, d'autant que je ne veux 
pas user de la langue <la moyen âge. Je ne présente pas au 
lecteur moderne autre chose que la langue dont il a l'habi- 
tude, avec .quelques tours archaïques à l'occasion, mais bien 
connus. Je tâcherai, quand je le pourrai, de reproduire le 
« nombre » des vers italiens, jusqu'à pouvoir parfois suggérer 
au lecteur quelque chose de leur musique. 

Est-il excessif d'ajouter que pour cela je réclame quel- 
que effort du lecteur, et un peu d'imagination complaisante? 

(1) C'est ce qu'exprimait un joui- ici M. Doumic (à propos d'Eui'ipide) : « La 
manière la mieux intentionnée, mais aussi la plus sùro de fausser un texte est de 
le traduire lillcralement.» (Voy<'z la licvite^ du 15 octobre l'/HlK 



-J8i lŒVLE DES> JJELX .MOM)i:s. 



Prenons le livre. C'est un recueil de iJGG poèmes. On lui 
donne ordinairement ce titre : Canzoniere, c'est-k-dire recueil 
de Chansons. L'auteur l'appelait modestement : Fragments de 
mes œuvres en langue vulgaire. C'étaient cnetfet des fragments. 
Dès sa jeunesse, faisant, à la mode du temps, son métier de 
poète amoureux, Pétrarque avait écrit des vers, au hasard des 
jours et des sociétés, de-s rencontres et des demandes. Les 
feuilles éparsesoù il les notait s'entassaient dans quelque coffret 
ou tiroir. Il en parla sans cesse avec un ton de parfait dédain : 
rien n'avait de mérite aux yeux de l'humaniste que les écrits 
latins. Les autres n'étaient que fadaises, bagatelles, petits riens, 
— ciancie, — nugœ! 

Au fond il ne les dédaignait pas tant que cela ! Il est aisé 
de voir avec quelle ferveur il s'y plut, appliquant cet art frivole 
à l'expression de ses plus hautes pensées. Ces petits riens ont 
occupé bien des heures de sa vie. Nous avons ses cahiers de 
brouillon, où l'on peut voir combien de fois et avec quel soin 
il a tout remis sur le métier; il était de ceux qui se critiquent 
et se corrigent sans cesse. Car il avait rouvert coffrets et 
tiroirs! Il avait repris les vieux feuillets jaunis ; il avait entre- 
pris de ramener au point les Cliansons et les Sonnets d'autrefois, 
pour les raccorder aux plus récents, les compléter, quand il 
était besoin, en intercalant de nouvelles pièces. 

S'il en eut tant de soin, ce fut dans le dessein rélléchi de les 
classer dans un certain ordre et de les publier tous ensemble. 
L'ordre qu'il a adopté n'est pas un ordre de hasard (1). C'est, 
si l'on veut, un savant désordre. Les fameuses amours sont le 
centre, le motif général, quelquefois le prétexte de tout; autour 
d'elles est éclose toute une Heur de poésie, peinte des couleurs 
de la j)lus somptueuse imagination. Et au travers, l'auteur a 
semé des poèmes où l'amour n'est pour rien, chants admirables 
de morale, de politique, d'humanisme, de gloire : car il fallait 
que toute sa vie fût là, sans rien omettre* 

Mais pour qui sait voir, parmi cette apparente confusion, le 
drame moral su déduit bien clairement dans sa suite logique, 

(i) Nous a\''ons sur ce sujet une forte base d'études, depuis que M. Pierre de 
Nûlhaoa recuuau au Vaticau le manuscrit établi dêflaitiveraent par l'auteur. 



COMMENT IL FAUT LIIIK PÉTUAUQLI:. 38o 

se prolonge en inédilations profondes, drame d'amour, de dou- 
leur, de repentir. 

Uepenlir, c'est presque le premier mot que l'on rencontre 
sur la première page. Comme préface à tout son recueil, le 
[)oète, déjà vieux, a écrit pour les lecteurs un sonnet liminaire, 
où il a mis toute la tristesse d'un amer regret. Il se frappe la 
])oitrine, en songeant à la vanité de sa vie. II a « honte de lui- 
même. » Cette honte, et le remords qui l'accompagne, tel est 
le <( fruit » des «. vanités » de sa jeunesse. Il s'est aperçu, trop 
tard, que u ce qui plait au monde n'est qu'un songe rapide. )> 

VI 

Et maintenant, il va nous faire voir quelles sont ces vanités, 
et « ce qui plait au monde. » Nous sommes à Avignon, en 1ÎS27, 
dans une société recherchée, un peu frivole. La poésie des 
cours y est de mode ; on versifie pour des dames élégantes. 
Pour une d'elles, la plus belle, la plus vertueuse, l'encens 
poétique est brûlé par un jeune Toscan de vingt-trois ans, dont 
les vers, dès l'abord, ont conquis tous les suffrages. 

Il va nous raconter d'abord comment Amour l'a pris. Ce sont 
quelques pièces d'un art précieux, avec gestes conformes aux 
rites d'amour, et élégantes allégories. Il s'est énamouré par 
coup de foudre, comme le voulait l'usage, et cela à la porte 
d'une église, et pendant les jours de pénitence de la Semaine 
sainte. L'amoureux a été blessé par surprise, alors qu'il était 
sans méfiance. C'était une revanche de l'archer Amour, dont 
les traits jusqu'alors n'avaient pu [)énétrer son cœur. 

i\)ur se laiie une jolie vengeance 

et punir bien, en un jour, mille ollcnses, 
en cachette, Amour reprit l'arc. 

Dans cette jolie scène symbolique, c'est Cupidon qui sur- 
prend l'amoureux. Dans une autre, c'est la Dame elle-même, 
et non par force, mais par ruse. Elle descend du ciel, comme 
une angeletle, et pose le pied tout justement dans une prairie 
diaprée, où le poète marche innocemment. Elle tend dans 
l'herbe un rets, sans qu'il s'en avise. Il est pris, sans défense. 
Mais voilà que dans son cœur, la joie d'aimer et l'orgueil de la 
beauté (le sa Dame surpassent la peur et l'angoisse. 

TOME L. — iyi9. 2[i 



386 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il ne songe d'abord qu'à célébrer cette beauté. C'est le pre- 
mier devoir du poète amoureux. Il doit élever par ses louanges 
sa Dame au-dessus de toutes les autres : 

Plus je vois chaque dame être moins belle qu'Elle, 
et plus croît le désir qui m'énamoure! 

Il lui doit avant tout un hommage d'àme, car l'amour a 
pour premier effet de pousser les amants vers l'honneur et la 
gloire. Nous ne sommes pas loin des jours de la chevalerie. 
L'amant fête comme par un culte la naissance de sa tlamme : 

mon co'ur, lu dois bien rendre grâce, 

toi qui fus jugé digne, alors, d'un tel honneur! 

Tout bien lui vient de sa dame et tout d'abord cette u grâce 
généreuse, » qui le pousse au ciel, « par un droit sentier. » — 
Il marche, plein de son amour, « fier de son espérance. » 

Pour justifier cette espérance et cet honneur, il voudri s'in- 
génier à peindre point par point la beauté unique de Madame. 
C'est là qu'il se révèle poète et peintre, incroyablement. Car il 
faut un grand art pour donner quelque individualité à la des- 
cription de la beauté féminine. On a souvent remarqué combien 
aisément elle tombe dans les redites et la banalité. Ces traits, 
ces yeux, cette bouche, ces cheveux, ces membres harmonieux, 
dont la vue à travers tous les âges a enivré l'âme de l'homme, 
ils supportent mal la description. Quand on en a lu une, il 
semble qu'on en lit une autre, et il faut bien l'avouer. Mais 
Pétrarque ne décrit pas ainsi. 

De la beauté il ne nous laisse ignorer aucun trait. Il les a 
décrits un à un. Pour vanter les yeux seulement, outre des vers 
épars çà et là par centaines, il a écrit spécialement trois Chan- 
sons, qui sont ravissantes. Nous avons toutes les précisions : 
Madame avait des yeux d'ébène, dans un visage de lis et de 
perle, sous des cheveux d'or, ce qui est un assemblage assez 
rare. Mais le poète nous a laissé autre chose et mieux qu'un 
signalement poétique; il a donné la vie. C'est là le secret de son 
art infini : il exprime le mouvement. Laure n'est pas une 
statue. Ce qu'il aime dans ses yeux, ce n'est pas une fixe étoile, 
c'est le tour et le retour du regard : 

Ma gentille dame, je vois, 

quand se meuvent vos yeux, une douce lumière. 



COMMENT 11. FAUT LTRR PKTK ARQUE. 387 

Cette lumière mouvante est ce qui fait battre son cœur. 
Toutes les joies, dit-il à sa dame, que j'ai pu goûter au monde 
ne sont rien auprès de ce que j'éprouve, 

lorsque vous, parfois, 

suavement, entre le noir et le blanc, 

tournez un œil, auquel Amour prend ses délices! 

Aussi c'est a dérober ces feux vivants d'amour que s'ap- 
plique la vertu prudente de Laure. Et voici encore, pour son 
poète, mainte occasion de nous montrer de gracieux mouve- 
ments, ou bien des yeux seuls, ou de la tête et des mains encore, 
lorsque les étoiles s'efïacent sous les paupières, ou se cachent 
sous un voile ou sous les doigts. Ce qui me fera, dit-il, mourir 
avant l'heure, c'est le « baisser » des yeux, car il éteint ma joie : 

Et d'une blanche main encor je me désole, 

qui pour me faire ennui a toujours été prompte. 

Lorsque Madame passe, vient, s'éloigne, la grâce accompagne 
sa marche, plus céleste encore quand elle ôte ses chaussures, 
quand « parmi l'herbe fraîche, » son pied blanc, 

en pas très doux honnêtement se meut. 

11 semble alors que, de ses tendres foulées, sort « une 
vertu, qui ouvre et renouvelle les fleurs d'alentour. » 
Madame est seule, seule avec ses pensées, « en la saison nais- 
sante! » Elle marche un peu, puis, si le lieu lui plaît, elle 
s'arrête, et disposant autour d'elle les « plis angéliques » de 
sa robe, elle s'assoit sur l'herbe, « se pose, telle une fleur. » — 
(( Quel miracle ! » 

Elle n'est pas toujours seule. La compagnie de dames élues 
lui est très chère. Autour d'elle, dans les jardins, les campagnes, 
les demeures, on voit aller, venir, parler, rire, une société très 
raffinée et très simple à la fois, aimable, gaie. C'est la société 
qui peuple aussi les fresques de l'unique quatorzième siècle, 
les dames du Paradis d'Orcagna, ou du bosquet du Gampo 
Santo de Pise. « En de belles dames, nobles façons suaves!... » 

En cette digne compagnie, Laure apparaît, avec son geste, 
son attitude, le port élégant, le salut courtois. Parfois elle se 
tient sur la réserve, \ei dans]un « beaufsilence. » Et^parfois elle 



38S REVUE DES DEUX MONDES. 

s'anime. C'est alors un ensemble sans pareil : le poêle convie le 
Seigneur Amour avenir avec lui s'en repaître les yeux. 

Amour et moi pleins d'émerveillement, 
nous l'admirons quand Elle parle et rit, 
car Elle ne ressemble à nulle autre qu'à Elle. 

Il arrive que le poème compose, en un même dessin, tous 
les mouvements expressifs de Madame, au milieu des Dames, 
le pas, le regard suave, les paroles, 

et le geste, plaisant, modeste et lent. 

Quel parfum dévie! Il remplit une foule de poèmes. Il se 
renouvelle sans cesse. Gomment est-il possible que nous le 
respirions encore? C'est que tout contribue à le conserver. Il y 
a la langue et l'allure des poèmes. 11 y a l'invention variée des 
images. C'est un mélange continuel de métaphores et de sym- 
boles. L'antiquité, là mythologie, la poésie du Moyen Age, les 
philosophes, les Pères de l'Eglise y ont leur place : la nature 
a la sienne, et la plus grande. Il y a, par-dessus tout ce sens de 
vérité, cet admirable réalisme toscan d'où est né, en ces 
jours-là, le plus bel art du monde. 

De là cette simplicité familière, qui alterne avec la plus arti- 
ficieuse rhétorique. Il faut saluer ici un des plus grands poètes 
de la nature. C'est par un ensemble rare d'artifices et de naïvetés 
qu'il nous a restitué, vivante et respirante, une dame que la 
tombe a prise depuis cinq, cents ans. Il me semble que je la 
connais, avec les charmes de son corps, les délicates qualités 
de son âme, — quelques défauts peut-être, — en cherchant bien. 

VU 

Eloge spirituel, éloge corporel, idées morales, sentimenta- 
lités, minuties courtoises, tout revient toujours à la représen- 
tation vivante. Je ne saurais trop le répéter : l'œil toscan est un 
œil de peintre. Le poète que je m'habitue le plus à rapprocher 
du nôtre, c'estson ami le merveilleux peintre de Sienne, Simone 
di Martino, qu'il aimait nommer (( mon Simon. » 

Quand un peintre toscan de ce siècle s'engageait par traité à 
faire quelque ouvrage, il jurait n'employer que de bonnes cou- 
leurs loyales, sans fraude. Aussi, après six siècles, ses couleurs 



GOMMENT IL FAUT LIRE PÉTRARQUK. 3(SÎI 

onl tenu bon. Les couleurs de Pétrarque étaient bonnes aussi, 
et, comme celles du peintre, elles ont tenu bon. C'étaient ses 
mots. Pourtant nous ne sommes pas sans quelque scrupule. Ces 
mots, les connaissons-nous bien? Savons-nous mesurer jus- 
tement la valeur qu'il leur attribuait? Voilà ce que l'on se 
demande à chaque pas. 

Le vocabulaire des louanges féminines de Pétrarque est si 
multiple et si nuancé! Quelques-uns de ses mots me tourmen- 
tent, je l'avoue. Ce ne sont pas, dirai-je, les tons simples; ce ne 
sont pas ces adjectifs tout semblables aux nôtres, comme (( doux, 
suavp, » qui reviennent constamment et, pour tout dire, avec 
un peu de surabondance. Il y en a d'autres, bien plus raffinés, 
pour lesquels, ou bien nous n'avons pas les pareils en français, 
ou bien les pareils, ce qui est pire, se sont chez nous avilis. 

J'en dois dire quelque chose au lecteur qui veut bien me 
suivre. Pour certains de ces mots, je prends mon parti, et le 
lecteur aussi, je pense; je garde le sens sublime et un peu 
suranné. Le beau mot « gentil » continue à évoquer pour nous 
un fier sens de noblesse. Tout le monde nous entend lorsque 
nous célébrons le « gentil sang latin ! » 

Mais que dire de « courtois? » Ce mot exprimait la plus 
parfaite image de bonté et de générosité, car il arrivait que 
Dieu lui-même fût dit, par excellence, le « Seigneur courtois. » 
Et de ce sommet, nous sommes tombés à la banalité de la 
civilité puérile et honnête I Que faire? 

Il y a plus embarrassant, Voyez un peu ce qu'est devenu 
ce mot latin vagus, qui nous a donné l'adjectif « vague! » Il 
n'a pas perdu pour les Italiens ce sens qu'il a pour nous : 
incertain, douteux, fugitif. Mais que d'autres choses il signi- 
iie ! Vngo veut dire encore « désireux ; » — est-ce parce que le 
désir, peut-être, est comme une nuée qui passe? Soit. Mais, ce 
qui est plus étrange, il veut dire encore <( beau, » ou plutôt 
« charmant : » est-ce donc peut-être encore parce que la beauté 
et surtout le charme sont choses indéfinies, et qui restent 
enveloppées d'une délicieuse incertitude ? Peut-être! 

L'analyse de ces mots est pleine de révélation. Mais on 
ne peut pas les rendre en français sans alourdir un peu. 

Que dirons-nous du mot» honnête? » Chacun sait bien qu'en 
bon français, il n'est pas limité à signifier la simple probité; 
l'on n'ignore pas quel éloge complet nos pères faisaient d'un 



390 REVUE DES DEUX MONDES.; 

homme, lorsqu'ils le disaient honnête homme. Mais je pense 
que le terme s'étend bien plus loin dans l'italien du bon siècle 
de la langue. Il s'applique à tout l'être humain, son langage, 
son geste, et jusqu'aux détails de la tenue. La robe de Béatrice 
était d'un « rouge honnête. » 

Honnête! Cet éloge comprend des qualités si diverses 
qu'elles sembleraient aisément contradictoires. Une Laure, 
honnête entre toutes, était, nous dit-on, à la fois humble et 
altière, humble pour se faire aimer, altière pour se garder. 
Ce sont des couleurs de merveilleuse finesse. Outre humbles 
et altières^ ces gentilles, courtoises, honnêtes dames, pouvaient 
encore être» lasses, » — oui, « honnêtement lasses. » C'est encore 
une attitude de suprême distinction, un certain abandon, — 
« langoureuses, » eùt-on dit en d'autres temps. 

Un mot encore nous pose une continuelle énigme. C'est 
cette épithète Leggiadro et les mots qui en viennent. Leggia- 
dria n'est pas beauté : c'est autre chose. Pour Dante, les anges, 
créatures parfaites ont, outre la beauté, cet autre mérite qui 
complète la beauté. Qu'est-ce donc? Qualité extérieure, car je 
la vois attribuer aux robes et aux bijoux. Mais elle s'applique 
aussi fort bien à une pensée très noble, à une action très vail- 
lante. Leggiadro ne veut donc dire ni charmant, ni gracieux, 
ni élégant. Notre parler populaire dirait peut-être :joli, et 
l'appliquerait à une femme, à une parure, et aussi à une pensée 
et à un haut fait. Mais on ne pourrait pourtant pas l'appliquer 
aux anges ! 

Je répète : que faire? Quand on le rencontre, s'en tirer 
comme on peut, mais ne jamais en perdre de vue la valeur. 
Les Toscans eux-mêmes, un peu après le grand siècle, devaient 
se mettre en peine pour l'expliquer. Le dictionnaire de la 
Crusca cite, d'un Toscan du xvi® siècle (1), ces lignes, que 
Pétrarque sans doute n'eût pas refusé d'appliquer à Ma- 
dame Laure : 

Leggiadria, — c'est l'observance d'une loi secrète, que la nature 
a décrétée à votre intention, — ô dames 1 — afin de faire que vous 
puissiez mouvoir, porter, employer, aussi bien votre personne tout 
entière que chacun de vos membres en particulier, avec grâce, avec 
décence, avec^noblesse, avec élégance, avec mesure, 

(1) Agnoio Firenzuola. 



GOMMENT IL FAUT LIRE PÉTRARQUE. 391 

Dira-t-on qu'il fut inutile au sujet qui m'occupe de de'- 
finir ces mots, et par ces mots les qualités de la dame 
vivante? 

Il y a encore un mot essentiel qui sert de support à tous 
les adjectifs, un mot spécial pour indiquer les mouvements 
de l'être humain ; il s'appliquait aussi bien au mouvement de 
la forme physique qu'à celui de l'âme. C'est le mot : « alti. » 
Un mot bien gênant encore ! On ne peut traduire : actes, ni 
actions, ni gestes, — car chacun de ces termes a chez nous un 
sens divergent. Il faut employer chacun de ces mots-là tour à 
tour. Je dirai souvent aussi : façons. 

Aimons ces rares façons, réglées par la vertu, la mesure, 
l'élégance, les mœurs d'une délicate civilisation, le raffinement 
d'une rare éducation. Ce sont les façons de Madame Laure ; je 
ne pouvais continuer à vous en donner une idée, sans vous faire 
distinguer quelques-unes des couleurs dont Pétrarque s'est 
servi pour les peindre. 

Vlli 

Pour mieux montrer le délice de ces façons, Pétrarque 
a recherché souvent les circonstances de la vie quotidienne où 
il arrive que les attitudes et les gestes varient. 

Madame chante. Quand le chant commence, il y a un effort 
généreux de tout l'être, qui donne à la beauté sa plénitude. 
Madame incline vers la terre ses beaux yeux, et, les deux 
mains sur sa poitrine, elle recueille tout son souffle comme 
« en un soupir. )> Et puis elle commence. C'est alors l'émotion 
du timbre de la voix, le sens des paroles prononcées et de la 
mélodie. Pétrarque en défaille d'extase, et pour un peu se 
sentirait mourir. Mais la joie est si grande, qu'elle le rend à 
la vie. 

Certains jours, la circonstance que le poète a notée est 
mince. Telle l'aventure du gant. Madame l'a laissé choir, et 
l'amant empressé l'a ramassé et le lui a rendu. Si précieux que 
fût l'objet, « tissé de soie et d'or, » il paraissait malaisé qu'il 
fournît la matière de trois sonnets. Mais c'est un objet si per- 
sonnel et si intime! Du gant on passe à la main. Et la main, 
pour qui sait voir, est une des parties les plus expressives de 
la beauté. La main était restée nue. aux yeux du j)oète, « ivoire 



392 HEVUE DES DEUX MONDES. 

pur et roses fraiches, » avec les doigts fuselés, et les ongles 
couleur d'aurore : 

0, de ces cinq perles couleur orientale! 

Vous qui n'êtes aigus et cruels qu'en mes plaies 1 

Le poète ne décrit pas toujours aussi exactement. Il tourne 
les épisodes en allégories. Elles autorisent ce vague et cette 
confusion, qui aident à nuancer. Nous sommes ici, il ne faut 
pas l'oublier, en un siècle oii l'on professe que la poésie a tou- 
jours un sens caché. D'autres temps se sont plu aux mêmes 
artifices, et ce fut le principe de quelques-uns des plus raffinés 
poètes de nos jours. On sait ce que dit Verlaine dans son Art 
poétique : 

11 faut aussi que tu n'ailles point 

Choisir tes mots sans quelque méprise; 

Rien de plus cher que la chanson grise, 

Où l'indécis au précis se joint. 

Pétrarque a connu ces ruses, encore que sa chanson ne soit 
jamais « grise. » Mais combien il aime les « méprises! » 
Les allégories ne sont pas toujours en évidence; elles se glissent 
à chaque pas entre nous et la réalité, par les jeux de mots et 
les allitérations. Laure, c'est le Soleil lumineux, et donc c'est 
Apollon; mais quel Apollon? L'Apollon musagète sans doute, 
mais aussi l'Apollon guérisseur, et encore l'Apollon amant de 
Daphné. Lattre est aussi le Laurier : voici un des jeux de mots 
usuels. Tel encore ce continuel quiproquo, difficile à rendre en 
français, entre le nom de Laura et le mot l'attra, qui veut dire 
la brise (1). 

Mais souvent les allégories servent à composer des tableaux 
complets, dont quelques-uns sont parmi les meilleurs que le 
pqète ait peints. Un jour l'amante belle et sauvage apparaît à 
ses yeux sous la forme de la légendaire biche blanche de César, 
que nul ne peut ni ne pourra jamais atteindre (2). 

Une biche blanche, sur l'herbe 

verte, — m'est apparue, avec deux cornes d'or, 
entre deux rivières, à l'ombre d'un laurier, 
au lever du soleil, en la saison précoce. 

(1) Je ne vois pas d'autre moyen que demployer le vieux mot peu usité ; 
l'aure. Que le lecteur en soit averti I 

(•2) La Ipf^enili'. de In, hidie de César fut lon^'tcmps à la mode. Charles VI la 
revit cent ans plu» tard dans la forél de Seiiiis. 



COMMENT IL FAUT MRK PÉTRARQITE. 3*.)ti 

Le poète la suit, et l'approche assez près pour lire la devise 
e'crilc en pierres fines sur son collier : « Nul nt^ me tovclid... » 

Et le soleil était tourné sur le midi, 

mes yeux las d'admirer, mais non rassasiés, 
quand je tombai dans l'eau. Et elle disparut. 

Ceci se passe h, Vaucluse déjà, et la fontaine est proche. Mais 
pourquoi cette vision, la longue extase et la noyade fictive? 
L'allégorie fut-elle suggérée par quelque circonstance réelle 
que nous ignorons? J'en serais plus sur pour celle qui fait le 
sujet du madrigal qu'on va lire. Un certain jour très chaud 
d'un été provençal, Madame Laure mit-elle ses bras à l'eau 
dans un ruisseau, et, sans façon, lava-t-elle son voile de ]in? 
Pourquoi pas? C'est une châtelaine campagnarde, et nous 
l'avons déjà vue nu-pieds dans l'herbe. Mais le jour où il la 
surprit à l'ouvrage, le poète a vu la belle lavandière, comme 
Actéon jadis a vu Diane. 

Non plus à son amant Diane ne sut plaire, 

— lorsque, par aventure, toute nue 

il la vit, au milieu des eaux glacées, — 
qu'à moi la pastourelle montagnarde et cruplle. 

occupée à laver un voile joliet, 

qui défendra de Vaure les cheveux doux et blonds. 
Aussi elle m'a fait, tandis que le ciel brûle, 

tout trembler d'un gel amoureux 1 

Le poète tourne ainsi en allégories les scènes les plus 
réelles, épisodes de la vie de ville et de campagne dans le monde 
élégant et le cercle lettré d'Avignon. Les dames, amies de 
Laure, y jouent un grand rôle. Un jour, sur la Sorgue, une 
grande barque portait treize dames, et parmi elles, Laure. Les 
dames débarquées sont montées ensuite dans quelque grand 
chariot rustique, où Laure chanta. Cette vue jettera le poète 
dans un enthousiasme mythologique, où il mêlera les noms des 
fameux navigateurs de jadis, Jason et Paris, et le cocher 
d'Achille, Automédon, et le pilote des Argonautes. Voici le 
bateau : 

Douze dames, noblement langoureuses 

ou plutôt douze étoiles, et, au centre, un soleil! 

— Je les ai vues, joyeuses, seules, dans une barque, 

dont ne sais si pareille a jamais fendu l'onde. 



394 REVUE DES DEUX MONDES. 

Une autre scène, celle des deux roses, est plus délicate 
encore, et a quelque mystère. On voudrait savoir quel est le 
vieillard de le'gende, qui sut montrer par un geste si paternel, et 
de si chaudes paroles, aux deux fameux amants qu'il savait leur 
secret. 

Deux roses fraîches, et cueillies en Paradis, 

l'autre hier, quand naissait le premier jour de mai! 

Un beau présent! — et dont un amant vieux et sage 

à deux amants plus jeunes fit un égal partage, 
avec des mots très doux, et avec uo sourire 

à faire énamourer un homme des forêts! 

— et puis, par un rayon d'amour, étincelant, 

à tous les deux, il fit changer visage : — 
« Le soleil ne voit pas telle paire d'amants ! » — 

disait-il, soupirant et riant tout ensemble; 

et, les tenant tous deux, tournait de l'un à l'autre, 
et leur distribuait ses roses et ses paroles. 

Mon cœur las resta plein d'allégresse et de crainte. 

heureuse éloquence! joyeuse journée! 

Une autre fois Avignon vit un plus rare spectacle. La cour 
était réunie en un jour solennel pour la venue d'un très grand 
personnage, l'Empereur, dit-on. Autour d'un trône se pres- 
saient toutes les grandes dames de la ville. Et Pétrarque vit, 
non sans joie ni sans envie, une main souveraine qui les 
écartait toutes, pour faire signe à la plus belle. Laure s'appro- 
cha alors et reçut, d'une faveur royale trois baisers sur le 
front et les yeux. L'histoire est belle; mais le poème qui la 
perpétue n'égale pas celui du vieillard aux deux roses. 

IX 

Si la vie sociale a fourni à Pétrarque des tableaux pour y 
faire paraître sa dame de beauté, plus encore lui en donne la 
nature, l'admirable campagne du Gomtat, qui s'élève j)ar degrés, 
de la plaine fertile vers les escarpements des Alpes. « Fleurs, 
feuilles, herbes, ombres, grottes, eaux, vents suaves, vallées 
closes, hautes collines, coteaux ensoleillés ! » 

Quelles peintures il en a faites I C'est parmi ces campagnes, 
nous l'avons déjà vu, que Laure passa devant ses yeux le plus 
souvent et dans les attitudes les plus familières. Nous savons 



COMMENT IL FAUT LIRE PETRARQUE. 39o 

qu'elle est une dame de la campagne. Il est arrivé au poète de 
s'étonner que le soleil du monde se fût levé dans un humble 
village. Un jour est venu où il s'est fait campagnard lui-même, 
et voisin de campagne de sa dame. A partir de 1337, et pendant 
dix ans, il passe à Vaucluse le meilleur de son temps. 

Que dire de Vaucluse, de la fontaine aux eaux profondes, 
d'où naît toute formée une rivière, du grand rocher qui clôt 
le vallon, des jardins, des lauriers, de la demeure agreste? 
Qui ne connaît ces lieux, jadis sans pareils, et que l'industrie 
moderne n'a pas tout à fait défigurés? 

Pour qui veut aimer le poète Pétrarque, c'est là qu'il faut 
toujours revenir. C'est là que prend racine la plus forte pousse 
de son lyrisme. Avant lui, la fontaine était renommée comme 
une merveille de la nature. Il y a ajouté ce sceau divin que les 
mythes antiques donnaient aux lieux aimés des Muses. Il a 
fait d'elle une Castalie ou une Aréthuse, comme les solitudes 
qu'il a choisies sont devenues ses Hélicons. 

C'est près de la fontaine qu'il devient poète de la nature, ce 
qui est un de ses mérites les plus rares. Si je dis « poète de la 
nature, » ce n'est pas parce qu'il a su jouir, comme tant 
d'autres avant lui, des champs, des bois, des ruisseaux, des 
montagnes; mais parce qu'il a mêlé le sentiment de la nature 
au drame intime de l'àme, il y a pris l'expression même de 
la joie et de la douleur. En cela il devançait notre lyrisme 
moderne, qui a fait sans cesse, suivant le mot d'Amiel, de la 
nature « un état de l'âme. » Pétrarque fut-il le premier dans 
cette voie? C'est beaucoup dire. On n'est jamais le premier. 
Mais assurément bien peu l'avaient devancé, et bien peu l'ont 
dépassé depuis. 

C'est à Vaucluse que Pétrarque a confondu son amour avec 
la nature. Sa dame est l'astre, la lumière et l'ombre, un arbre 
.symbolique, un zéphir, la voix du rossignol, un résumé de 
toute beauté. Quand elle est loin de lui, il l'imagine présente, 
et la voit transparaître dans toutes les formes inanimées, qui 
pour lui s'animent. 

Madame Laure est venue en personne à Vaucluse. Gela n'est 
pas douteux. Toute une lumineuse chanson y célèbre sa venue.; 
celle qui commence par ces jolis mots : 

Claires, fraîches et douces eaux! 



3îJ(i REVUE DES DEUX MONDES. 

C'est le souvenir d'un jour de printemps. Laure s'était assise 
sur l'herbe. Dans le rayonnement du soleil, et par une brise 
légère, les pétales qui s'enlevaient d'un arbre fleuri, voletaient 
tout autour d'elle en une auréole d'or, comme un « nimbe 
amoureux. » Elle était « tout humble, au milieu d'une si 
grande gloire. » Une fleur tombait sur sa robe, une sur ses 
cheveux; d'autres par terre auprès d'elle: d'autres flottaient sur 
l'eau. Celles qui tournoyaient par les airs semblaient annoncer: 
« Ici règne Amour 1 )> 

Dans cette fête non pareille, le poète perd la notion du lieu 
et du temps, car, à la joie des fleurs et de la lumière, Madame 
ajoute celle de ses grâces. 

L'attitude divine 
Et les paroles, et le doux rire 
m'avaient éloigné tellement 
de la figure vraie des choses, 
que je disais, en soupirant : 
« Ici comment suis-je venu, et quand? » 

x\Iai s tout passe ! Après que Madame est partie, il semble au 
poète que le lieu est sanctifié. Dans la suite de ses jours, il ne 
retrouvera jamais la paix, que sur le u gazon » de Vauclusc. 

Herbe verdelette, fleurs de mille couleurs, 

éparses sous l'yeuse antique et noire, 

réclament un beau pied qui les touche et les foule I 

Et le ciel, de légères, luisantes étincelles 
s'allume alentour, et semble plein d'allégresse 
d'uA'oir reçu, des beaux yeux, sa sérénité. 

Tout, et jusqu'au moindre brin de fleur, a appris à palpiter 
de sa joie : les arbrisseaux minces et sveltes, avec leurs pre- 
mières feuilles tendres ; les violettes « amoureuses et pâles. » 

Toute la nature, sous toutes ses formes, est unie à ses sen 
timents, parfois joyeux, dans le printemps et la lumière, plus 
souvent douloureux. Alors ils s'exhalent en lamentations dont 
retentissent les monts et les vaux. Il n'est pas, dit-il, 

... un roc, qui par coutume 

n'ait appris à brûler par l'cflet de ma flamme. 



COMME.M' IL KM I' M lU: l'L;TU.\UQUli . 3D7 



X 

Cette flamme, qui consume tout, mène aux images de ruine 
et de mort. Dans la Clianson même des « claires, fraîches et 
douces eaux, » nous apparaissent déjà les funèbres pensées; et 
nous voyons que la vallée close du Comtat est déjà, comme 
sera le Vallon de Lamartine, 

Un asile d'un jour pour attendre la mort! 

L'amour de Pétrarque n'est pas le sentiment factice que 
l'on rencontre souvent dans la poésie amoureuse, l'usuelle 
plainte courtoise. C'est une passion qui possède tout l'être. C'est 
l'amour vaincu. C'est le désir ardent, l'élan de l'àme, des sens, 
de la vie vers un bonheur impossible. Le seul résultat, c'est la 
douleur, une douleur sans cesse renouvelée, puisque^ dans cet 
état, le bonheur d'aimer ne peut consister qu'en joies fugitives, 
dérobées, en espoirs courts que la raison dément. Létat nor- 
mal de cette vie, c'est la séparation des amants. 

La séparation, c'est le sujet poignant des poèmes que 
Pétrarque écrivait à l'occasion de ses voyages. Il fut, comme 
on sait, un grand voyageur, en France, en Italie, en Germanie, 
aux Pays-Ba>s. Partout où il va, Laure est avec lui. Il l'évoque 
partout et partout elle apparaît. Un jour il la reconnaît, et 
même, avec elle, les dames de sa compagnie, dans la Forêt des 
Ardennes, dont il traverse seul les sombres et redoutables 
halliers. Il marche et, en marchant, il chante. Que chante-t-il? 
— « Ah! mes pensers peu sages! » — Jamais sa Dame ne peut 
être loin de lui. Au fond des taillis, des formes paraissent; 
quoi? des hêtres? des pins? Non, des Dames, et parmi elles. 
Madame 1 II écoute : 

Je crois l'entendre, — j'entends les rameaux eXYaure, 
et les branches se plaindre, et les oiseaux ; les sources 
s'enfuir en murmurant sur l'herbe verte ! 

Un jour, à Lyon, voyant couler le Rhône en sa force préci- 
pitée, il parle au fleuve etlui donne un message : qu'il aille en 
Avignon, où la présence sacrée du soleil d'amour rend l'herbe 
plus verte et le ciel plus serein : il trouvera Madame et lui 
baisera le pied. 



398 REVUE DES DEUX MONDES. 

Un autre jour, l'image est inverse. Un autre lleuve, aussi 
rapide, le Pô emporte le poète vers l'Occident, l'éloignant de ses 
amours. Mais l'esprit de l'amant, plus fort que le lleuve « or- 
gueilleux et superbe, » s'envole en arrière : 

Il force l'eau, le vent et la voile, cl la rame. 

Il nargue la divinité du fleuve. Son corps, et ce qu'il y a en 
lui de mortel, peut bien suivre par force le courant sans merci, 

Mais le reste, couvert, de plumes amoureuses, 
s'en retourne, en volant, vers le plus doux séjour! 

Cependant, ses voyages sont l'image de l'infortune de sa vie 
et de l'impossibilité de ses désirs. Les vers des départs sont 
toujours douloureux. Il ne peut se décider à poursuivre sa 
route. A chaque pas, il se retourne : 

Et, pensant au doux bien que je laisse en arriére, 
à la route si longue, et si courte ma vie, 
tout pâle et tout confus, j'arrête encor mes pieds, 
et baisse vers le sol mes yeux mouillés de larmes. 

Ce qu'il laisse en arrière, c'est bien toujours la fière et 
sévère beauté. Mais au moment deg départs, il lui semble qu'elle 
se laisse un peu attendrir. 11 y a de courtes minutes, où la 
haute vertu laisse germer intérieurement une pitié chaste et 
tendre. C'est un jour de départ que Pétrarque a vu, 

cette pâleur charmante, par quoi le doux sourire, 
comme d'un amoureux nuage, fut voilé. 

Et il analyse ainsi cette pâleur charmante, quel vagu impal- 
lidir, ce sourire voilé, ce silence : 

Elle baissait à terre le beau regard gentil, 

et, se taisant, disait (du moins il me semblait) : 
« Oui donc éloigne ainsi de moi l'ami lidèle? » 

Et cependant, il partait! 

XI 

Autant que les pays lointains, Vaucluse connaît les peines 
de son cœur. Quand il est à Vaucluse, c'est pour fuir les 
humains, se plonger dans la nature, chercher la solitude. Bien 



COMMENT ir, FAUT LIRE PÉTRARQUE. 399 

des siocles avant d'autres songeurs fameux, il connut les rêve- 
ries d'un promeneur solitaire. 11 va, court les champs, les forêts, 
escalade les pentes, recherche les cols et les sommets écarte's. Il 
y retrouve partout sa douleur et ses visions : 

Et je crois désormais que les monts, les coteaux, 
les fleuves, les forêts savent de quelle sorte 
est ma vie, aux hommes cachée. 

Mais s'il fuit toute compagnie, il en est une pourtant qu'il 
ne peut fuir : aux lieux les plus sauvages, Amour est avec lui. 

C'est ce qu'il nous raconte en tant de récits, si beaux, 
qu'avant lui, je pense, l'humanité n'en avait guère vu de sem- 
blables; la nature et la pensée y sont sans cesse confondus. 

De penser en penser, de montagne en montagne 
me guide Amour. Car tout sentier frayé 
me paraît ennemi de ma tranquillité. 
S'il est sur un coteau désert, source, ruisseau, 
ou bien entre deux monts une vallée ombreuse, 
— là mon âme inquiète s'apaise, 
et, selon qu'Amour l'invite, 
tantôt rit, tantôt pleure, a peur ou se rassure. 

Qui pourra dire quel monde d'images claires ou sombres 
la nature lui fournit en une incroyable abondance pour expri- 
mer le flux et le reflux de son âme, où la douleur et la confu- 
sion chaque jour prennent le dessus? Cette âme s'interroge 
et ne sait que répondre. Qu'est-ce donc que cet éternel désir 
sans but et sans espoir? Est-ce un amour, et n'est-ce pas plutôt 
une maladie de l'âme? — C'est la vaine mélancolie, l'ennui 
de vivre, ce « démon de midi, » des anciens solitaires, que le 
moyen âge nommait Acedia. Pour un peu, c'est le désespoir. 

Si ce n'est pas Amour, qu'est-ce donc que je sens? 

Si c'est Amour, par Dieu! quelle chose est-ce là? 

Sicile est bonne, — d'où l'effet âpre et mortel? 

Si mauvaise, — qui rend chaque tourment si doux? 
Si je brûle par ma volonté, d'où ces pleurs, ces plaintes? 

Et si c'est malgré moi, à quoi sert de gémir? 

mort vivante, ô mal délicieux, 

comment as-tu sur moi tel pouvoir, si je n'y consens pas? 
Si j'y consens, j'ai grand tort de me plaindre ! 

Par des vents si contraires, sur une frôle barque, 

je suis en haute mer, sans gouvernail. 



100 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il arrive qu'il juge mieux son mal, et non content de 
s'interroger en vain, il s'adresse des reproches amers. 

Volonlé m'éperonne, Amour me guide et me dirige, 
Plaisir m'attire, tlabitude m'emporte, 
Espérance me llatte; elle me réconforte; 
elle tend sa main droite à mon cœur déjà las. 

Le malheureux la prend, et ne s'aperçoit pas 

qu'une escorte nous suit, aveugle et déloyale : 
les sens sont rois, et la raison est morte; 
d'un désir vagabond un autre désir naît! 

C'est un grand désarroi moral. Le poète se sent loin de tout 
ce qui avait fait sa jeunesse pure, calme, heureuse. L'oubli 
fatal a tout effacé. Sous l'illusion du rêve de beauté divine et 
angélique, de céleste idéal, l'amour l'a hrùlé de désirs, a 
détruit sa vie, et risque de perdre son salut. Prenant une fois 
de plus, pour représenter son âme oublieuse et désemparée, 
l'allégorie du bateau sur la mer, où l'Amour lient le gouvernail, 
il la développe en noirs et magnifiques symboles, et écrit un 
sonnet tout romantique, un des plus beaux que l'on connaisse : 

Il passe, mon navire, tout chargé d'oubli, 

par âpre mer, à minuit, en hiver, 

entre Scylla et Charybde. — A la barre 

est assis mon seigneur, — non pas, — mon ennemi 1 
A chaque rame, un penser prompt, mauvais, 

qui semble se railler de tempête et malheur. 

La voile craque, sous un vent humide, éternel, 

de soupirs, d'espoirs, de désirs. 
Pluie de larmes, nuées de colère 

baignent et relâchent les agrès déjà las, 

qui sont d'erreur avec ignorance tordus. 
Ils sont cachés, les deux signaux accoutumés, si douxl 

et morts, parmi les eaux, la raison, le savoir!... 

Je commence à désespérer du port! 

XH 

A cette maladie de l'àme, un remède s'est dès longtemps 
présenté : la pénitence, et le retour à la loi de l'enfance. C'est 
la « conversion, » telle que l'ont entendue en d'autres temps, 
et notamment en notre xvii* si^cle, tant de; hautes âmes. Cette 



COMMKNl' \l- FAUT LIIIK PÉTfWUQUR. 101 

grande crise se présente à Pétrarque vers le « milieu du cliemin 
de la vie. » Il en a donné, suivant son usage, une image allé- 
gorique : c'est le pèlerinage de la vie, le pèlerinage d'amour 
au travers de la forêt du monde. 

Parce (jue d'Amour elle portait l'enseigne, 

une pèlerine avait touché mon cœur vain, — 

et toute autre, d'honneur me paraissait moins digne. 

Et comme, par l'herhe verte, je la suivais, 

j'entendis une voix dire d'en haut, au loin : 

« Hélas! combien de pas tu perds, par la forêt! » 

Lors, je me retirai à l'ombre d'un beau hêtre, — 
Tout pensif. Et, regardant alentour, 
je vis que mon voyage était très périlleux. 

Et je m'en retournai, vers le milieu du jour. 

S'il s'en retourna, comme il le dit; s'il prit un grand parti, et 
un [»arti délinitif, malgré quelques incertitudes et quelques 
reculs, ce ne fut pas sans de longues et douloureuses luttes.i 
[]n voyage qu'il fit à Rome, et, suivant son expression, 
(( l'aspect sacré » de la Ville éternelle l'ébranlèrent profondé- 
ment. Une bataille se livra dans son cœur entre le désirdu salut 
et celui de l'amour : 

Lequel l'emportera? Je ne sais, — jusqu'ici 
ils se sont combattus : et non pas une fois! 

En ces heures-là, il lui arrive de rencontrer un ami, qui se 
trouve dans un état d'àme semblable au sien. Il lui donne de 
sages conseils de pénitence; mais tout à coup, il s'arrête dans 
son discours, se rappelant, hélas! oîi il en est lui-même : 

On pourra bien me dire : « Ah! frère, tu t'en vas, 
« montrant aux gens une route, où souvent 
« lu les perdu toi-même, — et l'es plus que jamais! » 

Tout près de lui, cependant, un grand coup fut frappé. Son 
frère (iherardo, compagnon longtemps de sa vie frivole, avait 
été enveloppé comme lui dans l'amour et la louange d'une 
dame. Cette dame, belle et pure, et, comme Laure, follement 
aimée, vint à mourir. 

» 

La belle dame que tu as lant aimée 

soudainement s'est de nous départie, 

et, — pour tant que j'espère, — elle est au ciel montée. 
TOME L. — 1919. 26 



i02 REVUE DES DEUX MO>DES. 

Dans la douleur profonde, la leçon amère de la inorl pénètre 
les deux cœurs (1). Et Pétrarque dit a son frère : 

Bien tu vois désormais comnie court à la mort 

toute chose créée, et combien l'àme 

doit s'en aller légère au périlleux passage 1 

S'il poussait ainsi les autres sur la route du salut, il mit 
du temps, quant à lui, à se sentir (( l'àme légère. » Que de 
fois il se désole! 

Je suis si las sous l'antique fardeau 

de mes péchés et de l'habitude mauvaise, 

que j'ai grand peur de lléchir sur la route. 

A ses yeux a déjà paru, dans sa bonté, souveraine, inel- 
falde, la ligure du Sauveur, qu'il appelle le « Grand Ami. » 
11 l'a vu, il a entendu sa voix : il n'a pas su le retenir. L'ami 
s'est envolé hors de sa vue. Pourtant l'ami reviendra, si le 
pécheur sait l'appeler encore. 11 lui faudrait pour cela une force 
nouvelle, une faveur du ciel, une prédestination : 

Quel amour, quelle grâce, ou quelle destinée 
me donnera comme à la colombe, des ailes? 

^ious le trouvons plongé aux abîmes de la prière. Il y a un 
sonnet du Vendredi saint qui commence par les mots: « Père 
du ciel. » Le pénitent déplore ses « jours perdus. » Il songe au 
retour de ces jours saints et bénis, en lesquels, jadis, frivole 
pèlerin, il avait fixé l'aurore de son amour coupable. 

XllI 

Entre tous les départs qui ont fait couler les larmes poéti- 
ques, un départ est plus plaintif que